'ECONOMIE capitaliste a connu ces deux dernières an-
- nées un nouveau regain d'activité. Partie des Etats-Unis,
/cette reprise économique s'est ensuite progressivement étendue à d'autres pays impérialistes ainsi qu'à certains pays semi-industrialisés de l'Asie du Sud-Est et d'Amérique latine.
Cette reprise économique demeure pourtant inégale dans son ampleur et dans ses rythmes. L'origine même de la reprise de l'économie des Etats-Unis est d'ailleurs profondément liée à l'important déficit du budget fédéral de ce grand pays impéria-
Ernest MANDEL
La situation économique mondiale au début de l'année 1985 continue à être caractérisée par une reprise économique dans les pays impérialistes et les principaux pays semi-industrialisés (1). Dans tous ces pays, la production industrielle et le commerce extérieur, ainsi que le revenu national, sont en hausse. Le tableau ci- dessous présente les chiffres qui confirment cette tendance.
CROISSANCE DU PRODUIT NATIONAL
BRUT EN 1984 PAR RAPPORT A 1983
Etats-Unis
6.7 %
5,8 %
Japon
RFA
2,5 %
Canada
4,3 %
Italie
3,0 %
Grande-Bretagne
2,0 %
France
1,7 %
Australie
6,2 %
Ensemble pays impérialistes
4.7 %
Ensemble Amérique latine
2,6 % dont Brésil
3.5 %
3,8 % (*)
dont Mexique
Corée du Sud
7.5 %
Taiwan
8,5 %
Hong-Kong
8,0 %
Singapour
8,0 %
Inde (prod. industrielle)
5,5 %
(*) Certaines sources donnent 1 %.
LE MÉCANISME DE LA REPRISE
Le mécanisme de la reprise est également clair. Après une très forte chute, disproportionnée par rapport au reste de l'économie, de la production de l'industrie automobile et de la construction immobilière aux Etats-Unis dans les années
1980-1982 — deux secteurs qui, à eux deux, représentent avec ceux qu'ils stimulent directement près de 40 % de l'activité industrielle —, ces branches d'activité ont connu une forte expansion
1. Cf. l'article d'Ernest Mandel, « Une reprise couplée à une crise financière aggravée ».
publié dans le dossier économique d'Inprecor, numéro 178 du 23 juillet 1984.
2. Collectif d'auteurs sous la direction de
Lall, Les multinationales originaires du tiersmonde, Presses universitaires de France, Paris.
au début de 1985
à partir de 1983. Elle a conduit à une généralisée de la industrielle aux Etats-Unis. Cette reprise a été essentiellement stimulée par l'énorme déficit du budget public, plus de 200 milliards de dollars (2 000 milliards de francs) par an depuis quatre ans, soit 1000 milliards de dollars (10 000 milliards de francs) pour la période 1981-1985, nourri par la montée en flèche des dépenses militaires. Leur seule augmentation est pratiquement identique au déficit budgétaire !
Pour éviter que ce déficit budgétaire ne stimule une accentuation trop forte de l'inflation, l'administration Reagan s'est efforcée d'attirer des masses de capitaux étrangers aux Etats-Unis, qui s'investissent en emprunts publies américains. A cette fin, elle est obligée de maintenir aux USA des taux d'intérêt supérieurs de plusieurs points à ceux du Japon, de RFA, de Suisse et d'ailleurs. De là la surévaluation du dollar par rapport aux devises des autres pays capitalistes. Cette surévaluation rend les marchandises industrielles américaines de moins en moins compétitives par rapport à celles d'autres pays capitalistes. Ces derniers, avant tout les pays impérialistes et les pays semi-industrialisés, ont donc connu un véritable boom de leurs exportations vers les USA. Cela a abouti au résultat imprévu que les exportations de produits industriels manufacturés des pays dits du tiers-monde vers les USA dépassent aujourd'hui les exportations américaines de ces mêmes produits vers le « tiers-monde » (cf. tableau ci-après).
