L est déterminée en fonction des ditérents courants politiques qui traversent le E mouvement syndical guadeloupéen a une longue tradition de cartellisation qui
/ mouvement ouvrier et populaire local. Ainsi, la Confédération générale des travailleurs guadeloupéens (CGTG) est très liée au Parti communiste guadeloupéen
(PCG), tandis que d'un autre côté, l'Union générale des travailleurs guadeloupéens
(UGTG) fait partie du « camp patriotique », qui regroupe les organisations politiques et syndicales dans la mouvance de l'Union populaire pour la libération de la Guadelou-
Cette division syndicale s'est cristallisée dans des pratiques de rejet de l'unité d'action entre ces deux centrales, fondées le plus souvent sur la base de considérants politiques. Par ailleurs, chacun à leur manière, ces deux courants syndicaux ont tendance à mener le combat revendicatif en fonction des conceptions politiques générales syndical nouveau, avec la création du Mouvement d'action syndical unifié (MASU) en
1980. Ce courant prône l'unité d'action syndicale et se revendique d'une conception de lutte des classes. Il s'est rapidement développé dans les dernières années et compte, à l'heure actuelle, plusieurs milliers d'adhérents, principalement circonscrits
Nos camarades du Groupe révolution socialiste (GRS), section antillaise de la IVe
Internationale, militent activement en Guadeloupe au sein du MASU. Ils sont totalement partie prenante de sa construction et de sa direction. Ils entendent ainsi participer au développement d'un courant lutte des classes anticolonialiste de masse dans le
Nous publions ci-dessous l'interview de Paul Tomiche, un des initiateurs du MASU, lutte de classe des partis dans lesquels ils se reconnaissent. pour l'instant dans certains secteurs de travailleurs urbains. mouvement ouvrier guadeloupéen. qui est aujourd'hui son principal porte-parole.
« INPRECOR » : - Peux-tu nous retracer les circonstances dans lesquelles s'est constitué le MASU ?
Paul TOMICHE : - Le MASU est le produit de la fusion de deux organisations syndicales issues de la Confédération générale des travailleurs guadeloupéens (CGTG), dont les dirigeants en avaient été exclus après les élections sénatoriales de 1968. Cette période correspondait aussi à celle de la scission qui est intervenue au sein du Parti communiste guadeloupéen (PCG) en 1966. Lors des élections sénatoriales de 1968, les dirigeants de la CGTG, qui étaient par ailleurs conseillers municipaux de communes dirigées par le PCG, ont voté en faveur d'un candidat sénateur propriétaire terrien, gros patron de la banane, qui se trouvait à l'époque être le responsable de l'UDR en Guadeloupe. Des responsables syndicaux qui représentaient à l'époque l'aile marchante de la CGTG dénoncèrent ce vote, qui résultait d'un accord entre le PCG et ce représentant des bananiers. Et c'est pour cela que nous avons été exclus de la CGTG.
Les sections syndicales du commerce et du bâtiment ont suivi leurs dirigeants exclus. Ce fut le cas du Syndicat professionnel des employés du commerce (SPECOG) et des syndicalistes issus de Fraternité ouvrière, une structure qui avait existé avant même la création de la CGTG.
Entretien avec Paul Tomiche, dirigeant du MASU années s'est toutefois développé en Guadeloupe un courant
Ainsi, dans une période politique particulièrement difficile du fait de la répression coloniale de mai 1967 (1), nous avons, chacun de notre côté - ceux du bâtiment et ceux du commerce - réussi à maintenir nos sections syndicales en état. Ces structures syndicales ont renoué séparément avec une orientation politique qui, finalement, leur était commune. Et quelques années plus tard, le SPECOG et Fraternité ouvrière, qui était entre temps devenue la Fédération des travailleurs guadeloupéens (FTG), ont pensé qu'il fallait se donner les moyens de réunir leurs forces. Et c'est ainsi qu'est né, en avril 1980,
- Le MASU est donc né sous le signe de l'unité ?
