Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

MEXIQUE

Interview de deux dirigeantes du PRT

· Inprecor n° 191, 4 mars 1985 · p. 12-14 · 2 967 mots

Mexique Femmes Syndicalisme

( des divers mouvements de masse. Il porte sur l'opportunité et les conditions de la N débat questionne les militantes des partis politiques de gauche, des syndicats et création d'une organisation nationale autonome des femmes. Cette discussion s'alimente de l'activité revendicatrice et des luttes d'un nombre croissant de femmes de couches populaires appartenant à des secteurs d'activité divers (femmes travailleuses, femmes des bidonvilles, paysannes). Ces mobilisations donnent souvent lieu à des

Pour faire le point sur ce processus, nous avons interrogé Soledad Moreno et Patricia Mercado, deux dirigeantes du Parti révolutionnaire des travailleurs (PRT), section

MEXIQUE

La montée d'un nouveau

mouvement de femmes Interview de deux dirigeantes du PRT progrès dans l'organisation des femmes. mexicaine de la IVe Internationale.

« INPRECOR » : - Comment le mouvement des femmes au Mexique s'est-il développé ces dernières années ?

Soledad MORENO : - Nous avons assisté au développement d'un processus très intéressant à la base des organisations de masse, processus qui montre que les femmes commencent petit à petit à s'organiser pour défendre leurs intérêts tels qu'elles les perçoivent. Ce processus s'est exprimé à travers les diverses assemblées qui ont été organisées au niveau national et régional, des femmes des bidonvilles, des paysannes, des femmes des organisations politiques de gauche et des comités de défense des prisonniers politiques et

Les discussions dans ces assemblées traitent des problèmes immédiats et quotidiens de la majorité des femmes mexiproblèmes créés par l'offensive d'austérité capitaliste et qui sont à l'origine des luttes pour que soient créés des services publics utiles, pour défendre leurs emplois, pour se battre pour la terre. Mais elles abordent aussi une série de problèmes directement et clairement liés à l'oppression spécifique des femmes. Cela représente un changement important par rapport au passé, quand les problèmes de l'oppression des femmes étaient pour d'intellectuelles et d'étudiantes. Ces dernières ont réalisé un travail théorique et politique important, mais en restant isolées de la grande majorité des femmes me-

Aujourd'hui, nous voyons une combinaison des préoccupations de la grande majorité des femmes, c'est-à-dire les problèmes généraux des exploités, avec le type de problèmes particuliers auxquels elles sont confrontées au moment ou elles commencent à lutter, c'est-à-dire leur oppression en tant que femmes. Par exemple, après avoir commencé la réfection des chaussées, pour obtenir des écoles pour leurs enfants, contre les hausses des prix, pour des emplois et pour la terre, elles doivent souvent affronter leurs maris, qui s'opposent à leur participation aux activités politi-

- Pouvez-vous exemples de ces assemblées régionales ou nationales des femmes ?

Patricia MERCADO : - Depuis environ un an et demi, suite à une initiative du PRT, la plupart des organisations de gauche sont en train de discuter de la possibilité de créer une organisation nationale des femmes, basée sur les femmes des masses populaires urbaines, de la classe

Get de la paysannerie. En mars 1984, une rencontre nationale des femmes a été organisée, qui a rassemblé des femmes des bidonvilles, des déléguées de la Coordination du mouvement populaire urbain (une organisation de militants des quartiers populaires), ainsi que des paysannes appartenant aux très nombreuses organisations paysannes regroupées dans la Coordination Plan de Ayala. Il y avait aussi, parmi les participantes, des femmes syndicalistes, aussi bien des représentantes des syndicats que des travailleuses de la

Et il y avait bien sûr des femmes appartenant à des partis politiques et à des groupes de femmes.

Cette rencontre a abordé un large éventail de problèmes concrets. Par exemple, une discussion très importante a eu lieu autour des problèmes des femmes qui travaillent dans les « maquiladoras » (usines de sous-traitance à la frontière des USA). Les femmes des « maquiladoras » qui étaient présentes ont beaucoup discuté des conditions de ces travailleurs, au nombre de 200 000 à la frontière, et qui sont en grande majorité des femmes. En même temps, il y a eu une bataille pour conquérir le droit de se syndiquer ainsi que pour démocratiser le fonctionnement

En novembre 1983, il y a eu une rencontre nationale des femmes des bidonvilles pour discuter des problèmes des femde ces concentrations autour des grandes villes. Le thème principal en était le besoin de lutter pour avoir de l'eau courante, de l'électricité, etc. Un autre thème fondamental qui les touchait en tant que femmes des bidonvilles, en tant que ménagères, en tant que travailleuses, fut celui de la lutte contre la hausse des prix, ce qui impliquait la création de coopératives de consommateurs, la mise en avant de la revendication que l'Etat crée des magasins populaires dans les bidonvilles, et toute une série de mesures de ce type. En même temps, la rencontre a discuté de la nécessité de favoriser, sein des associations des habitants des bidonvilles, la participation et l'éducation politique des femmes aussi bien que leur investissement dans les directions de ces associations.