Certes, les chiffres de produits industriels exportés des pays dits du tiers-mon-
EXPORTATIONS AMÉRICAINES
VERS LE « TIERS-MONDE » (en milliards de dollars) 1981 1982 1983 1984 (*)
61,5 54,6 45,3 47,0 (*) Chiffres provisoires
ECONOMIE liste, déficit qui est lui-même un facteur de crise pour l'avenir.
La crise financière internationale apparaît sous un autre angle au travers de l'endettement massif des pays capitalistes dominés. Les éléments fondamentaux de la crise structurelle de l'économie de marché restent donc une donnée déterminante de l'évolution de la situation économique internationale. C'est dans ce cadre d'analyse que l'article publié ci-après dresse un tableau de l'état de l'économie mondiale dans ses différents secteurs (pays impérialistes, pays capitalistes dépendants et
Etats ouvriers bureaucratisés) en ce début de l'année 1985. - de vers les USA incluent tout ce qui relève de la division du travail à l'intérieur des compagnies multinationales d'origine impérialiste, c'est-à-dire le déplacement de centres de production de certaines de ces multinationales vers des pays du
« tiers-monde ». Mais ce phénomène n'explique qu'une partie de ce renversement sensationnel de tendance. Celui-ci reflète également l'essor réel de branches industrielles nationales compétitives de pays semi-industrialisés, telles que la sidérurgie, la construction navale, l'industrie du vêtement et des jouets, l'industrie des composants électroniques, voire la pétrochimie. Il est d'ailleurs significatif qu'un livre vienne de paraître, consacré au phénomène des multinationales originaires des pays dits du tiers-monde, c'est-à-dire contrôlés par le capital financier brésilien, sud-coréen, de Hong-Kong, etc, sans influence ou propriété importante en impérialistes (2)
Nous avons à de multiples reprises attiré l'attention sur ce phénomène.
C'est donc de la manière décrite pré cédemment que la reprise économique aux Etats-Unis s'est étendue progressive.
ment vers toute l'économie capitaliste internationale, d'abord vers le Japon et la
RFA, ensuite vers les autres puissances impérialistes, puis vers les pays semi-industrialisés d'Asie et, finalement, à partir de 1984, vers les pays semi-industrialisés d'Amérique latine et vers quelques autres
LES FAIBLESSES STRUCTURELLES
PERSISTENT
Cependant, encore plus que la reprise économique de 1976-1979, celle qui
PRODUITS INDUSTRIELS MANUFACTURES
EXPORTATIONS DU « TIERS-MONDE »
VERS LES USA
(en milliards de dollars)
1981
1982
1983
1984(*)
35,0
36.8
45,7
55,0
de crises sociales explosives y reste plus rialistes, à toute nouvelle contraction du est actuellement en cours est purement conjoncturelle, partielle et temporaire. Elle n'a permis d'éliminer aucune des causes structurelles qui, depuis la fin des années 1960 et le début des années 1970, déterminent une dépression à long terme de l'économie capitaliste internationale. Il n'y a eu ni restructuration et expansion fondamentale du marché - sans même parler d'une expansion comparable à celle de la période 1950-1970 -ni réorganisation fondamentale du processus de travail et de production de la plus-value, ni modification fondamentale des rapports de forces sociaux produisant une élévation radicale du taux de la plus-value, éléments qui permettraient au Capital d'assurer de nouveau une expansion comparable à celle des années de l'après-Seconde Guerre mondiale ou des années qui ont précédé la Première Guerre mon-
Au contraire, la reprise économique n'empêche pas les deux caractéristiques fondamentales de la longue dépression du capitalisme de se manifester malgré l'augmentation de la production courante :
- Il y a défaillance persistante des investissements productifs et donc baisse nette du taux de croissance à moyen et à long terme, ce qui démontre qu'aucune branche industrielle « nouvelle » - y compris la micro-électronique et la robotique -, ne se développent de manière telle qu'elle puisse se substituer au rôle de stimulant fondamental de la production et du marché qu'ont joué l'automobile, l'électro-ménager et les machines destinées à la semi-automation dans la période 1940-1970 (1948-1970 en Europe capitaliste et au Japon).
