RPR) pour reconquérir le pouvoir, et de qui fut ensuite confirmée par les consultal'indice prémonitoire. Au-delà de l'offen- antérieurs (1). Les élections municipales de
Origines et dangers
tituaient, pour toutes les formations politiques, un galop ES élections cantonales des 10 et 17 mars derniers cons-
/d'essai en vue des consultations législatives et régionales de mars 1986. Elles ont, de ce point de vue, vérifié les grandes tendances de la situation française.
La gauche a dû, une nouvelle fois, acquitter la note de ses trahisons et subir les effets d'une abstention massive dans les zones ouvrières. Avec 41,06 % des suffrages au premier tour du scrutin, elle progresse légèrement par rapport aux européennes de l'an dernier. Mais, avec 24,25 % de l'électorat, le Parti socialiste (PS) est loin de retrouver ses scores des cantonales de 1982 (29,30 %) et même de 1979 (26,96 %). Quant au Parti communiste (PCF), il stoppe sa dégringolade, recueille 12,64 % des voix au premier tour mais ne restaure substantiellement son audience que dans un nombre limité de circonscriptions, notamment dans la région parisienne. Dans le même temps, il n'apparaît pas encore d'alternative crédible à la gauche des réformistes, même si certains scores de l'extrême gauche ou de candidats soutenus par une large coalition de forces constituent des signes encourageants. C'est la cas notamment à Sedan (4,27 % des suffrages), à Saugues (15,4 %), à Gérardmer (5,9 %), à Hérouville (5,6 %), à La Courneuve (3,43 %), à La Paillade (3,33 %), à Clermont-Ferrand (4,34 %), etc.
A l'inverse, la droite confirme une avance de près de vingt points sur ses adversaires et atteint 57,79 % des suffrages. Pourtant, signe le plus spectaculaire de sa crise de direction, aucune de ses composantes ne parvient à elle seule à s'assurer une majorité absolue dans le pays. L'alliance RPR-UDF (Rassembiement pour la République, de Jacques Chirac et Union pour la démocratie française, de Valéry Giscard d'Estaing) et les candidats regroupés sous l'étiquette « divers droite » n'atteignent que 49,03 % des voix au premier tour. Elle dépend donc totalement de l'attitude de l'extrême droite que représente le Front national (FN), qui bénéficie du soutien de 8,6 % des électeurs au plan national
Ces résultats, tout comme la campagne électorale, confirment la place acquise par le FN, mouvement qui s'inspire de la tradition fasciste et pétainiste. Le recul des partisans de Le Pen, en comparaison de leurs résultats aux élections européennes de 1984 (11,06 %) ne doit en effet pas faire illusion. Ils ne présentaient des candidats que dans les deux-tiers des cantons renouvelables, et ce type de consultation favorise traditionnellement les grands appareils et leurs réseaux serrés de notables
Sans faire une nouvelle percée, le Front national poursuit son implantation. Là où ses candidats étaient présents, il recueille une moyenne de 10,44% des voix, mais il pulvérise ses records dans les départements du pourtour méditerranéen ainsi que Christian PICQUET
En France, les élections européennes du 17 juin 1984 ont spectaculairement partis socialiste et communiste, c'est la cristallisé un « effet Le Pen ». La période place du Front national et son avenir qui qui s'ouvre jusqu'aux élections législatives ont été au centre de cette de mars 1986 devrait être marquée par l'importance du rôle de l'extrême droite dans la vie politique française. Le renou- scrutin, enquête d'opinion après enquête vellement de la motié des conseils géné- d'opinion, l'extrême droite est parvenue à raux, à l'occasion des élections cantonales des 10 et 17 mars 1985, en constitue
FRANCE dans les grandes villes de la région parisienne, du Nord-Pas-deCalais et du Rhône. Il obtient par exemple 20,44 % des voix dans le Var, 19,44 % dans les Bouches-du-Rhône, 17,32 dans les Alpes-Maritimes, 15,83 % dans le Rhône, 15,22 % dans le Vaucluse, 15,91 % dans les Pyrénées-Orientales, 15,01 % dans l'Hérault, 17,29 % en Seine-Saint-Denis (région parisienne), 14,08 % dans le Val-d'Oise, 13,40 % dans les Hauts-de-Seine (région parisienne), etc. Ses scores sont encore plus impressionnants dans les cantons de certaines agglomérations : 36 % à Marseille-2, 30% à Marseille-14B, 31,08 % à Toulon-5, 27,33 % à Toulon-2, 27,50% à Perpignan-1, 26,28 % à Cagnes-sur-Mer, 23,61 % à La Ciotat, 20,08 % à Roubaix-Est, etc. Dans 23 cantons, le parti de Le Pen est même arrivé devant les candidats de l'opposition parlementaire.