En décembre 1984 a eu lieu la première rencontre des femmes travailleuses des « maquiladoras » le long de la frontiè re. Une cinquantaine de femmes y ont participé. Elles ont discuté sur la manière de commencer à coordonner toutes les luttes qui ont été menées dans les « maquiladoras ». Aucune organisation syndicale dans ce secteur n'avait réussi à faire ce que ces femmes ont fait, c'est-à-dire à mettre en place une coordination qui couvre toute la frontière.

Il existe aussi une coordination des femmes qui travaillent dans le secteur des services. Dans ce secteur, les femmes se sont mobilisées contre une décision du gouvernement de ne pas créer des crèches pour les enfants des femmes qui travaillent dans les ministères et de leur accorder seulement une allocation de 3 000 pe sos (environ 150 francs) par mois en contrepartie de leurs frais de garde. Un autre problème dans le secteur des services est représenté par le fait que le gouvernement s'efforce de persuader les femmes de quit ter leurs emplois et de rentrer au foyer. La femme du président a même créé un groupe de femmes, épouses des responsables des ministères, qui a organisé toute une série de réunions dans ce secteur, afin de convaincre les femmes de retourner à leur foyer, en leur expliquant qu'elles avaient assez négligé leurs enfants et leurs

Un problème identique s'est posé dans le secteur bancaire nationalisé, où plane la perspective immédiate de 14 000 licenciements. Les premiers à être licenciés seront évidemment les femmes, notamment celles dont les maris travaillent dans les banques. Un autre exemple : l'année dernière, les travailleurs du secteur des services publics ont reçu une augmentation de salaire exceptionnelle, mais cette augmentation n'a pas été accordée aux femmes qui avaient des enfants dans des crèches. Ces femmes-là arrivent en général à leur travail avec une demi-heure de retard parce qu'elles sont obligées d'amener leurs enfants à la crèche. Elles ont donc été privées de l'augmentation de salaire parce qu'elles travaillaient une demi-heure de moins par jour. La réponse des femmes a été d'organiser des actions, des arrêts de travail, etc.

Aujourd'hui, la coordination femmes travailleuses des services publics, dont j'ai déjà parlé, a mis en place une

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forme embryonnaire de coordination des femmes des commissions exécutives des syndicats de ce secteur, afin d'essayer d'organiser toutes les femmes du secteur des services ensemble, et de définir une riposte globale à cette politique. Une des premières choses qu'elles ont entrepris, c'est de créer une revue mensuelle pour informer toutes les femmes du secteur des services publics des problèmes des femmes dans d'autres secteurs de l'emploi. L'objectif est de montrer que des choses identiques se déroulent partout. A partir de cette revue et de cette coordination de femmes syndicalistes, elles veulent avancer vers la constitution d'une assemblée nationale des femmes de tout le service public et essayer de lancer une contre-offensive plus générale. Le premier numéro de la revue vient de paraître. Elle s'appelle Nosotras (« Nous » au féminin).

- Et les paysannes ? PM : - A la fin novembre 1984, s'est déroulé le congrès de la Coordination nationale Plan de Ayala. Dans le cadre de ce congrès, une réunion de paysannes était organisée pour discuter de la possibilité de tenir une assemblée nationale de paysannes. Ce projet fut adopté et un congrès national de paysannes se prépare pour

A peu près au même moment aura lieu la deuxième assemblée nationale des femmes des bidonvilles. Une des tâches majeures de cette assemblée sera de tirer un bilan de tout le travail qui a été accompli par les femmes de ce secteur.