- Il y a une montée continuelle du chômage qui, dans les pays impérialistes, est passé de 10 millions d'unités en 1970 à 20 millions en 1975, à 30 millions en 1980, à 35 millions actuellement, et qui atteindra sans doute sous peu les 40 millions d'individus, c'est-à-dire un chômage qui touche près de 100 millions d'êtres humains, si l'on tient compte des ménages des chômeurs et de ceux et celles qui ont été éliminés du « marché du travail » et ne sont plus comptabilisés comme étant au chômage. Ainsi, contrairement à l'image d'un Reagan créateur d'emplois que les néo-libéraux répandent un peu partout, il faut constater que malgré un taux de croissance relativement élevé de la production aux USA, le chômage y persiste aux alentours de 7,5 % de la main-d'œuvre, sans tenir compte de celles et de ceux qui ont été retirés du marché de l'emploi, taux élevé jamais connu en période de forte croissance.
De même, le problème de l'endettement persistant des pays semi-coloniaux et dépendants n'a en rien été résolu. Il continue à peser puissamment à la fois sur le rythme d'expansion du marché mondial et sur celui de leur propre croissance économique, indépendamment des hauts et des bas de la conjoncture. Découlant du même fait, l'instabilité politique va croissant dans ces pays. La possibilité prononcée que jamais. LA REPRISE ET LE « TIERS-MONDE »
Les effets de la reprise économique sur les pays dits du tiers-monde confirment la nécessité analytique d'opérer avec deux sous-catégories.
D'une part, les pays les plus pauvres, bien qu'entraînés avec retard dans la dé pression économique, ont connu progressivement des phénomènes de véritable effondrement économique, dont la famine qui frappe les pays du Sahel, le Mozambique, l'Angola, l'Ethiopie, le Bangladesh, la misère généralisée en Bolivie, ne sont que les manifestations les plus tragiques mais nullement la seule illustration grave. Ces pays subissent les effets combinés d'une chute en valeur de leurs exportations, d'une hausse du coût de leur note d'énergie, d'une disparition de leurs resd'investissement -prêts accordés de plus en plus en fonction de seuls critères de rentabilité à court et à moyen terme -, d'un effondrement de leurs ressources internes d'accumulation, voire de reproduction simple du capital. De ce fait, le revenu stagne et baisse, et le revenu par tête d'habitant baisse encore plus fortement. A partir d'un certain seuil, cumulative et entraîne une chute absolue secteur agro-alimentaire de subsistance aggravée par la tendance persistante à étendre le secteur orienté vers l'exportation de produits agricoles commercialisés à la campagne.
D'autre part, dans les pays semi-industrialisés dépendants, montrée capable de redémarrer après le choc de la récession de 1982-1983 ces pays. Même si quelques secteurs coml'automobile et l'électro-ménager au Mexique, en Argentine et au Brésil continuent à stagner à un niveau inférieur à celui des années d'avant la crise, ce qui se traduit par la réduction du niveau de vie des classes moyennes, ces pays n'ont en général pas connu de phénomène de désindustrialisation, quand bien même leur industrie a subi quelques transformations structurelles. Certains secteurs clé de l'industrie se développent même de nouveau à un rythme rapide, réorientés essentiellement vers les marchés extérieurs.
Cependant, cette reprise économique dans les pays semi-industrialisés dépendants comporte des caractéristiques propres qui la distinguent de la situation des années 1970 :
- Il y a eu, dans ces pays, réduction beaucoup plus forte du pouvoir d'achat des ouvriers et des paysans que dans les pays impérialistes - sauf sans doute en Corée du Sud et à Taïwan -, et donc contraction du marché intérieur. La reprise est exclusivement fondée sur le boom des exportations, avant tout vers les USA. D'où une plus grande vulnérabilité de l'économie de ces pays par rapport à toute nouvelle récession dans les pays impémarché mondial.