Les traits caractéristiques de l'essor de l'extrême droite se trouvent dès lors corroborés. Elle bénéficie d'un vote urbain, d'un réflexe de peur qui se cristallise en un courant xénophobe et raciste, du glissement à droite de certaines catégories populaires. Et la crise économique, la désorientation frappant le mouvement ouvrier après quatre ans de gouvernement de gauche, l'impuissance de la droite traditionnelle conjugués à l'offensive idéologique visant à légitimer la remise en cause de nombre de conquêtes démocratiques et populaires, redonnent une place autonome à ce type de force.
Les mois qui viennent vont donc être marqués par le développement de grandes manœuvres politiques. Les gouvernants vont s'efforcer de créer, autour de François Mitterrand qui se prévaut de plus en plus du rôle d'arbitre que lui assigne la Constitution de la Ve République, les conditions d'une nouvelle majorité, incluant les secteurs de droite susceptibles de refuser l'alliance avec Le Pen en 1986. Les appels socialistes au « rassemblement, au-delà de la gauche, de tous les républicains », comme la probable introduction d'une dose de proportionnelle dans le mode de scrutin pour les élections législatives prévues en mars 1986, témoignent de cette volonté et visent à faire éclater les divisions de l'opposition.
A l'autre bout de l'échiquier politique, les dirigeants de l'UDF et du RPR s'efforceront de conjurer ce danger en affichant leur « fermeté » face à l'extrême droite. Cette attitude sera néanmoins difficile à tenir face à la pression des réalités locales. Dans les zones où le Front national a réalisé ses meilleures performances (comme à Marseille et à Montpellier), des responsables de l'opposition ont enfreint les consignes parisiennes de refus d'accord de désistement au second tour avec le FN et ont quand même négocié, provoquant du même coup la relance des polémiques dans le camp réactionnaire. L'« effet Le Pen » n'a donc pas fini de faire sentir ses conséquences menaçantes pour le mouvement ouvrier français. sive de la droite traditionnelle (UDF et mars 1983 l'impasse dans laquelle se trouvent les tions partielles de Dreux (Eure-et-Loire) et d'Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), 'par l'élection législative partielle du MorDans ces scrutins, les candidats du Front S'il en va ainsi c'est que, scrutin après où un de ses dirigeants est devenu adjoint maire grâce à une alliance au deuxiéme tour avec la droite traditionnelle) FN dispose de dix représentants au Parlement européen, a bénéficié du ralliement d'un député La Réunion et annonce «mille élus»
tion du capital. L'effondrement de la les thèmes essentiels de son programme bihan, par le renouvellement du Parleeuropéen, puis par les dernières élections cantonales. parti ne saurait être assimilée à d'autres phases d'essor de l'extrême droite depuis la Seconde Guerre mondiale. Certes, en 1956, le mouvement de Pierre Poujade, l'Union de défense des commerçants et artisans, transformé ultérieurement
Get fraternité française, avait recueilli 11,50% des suffrages, plusieurs dizaines de députés à l'Assemblée nationale. Mais la poussée du poujadisme survint en pleine période d'expansion économique et en fut même le produit. Si le papetier de Saint-Céré qu'était Poujade draina le ban et l'arrière-ban de l'extrême-droite française, ce qui lui valut le surmon de Poujadolf, son mouvement fut d'abord l'expression de la révolte des professions indépendantes, commerçants, artisans, agriculteurs et intermédiaires divers, frappés par la concentraIVe République suffit à endiguer la vague poujadiste.
Quelques années plus tard, la rébellion de l'armée coloniale d'Algérie, puis la création de l'OAS (Organisation armée secrète) représentèrent une nouvelle tentative de structurer une force fasciste masse. Mais elle n'eut de véritable écho « pieds-noirs », ce qui facilita sa défaite face au pouvoir gaulliste. Plus près de nous enfin, le regain d'activité des groupes fascistes après Mai 1968 se solda également par un fiasco. Les groupes comme Occident, Ordre nouveau et leurs différents avatars ne furent jamais autre chose que des supplétifs du régime et du ministre de l'Intérieur de l'époque, mond Marcellin, dans sa tentative de reprise en main de l'Université.
DERRIERE LA RHÉTORIQUE
NATIONAL-POPULISTE Pour se développer, le Front national a d'emblée concentré ses propositions en une série de formules plus démagogiques les unes que les autres. « Chômage, matraquage fiscal, insécurité, immigration, laxisme moral, ras-le-bol » proclamaient ses affiches, électorales en mars 1983. « Les idées que je défends, les vôtres », renchérissait Le Pen, l'année suivante.
