Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

COLOMBIE

L'impasse du dialogue national et la préparation de la grève civique nationale

· Inprecor n° 197, 27 mai 1985 · p. 20-23 · 4 119 mots

Syndicalisme Économie mondiale

L'impasse du dialogue national de la grève civique nationale

COLOMBIE

'ACTUELLE situation politique colombienne est clairement caractérisée par trois facteurs fondamentaux: la

•participation du gouvernement au groupe de la Contadora (Colombie, Mexique, Panama, Venezuela), lequel est soumis au récent plan Reagan sur l'Amérique centrale et à l'escalade dans cette région de l'agression nord-américaine ; l'impasse des nécociations internes dans le cadre du processus dit du Dia.

logue national, qui avait été enclenché en 1984 après la signature d'une trêve entre les forces armées gouvernementales et les principales forces de la guérilla (1) ; la préparation, à partir

Jorge BUARQUE

En Colombie comme dans la plupart présidentialiste en vigueur, c'est l'exécutif qui légifère. Aussi, dans la dernière période, le gouvernement s'est-il attaché à soumettre à l'approbation du Parlement trois

En premier lieu, suite à la trêve militaire établie avec la guérilla et à l'amnistie décrétée par le président Bélisario Betancour un mois après son élection en mai

1982, une révision des peines pour les activités terroristes a été promulguée.

s'agit toutefois d'une loi très limitée, se situant dans ses propositions bien en deçà de ce qu'on avait pu espérer. De plus, dès le début, cette loi a été sabotée par une pression constante des secteurs les plus droitiers du régime. Ce premier ensemble de mesures incluait également une réforme électorale, très discrète au demeurant, qui ne reprenait pas à son compte les modifications exigées en ce domaine par les larges secteurs populaires qui réclamaient l'élection directe des maires au suffrage universel, l'abolition du monopole bipartiste sur les mécanismes institutionnels traditionnels, etc. (2)

Le deuxième ensemble de mesures traitait de la « décentralisation » et représentait en fait une grave restriction du droit de négociation collective pour les fonctionnaires.

Enfin, le troisième ensemble de mesures proposait une série de dispositions destinées à réduire le déficit fiscal.

Les espoirs de réformes démocratiques créés par le processus de Dialogue national, qui regroupait les représentants du gouvernement, des secteurs professionnels et populaires, ainsi que des forces de la guérilla qui avaient accepté la trêve, se sont trouvés complètement anéantis.

multanément, les secteurs politiques et militaires opposés à cette trêve exigeaient le désarmement des groupes guérilleros, menaçant de relancer une guerre interne s'ils n'obtenaient pas satisfaction. Mesurant bien les conséquences de cette impaset la préparation les prochains mois. se, le Mouvement du 19 avril (M-19) écrivait il y a quelques mois : « Avec le dialole gouvernement a voulu réécrire la "Chronique d'une mort annoncée" (titre d'une nouvelle de l'écrivain colombien Garcia Marquez, ndlr.) Il a voulu restreindre le dialogue à des réunions de salon et à des commissions, il a voulu le concentrer à Bogota, retarder sa concrétisation et ses conclusions, enfin, il a voulu le transformer en un forum supplémentaire où l'on boit le café. » (3)

L'OFFENSIVE DU GOUVERNEMENT

La période de reflux des luttes populaires, qui est intervenue après la première grève civique nationale de 1977, a coïncidé avec l'intensification des actions militaires du régime, dans les campagnes contre les paysans et dans les villes contre le mouvement populaire, avec le développement de la torture, des enlèvements, le renforcement de l'état d'urgence et la multiplication des pratiques d'intimidation à l'encontre des syndicats et des partis de gauche. Sous le gouvernement de Cesar Turbay Ayala, entre 1978 et 1982, la situation a été marquée par le développement d'un important mouvement pour le respect des droits de l'homme et contre la répression. C'est ainsi que s'est exprimée la riposte démontrant par là-même son caractère défensif. C'est ce qui explique l'échec de la deuxième grève civique nationale de 1981.

