Inprecor 1974–2004

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ECONOMIE

La chute du dollar

· Inprecor n° 195, 29 avril 1985 · p. 3-6 · 4 955 mots

Économie mondiale Allemagne Japon et Corée

E cet ouestalemal oberation et de provision de ti

1 N 1978, à l'heure où le dollar n'en finissait plus de bais-

1 ciel ouest-allemand d'observation et de prévision de la conjoncture économique) déclarait : « Les Etats-Unis ne peuvent plus viure des bénéfices qu'ils réalisent en exportant leurs dollars. Les Américains doivent donc travailler plus. » Pour ce qui concerne l'analyse des origines de la chute du dollar, nous étions alors parvenu à la même conclusion, à savoir que « la confiance dans le billet vert (ne pouvait) manifestement être

Telle était en effet la conclusion de notre essai de 1978 sur la crise monétaire (1).

Cet assainissement par la récession, véritable remède de cheval, a été appliqué durant la période 1979-1982. Les Américains ont alors été de moins en moins nombreux à travailler, et quand ils avaient un emploi, ils devaient travailler de plus en plus dur pour un salaire de plus en plus bas. On a en effet assisté à une vague de licenciements sans précédent depuis la grande crise des années 1930. Un tiers de la main-d'œuvre de l'automobile, ainsi que 50 % des travailleurs de la sidérurgie, ont été jetés sur le pavé. Or, c'est précisément de la modification des conditions fondamentales de valorisation du capital, qui est une conséquence de cette récession, dont à profité jusqu'ici le capital américain. Quant aux « millions d'emplois nouveaux » créés aux Etats-Unis en 1983-1984, dont on nous

Winfried WOLF

La fièvre que connaît le billet vert n'a pas commencé à refléter les conditions fondamentales du capitalisme international que depuis 1980. En fait, à partir du moment où le dollar est devenu la de référence internationale, monnaie c'est-à-dire la fin de la Deuxième Guerre mondiale, on a pu distinguer quatre grandes périodes dans son histoire.

La première commence à la conférence de Bretton Woods en 1944 (3) pour s'achever vers le milieu des années 1960.

Le dollar est alors le grand élément de stabilité monétaire du système capitaliste.

Durant cette période, le trésor des Etats-

Unis garantit à tout instant la convertibilité du dollar en or, à une parité fixe. Le dollar passe alors, « au même titre que l'or », pour l'équivalent général de la valeur, c'est-à-dire d'un travail ramené à l'état d'objet. Le rapport de change entre le dollar et les autres grandes monnaies est alors régi par un système de taux de change fixes (ou presque). Ce système fonctionne premièrement parce que l'économie américaine enregistre durant cette période la plus forte productivité au monde et, deuxièmement, parce que l'économie capitaliste mondiale connaît deux décennies de prospérité permanente.

A partir de la deuxième moitié des années 1960, une seconde période commence pour le roi-dollar, période que l'on peut qualifier de transitoire. Le taux de

La chute du dollar

rebat les oreilles, pleine année de croissance (2). "assainissement" par la récession. » change du dollar s'avère de plus en plus instable et l'on assiste à une réévaluation des monnaies des pays impérialistes concurrents des Etats-Unis. Toutes les tentatives de sauvetage destinées à stabiliser le dollar se sont avérées vaines, à l'instar de la conférence monétaire internationale de décembre 1971 (dont le président Nixon affirmait qu'elle constituait la plus grande décision monétaire de l'histoire de l'humanité) (4). Cette période prend fin en 1972, le dollar passant alors d'une phase de recul progressif à une phase de chute libre. Dans quel contexte se déroule seconde période? Les concurrents impérialistes des Etats-Unis, à savoir l'Europe occidentale et le Japon, ont rattrapé une bonne partie de leur retard sur l'économie américaine en matiè re de productivité; les parts de marché des Etats-Unis sont revenues de 18 % des échanges mondiaux en 1952 à 12 % en 1974, alors que celles de la RFA et du Japon passaient respectivement de 6 à 11 % et de 2 à 7% durant la même période. C'est l'époque où les Etats-Unis mènent, puis perdent leur guerre en Indochine, guerre qu'ils financent à l'aide du billet vert. Le recours à la planche à billets se traduit par une accélération de l'inflation à l'échelle internationale et par une dépréciation du dollar contre les autres devises. Le 15 août 1971, le président Nixon est contraint d'abandonner la convertibilité du dollar en or.