- En effet, le MASU n'est pas une organisation syndicale de plus, créée dans un esprit de division du mouvement ouvrier. C'est au contraire une organisation qui a eu, dès l'origine, comme souci majeur la réunification de l'ensemble du mouvement ouvrier syndical en Guadeloupe et qui est donc très sensible au thème de l'unité d'action syndicale.
1. Intervenue à l'issue d'une vague de grèves et de mobilisations anticoloniales, la manifestation du 26 mai 1967 a été violemment réprimée par le pouvoir colonial. On chiffre à environ 40 le nombre des victimes.
Dans un quartier populaire à la Guadeloupe. (DR).
Nous avons, de ce fait, proposé plusieurs discussions à d'autres organisations syndicales sur la nécessité de forger une centrale unique des travailleurs en Guadeloupe. Pour l'instant, chacune de ces organisations ont, de leur côté, pensé que cette idée était valable. Mais, finalement, les discussions concrètes ont été rompues, car il existe dans le mouvement syndical une attitude qui veut que chaque organisation syndicale représente en fait un courant politique. Pour la CGTG, c'est le PCG, tandis que le correspondant politique de l'Union générale des travailleurs guadeloupéens (UGTG) est l'Union populaire pour la libération de la Guadeloupe (UPLG). L'UGTG fait en effet partie de ce qu'on appelle le camp patriotique, un regroupement d'organisations liées l'UPLG et à sa stratégie politique. Quant à l'UIG-CFDT (2), avec laquelle nous avons eu l'occasion d'agir en commun, elle a préféré faire cavalier seul après la victoire électorale de la gauche en France en mai 1981. Nous nous sommes donc trouvés en désaccord également avec l'UIG-CFDT ces dernières années.
Il existe néanmoins des organisations syndicales qui demeurent sensibles à cette question de l'unité. C'est le cas, par exemple, de l'Union de défense des intérêts communs des travailleurs de la santé (UDIC), qui est implantée dans le secteur hospitalier et qui s'est sentie de plus en plus proche des orientations défendues par le MASU. Après une période de travail syndical en commun, la question de la fusion avec ce secteur est actuellement à l'ordre du jour. Et il est probable que cela se concrétisera à l'occasion du prochain congrès du MASU, et peut-être même avant.
Le MASU va ainsi représenter un poids de plus en plus important par rapport aux autres forces syndicales. Mais nous affirmons toujours que nous sommes favorables à la discussion avec les autres organisations syndicales en vue de faire avancer l'unité syndicale. Malheureusement, nous avons proposé à plusieurs reprises l'organisation en commun de manifestations du ler mai, mais nos appels sont toujours restés sans résultat.
- Peux-tu nous donner quelques éléments plus concrets pour illustrer la place actuelle du MASU dans le mouvement syndical en Guadeloupe ?
- Le MASU comptait entre 2 700 et 3 000 adhérents en janvier 1985. Mais, à la suite des récents conflits sociaux que nous avons dirigés, nous avons encore dû grossir nos rangs de 100 à 200 nouveaux adhérents. C'est tous les jours que des travailleurs non organisés syndicalement réclament leur adhésion au MASU. D'autres groupes de travailleurs syndiqués dans d'autres structures cherchent aussi à adhérer aux sections du MASU qui existent. Aussi, nous pouvons affirmer que le MASU représente actuellement la seconde force syndicale de la Guadeloupe, derrière la CGTG et à égalité avec l'UGTG.
Les résultats obtenus par l'action du MASU sont effectivement explicites. Il n'y a pas d'actions revendicatives entreprises par des travailleurs, appuyés par le MASU ou adhérents du syndicat, qui n'aient été couronnées de succès au cours de la dernière période. Or, il est rare en ce pays, de trouver. régulièrement, au bout d'une lutte, une victoire pour les travailleurs. Depuis quelques temps, disons environ une année, dès que nous engageons une actions revendicative, nous la remportons.
- As-tu quelques exemples précis à nous donner?