- Il y a pénétration de l'industrie de ces pays dans des secteurs où il y a déjà capacité de production excédentaire dans les pays impérialistes (pétrochimie, construction automobile, électronique, cons truction navale, sidérurgie), d'où des risques de mesures de rétorsion protectionnistes dures de la part des pays impérialis-
- Il y a arrêt brusque d'un apport de capitaux étrangers à l'industrialisation. Comme suite du paiement ininterrompu du service de la dette dans les conditions imposées par le Fonds monétaire international (FMI), il y a aujourd'hui une sortie nette persistante de capitaux du « tiersmonde » vers les pays impérialistes, phénomène encore accentué par une énorme fuite de capitaux privés vers les USA, la Suisse, le Japon, etc. De ce fait, la croissance économique ne peut se poursuivre qu'au prix d'une inflation persistante (cf tableau di-dessous). Elle sera de toute manière plus modeste que dans les années précédant la crise, accompagnée d'un chômage montant en flèche et d'une baisse du niveau de vie des masses, du moins d'une « stabilisation » à un niveau fort bas. Seuls quelques pays semi-industrialisés d'Asie échappent encore à cette tendance, qui les frappera sans doute lors de la prochaine récession.
TAUX D'INFLATION EN 1984 - Il y a aggravation du déficit alimentaire, nourri par les transformations structurelles de la production rurale.
- Dans certains pays producteurs de pétrole membres de l'OPEP, la chute de la rente pétrolière a de même provoqué un rétrécissement du marché intérieur, donc de la capacité d'importation par rapport aux pays impérialistes. Ainsi, en Li bye, le revenu annuel par tête d'habitant est tombé de 10 000 dollars en 1982 à 8 500 dollars en 1983 et à 7 000 dollars en 1984. Au Nigéria, la chute est encore plus forte.
RAPPORTS DE FORCES
INTER-IMPÉRIALISTES Les rapports de forces inter-impérialistes se sont modifiés depuis la récession de 1980 et la reprise de 1983. La concurrence inter-impérialiste s'est aggravée. Mais ces deux phénomènes ne se manifestent pour le moment que de manière fort limitée. Il est vrai que la reprise de la production et la résorption du chômage sont
lendemain, sans pour cela entraîner un supplémentaire et les investissements nouplus prononcées aux USA que chez ses principaux rivaux, plus nette au Japon qu'en Europe capitaliste, et plus forte en RFA que dans les autres pays d'Europe. Mais cette tendance est en partie compensée par le fait que la part des USA dans le marché mondial continue à baisser, non seulement en comparaison à celle du Japon, mais encore à celle de la RFA, et que la productivité du travail industriel stagne aux Etats-Unis, alors qu'elle avance par bonds au Japon et en Europe capitaliste. De 1977 à 1984, la productivité du travail dans l'industrie manufacturière a augmenté deux fois plus en République fédérale allemande qu'aux Etats-Unis, et trois fois plus en France et au Japon.
Il est tout à fait faux de considérer la hausse du cours du dollar par rapport aux devises impérialistes comme une « victoire » ou un signe de santé de l'impérialisme américain. Il suffit de rappeler que la livre sterling a connu, elle aussi, une hausse similaire au cours des années 1980-1983 pour s'apercevoir du manque de sérieux de tels jugements rapides. En réalité, la politique de Ronald Reagan et du président de la Banque fédérale des USA, Volcker, obligée de jouer sur la hausse du dollar, sacrifie systématiquement les intérêts de l'industrie - et donc du capital financier américain, car le capital financier, c'est le capital bancaire investi dans l'industrie — à ceux des détenteurs de capitaux-argent (spéculateurs et rentiers). Cette orientation ne pourra se maintenir à la longue sans graves consé-
Il est certain que la persistance du déficit budgétaire aux Etats-Unis débouchera sur une hausse du taux d'intérêt qui finira par étrangler la reprise et précipitera une nouvelle récession. Cela se vérifiera d'autant plus qu'elle est accompagnée d'un déficit croissant de la balance commerciale américaine. Pour éponger celleci, les apports de capitaux étrangers ne suffisent plus. On assiste déjà à un début de liquidation d'avoirs étrangers : pour la première fois depuis 1913, les avoirs des USA à l'étranger sont aujourd'hui inférieurs aux dettes de ce pays vis-à-vis de
Il n'est pas vrai non plus, comme l'affirment les impérialistes leurs porte-parole et complices au sein du mouvement ouvrier, que le niveau élevé des taux d'intérêt aux USA « étrangle » ou freine la reprise économique en Europe. En réalité, les investissements productifs stagnent en Europe, non par pénurie de capitaux mais pour les raisons structumaintes fois analysées par notre mouvement. Dans ces conditions, l'afflux de capitaux européens vers les USA est une conséquence de cette stagnation et
C'est parce que les capitalistes recherchent essentiellement des placements nonproductifs (spéculatifs) qu'ils exportent leurs capitaux vers les USA. Au moment où ils craindront une nouvelle chute du dollar, alimentée par l'inflation, qui est déjà plus élevée aux USA qu'au Japon et que dans de nombreux pays d'Europe, cette tendance se renversera du jour au quelconque boom des investissements productifs en Europe.