La troisième période s'ouvre en 1972 et ce sont presqu'exclusivement des postes de travall sous-remuneres. Et, pendant ce temps-la, le nombre des emplois « bien payés » (c'est-à-dire normalement payés) dans l'industrie diminue, alors que dans l'agriculture, on assiste à un grand nettoyage par le vide, selon les lois du capital, et ce en

Cette situation, ajoutée au fait que le patronat, en Europe occidentale et au Japon, a pu encore une fois éviter une offensive des travailleurs sur le front des salaires, explique pour l'essentiel l'origine de l'envolée du dollar. Contrairement à ce que voudrait nous faire croire Reagan, cette hausse n'est pas la marque de l'expansion économique ou de la prospérité des

Etats-Unis. Cette hausse du dollar tient avant tout à la modification, en faveur du grand capital, du rapport des forces entre les classes. Ce n'est donc pas à partir du moment où l'expansion économique a commencé aux Etats-Unis que le dollar s'est inscrit en hausse, mais c'est bien au contraire avec le début de la crise qu'il a cessé de baisser pour ensuite monter, à mesure que la crise s'est approfondie et que l'« assainissement » s'est accentué. Lorsque le nombre de chômeurs a dépassé les 10 millions de personnes en 1981, puis 13 millions en 1982-1983, le dollar avait déjà progressé de 50% par rapport à son cours du début de la crise. De ce point de vue, le dollar et le capital financier ne sont pas les bénéficiaires de la croissance, mais les gagnants de la crise.

s'achève en 1980. Elle voit le taux de change du dollar contre les principales devises concurrentes diminuer de moitié ou presque (1,70 marks allemands pour 1 dollar en

1980, contre 3,40 marks en 1972). La première phase de l'effondrement du dollar commence. La confiance du capital international et des spéculateurs dans le roi- dollar a disparu. Toutefois, comme l'économie capitaliste mondiale a besoin d'une monnaie de référence servant de « lubrifiant » des échanges commerciaux internationaux, un certain nombre de devises

(le yen, le sterling, le mark et le franc suisse) tendent à assumer cette fonction.

Mais surtout, l'or dont on avait tant dit qu'il ne constituait plus l' « ultime credo »

1. Winfried

Wolf,

« Weltwährungskrise,

Europäisches Währungssystem und kommende

Rezession » (La crise monétaire internationale, le Système monétaire européen et la récession à venir), in Kritik, revue de débat socialiste, Berlin-Ouest, numéro 22, 1979.

2. Sur la crise de l'agriculture américaine, voir l'article de Hayden Perry, dans Inprecor numéro 193 du ler avril 1985.

3.

Les accords de Bretton Woods ont jeté les bases du système monétaire international de l'après-guerre et ont notamment décidé la création du Fonds monétaire international (FMI).

Un des éléments clefs de ces accords fut de décider que le dollar serait la seule monnaie convertible en or.

4. Cette conférence a suivi de peu la décision de Nixon, en août 1971, que le dollar ne serait plus convertible en or, décision qui reflétait la position affaiblie du capitalisme américain et portait un coup mortel au système mis en place à la conférence de Bretton Woods.