La pression de ce mouvement démocratique, conjuguée au maintien du mouvement de guérilla, a entraîné un renforcement de la répression et déterminé un changement d'orientation de la bourgeoisie colombienne, qui disposait alors d'un rapport de forces assez favorable par rapport au mouvement ouvrier. Cela s'est traduit dans la victoire électorale du candidat du Parti conservateur, Belisario Betancour, lors des élections présidentielles de mai 1982. La signature de l'amnistie, juste après l'investiture de Betancour, la formation de la Commission de paix, rede l'initiative du courant syndical classiste et indépendant, de la troisième grève civique nationale, qui devrait se tenir dans

La conjonction de ces éléments définit une importante modification de la conjoncture politique. L'analyse de ces modifications et la définition d'une orientation politique qui permette au mouvement populaire de refaire son retard de mobilisation dû à la précédente période de reflux, voila une tâche importante pour les révolutionnaires. C'est d'ailleurs aujourd'hui l'objet d'un débat animé au sein de la gauche colombienne.

groupant des secteurs de la gauche et des personnalités du bipartisme bourgeois qui participèrent aux mouvements démocratiques des années passées, et la négociation avec la guérilla, représentaient l'application d'un volet du programme électoral de Betancour. L'accord de trêve adopté avec la guérilla en 1984 prévoyait que celleci n'étendrait pas son influence militaire, mais qu'elle conserverait ses armes et ses bases dans les campagnes. Il était prévu que le gouvernement devrait procéder, par le biais du Dialogue national, à une consultation de toutes les parties investies dans ce processus, pour présenter ensuite au Parlement un ensemble de réformes démocratiques dans les domaines agricole, salarial, politique et électoral, tout en priorisant les réformes politiques et électorales. Malgré les premières réticences manifestées par l'appareil militaire, les détenteurs du pouvoir institutionnel finirent par s'accomoder de la politique de

De son côté, la guérilla accepta de négocier la trêve, à la fois pour obtenir un laps de temps suffisant pour se réorganiser après les fortes attaques de l'armée, mais aussi parce que le processus de paix enclenché suscitait un énorme espoir populaire. Ce faisant, la guérilla acaussi, pour poursuivre la lutte pour l'application des réformes contenues dans l'accord, un certain type de mécanismes institutionnels destinés par ailleurs à contrôler son développement. Toutefois, cette attitude ne s'est jamais traduite par

1. C'est le 28 mars 1984 qu'une trêve a été conclue entre l'état-major des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) et certains membres de la Commission de la paix. Cet accord a ensuite été ratifié par le président de la

Belisario Betancour. Il est entré en

28 mai 1984. Le 24 août suivant, c'est le M-19 qui a signé à son tour un accord de cessez-le-feu avec le régime.

2. Le bipartisme bourgeois, qui domine la l'alternance au pouvoir et dans les institutions.

du Parti libéral et du Parti conservateur.

3. Document de la direction nationale du

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la capitulation de la guérilla face au gou- candidats à la succession de Betancour vernement ou par la remise des armes.

Bien au contraire, l'élargissement de l'espace politique des organisations de guérilla et le caractère pressant, populaire et fondamental des propositions de réformes sur lesquelles a reposé leur agitation politique dans une situation d'aggravation rapide de la crise sociale, leur ont permis d'étendre leur influence et d'améliorer de manière substantielle le rapport des forces en leur faveur. Et, de fait, l'écrasante majorité du mouvement syndical indépendant adopte aujourd'hui une orientation pro-guérilla.

Cette évolution de la situation, défavorable au gouvernement, qui est resté confiné dans les limites d'une politique démagogique de « réformisme sans réformes », dans un contexte de grande tension sociale, marqué par l'aggravation de la crise économique a entraîné une grande partie de la bourgeoisie à modifier son attitude. Des secteurs bourgeois de plus en plus nombreux, influencés par l'ambassade américaine et ayant comme porte-parole le principal quotidien du pays, El Tiempo, en appellent aujourd'hui à mettre fin à la trêve avec la guérilla et réclament une plus grande militarisation de la société. Dans une de ses déclarations, le procureur général de la République a ainsi accusé la guérilla de violer les accords passés avec le gouvernement. Un communiqué des forces armées, signé par le ministre de la Défense, le général Vega Uribe, annonçait il y a quelques mois que « les Forces armées contrôleront la portée des accords passés entre le gouvernement et la guérilla et que, de toute manière, dans tout le pays, les militaires seront présents » (4). Cette menace se réfère tout particulièrement aux zones occupées par les guérilleros. Quatre jours plus tard, le même général menaçait «les accords d'une sévère vigilance militaire » (5).

