ES bidonvilles noirs (townships) de la province du Cap
- ont été, ces dernières semaines, le lieu de violents affrontements à la suite du massacre, par les forces gouvernementales, de 19 personnes qui défilaient pacifiquement dans un cortège funèbre, le 21 mars 1985 à Langa, le township de
Uitenhage, petite ville située à 30 kilomètres au nord de Port-
Elisabeth sur l'océan Indien. Cette date marquait par ailleurs symboliquement le 25e anniversaire de la fusillade de Sharpeville, en 1960, où 69 personnes avaient trouvé la mort et 180 autres avaient été blessées par le feu des forces de l'ordre raciste sud-africain. Les forces armées et la police sud-africai-
'NDABENI
Les causes principales de la tension croissante dans les townships sont sans doute d'ordre économique. L'Afrique du
Sud vit en ce moment une profonde récession. Le chômage ne cesse d'augmenter. En 1983, il concernait deux millions et demi de travailleurs. Aujourd'hui, ce chiffre doit avoir largement dépassé les 3 millions. La grande majorité des travailleurs noirs d'Afrique du Sud ne bénéficient pas d'une assurance-chômage. D'après le rapport du département de la
Main-d'œuvre pour l'année 1980, seule-
3 590 849 ment travailleurs sur une population active de 9 490 000 étaient couverts par l'assurance-chômage. Parmi ceux qui ne reçoivent aucune allocation quand ils sont au chômage, l'énorme majorité sont des travailleurs noirs.
Le taux d'inflation était de 12% avant même l'adoption du dernier budget, lequel l'a encore fait progresser, en augmentant les taxes commerciales, le prix de l'essence, les charges postales, etc.
Toutes ces augmentations ont eu des effets en cascade sur d'autres prix. Ces deux dernières années, il y a eu plusieurs augmentations des loyers et des impôts dans les townships noirs. Pour comprendre les raisons pour lesquelles la situation est devenue à ce point explosive, il faut ajouter à ces privations économiques actuelles conjoncturelles, les formes d'oppression structurelles infligées à la population noire, telles que les lois imposant les passeports intérieurs, les déportations et le contrôle des déplacements dans le pays, les humiliations multiples qui résultent des lois inhumaines du système d'apartheid, etc.
Le gouvernement sud-africain a réagi de façon presque hystérique à la situation qui s'est développée dans la province du
Cap. Depuis le massacre du 21 mars, au moins 40 Noirs ont trouvé la mort suite à l'action répressive des forces de l'ordre.
Le nombre des morts pour les trois premiers mois de 1985 s'élève déjà à 300.
gions si besoin est. décrit le massacre de Langa cain que le pays « révolutionnaire ». Il est impossible de comprendre ce qui se passe en Afrique du Sud aujourd'hui sans examiner au moins les principaux événements de la dernière décennie. Il faut surtout essayer de saisir les changements intervenus dans les rapports entre les classes aussi bien qu'au sein des classes, entre l'Etat et l'économie, ainsi que dans l'appareil d'Etat lui-même.
LES RACINES DU MAL : L'APARTHEID Au moment où le Parti national (PN) est arrivé au pouvoir en 1948, il fondait son assise sur une alliance interclassiste des paysans blancs et de la petite-bourgeoisie afrikaner en pleine croissance (afrikaners : Blancs de descendance néerlandaienviron 60 % de la population blanche, ndlr.) Les besoins économiques de cette alliance trouvaient leur expression idéologique dans la législation d'apartheid des années 1950. Cette coalition de forces sociales blanches avait intérêt à l'approfondissement de la ségrégation raciale qui existait déjà et qui avait pour effet de réserver les emplois qualifiés et les postes de cadres aux Blancs. En même temps, ce système assurait le maintien d'une force de travail non qualifiée et bon marché pour les mines et les fermes au travers du développement de réserves de main-d'œuvre noire, avec la création des bantoustans (1). Tout cela afin de perpétuer l'hégémonie de la minorité blanche et, plus particulièrement, au sein de cette minorité, du secteur afrikaner, à travers l'exercice du pouvoir d'Etat.