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de la société bourgeoise, fête son retour fracassant sur les marchés. En effet, parallèlement à la chute du billet vert, le cours du métal jaune grimpe en flèche : alors que la parité officielle or-dollar dans le cadre du système de Bretton Woods était de 35 dollars l'once, cours atteignait 45 dollars l'once en 1969, 106 dollars en 1976, 300 dollars en 1979 et même 850 dollars l'once en janvier 1980 ! Cette période s'inscrit dans le cadre d'une généralisation des symptômes de crise propres à l'économie capitaliste mondiale : crise économique et inflation galopante et, en même temps, forte résistance des syndicats et de la classe ouvrière contre les velléités du capital de leur faire pellera surtout la première grande défaite militaire subie en 1973 en Indochine par l'impérialisme américain, défaite qui traduit par une poussée générale de la révolution coloniale et un rétrécissement du marché capitaliste mondial. Sur le plan politique, c'est le scandale du Watergate, l'abolition de la conscription et la création d'une armée de métier proprement dite aux Etats-Unis. Enfin, c'est la présidence d'un planteur de cacahuètes bigot, Jimmy Carter.

A l'époque, c'étaient déjà les mêmes bons amis des Etats-Unis - ceux qui nous mettent en garde aujourd'hui contre l'ascension persistante du dollar - qui, devant la chute de la monnaie américaine nous annonçaient l'apocalypse pour le lendemain: « Les conséquences d'une nouvelle détérioration du taux de change du dollar pourraient être catastrophiques », écrivait l'éditorialiste du Frankfurter Allgemeine Zeitung, le 9 août 1978. « Ceux qui détiennent des dollars de par le monde sont inquiets. On assiste déjà à une sorte de ruée vers l'or. (...) L'histoire a déjà montré que les difficultés économiques internes des nations industrialisées les plus puissantes ne peuvent à la longue se résoudre par une réévaluation de leur monnaie. Comme cela a déjà été le cas, cette logique ne peut déboucher que sur un isolement économique des nations et porter un coup de grâce au libre échange. C'est précisément cette grande leçon des années 1930 que les grandes nations industrialisées ne doivent pas oublier. » Manifestement, le quotidien de Francfort pourrait parfaitement reproduire cet éditorial en cette année 1985.

LE DOLLAR ET LE DÉFICIT BUDGÉTAIRE AMÉRICAIN Depuis 1980, nous traversons une quatrième période de l'histoire de la monnaie internationale de l'impérialisme. En moins de cinq ans, le cours du dollar a presque doublé vis-à-vis des principales devises concurrentes. Nous avons déia évoqué les principaux facteurs économiques à l'origine de ce phénomène, facteurs qui sont liés à ce remède de cheval qu'a constitué la crise de 1980-1982 Toutefois, ces facteurs ne permettent que d'expliquer partiellement l'envolée du dollar. D'autres facteurs matériels, d'autres paramètres reposant sur les rapports de forces politiques entre les classes, ainsi que sur la spéculation, doivent être pris en compte pour dresser un tableau plus complet de cette période.

La politique économique du gouverd'éléments « déflationnistes » et « inflationnistes » (keynésiens). Alors que la Maison-Blanche procède à une réduction massive des dépenses sociales et que l'on anéantit des millions d'emplois, des centaines de milliards de dollars se trouvent injectés dans l'économie par l'intermédiaire du plus formidable programme militaire de l'histoire. Mais le financement de ce d'investissements » repose pour une grande part sur le crédit. Alors que le déficit budgétaire américain s'é-