En plus, toutes ces réunions se tiennent dans le cadre d'une discussion entre toutes les femmes syndicalistes qui appartiennent à ces coordinations de masse et aux partis politiques, autour de la question de la création d'une organisation nationale des femmes qui pourrait organiser une riposte générale à l'offensive d'ensemble que le gouvernement bourgeois lance contre les femmes travailleuses, les femmes des bidonvilles et les femmes des villages. Pour préparer une telle coordination nationale des femmes, il est nécessaire de disposer de noyaux de femmes dans la plupart des régions du pays et dans la plupart des secteurs sociaux, bidonvilles, les masses travailleuses, qui soient prêts au lancement et à la constitution d'une telle organisation. C'est nécessaire pour s'assurer que ce sera une vraie organisation, avec une base réelle. Alors pourrait être décidé le moment le meilleur pour lancer une organisation nationale des femmes.

- Quel rôle joue le PRT dans ce processus ?

SM : - Nous essayons de favoriser la coordination de toutes ces luttes au niveau national. En fait, de nombreuses luttes ont été menées sur ces thèmes, mais souvent, à cause de leur isolement, elles n'ont pas réussi à renforcer le mouvement d'ensemble. Nous pensons qu'il faut construire un mouvement revendicatif d'ensemble et non simplement mener des luttes isolées.

D'un autre côté, nous entrons dans la campagne pour les élections législatives nationales de juillet 1985. Les lecteurs d'Inprecor se souviendront peut-être des élections de 1982, au cours desquelles notre candidate, Rosario Ibarra de Piedra, fut la première femme candidate à la présidence de l'histoire du Mexique. Cette année, la consultation porte uniquement sur l'élection de la Chambre des députés. Nous présentons 300 dans tout le pays. Nous avons l'intention d'utiliser ces élections comme nous avons utilisé les précédentes, pour encourager le développement compris, bien sûr, les luttes et l'organisation des femmes. A cette fin, nous préparons la création de comités de femmes autour de la campagne électorale. Mais ces comités ne seront pas uniquement des structures électorales. Ils organiseront aussi bien des luttes pour les revendications immédiates des femmes que le soutien aux candidats.

Un exemple très important de ce que peuvent faire de tels comités de femmes a été donné lors des élections dans l'Etat de Tamaulipas, en 1983. Des comités de femmes furent organisés sur la base des différents « ejidos » (vieilles terres communes des Indiens) pour se battre dans le but de faire respecter la voix du peuple dans ces zones où la fraude électorale a été ouverte et grossière, et aussi pour faire progresser les revendications des femmes. Par exemple, l'une des revendications qu'ont soulevé les femmes fut celle d'avoir un moulin à grains. C'était une revendication très importante. Si vous n'avez pas de moulin, cela veut dire que vous êtes obligé d'aller dans un autre village pour moudre le blé, ou bien que vous

Travailleuses mexicaines. (DR)

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devez réserver deux à trois heures par jour pour le moudre vous-même de manière à pouvoir préparer des « tortillas », ces crêpes de céréales qui constituent la nourriture de base au Mexique. Les femmes n'avaient jamais soulevé une telle revendication auparavant. Mais le fait d'avoir réussi à l'obtenir, a signifié un changement très important dans leurs vies.

En plus, dans cette région où les hommes sont souvent absents des villages, ces comités de femmes, résolus et radicaux, étaient parmi les meilleurs défenseurs du respect du vote du peuple. Nous considérons que ces comités sont partie prenante du processus qui va mener à la création d'une organisation nationale des femmes. Ils ne vont pas fermer boutique une fois que les élections seront terminées.

- Quel a été l'impact de l'organisation des femmes du Nicaragua et du Salvador sur le mouvement des femmes au Mexique ?

PM : - Pour l'instant, il n'y a pas eu beaucoup de répercussions. Il y a eu une assemblée des femmes latino-américaines à Cuba, à la fin novembre 1984, où il a été décidé de créer des comités de coordination des femmes dans tous les pays latino-américains, afin de construire un Front continental pour la paix. Un des objectifs principaux d'un tel front serait de se battre contre l'intervention au Nicaragua et au Salvador, et de mobiliser les femmes contre cette intervention. Une telle organisation a été formée au Mexique par des femmes des partis politiques, des groupes de femmes autonomes, des intellectuelles. Mais elle n'a pas eu beaucoup d'impact sur le mouvement des femmes dans son ensemble. Il s'agit plutôt d'une organisation de gauche. Bien entendu, nous voulons introduire cette queslutte contre l'intervention américaine dans la réflexion des femmes avec lesquelles nous travaillons dans les secteurs de masse.

