TOUS publions ci-dessous les deux dernieres parties d
'interview que nous avons demandée à notre camarade
• Pierre Rousset, à l'occasion du 10e anniversaire de la victoire des révolutions indochinoises. Nous avons voulu à la fois tirer les leçons de cette victoire et analyser la situation des pays indochinois aujourd'hui. Rappelons que dans les deux premières parties de cette interview, publiées dans notre dernier numéro, nous avons discuté de la nature de la guerre impé-
«INPRECOR » : - Essayons maintenant d'analyser l'impact des victoires de
1975 sur l'évolution des rapports de forces au niveau régional. Nous espérions, voilà
10 ans, que la victoire des révolutions indochinoises ouvrirait, en Asie du Sud-Est et dans le monde, une période de montée rapide de nouvelles luttes révolutionnaires.
Quant au gouvernement américain, il avait longuement développé la théorie dite des dominos. Si le Sud-Vietnam tombait, le
Cambodge et le Laos devaient tomber à leur tour. Si l'Indochine tombait, toute la sud-est asiatique tomberait à péninsule court terme. Et ainsi de suite. La situation actuelle ne correspond pas à ces prévisions. Pourquoi ?
Pierre ROUSSET : - Il y a là deux faut pas questions différentes qu'il ne confondre. L'impact des révolutions indochinoises est une chose, la théorie des dominos, longtemps brandie comme un épouvantail anticommuniste par Washington en est une autre. Nous n'avons jamais défendu cette théorie des dominos, car elle était viciée dès le départ. En effet, derrière cette théorie, il y avait l'idée que les révolutions sont avant tout le produit de la « subversion », de la « subversion
Bien qu'en admettant que les communistes vietnamiens se soient habilement servis des erreurs et des faiblesses du régime de Saïgon, Washington expliquait l'existence d'une lutte révolutionnaire au
Vietnam par l'action subversive de Moscou et, à l'époque, de Pékin. Céder à la pression subversive au Vietnam, c'était favoriser l'action subversive partout. Encore aujourd'hui, les stratèges de la guerre froide utilisent des arguments semblables pour justifier le soutien à la contra au Nicaragua. D'après ces idéologues, la révolution sandiniste ne serait qu'une composante d'un plan de subversion visant à assurer la domination russo-cubaine sur tou-
Cette thèse ne tient pas debout et les experts américains eux-mêmes le bien. Une véritable lutte révolutionnaire dans un pays se développe à partir d'une crise de société, d'un conflit de classe que du drame cambodgien. combiné ou non avec un conflit national, et dont les racines se trouvent à l'intérieur du pays. Si une société n'est pas profondément ébranlée par une telle crise, aucune « subversion internationale » ne permettra à une véritable lutte révolutionnaire de s'engager. C'est d'ailleurs pourquoi il est vain de vouloir artificiellement exporter la révolution.
- Pourtant, les facteurs internationaux jouent un rôle.
- Bien sûr. Mais pour que des facteurs internationaux pèsent dans le mûrissement d'une lutte révolutionnaire, il faut que la crise de société existe, que les forces sociales soient en mouvement, que les forces politiques nationales soient à même d'agir directement.
De plus, le principal facteur d'ordre international qui a opéré en Indochine n'est pas la « subversion communiste ». Toute l'histoire des révolutions indochinoises montre que l'aide soviétique et chinoise n'a pas précédé mais suivi, et souvent très tardivement, le développement des luttes dans ces pays mêmes. Le princi.. pal facteur international qui a favorisé l'extension de la révolution, du Vietnam au Laos, puis au Cambodge, a été l'intervention impérialiste elle-même. Il est vrai que le Cambodge a ressenti l'impact des luttes au Vietnam. Mais c'est l'obligation de prendre position dans la guerre du Vietnam, et les pressions américaines, qui ont constitué le facteur clef de déséquilibre pour le régime paternaliste de Sihanouk avant 1970. Et c'est le coup d'Etat de 1970, organisé par les Américains pour les besoins de leur action au Vietnam, et l'intervention militaire US qui l'a suivi, qui ont brutalement brisé les équilibres instables de la société cambodgienne et précipité le cours des luttes révolutionnaires (1). L'action impérialiste a lourdement et brutalement pesé sur la société cambodgienne. Il n'y a rien de comparable entre cela et la soi-disant action subversive des agents de Moscou ou de Pékin.