Mais, presque à partir du jour où il est arrivé au pouvoir, le régime du Parti national a commencé à créer les conditions qui l'ont amené à la situation actuelle. A travers la mise en place d'entreprises d'Etat et une aide de l'Etat abondante et à grande échelle, le gouvernement du Parti national s'est employé à transformer la petite bourgeoisie afrikaner en une bourgeoisie au plein sens du terme. Cela a inévitablement mené à une
AFRIQUE DU SUD nes sont actuellement déployées dans les bidonvilles de la province du Cap, mais elles peuvent être transférées à d'autres ré-
Le ministre de la Loi et de l'ordre, Louis le Grange, qui a un « incident des plus comme regrettables », a justifié ces mesures répressives, et notamment le déploiement de 7 000 soldats et policiers dans les townships du triangle du Vaal, en déclarant devant le Parlement sud-afrientrait dans une situation potentiellement convergence d'intérêts entre cette nouvelle bourgeoisie capitaliste afrikaner et celles, plus anciennes, de la bourgeoisie anglophone et du capital des monopoles
D'abord sous Vorster (Premier ministre de 1966 à 1978), et ensuite à un rythme accéléré sous le Premier ministre
Pieter Botha, le Parti national est de plus en plus devenu le parti des monopoles capitalistes. Ce qui signifie que le grand capital a établi sa domination au niveau de la politique de l'Etat sud-africain.
Avec ce changement des rapports au sein de la coalition des classes dominantes est aussi intervenue modification une dans les besoins mêmes de l'économie. A la nécessité du dégagement prioritaire d'une main-d'œuvre bon marché et non qualifiée s'est petit à petit substituée une demande croissante en faveur d'une force de travail plus réduite en nombre, composée de travailleurs qualifiés ou semi-qualifiés, et plus stable. Ce processus est bien sûr loin d'être totalement achevé et n'a pas touché, par exemple, des secteurs importants de l'économie, mais la tendance générale est là. Elle est stimulée par le besoin de maintenir la compétitivité de l'économie sud-africaine sur le marché mondial, donc par la nécessité d'importer une technologie capitaliste toujours plus sophistiquée et de plus en plus économique en matière de main-d'œuvre.
Ces modifications de la structure de l'économie sud-africaine ont aussi eu comme résultat l'apparition d'une bour-
1. Les bantoustans (aussi connus sous leur appellation anglaise de homeland)
des sont territoires accordés par le régime d'apartheid
'aux Africains sur la base de leur appartenance ethnique. Depuis 1976, plusieurs de ces territoidevenus « indépendants ».
bien que res sont cette indépendance ne soit reconnue ni par l'ONU ni par l'Organisation de l'unité africaine.
D'autres possédent différents degrés d'autonomie. Les bantoustans représentent un moyen qui permet à la fois de diviser la population noire et de priver les Africains de tout droit politique sur la plus grande partie du territoire sud-africain, qui est réservé aux Blancs.
geoisie noire restreinte et d'une couche plus importante de petits bourgeois noirs, qui ont été incorporés dans les entreprises capitalistes existantes, en général comme cadres supérieurs et techniciens hautement qualifiés. Dans les zones urbaines, nous avons assisté à la création d'une classe ouvrière relativement privilégiée par rapport à la masse des chômeurs et des producteurs de « subsistance » installés dans les bantoustans (homelands).
Avec ces modifications fondamentales, le modèle « Verwoerd » (Premier ministre de 1958 à 1966) de l'apartheid absolu a commencé à se lézarder. L'Etat sud-africain, qui a toujours agi dans l'intérêt général du grand capital, comprenait bien l'utilité qu'il y avait à essayer de créer des divisions entre les secteurs plus privilégiés de la population noire et les autres. C'est là la motivation fondamentale de l'adoption d'une série de mesures qui ont culminé par la promulgation de la nouvelle Constitution, en 1983, et l'établissement d'autorités communales « autonomes » dans les townships. La nécessité d'opérer des changements fut comprise par la classe dirigeante sud-africaine, après le choc que représenta l'explosion de colère des communautés noires lors des insurrections de 1976 à Soweto et dans le reste du pays. Il était devenu clair, même pour les nationalistes afrikaners traditionnellement conservateurs, que des changements étaient vraiment nécessaires. L'approfondissement de cette crise amena donc les classes dominantes à chercher de nouvelles alliances et de nouvelles politiques.