L'objectif était évident : profiter des réflexes racistes qu'engendre, grands centres urbains, une petite délinquance produite par la détérioration des conditions d'existence de la population la plus pauvre (2). Au-delà, le FN tente tout particulièrement de capter les voix de la petite bourgeoisie urbaine traditionnelle, en adoptant un style inspiré par le poujadisme. Dès septembre 1982, le président du Front national l'appelait à former « un grand mouvement national antimarxiste et antibureaucratique ». Et ses charges contre la bureaucratie, l'apologie des valeurs traditionnelles, Dieu compris, ou même ses références à un « capitalisme populaire » visaient le même public. « A quoi correspond l'ascension rapide du
Front national en 1983-1984 ? », se demandait ainsi Michel Collinot, membre du bureau politique du Front, il y a un an. Et il répondait : « A un ras-le-bol généralisé de l'opinion publique contre le fiscalisme, l'Etat tentaculaire, l'Etat molosse, le sectarisme marxiste, contre l'école, la presse, ajouté à l'insécurité, au rejet de la politique d'immigration conduite depuis vingt-deux ans par les gouvernements successifs de la Ve République, à la crainte de la mainmise des communistes sur l'appareil d'Etat. » (3) Comment ne pas comparer ces formules avec les diatribes de Poujade contre les « puissances financières apatrides et inhumaines, les trusts, les 600 familles, l'influence des féodalités occultes dans les institutions de l'Etat » et contre « les étrangers qui n'ont pas une goutte de sang gaulois dans les
La tactique actuelle du FN ne saurait cependant occulter la vraie nature de ce courant. Son histoire, ses leaders comme prouvent sa filiation avec la tradition fasciste. Il fut fondé en 1972 par une alliance de divers courants d'extrême droite voulant sortir de leur marginalité. Cette origine se retrouve aujourd'hui dans la composition de son appareil dirigeant. Pour la grande majorité d'entre eux, les membres du bureau politique ou du comité central du FN, proviennent des trois filières classiques de l'extrême droite française : le pétainisme et la collaboration avec l'occupant hitlérien, le combat pour l'Algérie française, les groupuscules fascistes de l'après-1968.
Quant au programme et aux prises de position de ses dirigeants, dès lors qu'on se donne la peine de les étudier sérieusement, on y retrouve les principales références de cette famille politique (cf. enca-
Les thèses du Front national constituent en effet une synthèse particulière des différentes expériences fascistes de l'entre-deux guerres et de la tradition pétainiste francaise. Alain Rollat, journaliste au Monde et l'un des meilleurs spécialistes de l'analyse de l'extrême droite, écrit ainsi fort justement : « Jean-Marie Le Pen est sans contexte l'héritier politique direct du gouvernement de Vichy et de la Révolution nationale prêchée par Philippe Pétain de 1940 à 1942. (...) Comme celle du Front national, la révolution pacifique du maréchal Pétain se proposait de remédier
"décadence" du pays et d'instaurer un ordre nouveau. (...) Le maréchal Pétain voulait lui aussi fonder l'Etat français sur les valeurs de la tradition catholique, remettre la famille à l'honneur, redonner au travail sa valeur de vertu en la protégeant à la fois du communisme et capitalisme. (...) L'ordre vychiste, comme l'ordre pétainiste, était xénophobe et discriminatoire. » (5) LES RACINES DE L'«EFFET LE PEN »
Si un tel courant a pu aussi rapidement progresser dans l'opinion, c'est qu'il est parvenu à focaliser une certaine désagrégation du corps social, à profiter des exaspérations et des pulsions irrationnelles de diverses catégories sociales.
L'approfondissement de la crise économique est sans doute la principale racine du développement de ce mouvement. Elle produit en effet un large sentiment d'insécurité. L'accélération des concentrations industrielles, l'exacerbation de la concurrence, l'amenuisement des débouchés, la réduction du pouvoir d'achat des salariés conduisent en premier lieu à l'accroissement des difficultés de nombreux secteurs de la petite bourgeoisie. Ces derniers deviennent dès lors une base potentielle pour tous les pêcheurs en eau trouble. Parallèlement, en développant le chômage, la crise économique divise profondément les exploités, entraîne des tendances au repli sur soi, à la recherche des boucs émissaires au sein de la population immigrée notamment. Ces tendances sont de surcroît ouvertement encouragées par un patronat qui cherche à atomiser la classe ouvrière, à rendre plus précaires les conditions de travail et de vie de certaines de ses fractions et à approfondir les contradictions entre salariés. La remise en cause des principaux mécanismes de protection sociale, l'extension du travail à temps partiel, l'instauration des horaires variables pour les femmes, le développement de l'intérim et l'augmentation du des chômeurs en fin de droit tendent à affaiblir le front de la classe ouvrière.