Les principaux porte-parole de cette attitude de rupture des accords de trêve sont, pour l'essentiel, l'ex-président Cesar Turbay Ayala, ainsi que le conservateur Gomez Hurtado, l'un des principaux

Des mineurs colombiens. (DR) pour les prochaines élections présidentielles de mars 1986. Ce dernier en est même venu à exiger la remise des armes pour une partie de la guérilla en affirmant : « S'ils ne déposent pas les armes, nous devrons les leur arracher. » Turbay Ayala, pour sa part, dénonce le fait que « l'actuel processus de paix manque d'un solide fondement institutionnel » (6). Virgilio Barco, candidat aux présidentielles de la fraction du Parti libéral fidèle à Turbay Ayala, s'est aussi exprimé dans le même sens.

Dans ce cadre, tous les secteurs de l'armée se préparent à de nouvelles agressions contre le mouvement de masse. Le général Bernardo Henao, ancien commandant de l'armée nationale, annonce dans la presse que « le pays est au bord de la guerre civile », tandis que le Conseil national de sécurité se préoccupe de savoir comment « les accords de paix doivent conduire au renforcement de l'autorité », ce qui implique « une définition claire de la remise des armes ».

De son côté, Betancour tente de maintenir le dialogue avec la guérilla, avec un minimum de concessions pour conserver une marge de manœuvre, obtenir sa légitimation au pouvoir et gagner du temps pour instaurer les mécanismes institutionnels nécessaires pour les importantes attaques qu'il veut porter aux masses dans les domaines économique et social.

Sous l'influence directe du Fonds monétaire international (FMI), la politique économique du gouvernement Betancour s'est concrétisée par la limitation des augmentations de salaire, l'élimination des aides aux produits de première nécessité, la dévalorisation du peso, la libéralisation des importations, le blocage des taux d'intérêt, le licenciement massif de fonctionnaires et, finalement, la collaboration avec l'OPIC (Overseas Private Investment Corporation), organisme qui protège les capitaux étrangers investis en Colombie et qui transmet au tribunal américain tout conflit qui pourrait apparaître à ce sujet. Alors que le chômage est officiellement de l'ordre de 14,5 % de la population active mais qu'il dépasse en réalité largement ce chiffre, et alors que la désorganisation de l'activité productive et de distribution alimente de gigantesques secteurs informels, spéculatifs et marginaux, l'effet de ces mesures gouvernementales n'est pas difficile à imaginer. Pourtant, le gouvernement colombien s'enorgueillit d'avoir demandé au FMI qu'il exerce un droit de regard trimestriel sur la politique économique et financière colombienne, même si pour le moment il n'y a aucun emprunt en cours auprès de cette institution internationale.

Cette situation favorise un processus de radicalisation qui se manifeste simultanément par l'accroissement de l'influence politique des organisations de la guérilla dans les villes et par la préparation d'une grève civique nationale, qui est devenu le principal objectif du courant syndicaliste combatif. C'est une évolution politique qui tend à limiter de jour en jour l'espace du « dialogue » institutionnalisé par le gouvernement.

Dans l'éventualité où des secteurs croissants de la bourgeoisie seraient à la recherche d'une alternative, ils pourront compter pour les prochaines élections présidentielles avec deux personnalités qui cadrent bien avec la « turbayisation » du régime : Gomez Hurtado et Virgilio Barco. Face à Turbay Ayala, qui demande le rétablissement de l'état d'urgence mis en place pendant son mandat et qui conduisit à une répression généralisée, et pressé de tous les côtés, Betancour essaie de démontrer plus clairement quels sont ses véritables objectifs, à travers le « processus de paix ». Ainsi, la trêve avec la guérilla est systématiquement violée, les enlèvements et les assassinats de dirigeants paysans s'accroissent, le congrès du M-19 a été interdit et ses bases militaires ont été par deux fois l'objet d'opérations militaid'encerclements et de bombardeLE DÉVELOPPEMENT DES ORGANISATIONS DE GUÉRILLA

La guérilla moderne a débuté dans les années 1964, forte de la tradition des guerres paysannes et de l'auto-défense face aux agressions des grands propriétaires terriens. C'est à cette époque qu'apparaissent les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), sous l'hégémonie du Parti communiste colombien (PCC) et qui, avec 4 000 guérilleros, sont aujourd'hui encore numériquement la plus grande force de la guérilla. Constituées dans leur majorité par des paysans qui continuent à travailler la terre, les FARC diffèrent des autres mouvements guérilleros, construits quant à eux sur la base d'un projet de création d'un corps armé et mobile.

