UJOURD'HUI, un peu partout aux Etats-Unis, les petites
A fermes familiales disparaissent et les rues des pe 19bo, urgs
Lde campagne sont de plus en plus désertes. En 1950, il y avait 5,4 millions de fermes dans le pays et en 1970 seulement
3 millions. Les paysans quittent la terre à un rythme de 270 000 par an, et cet exode risque de continuer. Les agriculteurs sont chassés de leurs terres par le poids de dettes qu'ils ne peuvent plus rembourser. Aujourd'hui, les paysans américains doivent
214 milliards de dollars (2 350 milliards de francs) aux banques et aux autres institutions de crédit. Avec
Hayden PERRY
Les agriculteurs américains sont pris dans la contradiction entre les progres de la technologie et l'anarchie de l'économie capitaliste. La production agricole n'est pas comparable à celle des usines, où les patrons peuvent fermer une chaîne s'il y a une chute des ventes. Quand les ventes et les prix baissent, les paysans ont au contraire tendance à semer davantage pouvoir maintenir leur niveau de vie. Mais s'ils peuvent augmenter leur production, les agriculteurs ne peuvent pas augmenter au-delà d'un certain seuil. Cependant, la production agricole s'est accrue chaque année avec l'apparition de nouvelles graines et le développement de nouvelles pouvait produire assez pour nourrir 10 personnes. En 1963, une ferme moyenne produisait assez pour 30 personnes, et depuis vingt la productivité travail agricole croît à un rythme toujours plus rapide. Mais une augmentation de la production sans évolution parallèle du marché mène l'agriculteur à sa perte.
A l'époque de la grande récession des années 1930, les prix agricoles tombèrent bien en-dessous des coûts de production et, exactement comme aujourd'hui, les paysans perdirent leurs terres hypothéquées. Franklin D. Roosevelt, président des Etats-Unis de 1933 à 1945, vint à la rescousse des agriculteurs en leur garantissant un prix minimum pour leurs récoltes. Il le fit soit par des prêts d'argent en échange de leurs récoltes, soit par l'achat des récoltes pour les stocker. Depuis lors, cette politique de subvention des prix agricoles fut reprise par tous les gouvernements américains depuis 50 ans.
LES EFFETS DE LA CRISE
POUR LES FERMIERS AMÉRICAINS
Avec la flambée des prix du pétrole, en 1973, les Etats-Unis décidèrent d'essayer d'augmenter leurs ventes de produits agricoles sur le marché international. Les la crise cette vague de faillites. les prix des produits banquiers américains transformèrent des depots bancaires en dollar en provenance des pays de l'OPEP en prêts aux pays du tiers-monde, pour que ces derniers puissent ensuite acheter plus de produits américains. Cette stratégie a largement réussi. La valeur des exportations agricoles a pasmilliards de dollars en 1970 à 43,8 milliards de dollars en 1981. Les prix agricoles ont aussi augmenté et le secteur agricole a offert des possibilités de
La hausse des prix agricoles a également contribué à une élévation du prix de la terre, ce qui n'a pas pour autant empêché les agriculteurs d'en acheter davantage. Le gouvernement les a poussés à augmenter la production pour pouvoir satisfaire les commandes de l'étranger. Les banquiers, débordant de dépôts en provenance des pays de l'OPEP, se sont précipités pour prêter de l'argent aux agriculteurs à un taux d'intérêt de 12 %. Le secteur agricole connut presque une décennie de prospérité. Et puis, en 1982, la situation s'est détériorée. Beaucoup de pays débiteurs sont devenus insolvables. Ils ont été obligés de réduire leurs importations
ETATS UNIS agricoles en baisse constante, les petits paysans ne gagnent même pas assez pour payer les intérêts de leurs dettes. Les petites banques rurales ne peuvent pas se faire rembourser leurs prêts et sont obligées de fermer leurs portes.