De telles tendances sont évidemment réversibles. Elles ne prennent un caractère dévastateur que lorsque le mouvement ouvrier se révèle incapable de répondre aux aspirations du monde du travail, d'offrir ses propres solutions à la crise capitaliste. C'est ce qui s'est produit en France depuis 1981. Capitulant devant l'offensive de la droite et du grand patronat, le PS et le PCF ont dilapidé le capital de confiance qui les avait portés au gouvernement en 1981, provoquant le retour à droite d'une partie de leur électorat de cette époque et répandant le désarroi parmi les masses populaires. Au stade actuel, aucun des deux principaux partis ouvriers n'apparaît plus comme porteur de solutions mobilisatri-
Soutenant désormais seul le gouvernement, les socialistes doivent assumer l'essentiel de la responsabilité de la politique d'austérité appliquée depuis près de quatre ans. Sorti précipitamment du gouvernement en juillet dernier pour ne pas subir jusqu'au bout le même discrédit que son ancien partenaire de l'Union de la gauche, le PCF n'a rien à proposer aux travailleurs, excepté son propre redressement électoral (6). De leur côté, les direc-
. Depuis le début de la récession écono plus de 50 %. L'insécurité est donc devenue un argument électoral payant. quart des personnes interrogées dans les sondages d'opinion se déclaraient en accord avec les positions de Le Pen sur l'insécurité et l'immigration, un sympathisant de gauche sur cinq ayant
3. RLP-Hebdo, 2 mars 1984. 4. Extrait de J'ai choisi le combat, de Pier5. Cf. Les hommes de l'extrême droite, ılain Rollat, Ed. Calmann-Lévy.
6. Cf. l'article de Francis Sitel publié dans Inprecor numéro 191 du 4 mars 1985.
Le Pen joint le geste à la parole. Le leader du Front national a déchaîné sa haine contre les immigrés dans des meetings à travers la France au cours de sans du FN ont réalisé leurs meilleurs sco- re. Car, à la différence de la situation qui la campagne pour les élections cantonales de mars 1985. (DR) tions syndicales ont abdiqué de leurs tâches de défense des intérêts matériels et moraux des salariés. Depuis 1981, pour ne pas gêner le gouvernement, elles ont cautionné la baisse du pouvoir d'achat, la restructuration de branches industrielles entières avec des licenciements massifs, la liquidation de nombreux acquis sociaux. Et elles n'ont rien entrepris pour organiser les trois millions chômeurs que compte le pays. En l'absence d'alternative de gauche crédible, c'est tout le mouvement ouvrier qui en paye à présent la facture et perd une part de ses capacités de polarisation politique et sociale.
Un tel vide ne pouvait qu'offrir un terrain propice à la démagogie réactionnaire. Les discours enflammés de Jean-Marie Le Pen ont trouvé un écho parmi une masse de petits bourgeois menacés par la crise. D'après certains sondages, ils sont ainsi 36% à exprimer leur sympathie pour le Front national. De même, ses attaques contre l'immigration et l'insécurité lui ont permis d'exploiter les réflexes de peur dans les zones populaires les moins organisées par le mouvement ouvrier. Le phénomène touche particulièrement des secteurs de travailleurs paupérisés, ceux qui se sentent les plus démunis ou les plus abandonnés et qu'on retrouve concentrés à la périphérie des grandes villes. Le vote Le Pen émerge surtout dans les zones urbaines. En juin 1984, il représentait 15,24 % de voix à Paris, 17% à Lyon, 21,4 % à Marseille, 19,1 % à Roubaix, 15,98 % en Seine-Saint-Denis (7). Les cinq régions dans lesquelles les partires sont aussi celles où les pourcentages de population immigrée, qui n'a pas le droit de vote, sont les plus élevés au regard de la population totale (Corse, Paris et région parisienne, région Rhône-Alpes, méditerranéen, LanguedocLe PS et le PCF ont bien tenté de refaire leur handicap. Mais ce fut en concurrençant l'adversaire sur son propre terrain. On a vu des maires communistes dénoncer l'excédent de population immigrée dans leur commune (9). On a vu le gouvernement socialiste œuvrer au « retour » des immigrés dans leurs pays d'origine, interdire le regroupement des familles et multiplier les contrôles policiers afin de débusquer les immigrés « clandestins ». Laurent Fabius, chef du gouvernement, est même allé jusqu'à proclamer cyniquement : « Le Pen apporte de mauvaises réponses à de vraies questions. » Ce faisant, les partis ouvriers n'ont pas peu contribué au crédit des thèses du Front national auprès de leurs propres électeurs. D'après un sondage, 18 % des sympathisants actuels de l'extrême droite auraient voté au premier tour de l'élection présidentielle de 1981 pour un candidat de gauche et 22 % d'entre eux auraient voté pour François Mitterrand au second tour. De même, aux dernières élections européennes, le Front national a réalisé un meilleur score que le PCF à Reims et à villes dirigées jusqu'en 1983 par des élus communistes.
