Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

JAPON

Les femmes refusent la discrimination dans l'emploi

· Inprecor n° 191, 4 mars 1985 · p. 7-11 · 5 633 mots

Femmes Japon et Corée Syndicalisme

' N 1975, l'Organisation des Nations Unies (ONU) avait

- proclamé la « décennie des femmes ». Aujourd'hui, Cle te décennie touche à sa fin et il faut constater qu'elle a amené peu de changements concrets. En 1979, l'ONU a adopté, avec le soutien de 130 pays, une Convention sur l'élimination de toute forme de discrimination contre les femmes. Six ans après, très peu de pays ont appliqué les dispositions, même limitées, contenues dans cette Convention.

Si certains gouvernements ont commencé à adopter des lois sur l'égalité des femmes, c'est en grande partie parce que cela correspond à leurs propres intérêts ou à ceux de la bourgeoisie. L'exemple du Japon le montre bien.

Au début des années 1980, un mouvement autonome des femmes a commencé à reprendre des forces. On avait dé.

jà assisté à l'émergence d'un mouvement de femmes, composé pour l'essentiel de femmes jeunes, comme partie intégrante de la radicalisation généralisée de la jeunesse au début des années

1970, mais ce mouvement perdit son élan au milieu de cette décennie-là au moment où l'extrême gauche japonaise était en désarroi. Au cours de la deuxième moitié des années 1970 et au début des années 1980, surtout après la profonde récession économique de 1975-1976, la situation d'infériorité des femmes travailleuses japonaises et la étaient victimes, ont été renforcées par un programme intensif de rationalisation capitaliste. En même temps, le mouvement ouvrier traditionnel - dont les composantes aussi bien politi-

LES FEMMES DE SAITAMA

En 1982, les femmes japonaises ont réussi à bloquer la tentative du gouvernement de réviser la loi en vigueur pour contrôler encore plus sévèrement le droit des femmes à l'avortement. Elles ont organisé la « Coalition des femmes 1982 pour empêcher la révision de la Loi de protection de la maternité », en déclarant :

« Ce n'est pas à l'Etat mais aux femmes de décider si elles veulent avoir des enfants. C'est le droit des femmes. » En

1983, les femmes japonaises se sont de nouveau unies, cette fois pour se battre contre une tentative du gouvernement de promulguer une loi pour l' « égalité » d'accès à l'emploi. Le 20 mai 1984, plus de 2 000 femmes, ainsi que des syndicalistes de divers secteurs, se sont rassemblés à Tokyo pour exprimer leur colère devant ce projet de « Loi pour l'égalité d'accès à l'emploi ».

Qu'est-ce qui est mauvais dans ce projet ?

Pour comprendre cela, il faut voir quelles sont les intentions cachées du gouvernement et la situation réelle des femmes travailleuses au Japon. En 1979, la

Convention des Nations-Unies sur l'élimination de toute forme de discrimination contre les femmes fut adoptée par 130 pays. Jusqu'à ce jour, 54 pays, y compris le Japon, ont signé cette Convention.

Aujourd'hui donc, le gouvernement Na-

Les femmes refusent

majorité d'entre elles. ver les conditions de travail. d'accès à l'emploi. discrimination dont elles japonaise de langue anglaise Ampo. kasone se trouve obligé de ratifier la Convention et de promulguer au Japon même une loi qui lui soit conforme, et ceci avant 1985, dernière année de la décennie des femmes décidée par l'ONU. Pourtant, au lieu de favoriser l'égalité, le gouvernement essaie d'utiliser cette occasion pour renforcer encore la discrimination contre les femmes, en supprimant des paragraphes de la Loi sur les normes de travail. Bien sûr, Nakasone est obligé de faire semblant d'entreprendre quelque chose pour les droits des femmes. Son gouverneélaboré un projet de loi pour l'« égalité », dont le contenu est

LA PLACE DES FEMMES DANS LA FORCE DE TRAVAIL Selon le recensement de la force de travail fait par le bureau du Premier ministre il y avait, en 1982, 14,18 millions de femmes travailleuses, ce qui représentait 34,6 % de toute la force de travail. Ce chiffre est presque le double de celui de 1960, qui était de 7,38 millions de personnes. Cependant, la moitié de l'augmentation du nombre de femmes travailleuses au cours de ces dix dernières années est attribuable à l'augmentation du nombre de travailleuses à temps partiel. A l'heure actuelle, 2,84 millions de femmes travaillent à temps partiel, ce qui représente 20,2 % de toutes les femmes travailleuses.