Men 1982, à 111 milliards de dollars, il s'est ainsi trouvé porté à 195 milliards de dollars en 1983, à 184 milliards en 1984 et pourrait même atteindre 215 milliards de dollars en 1985, et ce, notons-le, dans une période de reprise économique qui devrait normalement se traduire par une réduction du déficit budgé taire. Pour combler ce trou dans les finances publiques, on a d'abord fait appel au marché américain, puis aux marchés inter nationaux de capitaux. C'est ainsi qu'en 1985, pour la première fois depuis 1914, la dette extérieure des Etats-Unis dépassel'étranger et, d'ici à la fin de l'année, les Etats-Unis seront devenus les plus gros débiteurs du monde, détrônant ainsi le Brésil, dont la dette se monte à 100 milliards de dollars. Les énormes besoins de financement du gouvernement fédéral américain ont porté le niveau des taux d'intérêt américains de 3 à 6 points au-dessus des taux en vigueur en Europe occidentale. Ce renchérissement du loyer de l'argent aux Etats-Unis attire les capitaux étrangers qui cherchent donc à se placer dans de meilleures conditions sur le marché américain. Par-delà ces entrées de capitaux attirés par les taux d'intérêt, le fait que le gouvernement américain et les banques américaines s'endettent vis-à-vis de l'étranger revient lui aussi à susciter des placements de capitaux étrangers aux Etats-Unis. Dans un cas comme dans l'autre, on aboutit à un gonflement de la demande de dollars et, par conséquent, a une hausse du taux de change de la monnaie américaine.

Oil n'est pas possible de mesurer rationnellement des facteurs relevant des rapports de force politiques entre les classes, mais leurs effets sur un système avant tout déterminé par l'anarchie du marché n'en sont pas moins réels. Ronald Reagan n'exerce pas tout seul la responsabilité de la toute première puissance économique et militaire du monde ; il ne fait que personnifier la volonté de domination du capital et la toute dernière offensive politique et militaire lancée depuis 1979 par l'impérialisme, à la fois contre la révolution coloniale et contre l'URSS et ses alliés. Comme le souligne à juste titre l'hebdomadaire ouest-allemand Der Spiegel, « depuis la réélection du président américain, les puissances de l'argent de par le monde disposent de nouveau d'une personnalité dirigeante. Personne mieux que le président Reagan, hormis les banquiers suisses de Zürich, auxquels on peut se fier en ce domaine, n'a compris depuis la fin de la guerre comment se servir de la peur tutélaire des capitalistes de perdre leur bien. L'homme qui use de ce pouvoir vis-à-vis des Russes et qui veut établir par-dessus le marché un filet de protection dans l'espace sidéral pour abriter ces précieux milliards de dollars, répond très précisément à l'état d'esprit qui règne depuis toujours dans les milieux du grand patronat américain. L'image des EtatsUnis dans l'économie mondiale est en cela tout à fait comparable à celle que l'on s'en faisait dans les années 1950. » (Der Spiegel, 4 février 1985). A ce petit détail près, pourtant très important, que dans les années 1950, l'image correspondait à la réalité, alors qu'aujourd'hui elle n'est plus que le reflet de la spéculation.

DE LA SPECULATION

ET DES LOIS DE LA GRAVITATION

Aucun économiste sérieux ne part, en ce début d'année 1985, du principe que le cours du dollar est « réaliste ». La productivité de l'économie américaine continue de croître plus lentement que celle de ses principaux concurrents impé rialistes (de 1976 à 1983, la croissance de la productivité a été de 1,1 % en moyenne annuelle aux Etats-Unis, contre 2,4 % en RFA et 3,1 % au Japon). Le marché amé ricain se trouve submergé par les produits importés d'Europe occidentale et du Japon et ce, en raison de la vigueur du dollar ; l'industrie américaine réclame d'ailleurs des mesures protectionnistes ; des dizaines de milliers d'entreprises sont au bord de la faillite, sous l'effet de l'exacerbation de la concurrence. Le déficit commercial des Etats-Unis augmente d'année en année (70 milliards de dollars en 1983, 123 milliards de dollars en 1984) ; même des firmes en tête des secteurs dits d'avenir, comme le géant de l'informatique IBM, s'attendent pour 1985 à un important recul de leurs bénéfices.