LA NOUVELLE CONSTITUTION
La structure parlementaire, exclusivement réservée aux Blancs, ne répondait plus aux besoins de la période (2). La nouvelle Constitution, votée par le Parlement blanc en septembre 1983, qui prévoyait un Parlement à trois chambres — une pour les Métis, une pour les Indiens et une pour les Blancs — avait deux objectifs. D'un côté, elle s'insérait dans le cadre d'une stratégie visant à créer des divisions parmi les opprimés. Mais, de l'autre, elle cherchait aussi à habituer les couches intermédiaires blanches et les travailleurs blancs à l'idée de « partager le pouvoir ». Cette stratégie était définie avec justesse comme une « tentative de trouver le secret du partage du pouvoir sans en perdre le contrôle », au cours d'une conférence organisée par l'université du Cap occidental, sur le thème du « Développement économique et la domination raciale » en octobre 1984.
Après l'approbation de cette Constitution par les deux-tiers de l'électorat blanc, l'objectif de Pieter Botha fut d'utiliser les élections d'août 1984 aux chambres métisse et indienne pour donner de la crédibilité aux courants qui, au sein de ces communautés, acceptaient de collaborer avec le régime de l'apartheid, et pour poursuivre son objectif de créer des divisions parmi les opprimés. Cette manœuvre du gouvernement sud-africain reçut un véritable camouflet. Les électeurs
Enterrement de militants victimes de la répression raciste. (DR) métis et indiens l'ont désavouée sans ménagement. Moins de 20 % des électeurs potentiels participèrent au scrutin. Aucun des partis ayant présenté des candidats aux chambres métisse et indienne n'obtint les suffrages de plus de 5% des membres de leurs communautés respectives. Ils ne pouvaient donc nullement prétendre être les représentants légitimes des opprimés et des exploités.
Le gouvernement avait un autre objectif avec l'instauration de ces deux chambres. Des protestations contre la politique d'apartheid, à travers le monde, exerçaient des pressions sur des gouvernements en Europe, en Amérique du Nord, en Australie, ainsi que sur des sociétés multinationales ayant des investissements importants en Afrique du Sud. Les amis impérialistes de l'Afrique du Sud étaient également obligés d'exprimer leurs inquiétudes face aux pires aspects du régime raciste et de faire pression en douceur pour qu'il y ait certains changements dans la politique d'apartheid de Pretoria. Ces pressions sont devenues plus fortes après que des événements comme ceux de Sharpeville et de Soweto aient montré la vulnérabilité du régime face aux révoltes des populations noires d'Afrique du Sud, des révoltes qui, si elles aboutissaient, pouvaient mettre fin non seulement au système d'apartheid, mais aussi au système capitaliste avec lequel il s'entremêle.
La réponse de Pieter Botha à cette situation fut l'adoption de cette nouvelle Constitution, saluée par les gouvernements occidentaux comme « un pas en avant » dans la voie des réformes. Il n'en était pourtant rien. Bien que cette Constitution donne l'impression d'élargir le droit de vote, en réalité, elle réduit encore plus le pouvoir déjà restreint des institutions représentatives en Afrique du Sud. En plus de la création d'un Parlement tricaméral, elle renforce les pouvoirs du président de la République, qui dominera l'exécutif. Ce président doit être élu exclusivement par la chambre blanche et, dans la pratique, par le parti politique le plus important de cette chambre.