JAPON ques que syndicales étaient dominées par le réformisme de gauche — n'a pas apporté aux femmes travailleuses le soutien nécessaire, renforçant ainsi le rejet des syndicats par la grande

A partir du début des années 1980, le gouvernement du

Parti libéral démocratique (LDP) et la bourgeoisie japonaise ont lancé un programme de rationalisation et une offensive contre le secteur public (1). A cause de la faiblesse du mouvement syndical, cette offensive fut victorieuse et ils mènent aujourd'hui campagne pour de nouvelles modifications des différents codes du travail. Le projet de loi sur l'égalité d'accès à l'emploi, proposé par le gouvernement en réponse à la Convention de l'ONU, est actuellement en débat au Parlement et est partie prenante, en fait, de la campagne du régime pour aggra-

Depuis le début des années 1980, le mouvement autonome des femmes, qui agit en dehors des structures du mouvement ouvrier, a repris des forces. Divers courants et tendances existent en son sein et le centre de son activité actuelle est constitué par la campagne contre le projet de loi sur l'égalité

« Les femmes de Saitama contre la guerre », auteur collectif de l'article que nous publions ci-dessous, constituent un groupe féministe indépendant de la région de Tokyo. L'article a été publié en 1984 dans le numéro 3, volume 16 de la revue

Les travailleurs à temps partiel n'ont aucun des droits des travailleus titulaires, ni le droit à la sécurité de l'emploi. Il leur est peut-être facile de trouver du travail, mais ils se font licencier avec autant de facilité. En général, le salaire d'une femme représente environ la moitié de celui d'un homme, mais les travailleuses à temps partiel ne reçoivent pas plus que la moitié du salaire d'une travailleuse à plein temps.

Le fait que le nombre de travailleurs à temps partiel est en forte augmentation, malgré des conditions de travail très dures, montre bien la difficulté que rencontrent les femmes pour trouver un autre type d'emploi. Un emploi à temps partiel n'est certainement pas considéré comme désirable par les femmes qui ont envie ou besoin d'un emploi stable et sûr.

Dans l'étude sur la situation des femmes travailleuses japonaises, important de garder en tête que la division sexuelle des rôles est unaniment acceptée dans la société japonaise, et qu'elle impose aux femmes un double fardeau, le travail domestique et la responsabilité exclusive de l'éducation des enfants qui

Le Japon est sans rival parmi les pays industrialisés avancés pour la répugnance des entreprises industrielles à embaucher

1. Voir Inprecor numéro 179 du 10 sep-

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des femmes diplômées qui ont fait jusqu'à quatre ans d'études supérieures. Selon une étude de 1981 faite par le ministère du Travail, 70,9 % des grandes sociétés n'embauchent que des diplômés masculins. La même étude a aussi montré que beaucoup de société imposent des conditions spéciales aux femmes qu'elles embauchent, qui consistent, par exemple, à insister pour qu'elles habitent chez leurs parents, ou à obtenir des assurances qu'elles donneront leur démission au moment de se marier. Au total, 24,3 % des sociétés étudiées ont affirmé qu'elles posaient des conditions différentes à l'embauche des hommes et des femmes ayant une qualification égale au baccalauréat. Pour ce qui concerne les diplômés d'université, pourcentage au sujet de cette question était de 37,8 %. Or, la Loi sur les normes de travail ne dit rien sur les conditions discriminatoires imposées au moment de

Cela montre clairement qu'une loi sur l'égalité d'accès à l'emploi, pour être des pratiques discriminatoires au moment de l'embauche. Plus loin, nous donnerons d'autres exemples qui illustrent ce fait avec encore plus de force. En fait, nous allons montrer que l'absence de telles dispositions dans le projet de loi qui est actuellement en discussion au Parlement fait qu'il n'est pas simplement insuffisant, mais presque totalement inefficace contre la discrimination sexuelle.

Jusqu'en 1978, l'écart entre le salaire moyen d'un homme et d'une femme se réduisait. Si nous prenons le chiffre de 100 comme salaire moyen d'un homme, celui d'une femme était alors de 56,2. Cependant, à partir de 1978, cet écart s'est élargi au lieu de continuer à se réduire. Et en 1982, une femme ne recevait plus que 52,6 % du salaire d'un homme.