Les banques centrales des principaux pays impérialistes savent à quel point le dollar est surévalué et redoutent une chute brutale du billet vert. Par voie de consé quence, elles ont tenté à plusieurs reprises de freiner la hausse du dollar par des ventes massives et concertées de dollars sur les marchés des changes (par exemple, le 15 février 1985, à l'initiative de la Banque du Japon, et le 26 février, jour où la Bundesbank de RFA a cédé quelque 1 milliard de dollars à elle seule, dans le cadre d'interventions concertées des organismes d'émission d'Europe occidentale). Pourtant, la hausse du dollar n'a pu être jusqu'ici que temporairement enrayée. En fait, les grandes banques centrales elles-mêmes sont impuissantes face à la spéculation. Les mesures qu'elles peuvent prendre paraissent de plus en plus anachroniques face à l'armada des spéculateurs des marchés internationaux des changes qui, 24 heures sur 24, grâce à l'informatique, peuvent acheter ou céder des dizaines de milliards de dollars en quelques secondes.

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Si, par le passé, on pouvait partir de l'hypothèse que les flux de capitaux sur les marchés des changes avaient un certain lien avec des mouvements de marchandises, bref avec le commerce international, on se trouve, depuis l'abolition des parités fixes à la fin des années 1970, dans une situation radicalement différente, où le capital cherche de plus en plus des placements spéculatifs et non pas productifs. Alors que les échanges commerciaux inquelque 2 000 milliards de dollars, mouvements internationaux de capitaux atteignent un volume dix fois plus important; en d'autres termes, ces mouvements sont totalement indépendants des échanges de marchandises. Au cours d'une même journée boursière, ce sont quelque 150 milliards de dollars qui « changent de main » sur les marchés internationaux des devises. Dans ces conditions, les interventions des banques centrales ne peuvent être efficaces que si les mouvements spéculatifs sont eux-mêmes parvenus à un tournant. Ces interventions ne jouent pratiquement aucun rôle autonome dans la grande loterie de la spéculation internationale. Car ici, les lois de la raison n'ont plus cours. Tout spéculateur sait qu'à 99 % de chances, un jour ou l'autre dans les six mois qui viennent, le dollar va baisser. Mais si, un jour donné, il a l'impression que le dollar continuera d'augmenter le lendemain, il se fiera à son impression. C'est pourquoi la hausse nourrit la hausse. Pourtant, comme le souligne le président de la Bundesbank, Karl Otto Pöhl, « le système est très instable. Aujourd'hui, en effet, les marchés travaillent désormais nuit et jour, 24 heures sur 24, sur l'ensemble du globe. Nous disposons tous des mêmes informations au même moment: c'est pourquoi, dès que le train prend une direction donnée, tout le monde s'y précipite » (Der Spiegel, 4 février 1985). Et l'hebdomadaire Der Spiegel d'établir un parallèle très simple entre la complexité de l'anarchie capitaliste et une observation zoologique : « La spéculation internationale ressemble à un troupeau de buffles déchaînés qui paraît impossible à

La Bourse de Paris, l'un des hauts-lieux de la spéculation sur le dollar. (DR) contenir et qu'un simple coup de feu tiré au hasard peut suffire à arrêter » (4 février 1985). Alors, que se passera-t-il lorsque « la force gigantesque mise en branle par une panique des mouvements internationaux de capitaux va s'exercer en sens