A tous ces facteurs, il convient d'ajouter la crise de la droite parlementaiprévalait depuis la fondation de la Ve République, les courants « ultras » du camp réactionnaire ont conquis une marge de manœuvre autonome. Le gaullisme, en regroupant sous sa direction les principaux clans de la classe dominante, avait réduit l'extrême droite à la portion congrue et l'échec de l'OAS avait fait le reste. En 1965, la décolonisation algérienne à peine achevée, Tixier-Vignancour (ancien avocat de Pétain et de l'OAS) ne passa que de justesse la barre des 5 % des suffrages exprimés. Après le départ du fondateur de la Ve République, une fraction de l'opposition de droite au régime rallia Georges Pompidou. Ce mouvement se poursuivit en 1974, avec le soutien de l'essentiel de l'extrême droite au candidat Giscard d'Estaing. Le Pen, à ce moment, ne bénéficiait du soutien que de 0,74% de l'électorat.
Pourtant, dès cette époque, la droite dut faire face à des ébranlements si profonds qu'ils expliquent, pour partie, la place présente du Front national. La victoire de Giscard d'Estaing en 1974 marqua en effet le début du déclin du parti gaulliste, qui se poursuivit avec l'éviction de Jacques Chirac du poste de Premier ministre, deux ans plus tard. Dans le même temps, la droite de tradi-
7. Ce pourcentage, comme les suivants, est tiré d'un sondage effectué en mai 1984 pour le compte d'un groupe de journaux de province.
8. Dans le Midi, le FN a en outre bénéficié du soutien massif des rapatriés d'Algérie.
9. En 1980, le maire communiste de Vitry fit détruire au bulldozer un foyer de travailleurs immigrés originaires du Mali.
tion libérale ne parvenait pas à élargir les assises sociales du régime, passablement réduites depuis Mai 1968. Les rivalités internes à la majorité de l'époque, l'échec des tentatives giscardiennes d'endiguer la montée de la social-démocratie, rent à la victoire de François Mitterrand en 1981. Les conditions dans lesquelles celle-ci survint, les affrontements opposant giscardiens et gaullistes, l'incapacité des camps en présence à prendre durablement le pas sur leurs concurrents interdirent à la bourgeoisie de réorganiser son dispositif politique. Quatre ans après l'arrivée de la gauche au gouvernement, la droite ne dispose toujours pas d'un projet apte à unifier ses différentes composantes et elle n'a pas trouvé la base sociale qui lui permettrait d'asseoir l'autorité de son gouvernement, en cas de retour au pouvoir. Elle se trouve même en proie à une impitoyable guerre entre les trois prétendants à la magistrature suprême : Jacques Chirac, Valéry Giscard d'Estaing et
Depuis quatre ans, l'opposition s'est donc contentée de gérer cette impasse, engrangeant les bénéfices électoraux des trahisons de la gauche et chevauchant la radicalisation de sa base la plus militante, sans pour autant chercher à précipiter les échéances politiques. Cet immobilisme a considérablement affecté son autorité et sa crédibilité, ce qui donne une place ac crue aux courants qui aspirent à en dé coudre rapidement avec la gauche. Le Pen a su profiter de ce contexte, ralliant plusieurs centaines de cadres et militants du RPR ou de l'UDF. Sa liste aux élections européennes de juin 1984 est parfaitement révélatrice de cette évolution et de ces préoccupations. Présents sur nouveaux secrétaires départementaux du Front national dans le Var, dans le 20e arrondissement de Paris et dans le Loiret, sont d'anciens membres du Parti républicain de Giscard d'Estaing, tandis que deux autres candidats du FN à ces mêmes élections sont d'anciens membres du RPR. Une tactique payante, puisque, suivant certaines étu-
Barre, Chirac et Giscard face au Front national. (DR)
des, 12 % des électeurs de Giscard et 18 % de ceux de Chirac en 1981 se seraient reportés sur Le Pen à l'occasion des élections européennes.