En 1973, le départ de certains cadres des FARC donne naissance au M-19, qui se réclame du castrisme et du guévarisme.

4. El Tiempo, Bogota, 13 mars 1985. 5. Idem, 17 mars 1985. 6. Idem, 18 mars 1985.

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L'armée colombienne montre sa force. (DR) Le M-19 entame des actions dans les villes, se faisant ainsi connaître par des initiatives osées et bénéficiant d'une bonne publicité. -

Récemment, l'augmentation de l'influence politique de la guérilla a également coincidé avec une plus grande division de ses rangs. Actuellement, 11 groupes sont impliqués dans la lutte armée, mais ils ne dépassent pas un total de 10 000 guérilleros, selon des chiffres émanant de ces groupes. Ils interviennent face à une armée forte de 120 000 soldats bien encadrés, « un corps armé au service des minorités et orienté vers une guerre intérieure », selon les propres termes d'un commandant du M-19. Mis à part sa supériorité numérique, l'armée contrôle les villes, où se concentre la majorité de la population, et qui représentent un secteur d'une importance prépondérante en termes économiques, sociaux et politiques.

Le processus de trêve représente une brèche dans l'impasse dans laquelle trouvait la guérilla. C'est la modification la plus substantielle introduite dans le panorama politique colombien. Cela a permis aux organisations de la guérilla, au-delà d'une nécessaire réorganisation militaire et d'un renforcement de leur recrutement, une plus grande influence dans les villes, où leurs porte-parole peuvent circuler librement grâce à des sauf-conduits dé livrés par le gouvernement lui-même. Les positions politiques des organisations qui dirigent la guérilla sont reproduites dans les médias, et il leur est possible d'intervenir ouvertement à tout moment. La grande manifestation appelée par le M-19 au centre de Bogota, le 15 mars dernier, juste à la veille de la rencontre de Salitre qui s'est prononcé pour la grève civique (cf.

pages suivantes) a réuni foule de 20 000 à 50 000 personnes selon les différents observateurs.

Le succès politique des organisations de la guérilla est directement lié à la nature même de la crise sociale que connaît le pays et, en conséquence, à la crise politique que vit son régime. Prisonnière des mille liens de la dépendance extérieure, pieds et poings liés à l'oligarchie et aux grands propriétaires terriens, la bourgeoisie colombienne est incapable d'accomplir la moindre réforme agraire, elle ne parvient pas à se défaire du poids du bipartisme qui corrompt tout l'appareil d'Etat, les affaires sociales, le commandement de l'armée, dans un pays où l'abstention électorale atteint 80 %. Ainsi, elle continue à éluder le problème des élections directes ou de la formation d'une commission électorale impartiale.

Alors que l'espérance populaire de voir réellement aboutir positivement le processus de paix n'a fait que s'intensifier et qu'il s'est formalisé autour de certaines revendications démocratiques élémentaires - comme la réforme agraire, la réforme urbaine au travers de la réorganisation de l'espace habitable, les réformes démocratiques et électorales, l'instauration de garanties démocratiques contre la violence policière et paramilitaire - le régime s'est de plus en plus trouvé face à une impasse, notamment du fait de l'accroissement rapide du mécontentement et de la radicalisation des masses. Le M-19, en particulier, a compris ce phénomène. Sa direction précisait récemment que « le doit s'étendre à tout le pays. Ce doit être le scénario où se feront entendre la voix de ceux qui n'ont pas de voix » (7). Alvaro Fayad, dirigeant central du M-19, résumait ainsi sa tactique de lutte pour des objectifs démocratiques et des revendications sociales, en affirmant : « Alors que la majorité du pays a repris comme drapeau la paix et la démocratie, le gouvernement, lui, en est venu à s'éloigner d'elles

De son côté, le gouvernement met en place un plan d'austérité comprenant de fortes attaques anti-populaires. Dans cette situation et face aux tensions sociales déjà évidentes, une réforme démocratique importante serait une amorce vers de nouvelles transformations incontrôlables par le régime. Et c'est ce qui explique la crispation actuelle du pouvoir. Interprétant la position du gouvernement, le député libéral Bula Hoyos, coordinateur de la Commission nationale du dialogue, a déjà affirmé qu'il n'y aurait pas d'accord possible sur la mise en place d'une Assemblée constituante ou sur l'organisation d'un plébiscite national sur le processus de dialogue, qui est une revendication du M-19. Parallèlement, les pressions des secteurs les plus réactionnaires s'accroissent sous l'égide de l'ancien président Turbay Ayala.