LA CHUTE DU DOLLAR : QUAND ET COMMENT? Certes, trois années durant, des « experts », marxistes compris, ont lancé des mises en garde contre « une hausse excessive du dollar » et ont prédit une nouvelle chute de la monnaie américaine. Etant donné la persistance de cette hausse, ces prévisions peuvent paraître avoir perdu de leur crédibilité. Pourtant, il s'agit-là d'un pronostic reposant sur des bases tout à fait justes et qui deviendront pour ainsi dire « de plus en plus justes » à qu'on le répètera, et ce, précisément, de par le caractère irrationnel de la surévaluation du dollar. Il est possible que ceux qui ont été les premiers à formuler ces pronostics aient sous-estimé l'importance de ces facteurs non quantifiables, notamment ceux qui relèvent des rapports politiques entre les classes, mais aussi l'ampleur du mouvement spéculatif lui-même. Comme l'avoue un expert de Chicago, Gary Dorsch, il est parfois vrai que « le dollar défie les lois de la gravitation ». Toutefois, les facteurs matériels et donc, en derniere analyse, les facteurs déterminants, confortent l'analyse de l'économiste conservateur Wolfram Engels : « L'important, ce n'est désormais plus de savoir si le dollar va baisser, mais quand et dans quelles proportions il va baisser. » (Wirtschaftswoche, 22 février 1985). Pour les rares spéculateurs qui pourraient être amenés à lire notre article, on peut rappeler ce vieux proverbe boursier, qui peut être utile pour savoir quand interviendra le renversement de tendance : « Quand les petits épargnants se rallient à la tendance, il est temps pour les professionnels de se retirer. » Or, c'est en début de printemps que les derniers petits épargnants ont rejoint le courant de la hausse du dollar. Mais le plus intéressant, c'est de savoir quelles seront les conséquences d'une nouvelle chute du dollar. La réponse peut se résumer à la formule suivante : plus la chute de la monnaie américaine tardera à venir, plus grand sera le risque d'une « surréaction », c'est-à-dire d'une chute incontrôlée et le risque de voir l'économie mondiale en subir d'énormes dommages. En effet, une baisse incontrôlée du billet vert peut déclencher une nouvelle crise économique internationale, plus profonde encore que la précédente, et même donner lieu à un krach bancaire international.

La surévaluation du dollar a déclenché un énorme boom des exportations chez les concurrents impérialistes Etats-Unis. Ce boom a lui-même joué un rôle moteur de la reprise (modeste) que connaît l'activité économique des pays capitalistes depuis 1983. C'est ainsi que les ventes ouest-allemandes aux EtatsUnis se sont accrues de 43 % en 1984. Pour le capital ouest-allemand, le marché américain est devenu, pour la première fois, le deuxième client de la RFA. Certains secteurs d'activité, notamment l'automobile, la chimie et le secteur de la machine-outil, ont accru leurs capacités de production en grande partie pour fabriquer des produits destinés au marché

Porsche, par exemple, une voiture sur deux est vendue aux Etats-Unis; des constructeurs comme Audi, Mercedes ou BMW ont également enregistré d'importants taux de croissance de leurs exportations outre-Atlantique. Selon le constructeur allede machines-outil VDM, ce sont quelque 60 000 emplois qui, en 1985, dépendent dans ce secteur des ventes aux Etats-Unis. Il faut y ajouter, pour compléter ce tour d'horizon, les marchés certes situés en dehors de l'Amérique du Nord, mais qui dépendent néanmoins pour une bonne part des cours de la monnaie américaine.

LES CONSÉQUENCES

D'UNE CHUTE DU DOLLAR L'économie allemande, et même l'économie mondiale dans son ensemble, dépend donc pour ainsi dire du soutien que peut lui apporter un marché d'exportation florissant ou une reprise des échanges internationaux. Or, une chute du dollar viendrait étrangler ces exportations et tout le commerce mondial. Qui plus est, la demande intérieure de presque tous les pays impérialistes connaissant une stagnation, sous l'effet de la politique de rigueur (diminution des prestations sociales et stagnation, voire contraction des salaires réels), ces pays ne disposent d'aucune force motrice pour parvenir à une nouvelle reprise de l'activité économique.