D'après une décision du tribunal régional d'Akita, les échelles de salaire séparées pour hommes et femmes constituent une violation de l'article 4 de la Loi sur les normes de travail. Cependant, il serait erroné de surestimer l'efficacité d'un tel Militantes de Sohyo lors d'une mobilisation pacifiste. (DR)

jugement. Sans aucun doute, il constitue un point décisif, mais il faut comprendre que la discrimination sexuelle ne peut s'abolir aussi facilement. Pour qu'une entreprise puisse maintenir la discrimination sexuelle, il lui suffit d'établir des échelles différentes pour des classifications différentes d'emploi. C'est exactement ce que font beaucoup de sociétés, en opérant des distinctions artificielles entre les emplois, une première catégorie étant réservée aux emplois destinés surtout aux hommes, et une seconde à ceux étant attribués essentiellement aux femmes. Une autre façon de contourner la législation consiste à accepter des hommes comme salariés permanents pouvant avoir accès à des emplois qualifiés (« seisha-in »), alors que les femmes sont classées comme « shokutaku » (commission spéciale), c'est-à-dire embauchées faire un travail spécifique sans possibilité qualifications. Une autre de différenciation est celle qui existe entre les salariés réguliers, et ceux qui travaillent à temps partiel, dont de nombreuses femmes, ce qui ne veut pas dire que les travailleurs de cette dernière catégorie ne font pas une travail entière, mais ils ne touchent que des bas salaires. LES DISCRIMINATIONS SEXUELLES

DANS LE TRAVAIL Si nous analysons dans le détail la situation de l'emploi des femmes, nous trouvons que la catégorie la plus importante est celle des employées de bureau (4,71 millions de femmes, 33 % du total des femmes travailleuses). Ensuite, il y a les travailleuses qualifiées de l'industrie (3,71 millions de femmes, soit 26 % du total), et puis la catégorie qualifiés non industriels, tels que les enseignantes, les infirmières, les femmes-médecin et ingénjeur (1,87 million, 13 %) et, fivendeuses (1,69 million, 12%). A l'exception d'une poignée de spécialistes hautement qualifiées, l'écrasante majorité des femmes travailleuses sont cantonnées dans les emplois subordonnés et secondaires, avec des bas salaires et d'autres conditions désavantageuses. Privées de la possibilité d'améliorer leurs qualifications, les femmes sont ensuite sanctionnées sur le plan salarial par des sociétés qui utilisent des échelles de salaire différentes pour des emplois différents. Une des raisons avancées par les entreprises pour expliquer le bas niveau des salaires des femmes est qu'elles travaillent un nombre d'heures relativement réduit. C'est là la logique d'un monde d'affaires habitué aux longues heures supplémentaires consenties par les salariés de façon « volontaire », souvent pour une compensation salariale très inadéquate ou même sans compensation salariale du tout. De telles prétentions montrent que la lutte des femmes contre leur exploitation par les patrons fait partie intégrante de la lutte de tous les travailleurs japonais.

Actuellement, la Loi sur les normes de travail interdit le travail de nuit pour les femmes. On ne peut pas nier qu'il y a un petit nombre de femmes, par exemple celles qui travaillent comme chauffeurs de taxi ou qui sont employées dans les médias, qui affirment que cette interdiction les désavantage injustement par rapport aux travailleurs masculins et qui veulent que cette législation soit abolie. Peut-être même que ces femmes admettraient que c'est à cause des bas salaires généralisés des femmes qu'elles ont envie de travailler la nuit. Mais ces cas ne sont guère centraux par rapport à la question très sérieuse de la législation destinée à protéger les femmes. Ils sont en fait le plus souvent cités par ceux qui sont le moins concernés par le bien-être des femmes, par exemple par la Fédération japonaise des organisa-

(Keidanren). dernière à échoué à faire reculer l'idée d'un projet de loi sur l'égalité d'accès à l'emploi, mais elle est parvenue à peu près au même résultat en coupant les jarrets au projet de loi proposé par les représentants syndicaux, dans le cadre de la commission préparatoire à l'élaboration de la nouvelle loi gouvernementale.