Sous l'ancienne Constitution de 1909, modelée sur la Constitution britannique, si un Premier ministre ne disposait plus de la majorité parlementaire, il devait soit démissionner soit former un gouvernement minoritaire, ou parvenir à organiser une coalition gouvernementale. Avec la nouvelle Constitution sud-africaine, le Parti national pourrait disposer des pleins pouvoirs même s'il n'a que le soutien de 36% des membres de la chambre blanche, sauf dans le cas hautement improbable où, pour s'y opposer, le Parti progressiste (formation de l'opposition blanche, ndlr.) ferait bloc avec les partis d'extrême droite, dans une coalition des groupes minoritaires. Avec le fait que le président de la République et le gouvernement ne soient plus responsables devant le Parlement, l'électorat blanc a effectivement abdiqué une partie de son pouvoir au profit de la nouvelle oligarchie, qui est étroitement liée à la hiérarchie militaire. La réaction des Métis et des Indiens lors des élections d'août 1984 a représenté un coup dur pour le gouvernement. Leur abstention massive constituait en fait une démonstration positive en • faveur de l'unité de la population non blanche.
Les changements intervenus dans les alliances au sein des classes dominantes ne signifient pas pour autant que l'apartheid soit sur le point d'être liquidé. Cela ne représente même pas le début d'un tel processus. Le capitalisme sud-africain est fondé sur l'exploitation d'une main-d'œuvre qui est encore largement définie en termes raciaux. Du point de vue économique, l'Afrique du Sud reste fondamentalement dépendante de ses exportations de minerais et de produits agricoles, lesquels lui rapportent les devises étrangères nécessaires pour acheter les biens dont le secteur industriel a besoin. L'Afrique du Sud reste un pays capitaliste dépendant (3). Parce que l'économie sud-
2. Sur l'analyse de cette nouvelle Constitution, cf. Inprecor numéro 163 du 19 décembre 1983.
3. En ce qui concerne ce débat sur la nature du régime sud-africain, se reporter au texte adopté par le Secrétariat unifié (SU) de la IVe Internationale paru dans la revue IVe Internationale numéro 9 de juillet-septembre 1982, sous le titre « Question nationale et question de la terre dans la révolution sud-africaine ».
africaine est intégrée dans l'économie capitaliste mondiale, ce pays, malgré ses réserves d'or, ne peut pas échapper aux effets de la crise économique qui sévit dans le monde capitaliste depuis les années 1970.
Depuis 1948, l'Etat sud-africain a été dominé par le Parti national, et parce que ce parti s'est adapté depuis lors aux besoins changeants des forces économiques en pleine mutation, cette domination n'est pas menacée du côté de la population blanche. Cet Etat dirige la machine militaire la plus importante et la plus efficace du continent africain, ainsi qu'une force de police expérimentée, formée à toutes les méthodes de répression brutale et équipée d'un appareil législatif concernant la sécurité publique qui couvre toute éventualité. Bien qu'une partie significative de la population blanche soit prête à envisager quelques aménagements superficiels pour éliminer les pires aspects du système d'apartheid, comme l'avait montré le vote de 60 % des électeurs blancs en faveur de la nouvelle Constitution de Pieter Botha, cette population compte avant tout sur le Parti national pour maintenir ses privilèges et la poursuite de la domination blanche.
LA RECOMPOSITION
DU MOUVEMENT SYNDICAL ET POLITIQUE DES NOIRS Un autre aspect des évolutions intervenues depuis dix ans est constitué par les mutations qui ont eu lieu dans le camp des opprimés.
Dans les années 1960, après le massacre de Sharpeville, les principales organisations du mouvement de libération, le Congrès national africain (ANC) et le Congrès panafricain (PAC), ont été interdi-
Mineurs noirs en Afrique du Sud. (DR)
tes et leurs dirigeants emprisonnés dans le bagne de Robben Island. Le Congrès sud-africain des syndicats (SACTU), organisation syndicale dominée par le Parti communiste sud-africain connaissait un déclin du fait de ce climat de répression et n'existe plus aujourd'hui que comme un regroupement en exil. Pendant un moment, le Mouvement de la conscience noire (BCM) sembla remplir le vide laissé par l'interdiction des autres organisations traditionnelles des masses opprimées, avant d'être à son tour interdit en 1977.