Sur les marchés internationaux de capitaux, une chute du dollar peut produire des effets plus négatifs encore. De la même façon qu'aujourd'hui la vigueur du dollar en fait un pôle d'attraction pour les capitaux étrangers au point de faire déplacer l'équivalent de milliards de dollars, une dépréciation massive du dollar pourrait déclencher un mouvement de re-

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trait massif des capitaux internationaux vis-a-vis des placements et investissements libellés en dollars. Selon les experts, ce sont quelque 200 milliards d'avoirs étrangers qui font actuellement l'objet de placements à court terme aux Etats-Unis et qui peuvent donc être retirés du jour au lendemain. Ce montant représente tout de même 25 % de la dette globale des pays du tiers-monde. Si l'on tient compte du fait qu'elle ne concernerait qu'une vingtaine de grandes banques américaines, un tel retrait des capitaux étrangers constituerait un choc qui menacerait l'existence même de l'ensemble du système financier des grandes centres de l'impérialisme. Ce coup porté aux grandes banques se trouverait renforcé par un facteur supplémentaire intervenant à l'autre bout de la chaîne créanciers-emprunteurs : en effet, les engagements extérieurs des principaux pays débiteurs sont libellés en dollars ; en d'autres termes, tous les règlements au titre des charges d'intérêt ou de l'amortisse. ment du principal de la dette s'effectuent en monnaie américaine. Or, la hausse du dollar se traduit par un accroissement en valeur absolue (c'est-à-dire après conversion dans la monnaie respective de chacun des pays débiteurs) de la dette des pays débiteurs du tiers-monde, et donc par une aggravation de leurs difficultés à assurer le service de leur dette. Les banques et l'économie américaine ont naturellement profité de cette situation, grâce aux remboursements au titre du service et de l'amortissement de la dette, qui permettent aux Etats-Unis — de par la hausse du billet vert et, parallèlement, de la dépréciation correspondante des monnaies nationales des pays débiteurs - d'acheter de plus en plus de marchandises en provenance de ces pays ou d'y accroître à bon marché leurs investissements productifs. Dans ces conditions, une chute spectaculaire du dollar mettrait brutalement fin à ce processus. Mais surtout, il se produirait aussitôt une baisse massive de la dette extérieure des pays du tiers-monde vis-à-vis des banques américaines, ce trait à l'ordre du jour les problèmes difficilement surmontés par les banques américaines en 1982-1983 (5).

Enfin, il faut souligner le facteur temps, qui peut accentuer le processus dangereux pour l'économie mondiale qui se manifeste actuellement par la courbe d'évolution du dollar : en effet, plus la baisse du dollar tardera à se produire, plus elle coïncidera avec la prochaine récession internationale, et plus elle produira des effets négatifs, de caractère cumulatif, sur l'économie capitaliste mondiale. Par contre, un recul du dollar en début de reprise économique aurait non seulement limité les menaces que fait peser actuellement le risque de chute de la monnaie américaine et les coups portés à l'encontre des exportations de l'Europe occidentale et du Japon, mais encore, elle aurait permis à un certain nombre d'éléments positifs dans la situation économique des Etats-Unis de peser d'un plus grand poids. Ainsi, une baisse du dollar dans ces conditions aurait amélioré la compétitivité de l'économie américaine ;

elle aurait pu permettre un recul des taux d'intérêt; la reprise économique Etats-Unis aurait moins dépendu de l'injection de capitaux étrangers dans américaine; les étrangers qui cherchaient aux Etats-Unis des possibilités de placement à court terme ou de caractère spéculatif se seraient orientés vers les secteurs productifs d'Europe occidentale ou du Japon et auraient ainsi contribué à asseoir la reprise sur des

Toutefois, l'ascension insensée du dollar s'est poursuivie durant la phase de croissance de 1983-1984 et elle prépare ainsi de plus en plus sûrement la mise en scène d'un scénario de chute tout aussi irrationnelle de la monnaie de référence de l'économie mondiale.