7. Document de la direction nationale du 8. Déclaration faite à la revue Semana, Bo-

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L'évolution de la situation politique tend donc à confirmer les deux grandes tendances, d'un côté l'influence croissante dans la vie politique des organisations de guérilla et, de l'autre, celle d'une droite militariste qui cherche à contrôler plus strictement les mécanismes pour retrouver son rôle central sur la scène politique.

LA TROISIEME GREVE CIVIQUE

NATIONALE Le premier trimestre de 1985 a confirmé la rapide aggravation de la situation sociale. Après une importante période de confusion et de démobilisation, le mouvement social se réorganise autour de la bataille pour l'organisation d'une grève civique nationale. Durant les premiers mois de l'année en cours, 46 organisations syndicales nationales ou régionales ont mené des conflits sociaux et, dans certains cas, ont eu à souffrir une forte répression.

La par exemple attaqué assemblée de travailleurs de l'entreprise Ecopetrol à Barrancaberneja, où une greve s'organisait. Une de ces luttes, la grève des fonctionnaires, du 21 février 1985, a clairement démontré la capacité de riposte qui est en train de se manifester dans le mouvement syndical et populaire. Il y a eu, lors de cette action, 80 % de grévistes dans un secteur traditionnellement contrôlé par les appareils politiques du bipartisme.

Dans ce contexte, le plan d'austérité impulsé par Betancour n'a fait que confirmer la nécessité d'une riposte d'ensemble. L'idée d'une grève nationale est reprise des récentes expériences des grèves précédentes, celle de 1977, qui a été un énorme succès, et celle de 1981, qui a connu un échec relatif, dans une situation où le mouvement ouvrier se trouvait sur la défensive. Le revirement actuel de la situation en ce domaine, même s'il reste encore fragile, permet néanmoins, à partir de l'appel qui est déjà lancé, d'envisager des possibilités de réussite de cette grève civique nationale.

L'initiative en a été prise lors de la rencontre de Salitre, qui a réuni près de 7 000 délégués, dirigeants et militants syndicaux. Seule la Centrale syndicale des travailleurs colombiens (CSTC), liée au PCC, était représentée lors de cette rencontre. Mais des fédérations de l'Union des travailleurs colombiens (UTC) ont envoyé des délégués qui ont ensuite réussi à imposer à leur centrale le soutien à la grève. Le secrétaire de la Confédération des travailleurs colombiens (CTC) était également présent, en tant qu'observateur. Au sein de l'organisme national de direction de la préparation de la grève, qui a été mis en place, des postes ont été retenus pour toutes les centrales syndicales qui s'engageraient à y appeler. Un plan de mobilisations concrètes a été établi pour organiser les formes de pression sur les directions bureaucratiques syndicales de droite, pour assurer leur participation effective à cette grève. En 1981, ce fut justement leur retrait à la dernière minute qui provoqua le relatif échec de la grève.

centrale unitaire, structure de coordination des initiateurs du processus d'unification syndicale, a défini les objectifs de la prochaine grève nationale de la manière suivante : il faut, affirme leur communiqué, « répondre à la politique du gouvernement et de l'impérialisme nord-américain, et arracher des transformations politiques, économiques et sociales au service du peuple ». Le discours de clôture de la rencontre de Salitre reprend les mêmes orientations, en affirmant : « Le peuple colombien fera la grève civique nationale parce que nous n'acceptons pas les pressions de l'impérialisme et du FMI, fondées sur la dette extérieure du pays, toujours plus lourde, due aux taux d'intérêt onéreux que paient les travailleurs. C'est pourquoi nous lançons la consigne de blocage des taux d'intérêt et d'amortissement de la dette extérieure. »

Cette mobilisation crée de nouvelles conditions favorables pour le développement du processus d'unification syndicale qui, jusqu'à présent, ne touchait que des secteurs de la gauche syndicale, la CSTC et certains secteurs syndicaux de lutte de classe. Le Parti communiste marxiste léniniste (PCML), qui a une importante influence dans le mouvement syndical rural de la côte Atlantique, et qui était jusqu'à présent engagé dans un processus construction d'une Centrale révolutionnaire, s'est rapproché de l'idée de la d'une centrale unitaire. Cette évolution est liée à une réorientation politique du PCML, dont les signes les plus évidents sont représentés par le début de rupture des relations traditionnelles que ce parti entretient avec l'Albanie.