En ce qui concerne les augmentations de salaire, l'écart entre le salaire d'un homme et celui d'une femme s'élargit à un rythme de plus en plus rapide avec le nombre d'années d'ancienneté. Par exemple, dans une société commerciale, le salaire d'un homme augmente automatiquement suivant une échelle de cinq catégories, alors qu'il n'y en a que trois pour les femmes. En plus, il faut aux femmes en moyenne 11 ans de plus qu'aux hommes pour atteindre le troisième palier. Il y a aussi une discrimination envers les femmes en ce qui concerne les allocations spéciales, qui représentent une partie du salaire. Selon un principe social bien établi, les hommes mariés sont les « chefs du foyer ». Pour cette raison, eux seuls sont considérés comme ayant droit aux allocations familiales ou de logement, etc. Peu de femmes mariées reçoivent de telles al-

Grâce à un certain nombre de décisions des tribunaux, le nombre de sociétés ayant des réglementations discriminatoires

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Femme japonaise en grève. (DR) envers les femmes en ce qui concerne l'âge de la retraite, ou qui obligent leurs employées à prendre leur retraite quand elles se marient, sont enceintes ou ont des enfants, est en diminution. Mais même s'il est devenu impossible pour ces entreprises de conserver de telles réglementations, il y en a encore beaucoup qui ont recours à des tactiques de harcèlement destinées à rendre intolérable la vie des femmes qui tentent de conserver leurs emplois en dépit de la « coutume » sociale. Même sans discrimination ouverte, la société japonaise, qui fait porter tout le fardeau de la charge des enfants seulement aux femmes et ne fournit pas assez de crèches, réussit trop souvent à décourager les femmes de continuer à travailler après qu'elles aient eu des enfants.

Le développement de l'informatisation du travail de bureau, ces dernières années, ainsi que d'autres innovations du même genre, ont aussi constitué un puissant facteur qui pousse les femmes à la retraite anticipée. Les nouvelles technologies se développent à un rythme plus rapide que les mesures pour la protection de la santé des employés. L'écrasante majorité des opérateurs d'ordinateurs de bureau vail sont souvent très dures, avec pour résultat le fait que les femmes se trouvent dans l'incapacité de continuer ce travail pendant plus de 2 ou 3 ans. Les sociétés acceptent avec empressement leur démission et embauchent de nouveau des femmes plus jeunes à un salaire plus bas.

En 1980, 21,3 % des fonctionnaires japonais étaient des femmes. Bien que la Fonction publique soit censée appliquer le principe de l'égalité entre les sexes qui dicte, par exemple, que toutes les personnes faisant le même travail doivent recevoir le même salaire, la discrimination sexuelle y sévit autant que dans le secteur

Nous avons vu qu'il existe toute une série de façons de faire subir des discriminations aux femmes. Malgré les décisions des tribunaux et l'accroissement de la force de travail féminine, les pratiques discriminatoires sont en augmentation. La forme d'exploitation la plus utilisée par le patronat au cours de ces dernières années a été celle de l'embauche des femmes « à temps partiel », pour effectuer essentiellement le même travail que les salariées perpratique se développe une grande échelle. La désignation « à temps partiel » sert d'excuse pour payer des bas salaires et ne donner aucun avantage social ni aucune sécurité d'emploi aux travailleurs concernés. Mais elle ne signifie pas forcément une réduction des heures de travail. D'après une étude menée par le bureau du Premier ministre, environ 70% des travailleurs « à temps partiel » font entre 6 et 8 heures de travail par jour, et plus de la moitié d'entre eux travaillent 6 jours par semalne. Ces travailleurs « à temps partiel » ne reçoivent en moyenne que 55,3 % du salaire des « salariés permanents ». Parmi les sociétés qui emploient des travailleurs « à temps partiel », seulement 40 % leur accordent des allocations, des augmentations régulières de salaire ou des primes. Moins de 10 % de ces entreprises leur attribuent des primes de retraite.