Dans la situation concrète qui existait dans la région et dans chaque pays en 1975, il était impensable que la « rangée
DOSSIER INDOCHINE rialiste et de ses conséquences durables pour l'Indochine, ainsi
La troisième partie de l'interview traite de l'évolution de la situation dans toute la région de l'Asie du Sud-Est, partant de la défaite américaine en 1975 pour aboutir à l'impact de la crise sino-indochinoise, qui a éclaté en 1978-1979. La quatrième partie analyse la situation au Vietnam, le bilan des dix dernières années et les problèmes qui demeurent aujourd'hui.
• de dominos » = la succession des pays, du
Vietnam à Singapour, voire à l'Indonésie — tombe, entraînant un pays après
-Pourtant, la victoire des révolutions indochinoises a bel et bien eu un impact régional et international profond. n
- En effet, cette victoire a créé un
« moment favorable » pour les luttes de libération nationale et sociale à l'échelle internationale. Le caractère exemplaire des combats révolutionnaires en Indochine montrait que la victoire était possible, même contre toute la puissance des Etats-
Unis. Par ailleurs, la capacité d'intervention américaine directe était limitée par la crise politique aux Etats-Unis et dans les autres pays impérialistes. Le ment américain ne pouvait plus se permettre un engagement militaire direct, et en position
Dans cette situation, les Etats-Unis ont dû démanteler le gros de leurs bases en Thailande, alors que ce pays était secoué par une profonde vague de luttes nationales et sociales. Washington n'a pas pu intervenir en force face au renversement spectaculaire d'un régime aussi important pour lui que celui du chah d'Iran. Il n'a pas pu remplacer le Portugal en Afrique australe quand les luttes anticoloniales en
Angola et au Mozambique, après celle de
Guinée-Bissau, l'ont emporté. Et il n'a pas pu engager les moyens nécessaires pour tenter de sauver le régime somoziste ou pour tuer dans l'œuf le régime sandiniste au Nicaragua.
Depuis la fin de la guerre d'Indochine, Washington cherche à répartir plus
« égalitairement » la responsabilité du maintien de l'ordre impérialiste dans le monde. C'est notamment le sens des pressions exercées sur le Japon pour que Tokyo accroisse qualitativement ses forces militaires. Le gouvernement américain
1. Sur le Cambodge, voir la deuxième partie de cette interview dans Inprecor numéro 196 du
13 mai 1985.
sentir en Indochine. Les négociations se principal pour Pékin, alors que le lien cherche aussi à rétablir sa propre capacité d'intervention directe, d'où l'importance qu'il accorde à la question de l'engagement auprès des contras au Nicaragua. Il a marqué des points politiques sur ce terrain, mais il est loin d'avoir encore gagné l'opinion publique à l'idée d'un nouvel dans un conflit contre-révolutionnaire.
comprendre, contexte, le retournement de la politique américaine vis-à-vis de la Chine, isolée hier sur le plan international et accueillie aujourd'hui à bras ouverts ?
- Je crois que ce retournement exprime deux choses à la fois, dont l'une est positive et l'autre très négative.
L'échec de la politique indochinoise de Washington dans les années 1960, impliquait aussi un échec de sa politique chinoise. Car la guerre d'Indochine n'était que la pointe avancée d'une orientation générale visant à « endiguer » et « refouler », d'après les termes utilisés par les stratèges américains eux-mêmes, la vague révolutionnaire asiatique qui avait pris son essor après la Seconde Guerre mondiale. Remplaçant les impérialismes défaits, comme le Japon, ou affaiblis, comme l'Angleterre et la France, les EtatsUnis ont établi un cordon sanitaire autour de la Chine. Le prix en a été assez élevé, comprenant l'engagement dans la guerre de Corée, l'aide aux régimes de Séoul, de Tokyo et de Taïwan, le déploiement d'une force militaire considérable sous la forme de la 7e flotte, l'établissement de bases en Corée, au Japon, à Okinawa et aux Mariannes, en Thailande et aux Philippines.