Même les banques plus importantes sont entraînées dans
L'énorme Bank of America a prêté au total 2 milliards de dollars aux paysans et a accepté de ne plus jamais revoir au moins 15 % de cette somme.
teurs sont tout simplement incapables de rembourser leurs pour pouvoir payer les intérêts de leur dette extérieure. En même temps, la cote du dollar montait, rendant les produits américains plus chers sur le marché international. La conséquence en fut que la valeur des exportations agricoles passa de
43,8 milliards de dollars en 1981 à 36.1 milliards de dollars en 1983, avec des conséquences dévastatrices sur le secteur agricole. Les prix agricoles se sont mis à baisser et le revenu des agriculteurs a connu une chute, passant de 186 milliards de dollars en 1979 à 139 milliards de dollars en 1983. En conséquence de la baisse des prix agricoles, la valeur de la terre s'est également mise à baisser. Les revenus et les avoirs des agriculteurs diminuaient tandis que leurs dettes augmentaient. Alors qu'en
1970 la dette du secteur agricole s'élevait à 50 milliards de dollars, elle se monte aujourd'hui à 214 milliards de dollars. A lui seul, l'intérêt de cette dette se monte à 20 milliards de dollars par an.
y a deux explications à l'importance des dettes des agriculteurs : le prix élevé de la terre et des machines agricoles.
Aujourd'hui, l'agriculture est aussi intensive que beaucoup de secteurs industriels.
La crise agricole jette une ombre sur l'avenir des paysans américains. (DR)
Une ferme de 160 hectares peut s'évaluer à 500 000 dollars, mais l'agriculteur peut n'avoir qu'un revenu net de 10 000 dollars par an, après avoir couvert toutes ses dépenses. Avec le niveau des prix aujourd'hui, beaucoup d'agriculteurs travaillent à perte. C'est ainsi que les petites banques rurales arrivent à un point critique. Même le banquier le plus sympathique va refuser de prêter de l'argent à un paysan s'il comprend que celui-ni n'aura aucune possibili-, té de le rembourser. Quand les agriculteurs doivent des sommes qui s'élèvent à 40 % de la valeur de leurs fermes, ils se trouvent dans la situation de payer davantage sous la forme d'intérêts sur leurs dettes qu'ils ne retirent de la vente de leurs ré coltes. Environ 300 000 d'entre sont aujourd'hui dans cette situation. Ce sont des paysans moyens qui ont développé leurs activités pendant les années fastes. S'ils ne reçoivent pas d'aide, la plupart d'entre eux feront faillite cette année ou l'année prochaine.
L'aide qu'ils ont reçue de l'administration Reagan ne permet manifestement pas aux petits paysans de s'en sortir. Une des raisons en est que le gros de cette aide va aux quelques grandes entreprises de l'agrobusiness, qui exploitent des milliers d'hectares et produisent des récoltes dont la valeur se compte en millions de dollars. Quinze de ces super-fermes ont reçu, en 1983, un total de 23 millions de dollars d'aide gouvernementale. Il y a un conflit entre les petits agriculteurs et l'agrobusiness. Les premiers cherchent à vendre leur production à des prix élevés, en étant prêts pour cela à limiter leur production. En revanche, pour les patrons de l'agrobusiness, ce qui compte c'est le marché international, sur lequel il faut pouvoir vendre à des prix compétitifs, et ils sont donc moins enclins à réduire leur production pour maintenir les prix. Mais ceux qui ne veulent absolument pas entendre parler de réduction de la production agricole, ce sont les vendeurs de machines et d'engrais ainsi que les négociants en grains et en produits agricoles, tels que la société géante Cargill Corporation.
Des hommes politiques qui représentent des circonscriptions urbaines doutent de la justesse de la politique qui consiste à dépenser entre 10 et 20 milliards de dollars par an pour maintenir les prix agricoles. Reagan, qui est très sensible aux représentants des milieux des grandes affaires, a tranché en faveur de l'agrobusiness et de ses associés dans le secteur industriel. Le nouveau budget de Reagan propose de réduire progressivement les subventions sur les prix agricoles jusqu'au point de les supprimer et de laisser jouer pleinement les lois du marché. Cela équivaut à enfoncer encore un peu plus l'agriculteur qui se noye. Les prix agricoles vont baisser, mais ce n'est pas sûr que cela garantisse une augmentation des ventes à l'étranger. Les pays du Marché commun européen, avec leur politique extrêmement protectionniste, vont pouvoir résister à une aggravation de la concurrence, tandis que les pays moins développés vont tenter d'améliorer les rendements de leur propre agriculture. C'est ainsi que de plus
Ronald Reagan. (DR) en plus d'agriculteurs américains seront poussés à la faillite.