La première décennie de l'après-Sharpeville fut celle du calme plat dans la vie politique des masses populaires noires, privées de direction politique et soumises à des lois extrêmement répressives. Il pouvait alors sembler que le régime d'apartheid était parvenu à atteindre son objectif, mater la révolte noire.
La vague de grèves qui embrasa la ville de Durban en 1973, marqua le début d'une relance de la lutte des opprimés contre leurs oppresseurs avec, comme particularité, le fait que la classe ouvrière noire commençait alors à être à l'avant-garde de cette lutte. A partir de Durban, la vague de grèves s'étendit aux principaux centres urbains du pays. Depuis janvier 1973 jusqu'au milieu de 1976, les grèves ont touché plus de 200 000 travailleurs noirs. La très grande majorité de ces grévistes étaient des Africains, mais un nombre non négligeable de travailleurs métis et indiens ont aussi participé à ces conflits (4).
C'est à partir des grèves de Durban, de 1973, qu'on peut dater la renaissance du mouvement syndical parmi les travailleurs noirs d'Afrique du Sud. Malgré un certain nombre de revers subis par le mouvement à ses débuts - par exemple lorsqu'en 1974 et en 1976 des dirigeants de certains syndicats importants ont été bannis et empêchés de participer à l'action syndicale pendant 5 ans — le mouvement s'est développé et s'est renforcé (5).
L'Etat raciste n'est bien sûr pas resté les bras croisés pendant que le mouvement syndical des opprimés se développait. Il entreprit, à certains moments, des actions violentes contre des responsables et des militants de base des syndicats Mais le gouvernement sud-africain était confronté à un dilemme. La pénurie de main-d'œuvre blanche qualifiée avait rendu l'industrie plus dépendante de la qualification des travailleurs noirs. Alors que dans les années 1960, quand le mouvement de résistance des opprimés était au creux de la vague, il était possible, pour le patronat et le pouvoir, de licencier tous
4. Le régime sud-africain divise la population en quatre catégories raciales officielles, les Blancs, les Africains, les Métis et les Indiens. Le terme « Noir », revendiqué par les opposants à l'apartheid, regroupe tous les non-Blancs.
5. Sur l'évolution du mouvement syndical indépendant des travailleurs Noirs, cf. le dossier paru dans Inprecor numéro 125 du 3 mai 1982. Sur la récente poussée des luttes populaires en Afrique du Sud, cf. l'article de Peter Blumer et Tony Roux publié dans Inprecor numéro 185 du 3 décembre 1984, intitulé « Montée des luttes et débat stratégique dans le mouvement des masses .
les travailleurs d'une entreprise et de les cain destiné à contrôler et à réprimer les remplacer sans problèmes. Ce n'était plus travailleurs. Les dirigeants des syndicats aussi facile quinze ans plus tard. Avec la noirs ont tout simplement fait mine reconnaissance de leur nouvelle puissance d'ignorer l'existence de lois rendant les sur le plan économique, l'organisation grèves illégales et excluant les travailleurs syndicale des travailleurs noirs reflétait noirs du système des négociations salariaaussi les progrès de leur confiance en leur les par branche d'industrie dans le secteur force. Comme l'a exprimé un contrôlé par l'Etat raciste. En 1979 et en ouvrier noir de l'entreprise General Mo- 1981, le gouvernement sud-africain a intors, « notre force réside dans l'économie. troduit une législation qui légalisait de Nous avons la capacité de mettre l'écono- fait, sous certaines conditions bien délimimie du pays à genoux ». tées, l'existence de syndicats noirs. En
En conséquence, les syndicats noirs ont été capables d'effectuer une brèche quaient 545 000 adhérents contre 360 000 dans l'appareil législatif de l'Etat sud-afri- en 1981. Depuis la publication de ces chiffres, ces syndicats ont continué à se développer, et le Syndicat national des mineurs (NUM), historiquement la première organisation légale des travailleurs noirs des mines, revendique actuellement
Parallèlement à la croissance des syndicats de travailleurs noirs, nous avons assisté, dans la dernière période, à une renaissance des mouvements politiques des opprimés. La première expression ouverte de ce processus est apparue avec la créaafricains revendi- tion, en avril 1978, de l'Organisation du peuple d'Azanie (AZAPO) (Azanie, nom donné à l'Afrique du Sud par le mouve-
ment de libération nationale, ndlr.) Bien que plongeant ses racines dans le Mouvement de la conscience noire, l'AZAPO en était différent sous certains aspects.