DANS LES ETATS OUVRIERS BUREAUCRATISÉS Les Etats ouvriers bureaucratisés ont, pour l'essentiel, à l'exception de la Pologne, surmonté conjoncturellement quant à la production courante en 1984, les effets cumulés de leurs propres contradictions internes et des répercussions sur leurs économies de la crise de l'économie capitaliste internationale. Leur production industrielle a connu un taux de croissance accru en 1984, qui se maintiendra sans doute en 1985 (cf. tableau). C'est le degré d'ininternationale qui a déterminé l'ampleur des fluctuations qu'elles ont subi pendant le cycle 1975-1982. Celles-ci ont donc été plus fortes en Pologne, en Yougoslavie, en Hongrie et en Tchécoslovaquie qu'en Ré publique démocratique allemande (RDA), en Bulgarie, en Roumanie et, surtout en URSS ou en Chine, qui n'exportent ou n'importent qu'une faible fraction de leur produit national. La reprise a été accompagnée d'une réduction des emprunts en provenance des pays capitalistes et d'un allègement, quelquefois fort limité, du poids de la dette étrangère, ainsi que d'une réorientation du commerce extérieur augmentant la part des échanges entre Etats ouvriers dans l'ensemble.
PRODUCTION INDUSTRIELLE
(variations annuelles en %) 1980 1981 1982 1983 1984 + 3,6 + 3,4 + 2,9 + 4,0 + 4,4 (*) + 4,7 + 4,7 + 3,2 + 4,1 + 4,4 +3,5 + 2,1 + 1,1 + 2,7 + 2,6 - 10,8 - 2,1 + 6,7 + 4,2 + 4,8 + 4,6 + 4,6 + 3,8
Ces chiffres n'incluent pas ceux relatifs à la construction, qui a connu des baisses substantielles en 1981 et en 1982 en Pologne, en Hon-
(*) Chiffre officiel, contesté par les experts occidentaux, qui le situent à 3,5-4 %.
(**) Soit un niveau encore inférieur à celui de
Cependant, dans les Etats ouvriers bureaucratisés également, la reprise est modeste et la production ne retrouve pas, comme vitesse de croisière, la moyenne des années 1960 et 1970, sans parler de celle des années 1950. Ce ralentissement de la croissance à long terme n'est pas essentiellement due aux effets de la longue dépression de l'économie capitaliste. Il est le résultat des contradictions internes de l'économie des Etats ouvriers bureaucratisés, sur lesquelles il n'y a pas lieu de s'étendre dans cet article. Parmi ces contradictions, il faut mentionner la résistance accrue de la classe ouvrière. Cela se manifeste notamment par : masse des investissements « gelés » et non achevés et, ce qui en découle, par la réduction du rapport entre la production veaux.
- L'incapacité de réaliser une réforme cohérente du système de planification hyper-centralisé sans stimuler en même temps le secteur « parallèle » de l'économie, la corruption, etc.
- Le retard persistant dans l'application de la technologie micro-électronique et informatique.