Pour qu'une loi sur l'égalité des emplois soit efficace, elle doit empêcher la discrimination au moment de l'embauche. La Loi sur l'égalité de l'accès à l'emploi qui est actuellement en train d'être adoptée ne contient aucune disposition de ce type. Son résultat inévitable sera d'encouencore les pratiques d'embauche suivant lesquelles les femmes sont obligées d'accepter des emplois à bas salaire et sans aucune sécurité d'emploi ni avantages sociaux. Bien sûr, aucune loi ne peut réellement prendre des dispositions contre toutes les formes de discrimination femmes sont victimes. moins, même la Loi actuelle sur les normes de travail, qui ne traite de la sexuelle qu'en ce qui concerne les salaires, est souvent violée par le patronat japonais, aussi bien en ce qui concerne les travailleurs que les travailleuses. Il est donc clair que la discrimination sexuelle fait partie d'un ensemble qui est le résultat de la situation de faiblesse de tous les travailleurs japonais par rapport au patronat. Les lois actuelles sont totalement inadéquates pour répondre à des pratiques de discrimination sexuelle fortement enracinées. Il est lamentable que la Loi pour l'égalité d'accès à l'emploi actuellement en débat ne fournisse pas les moyens nécessaires pour garantir une application effective des dispositions de la Convention de l'ONU contre la discrimination sexuelle.

LE PROJET DE LOI GOUVERNEMENTAL Il faut noter que l'acceptation de cette Convention par le Japon est la conséquence de certaines pressions, y compris, bien sûr, celles des divers mouvements de femmes dans le pays même. Cependant, ce sont les critiques en provenance d'Europe et des Etats-Unis au sujet des longs horaires des travailleurs japonais comme facteur contribuant aux tensions économiques, qui ont pesé de manière (voir tableau 1). Le gouvernement japonais a envisagé d'apposer sa signature sur cette Convention comme une façon parmi d'autres d'apaiser ces critiques. C'est donc depuis le début que la sincérité de l'engagement japonais sur l'égalité entre les sexes est douteuse. Maintenant que nous avons pris connaissance de la proposition de loi sur l'égalité de l'accès à l'emploi faite par le gouvernement pour répondre dispositions de l'article 11 de la Convention de l'ONU, ses intentions sont devenues plus limpides. Les femmes travailleuses du Japon jouiront de l'égalité au sens purement formel du terme. En effet, le projet de loi fournit au patronat de multiples échappatoires lui permettant de continuer à volonté l'exploitation de la force de travail féminine.

TABLEAU 1

NOMBRE D'HEURES DE TRAVAIL

PAR AN DANS DIVERS PAYS DEVELOPPES

Japon 2147

Etats-Unis 1893

Grande-Bretagne 1888

France 1768

Allemagne de l'Ouest 1706

Source : Ministère du Travail, statistiques du travail, 1983.

Le processus d'élaboration du projet de loi sur l'égalité d'accès à l'emploi qui est actuellement soumis au Parlement, a commencé par les délibérations de la commission sur les problèmes des femmes et des mineurs, organisme lié au ministère du Travail. Cette commission est composée de représentants de trois secteurs : le patronat, les syndicats et le « bien public ». Il est rapidement devenu clair que le patronat et les syndicats avaient des vues diamétralement opposées sur le sujet. La très puissante Fédération japonaise des organisations économiques a jeté tout son poids dans la balance pour contrer les tentatives des syndicats de mettre en place une loi qui soit efficace. En même temps, une coalition des groupes pour les droits des femmes a organisé une série d'occupations du ministère du Travail pour exiger une telle loi. En février 1984, la commission a présenté un projet au ministère du Travail.

Le projet de loi qui en est sorti comprend deux parties. La première traite de la révision de la Loi sur le bien-être des femmes travailleuses, et la deuxième de la révision de la Loi sur les normes de travail. Donc, le premier point à noter, et le plus significatif, est que le gouvernement ne désire nullement créer de nouvelles dispositions légales pour garantir les droits des femmes. Au contraire, il veut réviser dans le mauvais sens la Loi sur le bien-être des femmes travailleuses en la rebaptisant « Loi sur l'égalité des chances entre les hommes et les femmes, sur l'obtention d'un traitement égal pour les femmes travailleuses dans le travail et dans d'autres secteurs, et sur l'encouragement du bien-être des femmes travailleuses » (traduc-

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quer plus de responsabilités, un meilleur ment le nombre d'heures supplémentaires tion officieuse). Autrement dit, le gouvernement japonais a transformé la question de l'égalité entre les sexes en un problème de bien-être général. Ce faisant, il se débarrasse d'un concept fondamental de la Convention de l'ONU, celui d'assurer « le droit au travail en tant que droit inaliénable de tout être humain » (article 11, paragraphe A).