L'ancien Mouvement de la conscience noire s'était surtout fait l'apôtre de la formule nationaliste « Un seul peuple, une seule Azanie ». L'AZAPO reconnaissait, quant à elle, que des différenciations de classes s'étaient développées au sein même de la communauté noire opprimée, et que certains Noirs collaboraient avec les autorités sud-africaines blanches parce qu'il était dans leur intérêt de classe d'agir ainsi. Ce courant reconnaissait aussi l'importance des « syndicats comme instrument capable d'opérer une redistribution du pouvoir », et affirmait que l'AZAPO avait « fait avancer la prise de conscience noire au-delà de l'étape de la conscience d'être Noir vers celle de la compréhension de la lutte des classes ». développement impressionnant d'organisations d'étudiants, de jeunes, de femmes et des associations communautaires, ainsi que des mouvements de soutien aux prisonniers politiques.
LES DÉBATS DANS LE MOUVEMENT
DES OPPRIMES La renaissance du mouvement de libération nationale a connu une impulsion importante avec la création ces dernières années de deux organisations à l'échelle nationale, le Front démocratique uni (UDF) et le Forum national (NF).
On peut globalement caractériser l'UDF comme un courant « chartiste », se revendiquant de la Charte de la liberté, un document adopté en 1961 par l'Alliance des congrès, dont deux des composantes essentiellles furent le Congrès national africain (ANC) et le Congrès indien du Transvaal (TIC). Cette Charte de la liberté reconnaît l'existence de « groupes nationaux » différents dans le cadre du large éventail sud-africain et leur réserve une place spécifique dans le combat de
Derrière cela se profile l'idée que ces groupes ethniques constituent une partie de la réalité sud-africaine et que la tâche à laquelle sont confrontés tous les Sud-africains serait de partir du désir commun de tous les groupes raciaux pour la plus large démocratie, de manière à les unir dans une dynamique nationale, afin de gagner la liberté politique pour tout le monde. Le NF, dont la composante principale est l'AZAPO, affirme de son côté que cette perspective n'est que le reflet de la politique d'apartheid de l'Etat raciste, qui lui aussi se fonde sur la reconnaissance de ces différences ethniques.
L'AZAPO et le NF ont été accusés d'être anti-Blanc. Cela n'est certainement pas vrai du NF, dont l'une des composantes est la Ligue d'action du Cap, qui a dans ses rangs des membres de tous les groupes ethniques. Mais l'AZAPO nie aussi être anti-Blanc, expliquant qu'il est d'accord pour considérer que les Blancs ont un rôle à jouer dans la lutte pour la libération tout en insistant sur le fait que ce rôle doit se limiter à l'action dans leur propre communauté. Pour l'AZAPO, les « démocrates blancs » doivent mobiliser leur propre communauté et non pas essayer de diriger la mobilisation des Noirs.
Les militants de l'AZAPO critiquent ainsi certaines pratiques de l'UDF, qui réclame à ses adhérents noirs une attitude militante qu'elle n'exige pas de ses adhérents blancs. Ainsi, par exemple, l'UDF aurait demandé aux étudiants noirs, au moment du boycott des examens lors des grèves étudiantes de novembre 1984, de « faire des sacrifices pour la lutte », sans pour autant demander à l'Union nationale des étudiants d'Afrique du Sud (NUSAS), organisation des étudiants blancs qui est affiliée à l'UDF, de participer à ce boycott.