Finalement, ils ont engagé l'épreuve de force directe au Vietnam. Cette politique visait aussi la Chine elle-même et, au-delà des aléas de la détente, c'était en dernière analyse le « bloc socialiste » et le mouvement de libération entier qui étaient menacés.
gouvernement d'autant plus décidé à porter un coup d'arrêt au processus révolutionnaire au Vietnam que la victoire de la révolution cubaine en 1959 manifestait l'actualité de la révolution socialiste sur le continent latino-américain même. La guerre du Vietnam - qui s'est étendue pour devenir la seconde guerre d'Indochine - faisait donc partie d'une politique contre-révolutionnaire d'ensemble à l'échelle mondiale, mise en œuvre par les Etats-Unis agissant bel et bien en chef de file du monde impérialiste. Durant les années 1950 et contre-révolution a porté des coups redoutables, dont on paye encore aujourd'hui le prix, depuis l'écrasement du mouvement populaire et communiste en Indonésie et du soulèvement de Saint-Domingue en 1965-1966, jusqu'au coup d'Etat de Pinochet au Chili, en 1973.
Il y a eu beaucoup de défaites pour quelques victoires. Et certaines de ces défaites nous ont coûté - nous, toutes les composantes du mouvement révolutionnaire mondial - très cher. C'est avant tout au Vietnam et à Cuba que cette contre-offensive impérialiste a été bloquée et s'est épuisée. Et c'est en Indochine que le bras de fer entre révolution et contre-révolution à l'échelle mondiale a été de très loin le plus violent, le plus éprouvant. L'Indochine était bel et bien, selon l'expression alors consacrée des Vietnamiens, la « pointe avancée » du combat interna-
- Tu parles exactement de la même - C'est vrai, et je ne m'en excuse pas. Je sais que ce vocabulaire n'est plus de mode dans des secteurs désabusés du mouvement de solidarité d'hier. Mais ce que je dis n'en reste pas moins vrai. Le Vietnam n'était pas une guerre locale, mais le principal lieu de cristallisation d'une très violente contre-offensive impéde « refoulement ». Les peuples d'Indochine ont effectivement combattu pour nous tous et nous ne devons pas l'oublier. Oui, la barbarie guerrière, c'était Washington, n'en déplaise à ceux qui chantent aujourd'hui les bienfaits du libé. ralisme américain. leurs, et d'abord vis-à-vis de la Chine. Pendant 20 ans, le gouvernement américain a refusé de reconnaître sur le plan international l'existence de la Chine. En attendant le retour à l'ordre impérialiste des choses, la seule Chine représentée à l'ONU, par exemple, était Taïwan, territoire où s'était réfugié ce qui restait des armées du Kuomintang. En 1970, Washington espérait encore gagner la guerre en Indochine, mais il savait qu'il lui fallait déjà reculer en ce qui concernait la Chine. C'était une très bonne chose. Le drame, c'est que faisant de nécessité vertu, le gouvernement américain réussira a retourner largement en sa faveur l'abandon de la
C'est là le deuxième aspect essentiel de l'évolution de la politique chinoise de Washington. Les Etats-Unis vont dorénavant utiliser une politique de « coexistence pacifique » et de réintégration de la Chine dans les organismes internationaux, afin d'isoler les mouvements révolutionnaires en Asie, comme ils avaient déjà utilisé une politique de coexistence pacifique avec l'URSS pour isoler dans le passé
Et la bureaucratie chinoise, profondément ébranlée par la crise ouverte l'occasion de la Révolution culturelle de 1966-1969, confrontée à des problèmes économiques majeurs, inquiète de la dynamique autonome des révolutions indochinoises, va accepter de jouer ce jeu. C'est cela qui se négociait au moment des convoyage de Kissinger en Chine, en 1971, et sur le voyage de Nixon à Pékin en 1972, juste avant celui qu'il fit à Moscou la -américain se sont faits immédiatement es effets du « rapprochement » s sont déroulées dans le dos des Vietnamiens, qui étaient pourtant concernés au premier chef. La guerre devenait en effet de plus en plus dure au Vietnam et dans toute l'Indochine. Or, le gouvernement américain put se prévaloir des négociations en cours avec la Chine pour se présenter, face à son opinion publique, comme recherchant sérieusement la paix. Cela a affaibli la mobilisation antiguerre aux Etats-Unis même. C'était particulièrement clair en 1972, quand les voyages de Nixon à Pékin et à Moscou ne furent pas annulés par la Chine et T'URSS, alors que la flotte aérienne américaine bombardait à une échelle sans précédent Hanoï et le port stratégique de Haïphong.