UN CLIMAT FAVORABLE l'impact du parti de Le Pen. En premier lieu, il bénéficie des thèmes dominants de la campagne ultra-libérale et conservatrice conduite par l'opposition parlementaire C'est par exemple Alain Juppé, conseiller de Chirac qui, il y a deux ans, affirmait l'existence d'un lien entre l'« immigration clandestine, la délinquance et la criminalité ». C'est un tract commun du RPR et de l'UDF qui exigeait : « Il faut arrêter cette invasion. » C'est un ancien ministre giscardien qui proclamait dans son journal électoral : « Exigeons le droit à la sécurité. » C'est le maire UDF de Toulon qui refusait que sa ville soit « la poubelle de l'Europe », tandis que celui de Saint-Etienne indiquait qu'il convenait d'en « finir avec la délinquance bronzée ». Enfin, c'est le Club de l'Horloge, à la tête duquel on retrouve un membre du comité central du RPR et un responsable national du Parti républicain, qui expliquait, en pleine bataille de l'enseignement: « Comme il est nécessaire de prévoir la dénationalisation du secteur public après l'échec du socialisme, pourquoi ne pas en profiter pour opérer de même dans le secteur éducatif ? (...) Le renouveau de l'enseignement ne peut être que le fruit d'une autre logique que l'égalitarisme. » (10) Ce qui est totalement identique au programme du Front national.
En second lieu, la poussée de l'extrême droite se conjugue avec une tentative d'effacer certaines leçons de l'histoire de la conscience populaire. L'insertion plus haut niveau des équipes politiques de la bourgeoisie, d'hommes qui firent leurs classes dans les groupes néo-nazis des années 1960, les relais dont ils disposent à travers des organes de presse comme Paris-Match ou le Figaro Magazine ont fini par lever, dans le discours dominant, les
NATIONAL
JPLANTU
« tabous » hérités de la Libération et du consensus gaulliste qui l'accompagna. n'est plus rare désormais de voir minimiser la monstruosité du fascisme. Cela ne peut que donner un nouvel espace aux forces qui se proclament racistes, voire ouvertement antisémites (11).
Enfin, les manœuvres politiciennes des gouvernants socialistes aident à la banalisation des idées du Front national. Confronté à un discrédit qui menace la gauche d'une sévère défaite en 1986, le chef de l'Etat entend favoriser le dégagement d'un « centre-gauche », susceptible de gouverner, le moment venu, avec les
La réforme en gestation du mode de scrutin vise à en créer les conditions. Mais l'équipe au pouvoir doit pour cela diviser la droite. Dans ce but, elle utilise délibérément le phénomène Le Pen et favorise son accès aux grands moyens audiovisuels contrôlés par l'Etat. Elle escompte ainsi tout à la fois canaliser à son profit la crainte de l'extrême droite dans le mouvement ouvrier, empêcher le RPR et l'UDF de disposer à eux seuls des moyens de vaincre en 1986, et conduire ains à l'explosion des contradictions internes à la droite parlementaire. Une manœuvre tactique qui peut coûter fort cher au
UN AVENIR INCERTAIN POUR LE FRONT NATIONAL L'ensemble des phénomènes qui viennent d'être décrits ne peuvent en aucun cas être interprétés comme un processus de fascisation. Même si la crise favorise dans tous les pays un durcissement autoritaire, les luttes des classes en France ne sont pas parvenues à un point tel que la bourgeoisie n'ait d'autres recours qu'un affrontement visant à la destruction immédiate du mouvement ouvrier. Les possédants sont loin d'avoir opté pour une solution politique de type fasciste, les mécanismes de la démocratie représentative suffisant amplement à la défense de leurs intérêts. De surcroît, la cristallisation d'un tel danger suppose que l'extrê me droite dispose d'une base de masse organisée dans la petite bourgeoisie et la population laborieuse. Telle n'est évidemment pas la situation aujourd'hui, même si le Front national s'efforce d'étendre son influence parmi les chômeurs.
Il n'en demeure pas moins que la stabilisation de l'audience du Front national a d'ores et déjà des prolongements sé rieux. Elle lui fournit tout d'abord une crédibilité suffisante pour structurer son organisation et intervenir sur d'autres ter-
10. Les clubs constituent aujourd'hui le principal laboratoire idéologique tion. A leur tête, on trouve nombre d'anciens leaders de l'extrême droite française qui, au long des années 1970, ont préféré pratiquer I'« entrisme » au sein des formations traditionnelles. Le Club de l'Horloge est, par exemple, l'émanation de la « nouvelle droite », courant caractérisé par ses positions racistes et anti-égalitaires.