La première partie du projet de loi du gouvernement traite du recrutement. Il y est constaté qu'en ce qui concerne l'embauche, l'attribution des postes travail et l'avancement, les employeurs « doivent faire des efforts pour traiter les femmes sur un pied d'égalité avec les hommes ». Cependant, la Convention l'ONU, que le Japon a signée, se objectif beaucoup plus qu'une simple obligation de faire des efforts. L'article 2, paragraphe B de cette Convention stipule en effet que les Etats signataires acceptent « d'adopter une législation appropriée ainsi que d'autres mesures, y compris des sanctions s'il le faut, pour interdire toute forme de discrimination contre les femmes ». Le projet de loi japonais ne prévoit aucune disposition pour sanctionner les patrons qui pratiquent une telle discrimination. Pour l'instant, le seul recours pour les femmes qui cherchent à s'opposer à la discrimination par des moyens légaux est celui des tribunaux. Grâce à quelques personnes courageuses, des batailles importantes ont été gagnées sur ce terrain depuis les années 1970. Mais elles l'ont été seulement au terme de nombreuses années, à un coût financier élevé et au prix d'une angoisse personnelle considérable. Ces actions en justice ont toutes été fondées sur une loi, et plus précisément sur l'article 4 de la Loi sur les normes de travail, qui ne traite que de la discrimination en ce qui concerne les salaires. Malgré le fait que la Constitution du Japon interdise la discrimination sexuelle en général, il n'y a pas d'autres lois que celle-ci qui traite de cette question. Cela signifie qu'il n'y a aucun moyen efficace d'interdire toutes les autres formes de discrimination dans le domaine de l'emploi (par exemple la discrimination dans l'embauche, l'avancement, les licenciements, la formation, etc.) parce que, selon la procédure légale japonaise, on ne peut pas faire appel à la Constitution elle-même dans des actions en justice qui traitent de contrats privés. Le nouveau projet de loi, avec son absurde « obligation de faire des efforts », n'offre aucun mécanisme capable de contraindre les gens à se soumettre à la Loi et ne sert donc à rien.

Le projet déclare qu'il n'y aura pas de pratiques discriminatoires dans les domaines de la formation professionnelle, des avantages sociaux, de la retraite, et notamment de l'âge de la retraite et des conditions de démission. Cependant, en ne prévoyant aucune disposition contre la discrimination au moment de l'embauche, il permet aux employeurs de continuer à embaucher des femmes pour des postes qui sont réservés spécifiquement aux femmes, et à refuser ainsi de former les femmes pour des postes qui peuvent implisalaire ou des possibilités d'avancement. Les batailles durement gagnées sur les questions de discrimination sur l'âge de la retraite et sur les démissions forcées restent des acquis. Cependant, cela ne veut pas dire que ces pratiques ont été effectivement abolies. Au contraire, on rencontre toujours des exemples de ce type de discrimination.

Une loi prévoyant des sanctions suffisamment lourdes pour décourager les patrons de se livrer à de telles pratiques discriminatoires est donc toujours nécessaire. Le projet de loi gouvernemental ne le fait pas. Avec cette loi, les femmes travailleuses japonaises ne seront pas mieux protégées qu'avant, voire même, elles seront dans une situation encore pire.

Ce projet va établir une série de « comités d'arbitrage sur l'accès à l'emploi », au niveau des préfectures, comme moyen de résoudre les différends. Cependant, il y a deux conditions inacceptables attachées fonctionnement de d'abord, ils ne traiteront pas des différends entre patrons et salariés concernant les pratiques de recrutement ou les conditions d'embauche. Cela constitue peut-être la plus grande échappatoire parmi toutes celles dont bénéficie l'employeur. Pour ce dernier, il suffit de créer des classifications d'emploi différentes (et, bien sûr, avec des salaires différents) pour les hommes et pour les femmes, pour pouvoir continuer les pratiques habituelles de discrimination sexuelle, et ce en totale conformité avec l'esprit et la lettre de cette loi. Bref, les comités d'arbitrage sont complètement impuissants. Il leur est interdit de traiter des aspects fondamentaux de la discrimination et, de toute façon, ils n'ont aucun pouvoir pour faire appliquer leurs déci-

UNE REVISION NEGATIVE DES NORMES DE TRAVAIL La deuxième partie de la loi gouvernementale révise une partie de la Loi sur les normes de travail. Plus précisément, elle prévoit :

- l'abolition des restrictions qui limidu travail effectuée en dehors des heures de travail ou pendant les vacances, pour les femmes qui travaillent dans les métiers exigeant des qualifications spéciales ;

- l'abolition de la norme de deux heures de travail supplémentaire autorisées par jour dans les emplois industriels. A présent, le nombre limite d'heures supplémentaires est de 12 heures par semaine et de 150 heures par an. Cela veut dire que les patrons peuvent exiger des heures supplémentaires allant jusqu'à un maximum de 14 heures de travail par jour.