La désorientation du mouvement antiguerre aux Etats-Unis a eu des effets négatifs sur la lutte en Indochine même. Par ailleurs, les pressions se multipliaient sur les Vietnamiens pour qu'ils ne se montrent pas trop « ambitieux ». La riposte vietnamienne fut double. Sur le plan politique, ils rendirent publics leurs désaccords, en dénonçant, dans des éditoriaux dans le mouvement communiste mondial, se laissaient tenter par la politique nixonienne qui consistait à isoler la pointe avancée de la lutte, à savoir l'Indochine, en passant un compromis avec la Chine. En même temps, sur le terrain, ils déclenchèrent une très importante offensive mide façon à se mettre en position de négocier. Les Vietnamiens avaient en effet compris que le temps ne jouait plus comme avant en leur faveur, du fait de la fatigue de la guerre au Vietnam et de l'évolution de la politique chinoise. Il leur fallait conclure rapidement des accords qui assureraient le désengagement des forces américaines, quitte à accepter le maintien temporaire des forces saigonnaises. C'était le sens des Accords de Paris de 1973, qui ont ouvert la dernière phase de la lutte de libération.
— Quelle a été la portée durable de ce conflit politique entre Chinois et Vietnamiens?
- Elle a été très importante. Le tournant de la diplomatie chinoise n'était pas conjoncturel. Pour la première fois, cette bureaucratie, après la formidable décantation sociale et politique provoquée par la crise des années 1966-1969, s'installait durablement dans la défense du statu-quo régional et international, à l'instar de ce que faisait la bureaucratie soviétique depuis des décennies. Le rapport des forces régional fut bouleversé par l'évolution conjointe de la politique chinoise Etats-Unis et de la politique internationale de Pékin.
Je crois donc qu'il faut dater de 1971 la rupture politique radicale entre le PC vietnamien et le PC chinois. Avant, il y avait de nombreux désaccords, mais sur un fonds idéologique souvent proche. A partir de ce moment, les stratégies internationales et régionales vont s'opposer de plus en plus frontalement. L'URSS était de plus en plus devenu l'ennemi
-180L до SUp -10091 8D J1680) in basup abel DE SARDON QUA avec Moscou restait au cœur de la politique d'alliances de Hanoi. Pour les Vietnamiens, la diplomatie chinoise mettait en danger leur combat de libération. Pour Pékin, la révolution vietnamienne représentait un facteur incontrôlable, qui mettait en cause sa politique d'intégration au statu-quo régional et mondial. Je crois que les Etats-Unis espéraient encore, en 1972, grâce justement à l'évolution de la diplomatie chinoise, obtenir le gel des rapports de forces en Indochine, en conservant le contrôle de la « ligne du Mékong », au moins au Cambodge.