- Sur le port autonome de la Guadeloupe, toutes les luttes que nous avons menées ont été victorieuses. A la Compagnie générale maritime (CGM), qui détient une position de monopole dans l'import-export, nous avons aussi obtenu satisfaction. Toutes ces luttes portaient sur les salaires, les conditions de travail, sur le non respect des accords passés avec les patrons, et sur. l'arrogance patronale. Nous avons mené, il y a quelque temps, deux luttes simultanées, l'une à la CGM, sur le non respect des accords, et l'autre dans les grandes surfaces, sur les salaires. Et nous avons gagné en même temps ces deux actions. Nous avons récemment remporté un conflit contre les établissements commerciaux Reynoird, pour le maintien de 58 travailleurs licenciés. Cette lutte fut très dure et se prolongea pendant 4 semaines, et nous avons finale-
2. L'Union interprofessionnelle guadeloupéenne de la CFDT est une organisation formellement indépendante de la confédération syndicale française, avec laquelle des pourparlers de fusion avaient été engagés par le MASU. Ces négociations ont avorté avec l'arrivée de la gauche au gouvernement en France.
ment remporté la victoire. En termes de lutte et de capacité d'actions militantes, et sans forfanterie aucune, nous sommes donc la première organisation syndicale de la Guadeloupe sur le terrain de la lutte
Si nous parvenons ainsi à remporter des luttes, c'est parce que les travailleurs sont conscients que le MASU est une organisation syndicale de lutte des classes qui essaye autant que possible de ne pas faire de compromissions avec le patronat. Or, il y a ici une fâcheuse tendance dans le mouvement syndical qui veut qu'il faille atténuer ou accentuer une lutte en fonction de l'interlocuteur patronal que l'on a en face de soi. Ainsi, les actions être modulées suivant qu'il s'agit d'un patron de couleur, d'un Béké ou encore d'un patron français (3). Quant à nous, nous affirmons que la. lutte des classes est une lutte contre la bourgeoisie, contre le capitalisme, contre le colonialisme et, par conséquent, nous ne faisons pas de distinguo entre les patrons suivant leur appartenance ethnique. Il y a un capital, un patronat en face des travailleurs, et nous nous battons contre
Nous avons le sentiment que cette orientation de lutte des classes paye, car les travailleurs se rendent bien compte que, même s'ils vont le dimanche à l'Eglise avec leur patron, ils se battent contre ce même patron tout au long de la semaine. Le MASU est donc de ce fait une organisation qui a gagné en estime, en sympathie et en confiance de la part des travailleurs et pas simplement de ceux qui y sont syndiqués.
- Dans quel secteur le MASU est-il actuellement implanté ?
- Le MASU était essentiellement implanté, à l'origine, dans les secteurs du commerce et du bâtiment. Puis, les travailleurs du port autonome, de la CGM, des entreprises du plastique l'ont rejoint, automobile rene, maye ainsi que des travailleurs du secteur de réparations), des cantines scolaires, des employés municipaux, des banques et assurances... La tendance actuelle est en quelque sorte à ce que le MASU s'implante dans tous les secteurs de travailleurs.
- Mais, pour l'instant, le MASU reste néanmoins une organisation syndicale de travailleurs urbains?
- Nous avons aussi la volonté d'organiser des travailleurs dans le secteur rural. Il y a déjà des travailleurs agricoles qui ont pris contact avec nous dans ce but. L'organisation des travailleurs du secteur agricole est une chose importante, notamment dans le secteur de la banane, où il y a des conflits réguliers avec les gros planteurs. Certains petits planteurs qui tentent de se débrouiller en coopératives, malgré la mainmise de ces gros Békés sur la production bananière, pensent aussi qu'ils pourraient s'organiser en collaboration avec le MASU, pour éviter notamment les retombées négatives pour eux de certains conflits sociaux qui interviennent entre les travailleurs du port ou du commerce et les gros bonnets de l'import-export. En effet, cela peut entrainer des dif ficultés dans l'embarquement des produc tions de ces petits planteurs, lorsque des grèves éclatent au port autonome ou à la CGM. Il n'y a pour nous aucune raison pour que les petits planteurs gravement endettés ne s'intègrent pas au MASU.