- en ce qui concerne d'autres types d'emploi, la limite actuelle de 150 heures par an va être modifiée selon la formule suivante : « la durée doit être déterminée par ordonnance, dans une fourchette de plus de 150 heures et de moins de 300 heures ». Si une limite de 300 heures est fixée, cela permettrait de doubler exacte-

Ce dernier point soulève la possibilité que des horaires de travail plus longs soient imposés à l'individu, ou même que les patrons puissent exiger l'acceptation d'heures supplémentaires comme condition d'embauche. C'est une situation extremement dangereuse, aussi bien pour les hommes que pour les femmes. Les travailleurs japonais font déjà entre 300 et 400 heures de travail par an de plus que leurs homologues américains ou européens. Cette loi a pour objectif de creuser encore davantage cet écart.

Le projet autorise le travail de nuit, de 22 h jusqu'à 5 h du matin, pour des femmes travailleuses, dans les cas sui-

- des postes de surveillance et des — des emplois à temps partiel dont la nature exige le travail de nuit ;

- d'autres cas dans lesquels l'autorisation a été donnée par l'organisme gouvernemental concerné sur la base d'une demande de la personne.

En ce qui concerne les métiers dangereux, la loi actuelle consacre un chapitre à la « protection des mineurs et des femmes », mais le projet de loi remplace cette partie par la protection « des femmes enceintes ou qui ont donné naissance à un enfant depuis moins d'un an ». Autrement dit, la nouvelle loi ne s'appliquerait qu'aux femmes enceintes et aux mères de très jeunes enfants. Pour l'instant, la classification des « métiers dangereux » n'est pas encore clairement établie, mais à en juger par l'attitude actuelle du gouvernement, on peut s'attendre à ce qu'il poursuive la réduction des éléments de protection des travailleurs qui existent dans la Loi sur les normes de travail

Il est absolument clair que si la Loi pour l'égalité d'accès à l'emploi et la révision de la Loi sur les normes de travail que propose le gouvernement sont effectivement adoptées, les conditions de travail des femmes vont devenir beaucoup plus dures qu'elles ne le sont actuellement. Tant que cette Loi sur l'égalité de l'accès à l'emploi n'interdit pas la discrimination au moment de l'embauche, les patrons seront libres d'exiger des qualifications différentes des hommes et des femmes qu'ils embauchent et de les embaucher pour des emplois différents. Le prétexte selon lequel les temmes ont été embauchées pour des raisons différentes ne sert guère comme excuse crédible pour justifier la discrimination. Mais c'est depuis l'embauche même que le projet de loi pour l'égalité d'accès à l'emploi encourage ce type de discrimination.

Pour les industries manufacturières qui fonctionnent sur le système des 3x8, l'intégration des femmes dans les équipes de nuit représenterait un moyen de réduire les coûts de production, car les statistiques montrent que dans ces industries une femme ne reçoit en moyenne que 43 % du salaire d'un homme. Bien sûr, la

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loi va abolir les restrictions sur les heures supplémentaires et le travail de nuit non seulement dans le secteur industriel mais aussi dans toutes les branches. La tendance à l'augmentation du nombre des heures de travail pour les femmes n'est rien d'autre qu'une réponse favorable aux demandes de l'industrie informatique, qui dépend largement du travail des femmes et qui prend un poids de plus en plus important dans la société japonaise. Dans ce secteur en particulier, il est tout à fait possible que, dans l'avenir, les femmes soient contraintes d'effectuer de nombreuses heures supplémentaires, comme c'est actuellement le cas pour les hommes.

Avec une Loi pour l'égalité d'accès à l'emploi qui spécifie seulement que les employeurs « feront des efforts pour éviter la discrimination dans le recrutement, l'embauche et l'avancement », il semble peu probable que la discrimination actuele soit corrigée. Il est plus probable que cette discrimination va s'approfondir, entraînant la multiplication des bas salaires pour des horaires de travail plus longs.