De plus, le schisme sino-vietnamien allait avoir de profondes répercussions dans le mouvement révolutionnaire régional. La grande majorité des organisations révolutionnaires de la région étaient en effet maoïstes et souvent très liées à Pékin. Or, dans les années 1970, ce n'était plus de Chine mais du Vietnam que venait l'impulsion révolutionnaire. Les tensions politiques sino-vietnamiennes allaient diviser le mouvement régional, et quand les conflits militaires de 1979 éclatèrent, les alliances se brisèrent brutalement, partis communistes soutenus par Hanoï, comme le PC Thailandais, prenant fait et cause pour les Khmers rouges (2). A l'heure où l'unité devait permettre de profiter du « moment favorable » ouvert par la victoire en Indochine, c'est la division qui l'emporta.
- Comment expliquer que les mouvements révolutionnaires de la région soient presque tous maoïstes, et que l'influence politique propre du Vietnam soit
— D'abord, il faut préciser que si tel était le cas dans les années 1970, depuis lors, la crise du maoïsme s'est approfondie et s'est manifestée, y compris en Asie du Sud-Est. Mais c'est vrai que la prépondérance absolue du maoïsme dans la région, jusqu'à tout récemment, peut sembler surprenante. On trouve pourtant aisément des éléments d'explication.
ces éléments, il faut d'abord constater l'antériorité de la victoire de la révolution chinoise, en 1949, qui représentait une voie alternative face aux échecs graves subis, après 1945, par de nombreux partis liés à Moscou, par exemple aux Philippines. Le Vietnam ne semblait alors que reprendre la voie chinoise, mais, en fait, la stratégie vietnamienne prolongeait et dépassait sur bien des questions essentielles celle du PC chinois. Elle exprimait une expérience objectivement plus avancée et plus dialectique, ne serait-ce que parce qu'elle était confrontée à une agression impérialiste plus longue et d'une plus grande ampleur. Mais les cadres révolutionnaires de la région ne s'en sont rendus compte que très tardivement.
Il faut aussi tenir compte du fait que le mouvement communiste s'était souvent implanté dans la région, dès les années 1930, au sein des communautés chinoises. A l'origine, le mouvement communiste en Thailande et en Malaisie-Singapour était d'ailleurs organiquement lié au PCC, dont il constituait la branche « outre-mer ».
Avec la rupture sino-soviétique de 1960, le PCC offrait une ligne globalement et explicitement alternative à celle de Moscou. Les Vietnamiens s'en gardaient bien, pour des raisons de convic-
Des soldats vietnamiens en route pour le Cambodge. (DR) tion et d'opportunité, de faire pareil. Pékin répondait ainsi plus frontalement aux préoccupations des nouvelles générations militantes. C'est particulièrement évident dans le cas des Philippines, où le « nouveau parti » se constitua en 1968, avec comme référence le maoïsme de la révolution culturelle (3). Donc, les premières générations communistes d'Asie du Sud-Est étaient souvent composées de Chinois, liées par bien des aspects à Pékin, alors que les nouvelles voyaient dans la Chine la patrie de la « révolution continue » et une réponse globale au « révisionnisme moderne » des soviétiques.
- Mais est-ce que la faiblesse de l'influence propre des Vietnamiens ne reflète pas tout simplement leur manque de perspectives internationalistes ?
- Je ne crois pas que ce soit là une bonne explication. Le PC vietnamien a en effet une vision régionale, voire internationale, et surtout un projet régional C'est particulièrement net en ce qui concerne la période 1975-1979.
Le PC vietnamien avait analysé la portée mondiale de la défaite de l'impérialisme en Indochine. Il savait qu'un « moment favorable » s'ouvrait. Il misait sur le renforcement global du « camp socialiste » dont il espérait peut-être encore
2. Sur l'histoire du PCT, se reporter à l'article de Paul Petitjean, « L'évolution des partis communistes thai et philippin », publié en deux parties dans Inprecor numéros 84 et 85 des 11 et 25 septembre 1980.