- La crise persistante de la production céréalière et la dépendance permanente par rapport à l'importation de céréales en provenance des pays impérialistes qui en est le résultat. La récolte céréalière de 1984 en URSS se situe aux alentours de 170 millions de tonnes contre 190 millions de tonnes l'année précédente.
céréalier s'élève donc maintenant à 50 millions de tonnes pour l'année
Ainsi, d'après le communiqué officiel du Gosplan, le taux de croissance du produit social brut de l'URSS est passé de 3,1 % en 1983 à 2,6 % en 1984, essentiellement du fait de la stagnation de la proagricole, pour laquelle le plan avait pourtant prévu un accroissement de 7,6 %, et de la chute de la production pétrolière, qui est retombée au niveau de
La République populaire de Chine a, par contre, poursuivi la croissance accélérée de sa production agricole et industrielle, due en bonne partie à des mesures économiques du type de la NEP (3). Ces mesures sont faussement interprétées dans pas mal de milieux comme impliquant un « retour au capitalisme ». Il n'en est pas question. Mais il est vrai qu'elles accentuent l'inégalité sociale à la campagne comme dans les villes, et qu'elles vont inévitablement produire des tensions sociales accrues.
LA CRISE DU CRÉDIT Malgré les mesures sévères imposées par le FMI aux pays dépendants les plus endettés, et la récession stimulée par ces mesures en 1982-1983, le poids global de la dette extérieure du « tiers-monde » envers le capital impérialiste n'a guère diminué en 1984, dans des conditions de reprise économique. Aussi bien le volume total de la dette que l'ampleur du service de cette dernière, et le rapport entre ces services annuels et les revenus annuels d'exportation —.ce qui correspond aux rentrées annuelles de devises —, ont continué à augmenter en 1984, comme il ressort du tableau suivant :
3. A l'instar de ce qui s'est passé avec l'orientation adoptée par Lénine en Union so•viétique en mars 1921 et connue sous la dénomination de Nouvelle politique économique, les dirigeants chinois se sont engagés dans une politique d'encouragement à la production agricole privée. Cela a développé une couche de riches paysans dans les campagnes. Cette politique, équivalent dans le développement dans les villes d'un secteur commercial privé, est lourde de conséquences en terme d'aiguisement des conflits sociaux et des différenciations so-
1977 1979 1980 327 469 559
- dont dette aux banques privées :
161 240 276 39,8 75,4 89,6
- en % des revenus d'exportation :
— pour les principaux pays endettés (**) :
17,0 % 35,7 % 40,0 % (*) Sauf pays du Moyen-Orient exportateurs de pétrole. Toute réduction de cette dette se traduirait d'ailleurs par une contraction sévère des exportations des pays impérialistes vers le « tiers-monde », car elle ne pourrait résulter que d'un surplus important de la balance commerciale de celui-ci avec l'impérialisme.
Il est donc plus que probable que dès la prochaine récession, et la chute des exportations du « tiers-monde » vers les métropoles qu'elle entraînera, des phénomènes d'insolvabilité comparables sinon supérieurs à ceux des années 1982 et 1983 se reproduiront. Ils aggraveront la crise du système bancaire international, avant tout aux Etats-Unis mêmes, parce qu'ils seront accompagnés d'un endettement des firmes capitalistes de plus en plus lourd, ainsi que d'une croissance dangereuse de la dette publique. Le total de la dette en dollars atteint le montant fantastique de 7 000 milliards de dollars.
REPARTITION DE LA DETTE (*)
(en milliards de dollars) 1974 Dette publique américaine 543 Dette publique tiers-monde 250 Dette publique autres pays 100 Dette des entreprises 900 Dette des menages aux USA 670 Total 2 500
(*) Chiffres approximatifs.
Le fort endettement des petits fermiers américains, joint à la hausse du taux d'intérêt, a provoqué un véritable désastre dans ce milieu. Cela mérite une étude à part.