En même temps, il n'y a aucune raison d'attendre un bouleversement du jour au lendemain de la tradition qui fait supporter aux femmes toute la responsabilité des tâches domestiques et de la charge des enfants. Les conséquences en seront très nuisibles pour la santé des femmes qui effectueront des heures supplémentaires ou qui travailleront la nuit. Selon toute pro-

Protestation des familles de militants incarcérés. (DR) babilité, le résultat ultime sera que les femmes ne pourront plus continuer à tra-

Une fois qu'une femme aura été évincée de son travail et qu'elle cherchera à nouveau un emploi quand ses enfants n'auront plus besoin de son attention constante, la seule voie qui lui restera ouverte sera celle des emplois à temps partiel mal payés. NON A LA LOI GOUVERNEMENTALE

Comme nous l'avons vu, les intentions du gouvernement en ce qui concerne cette loi sont loin de la volonté de créer une société égalitaire. Il la voit plutôt comme une concession nécessaire pour maintenir la place du Japon parmi les pays avancés de l'Occident, dans l'intérêt de sa politique globale réactionnaire. Pour soutenir cette politique, la loi en question est destinée à renforcer plutôt qu'à abolir la division sexuelle du travail. La politique gouvernementale de ces dernières années envers les femmes est donc diamétralement opposée aux intentions de la Convention de l'ONU pour l'élimination des discriminations contre les femmes. Le gouvernement tente de maquiller cette contradiction, de présenter au monde une image de l'égalité entre les sexes, alors qu'en réalité il pervertit ce principe d'égalité à ses propres fins. Il va sans dire que nous ne pouvons pas accepter la Loi pour l'égalité de l'accès à l'emploi qui en est la conséquence. Ce projet de loi ne propose rien aux femmes. Au contraire, il ouvre la voie à une discrimination pire que jamais. Notre conclusion : il faut absolument rejeter cette Loi.

La société que nous envisageons ne distribuera pas le travail en fonction des rôles selon les sexes des personnes concernées. Les hommes et les femmes auront tous et toutes le droit de travailler. Chaque individu pourra mener une vie qui lui permettra de réaliser son propre potentiel. C'est ce que signifie la véritable égalité.

En ce qui concerne la préparation d'un projet de loi pour l'égalité des chances entre les sexes, nos revendications sont les suivantes:

- la loi doit comprendre des sanctions et interdire toute forme de discrimination dans le recrutement, l'embauche, l'avancement, la formation, les avantages sociaux, la retraite et la fin de l'emploi ;

- un organisme indépendant du gouvernement, qui aura le pouvoir d'agir avec rapidité et efficacité, doit être créé pour indemniser les victimes de discriminations ;

- l'article 3, paragraphe 1 de la Loi sur les normes de travail, qui interdit la discrimination, doit être amendé pour inclure la discrimination sexuelle ;

— la Loi sur les normes de travail doit être amendée pour inclure les travailleurs masculins dans les restrictions concernant les heures supplémentaires et l'interdiction du travail de nuit qui s'appliquent actuellement aux seules femmes.

Enfin, nous voulons noter qu'il faudra beaucoup de changements avant de parvenir à une société véritablement égalitaire au Japon. Parmi les questions qu'il va falloir aborder, citons la discrimination sexuelle dans les programmes scolaires, où les travaux domestiques sont obligatoires seulement pour les filles. Citons également les salons de appelés « bains tures », ainsi que les nombreuses autres activités propre à l'industrie du sexe. En réalité, il y a tant de formes de discrimination sexuelle dans la société japonaise que nous ne pouvons pas

Il y a quelque chose d'encore plus important que la promesse du gouvernement japonais de ratifier avant 1985 la Convention pour l'élimination de discrimination envers les femmes, c'est l'élimination de l'image des femmes comme êtres inférieurs et faibles, et l'adoption d'une politique vraiment efficace contre la discrimination sexuelle. C'est là notre ferme volonté. Nous croyons que la réalisation d'une société véritablement égalitaire représente l'élément le plus important pour garantir la survie de l'humanité. Dans l'intérêt de la liberté, de l'égalité et de la paix, nous allons l'action de notre mouvement de femmes.

Les femmes de Saitama contre la guerre,

Ampo, volume 16, numéro 3, Tokyo, 1984.

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