3. Sur l'histoire du PC philippin, se repor-
d'ailleurs été expulsé de Thailande, l'an. l'expérience difficile du front démocratila réunification. Il appelait de ses vœux une extension des luttes révolutionnaires dans la région, sachant d'ailleurs que c'était dans son intérêt. Il proposa à la direction nationale du PC de Thailande, puis à la direction régionale de ce parti pour le nord-est thailandais, un appui massif pour donner une impulsion nouvelle aux luttes révolutionnaires dans le royaume, qui connaissaient un développement rapide depuis le renversement de la dictature militaire en 1973 d'Etat sanglant de 1976. Mais le PC de Thailande s'était rangé du khmer rouge en 1979, entraînant une rupture brutale avec Hanoï.
Il est possible que le PC vietnamien ait été longtemps très prudent dans ses contacts politiques avec les PC maoistes de la région, parce qu'il ne voulait pas ouvrir à ce sujet un conflit avec Pékin, dont l'aide lui était indispensable. Des règles strictes ont été mises en avant par les partis concernés. Par exemple, le PC de Thailande envoyait des cadres se former à Hanoï, dans les domaines militaire et médical, mais ils ne devaient pas discuter de politique avec les Vietnamiens. l'éducation politique, les cadres étaient envoyés en Chine et formés par des Chinois, qui étaient d'ailleurs souvent formellement membres du PCT. Mais il est clair qu'en 1975 le PC vietnamien considérait l'Asie du Sud-Est comme une zone où il devait consolider des liens directs, aux dépens de l'influence de la Chine, ce qui, évidemment, ne plaisait pas du tout à Pékin.
- Et aujourd'hui ? — Aujourd'hui, la dynamique enclenchée par la victoire a été brisée, sauf aux Philippines (4). C'est particulièrement le cas en Thailande, où le PCT est entré en crise profonde, où le mouvement de guérilla s'est largement désintégré, où l'extrême-gauche révolutionnaire est divisée, très affaiblie et sur la défensive (5).
Les Vietnamiens, eux aussi, sont aujourd'hui sur la défensive. Ils ne croient plus à une extension rapide des luttes révolutionnaires dans les pays frontaliers. Ils sont plus dépendants de l'appui soviétique. Ils cherchent à diviser le front diplomatique présenté, sur la question du Cambodge, par les pays membres de l'ASEAN (6). La méfiance réciproque qui sépare maintenant le PC vietnamien des autres formations révolutionnaires de la région sera difficile à surmonter.
Pourtant, des contacts sont maintenus ou se renouent. Un noyau de militants thaïs est resté lié au Laos, où le PCT a eu, jusqu'en 1979, d'importants camps d'entraînement, et on parle d'un nouveau parti qu'ils auraient constitué, mais dont il est bien difficile de mesurer l'importance réelle. Par ailleurs, le PCT lui-même, en tout cas les derniers éléments « jeunes » de la génération des années 1970 qui sont restés dans ce parti malgré la crise et qui se trouvent maintenant au comité central, ont proposé de reprendre contact. Un diplomate vietnamien en poste à Bangkok a née dernière, pour avoir accepté de rencontrer l'un d'entre eux.
Enfin, il faut signaler que les Vietnamiens ont apporté un appui discret, sous la forme de formation militaire, politique, technique ou médicale à de nombreux mouvements en Afrique et en Amérique latine. Mais il est difficile de savoir l'importance de ce type d'aide aujourd'hui.
- Pour conclure cette partie de notre interview, deux questions. Tout d'abord, quelle est ton appréciation globale de la situation régionale aujourd'hui ?