11. L'un des élus du FN au Parlement européen, Bernard Antony, dit Romain Marie, se trouve actuellement sous le coup d'une inculpation pour « provocation à la haine raciale » à la suite d'un discours violemment antisémite prononcé à Paris en octobre 1983.
rains que celui des urnes. Les membres du FN se sont dotés d'une structure organisationnelle serrée, concurrençant les grands appareils nationaux. Dans chaque région, ils possèdent une équipe formée d'un délégué général, de délégués départementaux et de responsables cantonaux, et ils ont acquis de nouvelles capacités militantes. Le Front national multiplie les apparitions publiques, les ventes de son journal sur les marchés et organise des manifestations contre l'insécurité et l'immigration, comme à Paris et à Aix-en-Provence. Il voit dès lors affluer vers lui divers courants : transfuges du RPR et de l'UDF qui prennent souvent en charge les nouvelles structures de l'organisation, comme en Haute-Saône, dans les HautesPyrénées ou dans les Alpes de Haute-Provence, militants d'extrême droite, nostalgiques du pétainisme, catholiques traditionnalistes, monarchistes, etc. mentaire qui subit le plus directement les conséquences de ce renforcement. Il n'est plus aucune élection qui ne lui pose le problème des rapports avec l'extrême droite. Il en résulte d'importantes tensions en son sein, comme l'a fait apparaître la campagne pour les récentes élections cantonales. Dans un premier temps, au nom du principe selon lequel « il n'y a pas d'ennemi à droite », certains membres des états-majors chiraquien et giscardien s'étaient prononcés pour une alliance avec Le Pen, sans cependant que celle-ci ne se réalise formellement au niveau national. « J'aime mieux un élu UDF qu'un élu RPR, un RPR qu'un Front national, un Front national qu'un PS ou qu'un PC », s'était par exemple exclamé Jean-Claude Gaudin, président du groupe UDF à l'Assemblée nationale. Dans le sud du pays, où l'extrême droite réalise des scores pouvant lui permettre d'arriver en tête de tous les candidats réactionnaires, de discrets accords ont été contractés entre notables de l'opposition et chefs de l'extrême droite.
Très vite cependant, de nombreuses voix se sont élevées contre la cohabitation avec Le Pen. Plus que pour des raisons de principe, cette réserve s'explique par des arguments d'opportunité. Loin d'enrayer sa percée, la banalisation du Front national accroît son audience. Dès lors, une alliance avec lui a toutes les chances de faire éclater les divisions du camp bourgeois, de remobiliser les forces de gauche et de limiter du même coup les chances de victoire en 1986. Albin Chalandon, ancien ministre du général de Gaulle, l'explique clairement : « Plus le parti de M. Le Pen se développe, plus les chances de François Mitterrand et des socialistes de rester au pouvoir augmentent. L'opposition se cassera vraisemblablement en deux à propos de l'alliance avec Le Pen. » Encore plus lucidement, l'éditorialiste de droite Alain Duhamel, écrivait le ler mars dernier dans le Quotidien de Paris : « Négocier avec le Front national (...) est très sot, parce que cela revient à offrir à la gauche un terrain en or pour faire appel aux réflexes "républicains et démocratiques" parce que cela conduit inéluctablement à de graves divisions au sein de l'opposition ic la
SEMI elle-même, parce que cela facilite toutes les opérations de sauvetage (du gouvernesocialiste, ndlr.) que permet la réforme du mode de scrutin, parce que cela entretient des illusions qui, immanquablement, se retourneront contre l'UDF et le RPR s'ils retrouvent le pouvoir l'an prochain, parce qu'enfin l'extrême droite n'est forte que de la faiblesse du centre et de la droite modérée. » Cet affrontement au sein de l'opposition a finalement conduit les leaders du RPR et de l'UDF à durcir le ton envers Le Pen et à récuser toute perspective de négociation avec lui.
Il reste qu'après le second tour des cantonales le problème demeurera. Il y a fort à parier que tôt ou tard la balance penchera du côté de l'officialisation de l'alliance avec Le Pen. La base et une partie des cadres de la droite parlementaire étant largement acquis à des thèses voisines de celles du Front national, ayant eux-même contribué à légitimer ce parti (12), les états-majors respectifs se détermineront en dernière instance en fonction
DANGER dEMORT
CARDES ARMIS
TOUTE PERSONNE
SURPRISE à C'INTERIEUR
SERA ABATTUE СЕ УКОРОКМІ 66,54,06, La psychose de la sécurité, une idée qui fait son chemin en Frer.ce. (DR) du nombre de sièges gagnables à l'Assemblée nationale. Déjà, au plus haut niveau, de discrètes négociations sont engagées droite et les partisans de Le Pen (13).