Il faudrait aussi examiner de plus près l'aspect structurel du phénomène de l'endettement massif de l'économie capitaliste internationale, sur lequel avons déjà souvent insisté par le passé. Il reflète un renforcement progressif du secteur financier proprement dit, sinon spé-
DETTE TOTALE DES PAYS DU « TIERS-MONDE » (*)
(en milliards de dollars)
1981
1982
1983
1984
650
741
782
827
326
379
413
460
SERVICE ANNUEL DE LA DETTE DES MEMES PAYS
109.3 124,1 117,7 121,3 142,9
15,1 % 19,0 % 17,4% 20,2 % 24,4 % 22,1 % 21,5 % 23,0 %
52,0 % 61,6 % 53,3 %
55,1% 65,7%
(**) Brésil, Mexique, Argentine, Indonésie, Corée du Sud, Venezuela et Philippines.
culatif, au sein du grand capital, par rapport au secteur industriel proprement dit (4). Les chiffres suivants sont fort significatifs de cette évolution (5) :
PART DES PROFITS TOTAUX AUX USA
Capital
1950
50 %
1965
42 %
1975
32 %
1983
22,9 % poler cette tendance, en elle-même indé-
Etats-Unis est inconcevable pour le grand capital. Elle impliquerait qu'on laisserait se réaliser non seulement l'assemblage des jouets électroniques et des vidéo-cassettes, mais encore la production des avions, des fusées et des computers dans des pays d'outre-mer. Cela porterait un coup fatal à la puissance militaire des USA.
1984 semi-automation font qu'il est redevenu
« rentable » de produire des textiles en
1 573
Suisse et aux USA, vu la réduction de la
810 part des salaires dans les coûts de produc-
400
2 600
1 830
7100 nous tion globaux.
1985 (prévisions)
863
469 faute de crédits ...
faute de crédits ...
Capital engagé industriel dans la circulation
(rente foncière)
40 %
40 %
47 %
58,2 %
Il faut évidemment se garder d'extradernière.
« désindustrialisation » des
Londres,
D'ailleurs, les derniers progrès de la
Making
Books, Londres, 1984.
Atlantic Ruling Class.
DETTE
EXTÉRIELR
Néanmoins, tout ce qui s'est passé depuis le début de la dépression en cours, ce que l'on appelle onde longue dépressive, se reflète en partie dans cette prépondérance temporaire du parasitisme et de la spéculation au sein du grand capital anglo-saxon. Cela se reflète notamment dans le fait que des « fusions d'entreprises » dans le secteur du pétrole - qui n'impliquent pas une seule tonne de pétrole produite en plus - sont financées à coup de dizaines de milliards de dollars de crédit, alors que des centaines de milliers de petits fermiers productifs aux USA et à l'étranger sont acculés à la banqueroute,
On peut résumer toutes ces données en formulant le pronostic d'une nouvelle récession de l'économie capitaliste aux alentours de l'année 1986, accompagnée d'une aggravation de la crise du système de crédit international et d'une grave crise socio-économique dans les pays dépendants, peut-être avec un an ou un an et demi de décalage sur le début de récession alors que des centaines de milliers de petits fermiers productifs aux USA et à l'étranger sont acculés à la banqueroute,
On peut résumer toutes ces données en formulant le pronostic d'une nouvelle récession de l'économie capitaliste aux alentours de l'année 1986, accompagnée d'une aggravation de la crise du système de crédit international et d'une grave crise socio-économique dans les pays dépendants, peut-être avec un an ou un an et demi de décalage sur le début de récession aux USA. La prochaine récession frappera plus fortement les USA et le Japon que les pays d'Europe, et sera sans doute au Japon d'une ampleur plus grande que la
Ernest MANDEL, 15 février 1985. 4. Le camarade John Ross avait déjà attiré l'attention sur ce phénomène en ce qui concerne la Grande-Bretagne dans son excellent ouvrage intitulé Thatcher and Friends, Pluto Press,
1983. Récemment, économiste néerlandais de gauche, Kees van der Pijl, s'est efforcé d'appliquer une analyse analogue à l'ensemble des pays impérialistes dans son livre The of an Atlantic Ruling Class, Verso 5. Chiffres publiés dans The Making of an