Il y a, par ailleurs, des ouvriers agricoles qui travaillent sur les plantations de bananes des grands planteurs, qui sont actuellement intéressés par l'idée de lancer une section du MASU dans ce secteur. Il est certain que tout cela nous pose des problèmes d'organisation et d'encadrement de ces nouveaux secteurs syndicaux. Car nous ne disposons pas de l'encadrement nécessaire pour animer correctement tous les secteurs qui sont susceptibles de rejoindre nos rangs, et cela, du fait même du développement rapide du MASU. Mais, comme ce sont là des travailleurs aguerris qui ont un minimum d'expérience, nous pensons qu'ils pourront par eux-mêmes prendre en charge leurs revendications et leurs luttes, avec l'apport logistique du MASU.
- La CGTG et l'UGTG apparaissent comme des centrales syndicales en crise. Le MASU se développe de son côté. N'assiste-t-on pas là au début d'une recomposition en profondeur du mouvement syndical en Guadeloupe ?
-Il y a cette recomposition qui se fait au détriment des deux autres organisations syndicales, la CGTG et l'UGTG. Mais il ne faut pas perdre de vue un éléProtestation à Paris contre le colonialisme français. (DR)
NON
L'OPPRESSION
COLONIALE
ment important de la réalité syndicale guadeloupéenne : ces deux syndicats sont liés à des courants politiques. La CGTG a donc ses fidèles, tout comme les partisans du camp patriotique se reconnaissent dans l'UGTG. Mais il y a des travailleurs qui pensent que ces organisations ne vont pas jusqu'au bout de ce que les travailleurs espèrent, et que seul le MASU pourra jouer ce rôle et remporter des victoires. Il y a donc deux phénomènes parallèles à l'œuvre dans le mouvement syndical. Un phénomène de recomposition qui va s'accentuant en rapport avec la crise sous-jacente qui touche la CGTG et l'UGTG. Et il y a aussi, dans des entreprises nouvellement créées par exemple, des travailleurs qui choisissent le MASU pour ses formes de lutte et en fonction de sa détermination à faire aboutir les revendications des travailleurs. Je ne pense pas que l'on puisse dire, dans l'immédiat, que le MASU va capitaliser les effets de la crise de chacune des deux autres organisations syndicales en question. Mais il y a un phénomène nouveau dans ce fait que des travailleurs préfèrent le MASU à d'autres organisations syndicales, parce que celui-ci représente un syndicalisme nouveau. tur— La Conférence des dernières colo. nies de la France vient de se terminer (4). Quelle est la position du MASU par rap port à cette initiative prise par l'UPLG et organisations anticolonialistes des DOM-TOM ?
— Cette conférence est une initiative qui est bonne en soi. Mais nous n'en étions pas partie prenante, parce qu'il y avait cette volonté d'exclusive dans le camp patriotique. Pour l'UPLG et le camp patriotique, il y a d'un côté les organisations qui leur sont satellisées, et il y a les autres, que l'on cherche à minoriser. C'est le cas du MASU et d'autres organisations anticolonialistes. Le PCG avait aussi sa place à cette conférence, comme la CGTG et comme nous-mêmes, et de plein droit, parce que nous sommes un morceau du mouvement anticolonialiste. Mais nous n'avons pas été invités. On nous a seulement fait part de la tenue de cette conférence.
Pour nous, l'unité anticolonialiste en Guadeloupe passe par un débat entre tous les courants qui se réclament du mouvement anticolonialiste. Nous avons déjà proposé des états-généraux des organisations anticolonialistes politiques et syndicales. Nous maintenons que ce sera peutêtre la voie pour pouvoir parvenir effec tivement à la décolonisation de la Guadeloupe en évitant de tomber dans une situation néo-coloniale.
Propos recueillis par Vincent KERMEL, Pointe-à-Pitre, 9 avril 1985. 3. Les Békés sont les habitants des Antilles d'ascendance blanche. Ils concentrent entre leurs mains l'essentiel de la propriété foncière en Guadeloupe, où l'on rencontre aussi des propriétaires martiniquais.
4. Sur la Conférence des dernières colonies de la France, cf. Inprecor numéro 195 du 29 avril 1985.