D'un autre côté, le processus d'unité syndicale représente un élément attractif en tant qu'expérience d'avant-garde. Ainsi, l'unification des quatre centrales et du courant syndical indépendant au sein d'une fédération unique dans la province de Santander s'est déjà traduite par une efficacité notable dans la lutte revendicative. L'influence du M-19 est à l'origine de ce processus. Dans la province de Bolivar, le renforcement de la fédération de l'Union des travailleurs de Bolivar (UTRABOL), affiliée à l'UTC, qui est surtout dirigée par des secteurs révolutionnaires, a constitué une force d'attraction qui peut là aussi mener à la création d'une fédération syndicale unique dans cette région.

Cette nouvelle situation s'est déjà traduite par l'augmentation de la capacité d'initiative syndicale locale. Ainsi, le 12 avril dernier, une grève civique régionale a été organisée à Cordoba pour protester contre la suspension, de la part du gouvernement, d'un grand projet d'investisse-

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ment dans la région, lequel aurait permis la création de nouveaux emplois. On a assisté, lors de cette mobilisation, à une violente dénonciation du FMI.

Il est certain que les organisations de la guérilla interprètent cette situation de manière différente. Le M-19, pour sa part, tend à surestimer les potentialités immédiates et estime inévitable l'accentuation de la répression. Sa principale base de guérilla fonctionne comme un quartier général du mouvement, comme un « territoire libre », et le M-19 se prépare à former ou à appeler à la constitution d'un gouvernement révolutionnaire, dès 1986. C'est pour cela que les orateurs du ras semblement du 15 mars dernier à Bogota présentaient la perspective de la grève civique nationale comme un acte insurrec-

D'un autre côté, les secteurs de la guérilla qui ne participent pas à la trêve et qui sont en grande partie issus des FARC, présentent aussi cette grève nationale comme devant donner lieu à un affrontement à un degré élevé avec le régime. Un communiqué commun, adopté le 7 mars 1985 par différents groupes, tels que le Parti révolutionnaire leurs (PRT), l'Armée de libération nationale (ELN), le Frente Ricardo Franco (une importante scission des FARC lors de la trêve), le Commando Quintin Lame (organisation locale de Cauca) et Patria Libre, affirmait « qu'il y a des conditions objectives et subjectives pour la réalisation d'une journée nationale de masse, combative et unitaire, qui centralise, exprime et unifie les différentes formes de lutte et d'organisation populaire régionale et nationale ». En ce qui concerne les FARC, leur réaction est différente. Analysant la crise du bipartisme et l'augmentation de l'influence politique de la guérilla, les FARC ont lancé une opération politique opportuniste, qui consiste à opérer leur transformation immédiate en un mouvement politique légal, l'Union patriotique, qui a été créée le 30 mars dernier et dont la direction provisoire est composée par le commandement militaire des FARC. Cette organisation espère obtenir ainsi un appui supérieur à celui que n'importe quel autre front électoral du PCC pourrait obtenir, et appâter de la sorte certaines personnalités démocratiques. L'avenir de ce mouvement reste encore obscur, mais la volonté du PC d'englober tous les secteurs politiques est bien claire. Cela concerne aussi bien les libé raux que les conservateurs mécontents du tournant droitier de leurs organisations politiques et du régime.

Dès à présent, les conflits qui se dessinent autour de la préparation de la grève civique nationale, et de possibles affrontements militaires qui peuvent éclater à tout moment et sous le moindre prétexte, à l'initiative directe du gouvernement pour affaiblir les préparatifs de la grève, tendent à modifier le contexte antérieur, à savoir celui de la trêve et du dialogue national.

Certaines organisations de guérilla, l'Autodéfense ouvrière (ADO) et l'Armée populaire de libération (ELP), se sont

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