LES REACTIONS
DES AGRICULTEURS Ces agriculteurs réagissent de la mê me façon que l'ont fait leurs parents à l'époque de la grande récession. Ils prennent la route avec leurs tracteurs et se dirigent vers les capitales des Etats et même vers Washington. Leur revendication immédiate est celle d'un arrêt des saisies des terres hypothéquées. Dans le Minnesota, ils exigent un moratoire de 120 jours, renouveler tous les trois mois jusqu'au moment où les prix auront suffisamment augmenté pour garantir aux agriculteurs un revenu agricole équivalant à leurs coûts de production plus 15 %. Ils exigent aussi un programme d'urgence de prêts, pour leur permettre d'acheter des grains pour les semailles de printemps, qu'un moratoire d'un an sur leurs dettes envers les vendeurs d'équipements agricoles et autres créanciers. Durant ces rassemblements d'agriculteurs, on entend aussi des appels pour que soient augmentées les subventions agricoles et que soit arrêtée l'extension des activités des grandes sociétés de l'agrobusiness.
Certains gens de gauche doutent de la justesse de la tentative de sauver ces agriculteurs de la faillite. Le petit paysan est aussi dépassé que l'est la charrue à bœufs, disent-ils. Et pourtant, l'agriculteur amé ricain est le producteur de nourriture le plus efficace du monde. Les meilleurs d'entre eux travaillent leur terre avec une vision à long terme, en soignant leur sol de manière à lui conserver sa fertilité pour les années à venir. L'agrobusiness, par contre, exploite la terre pour en tirer des bénéfices à court terme, ce qui la laisse en mauvais état et moins productive, voire même érodée pour recommencer leur exploitation ailleurs, souvent l'étranger.
Il faut au contraire parer à la détresse financière immédiate des petits agriculteurs, en arrêtant les saisies des terres hypothéquées et en garantissant aux paysans des revenus au moins aussi élevés que leurs coûts de production. L'aide gouvernementale doit être consacrée essentiellement aux petits paysans, et surtout aux presque deux millions d'agriculteurs qui obligés d'exercer un travail salarié supplémentaire et qui sont réellement pauvres. Il ne doit plus y avoir de millions de subventions pour l'agrobusiness. La production agricole doit être planifiée, pour répondre à la demande du marché intérieur ainsi qu'aux besoins des populations affamées du tiers-monde.
Dans la lutte pour une politique agricole rationnelle, l'ouvrier américain est l'allié naturel du petit paysan. Tous les deux sont victimes des grands trusts alimentaires, qui exploitent à la fois l'agriculteur et le consommateur. L'agriculteur qui produit du blé ne reçoit que 11 % du prix d'un pain. Les consommateurs font les frais des bénéfices excessifs des chaînes de supermarchés, ce qui leur coûte plus cher que ne le ferait une augmentation des prix payés aux paysans.
Les paysans américains doivent expliquer leurs problèmes au mouvement ouvrier ainsi qu'aux organisations de consommateurs. Déjà, de nombreux syndicats se sont joints aux rassemblements des agriculteurs et aux autres formes d'action de protestation que ces derniers ont organisé à travers le pays. Aux côtés de leurs millions d'alliés dans les grandes villes, les agriculteurs en lutte peuvent formuler un programme agricole qui bénéficie aux véritables producteurs, dans les mines, dans les usines et dans les fermes, c'est-à-dire à tous les travailleurs des villes et des campagnes.
Hayden PERRY, Socialist Action, San Francisco, mars 1985.
ABONNEZ-VOUS
A INPRECOR