Dans ces conditions, le FN se trouve en mesure de réaliser ce que sa famille politique n'est jamais parvenue à accomplir auparavant. Mais rien n'est encore joué Un tel parti ne peut en effet se contenter, à l'instar d'un appareil bourgeois classique, de n'être qu'un mouvement électoral. Sous peine de se désagréger au gré des avatars de la vie politique, il doit parvenir à se structurer en force de frappe antiouvrière. Il doit trouver les moyens de mobiliser les couches les plus réactionnai-
12. Lorsque Le Pen fut récemment accusé d'avoir pratiqué la torture en Algérie, nombre de leaders de la droite se précipitèrent à son secours, expliquant qu'il ne fallait pas « remuer la
13. Le Canard enchaîné a ainsi révélé que l'un des conseillers de Jacques Chirac, le sénateur Charles Pasqua, avait organisé des rencontres discrètes avec le président du Front natio-
res contre les immigrés, les grévistes ou les syndicats. Il risque donc d'osciller en permanence entre l'insertion dans le jeu polit.que traditionnel comme représentant d'une droite musclée, et l'affirmation d'un profil radical et antipoliticien plus conforme à sa vraie nature.
Quel que soit son avenir, la percée du Front national va maintenant encourager les secteurs les plus « durs » de la droite et du patronat à passer aux actes contre les travailleurs et plus particulierement les plus exposés d'entre eux, les immigrés. Cela peut, en particulier, donner un nouvel essor au syndicalisme jaune dans les branches d'industrie contraintes d'appliquer au plus vite des plans draconiens de renta bilisation, en particulier dans l'automobile. Cela peut également renforcer des groupes d'extrême droite cherchant à profiter du climat actuel pour se construire sur une base encore plus radicale.
L'ACQUIS DES MOBILISATIONS
ANTIFASCISTES Depuis le printemps 1984, la Ligue communiste révolutionnaire (LCR) s'est placée au premier rang de la bataille contre Le Pen. Non pour trouver un substitut au nécessaire combat contre les attaques patronales et l'austérité gouvernementale, mais parce que cette activité s'intègre étroitement à sa démarche générale pour que les travailleurs reprennent l'initiative, pour qu'ils passent à l'offensive afin d'imposer leurs propres solutions à la crise. A travers les campagnes électorales de 1984 et 1985, le soutien aux initiatives antiracistes de masse des jeunes immigrés, la LCR s'est efforcée de favoriser l'expression d'un courant populaire de masse contre le racisme et pour l'égalité des droits entre Français et immigrés. Il s'agit à présent de construire en permanence, au
PLANTE Le Pen a été accusé d'avoir torturé d'Algérie. (DR) au niveau national, un front uni des organisations ouvrières et démocratiques contre le racisme et le fascisme. Un tel front devrait en particulier prendre en charge la dénonciation des thèses du Front national, œuvrer à l'organisation du combat antifasciste par toutes les forces ouvrières, susciter des ripostes déterminées à chaque provocation de l'extrême droite, ancrer ce combat dans les quartiers et les localités, sous la forme notamment de comités de mobilisation, susciter l'autodéfense unitaire des organisations ouvrières, des quartiers d'immigrés, de la jeunesse contre les attaques physiques que ne manquera pas de lancer l'ex-
Le bilan de cette bataille est largement positif. Les initiatives organisées dans l'ensemble du pays ont rassemblé des dizaines de milliers de personnes, contraignant en plusieurs endroits Le Pen et ses troupes à révéler leur vraie nature en lançant leurs hommes de main contre les
DENORS
LES ÉTRANGERS
Dessin de PLANTU. des prisonniers pendant la guerre antifascistes. Dans une situation sociale et politique qui répand la désorientation parmi les travailleurs, les manifestations contre le Front national sont indiscutablement parmi les plus importantes de ces dernières années. Des secteurs nouveaux de la jeunesse et de l'immigration se radicalisent contre la montée du racisme.
Tout cela constitue un acquis précieux.
La lutte antifasciste s'avère être aujourd'hui l'un des moyens par lesquels les travailleurs peuvent se remobiliser, pour peu que les révolutionnaires sachent lier étroitement le combat contre la résurgence de l'extrême droite, l'action en défense des revendications ouvrières, et la construction d'une alternative de classe à la politique des directions des partis ouvriers réformistes. C'est ce à quoi la LCR s'emploie.
Christian PICQUET 14 mars 1985.