On peut aussi noter des différences notables dans les stratégies de ces divers groupes. Tandis que la lutte de libération nationale constitue un but en soi pour les « chartistes », le NF se propose de s'attaquer plus directement au système capitaliste lui-même, en expliquant que c'est le capitalisme qui opprime la classe ouvrière, laquelle est essentiellement noire, alors que les propriétaires des moyens de production sont pour l'essentiel des Blancs. La libération nationale à elle seule, explique le NF, a fait peu de choses pour aider les travailleurs opprimés dans la plupart des pays africains aujourd'hui indépendants. La lutte contre l'apartheid n'est donc dès lors que le point de départ dans l'effort d'émancipation des masses populaires opprimées.
L'UDF dispose sans doute des moyens de publicité les plus efficaces. Bien que l'AZAPO, les syndicats indépendants, et la Ligue d'action du Cap aient joué un rôle efficace dans la lutte contre la nouvelle Constitution et dans la campagne de boycott des élections d'août 1984, les médias ne semblaient vouloir reconnaître que l'action de l'UDF. Après le massacre de Langa en mars dernier, les médias ont
Une répression permanente. (DR)
annoncé l'interdiction de « l'UDF et de 29 autres organisations », parmi lesquelles se trouvaient l'AZAPO, des syndicats et d'autres organisations anti-apartheid.
Il est certain qu'après une période de perte de vitesse, on assiste aujourd'hui dans la communaité noire à un regain d'influence de l'ANC, mouvement interdit avec lequel l'UDF a d'étroites affinités politiques. Mais, au-delà même de l'effet de la répression de l'UDF et d'autres organisations par le régime, il semble que la dernière vague d'émeutes dans la province du Cap ait essentiellement eu un caractère spontané. Ni l'UDF ni le NF ne sont déjà suffisamment structurés pour pouvoir offrir une direction politique organisée à ce type de mouvement.
L'ANC lui-même reconnaît, dans le numéro de janvier 1985 de son journal Sechaba publié dans l'émigration, qu'« il ne prétend pas que toute la résistance populaire des masses au régime dans les townships soit organisée par l'ANC ». Pour le ministre de la Loi et de l'ordre par contre, ces événements semblent etre la confirmation de sa déclaration suivant laquelle l'Afrique du Sud « entre dans une situation potentiellement révolutionnaire ». Or, aux yeux d'une classe dirigeante, de tels événements ne peuvent jamais être simplement l'expression spontanée de la colère d'un peuple qui n'accepte plus d'être dominé comme avant. Il doit donc y avoir des agitateurs et des meneurs derrière cela, d'où les interdictions d'organisations et les arrestations de militants anti-apartheid et, partant, le rôle accru des militaires dans l'administration
La colère des populations noires des townships a été essentiellement dirigée conseillers municipaux, fonctionnaires d'un certain niveau et les policiers noirs, c'est-à-dire tout ce qui symbolisait et représentait directement la collaboration avec le régime d'apartheid. Ces différentes institutions constituent un simulacre du droit pour les Noirs de gérer leurs propres affaires, que le gouvernement a essayé d'imposer au peuple. Elles dénoncées et détruites lors des mobilisations des six derniers mois. Il est difficile de trouver actuellement un maire ou un conseiller municipal noir dans aucun des townships du Cap oriental, soit qu'ils aient été tués par le peuple en révolte, soit qu'ils se soient enfuis pour sauver dominante ne poursuivre sa démarché politique de division des opprimés de la même façon qu'auparavant. Ses représentants maintenant obligés d'essayer d'imposer, par la seule puissance de leur force répressive, ce qu'ils ont été incapables de mettre place par la persuasion, à savoir le maintien de leur domination sur le peuple. Mais là aussi, ils échoueront sûrement. La déclaration affolée du ministre Louis le Grange était-elle peut-être plus juste que ce dernier ne l'avait lui-même
'NDABENI, Londres, 7 avril 1985.