- Qu'est-ce qui est prévu pour la Journée internationale des femmes, le 8

PM : - Sur la base de ce qui s'est passé l'année dernière, nous pouvons nous attendre à des actions importantes. L'année dernière, une journée nationale d'action fut organisée autour de trois axes fondamentaux : contre la hausse des prix, contre la répression, et pour le libre droit des choisir leur maternité, ce qui représente à la fois le droit à l'avortement et le refus de la stérilisation forcée. Le fait que dans le même temps le Congrès démographique international ait été organisé au Mexique a aidé la mobilisation. Cette mobilisation, essentiellement formée par des femmes des bidonvilles, a eu lieu devant le ministère des Affaires étrangères. Elle avait pour but de revendiquer une politique gouvernementale qui ne soit pas uniquement axée sur la question de savoir s'il fallait un pays plus ou moins peuplé, mais qui opinions des femmes. C'était une mobili-

Manifestation des femmes pour la « réapparition en vie » des disparus politiques. (DR) sation sans précédent sur ce type de question au Mexique.

Il y aura certainement une proposipour répéter cet exemple année, en organisant une manifestation pour la défense du droit de choisir sa maternité, pour une efficace, etc. Les luttes contre les hausses des prix et contre la répression continuent aussi à être des axes de mobilisation, et ces questions sont fondamentales pour construire un front uni des femmes.

- Quel a été l'impact de la crise économique sur le mouvement des femmes au Mexique ?

PM : - Il y a trois ou quatre ans, le mouvement des femmes au Mexique n'existait pas en tant que tel. Il y avait jusquelques groupes de femmes isolés. Puisque la masse des femmes dans notre pays ne réagissait pas aux revendications des groupes autonomes de femmes, le mouvement se trouvait dans une impasse. Les femmes militantes ne savaient plus

L'arrivée de la crise économique a créé un autre type de mouvement des femmes, d'autres types de mobilisation, dans d'autres secteurs. Les femmes des bidonvilles se sont mobilisées contre la hausse des prix, pour des services publics questions qui les concernaient plus directement parce que leurs maris vont au travail. Et c'est précisément dans le secteur des services publics que le gouvernement voulait effectuer les premières coupes budgétaires.

A la campagne, les femmes commençaient à exiger qu'on leur donne effectivement la « portion des femmes » de l'« ejido », pour qu'elles puissent la travailler et disposer de plus d'argent à la maison. Et elles ont commencé à soulever d'autres revendications qui découlaient logiquement de celle-là, pour obtenir des grains à semer sur ces lopins de terre et de l'eau pour les irriguer. Elles ont commencé à créer des coopératives pour creuser des puits et acheter des animaux. Elles ont commencé à s'organiser en tant que femmes au sein des communautés.

En même temps, les femmes commençaient à être les plus durement touchées par les licenciements et elles réagi contre cela dans les syndicats.

Nous avons donc vu les débuts d'un mouvement de femmes d'un type nouveau, porteur d'un autre type de mobilisa-

Et les groupes de femmes autonomes qui subsistent s'efforcent de se lier à mouvement qui ne soit pas seulement basé sur les revendications immédiates des femmes, mais qui soit aussi conscient de leur oppression générale.

- Quel type de liens se sont développés entre les organisations de femmes et les syndicats?

PM : - Aucun. Ce qui s'est développé, ce sont des organisations de femmes. Par exemple, il y a des femmes dans les usines qui sont concentrées dans certains secteurs et qui risquent d'y passer toute leur vie. Elles n'ont aucun droit à la foraméliorer leurs qualifications. Il y a eu des mobilisations pour le droit à l'avancement et à la formation. Par exemple, quand les femmes se retrouvent ensemble à la cantine de l'usine, elles peuvent décider de se mobiliser pour arrê ter la chaîne. Dans certains cas, le syndicat concerné les a soutenues, dans d'au-

Dans le syndicat des travailleurs du métro, par exemple, toutes les femmes se sont mobilisées pour obtenir le droit d'être conductrices des rames. Il y a eu une série de luttes à ce niveau-là. Mais cela n'a pas contribué à créer des liens entre les organisations de femmes et les structures syndicales. Dans les syndicats, il n'y a eu que des luttes isolées.

Un mouvement de femmes travailleuses a commencé à se développer, dont les meilleurs exemples sont celui de l'assemblée des femmes travaillant dans les « maquiladoras » et celui de la coordination des femmes dans le secteur des services publics. Mais ces mouvements ne reçoivent aucun soutien de la part des directions syndicales.

Propos recueillis par Gerry FOLEY, Genève, 6 février 1985.

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