Nombreux sont en effet les facteurs qui militent en faveur d'un arrêt en 1985 de la croissance internationale, qui se manifeste depuis 1983, en faveur d'un renouveau des tendances à la crise dans le cadre d'un nouveau cycle international, tendances qui se sont déjà manifestées en 1974-1975 et 1980-1982 lors des grandes récessions de l'économie mondiale. Une chute libre du dollar à la veille, voire à l'aube d'une telle récession, peut faire dégénérer cette récession en crise économi-

Get les conséquences sociales seraient comparables à celle de 1929-1932. Quoi qu'il en soit, il est d'ores et déjà manifeste, même en l'absence de toute dramatisation sup plémentaire sous l'effet d'une chute du dollar, que la récession qui s'annonce se traduira par un chômage massif qui, avec 40 à 50 millions de chômeurs recensés dans la zone de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) (USA, Canada, Japon, Europe occidentale), sera bien supérieur à ce que l'on a pu connaître durant la crise de Le dollar ne sert plus de parapluie pour le système monétaire international. (DR)

L'anarchie qui règne actuellement dans la production capitaliste et dans les affaires financières et monétaires internationales peut être illustrée par une simple comparaison sur la teneur des débats internationaux menés à différentes époques par les économistes. Lorsque les premières grandes lézardes se sont fait jour dans le système de Bretton Woods, à la fin des années 1960, peu avant son effondrement en 1971, on a assisté à un large débat international sur la construction d'un nouveau système monétaire international, notamment sur la restauration de l'étalon-or, le remplacement du dollar monnaie de référence par une nouvelle unité de compte internationale autonome, etc. Des colloques réunissant des goude banques centrales, présentants des grandes banques, des ministres des principaux pays impérialistes, ont été consacrés à ce sujet. Or, toutes les tentatives en ce sens ont échoué. A la fin des années 1970 et à la veille d'une nouvelle récession économique internationale, lorsque la crise monétaire mondiale a redoublé, on a à tout le moins assisté, sur le plan européen, à une tentative de formulation de la meilleure réponse à cette crise : c'est ainsi qu'à l'initiative du capital français et ouest-allemand, on a mis au point le Système monétaire européen (SME). Or, cette tentative peut également être considérée comme un échec (6).

En 1984-1985, à l'heure des nouveaux soubresauts de la monnaie de référence de l'impérialisme et à la veille d'un nouvel effondrement de cette monnaie, on n'assiste à aucun débat international sérieux visant à créer un système monétaire international plus stable. Ce qui prédomine, c'est l'attitude de laisser-faire que le président Reagan a parfaitement exprimée, qualifiant, à la fin du mois de février, le cours record du dollar de « triomphe de l'homme libre et de l'indépendance de ses décisions », déclenchant ainsi une nouvelle vague de spéculation.

Winfried WOLF, Francfort, le 7 mars 1985. krach bancaire et la dislocation de l'OPEP ». dans Inprecor numéro 151 du 30 mai 1983.

6. Comme le soulignait en février dernier le président de la Bundesbank, M. Karl Otto Pöhl, dans un entretien avec l'hebdomadaire Der Spiegel, « il faut bien convenir que l'écu (European Currency Unit, élément monétaire central du SME, ndlr.) n'est pas une monnaie, mais une simple unité de compte, ou plutôt un panier composé de dix monnaies de qualités différentes ». Selon lui, « l'un des préalables importants (à la création d'une monnaie européenne) serait le transfert des fonctions d'organisme organisme supranational». et d'en conclure : « C'est une utopie du même ordre que l'établissement d'une confédération européenne ou d'un gouvernement européen ». Or, il y a quinze ans, lorsque l'idée d'une refonte du système monétaire international a été lancée, Ernest Mandel écrivait à propos de la constitution d'une monnaie internationale autonome : « Une telle "monnaie mondiale", gérée par

"organisme mondial", suppose l'existence d'un groupe d'experts susceptibles d'agir indépendamment des intérêts d'un gouvernement ou d'une puissance impérialiste quelconque, ce

Ernest Mandel, Der Sturz des Dollars (l'Effondrement du dollar),

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