— Je crois que dans l'ensemble, la situation régionale reflète l'héritage contradictoire de la victoire de 1975 et de la crise de 1979. Durant les années 1970, les luttes populaires et de guérilla se sont spécialement développées dans deux pays, la Thailande et les Philippines. La dynamique révolutionnaire a été brisée en Thaïlande, alors qu'elle est plus vivante que jamais aux Philippines. Cela exprime l'impact contradictoire des développements mais aussi, bien sûr, l'impordes facteurs politiques nationaux, où la rigidité bureaucratique de la direction du PCT contraste avec la souplesse du PC philippin. Il faut aussi prendre en compte des facteurs économiques, et notamment le fait que les Philippines traversent sur ce plan une crise sans
Par ailleurs, la crise cambodgienne a donné vie à l'ASEAN, qui auparavant n'existait en fait que sur le papier. Les projets économiques de l'ASEAN ne sont toujours pas très substantiels, mais cette coalition de six pays joue maintenant un rôle international notable. Des divisions manifestent évidemment au sein de l'ASEAN, y compris en ce qui concerne le Cambodge, le Vietnam et la Chine. Mais il existe maintenant un bloc de régimes pro-impérialistes qui fait face au bloc indochinois et qui bénéficie d'un système d'alliances efficace qui englobe aussi bien les Etats-Unis que la Chine. De plus, plusieurs des pays membres ont connu un développement économique
- Peux-tu préciser, enfin, quels sont à ton avis les principaux enseignements qui peuvent être tirés de ce dont nous venons de discuter ?
- Je voudrais insister sur quatre Premièrement, il est de plus en plus évident que chaque organisation révolutionnaire nationale doit savoir gagner une indépendance réelle de décision et d'action vis-à-vis des gouvernements « frères » susceptibles de la soutenir. Le PC chinois lui-même avait dû lutter contre la volonté de la direction stalinienne de l'URSS de se le soumettre : c'est le sens profond de la lutte de fractions au sein du PCC, qui a longtemps opposé Mao à Wang Ming, ce dernier exprimant les positions de Moscou. Le PC vietnamien a, lui aussi, dû gagner son indépendance de décision, sur le plan national d'abord, notamment après que en 1937-1939, et encore en 1945-1946, quand Moscou refusait de reconnaître la nouvelle République démocratique du Vietnam, indépendante. Ensuite, il a dû gagner son indépendance sur le . plan international aussi.
Lors des accords de Yalta de 1945, Staline accorda aux Occidentaux les « zones d'influence » chinoise et vietnamienne, sans même consulter les intéressés. En 1954, les Vietnamiens siégeaient eux-mêmes à la table de conférence, à Genève. Mais ce sont encore Molotov avant tout, pour l'URSS, et Zhou Enlai ensuite, pour la Chine, qui imposèrent aux Indochinois des compromis très graves. En 1968, après l'offensive du Têt, le PCV se sentait assez fort pour exiger que les négociations de Paris se déroulent entre les parties directements concernées, c'est-à-dire les Vietnamiens et les Américains, sans la participation des puissances extérieures, qu'elles soient membres du bloc occidental ou du « camp socialiste ». C'est alors qu'ils se sont trouvés en posidélicat mais qui leur était fondamentalement favorable.
Plus récemment, des partis comme le PC thailandais ont payé cher leur subordination à la diplomatie chinoise. La leçon vaut évidemment pour tous. Il est normal et inévitable que des partis révolutionnaires en Asie du Sud-Est cherchent un jour ou l'autre à obtenir l'aide du Vietnam. Dans toute lutte révolutionnaire prolongée, l'aide de pays comme le Vietnam, Cuba, l'URSS ou la Chine est un des facteurs qui rendent possible la victoire. Mais il ne faut pas que ces partis se trouvent pour autant dépendants matériellement et politiquement de Hanoï, comme certains d'entre eux l'ont été hier de Moscou ou de Pékin. Le régime vietnamien accordera peut-être des aides, bien que la conjoncture actuelle ne soit pas favorable sur ce plan, mais il développera aussi une diplomatie d'Etat qui peut entrer en conflit effectif avec les intérêts d'une lutte révolutionnaire nationale. Il serait dangereux de l'oublier.
Deuxièmement, il faut comprendre la dynamique profondément contre-révolutionnaire du conflit interbureaucratique qui oppose l'URSS et la Chine. La responsabilité historique de ce conflit incombe, j'en suis convaincu, à la bureaucratie stalinienne de Moscou. Mais depuis, la bureaucratie chinoise est entrée elle aussi dans le jeu de la coexistence pacifique et elle a fait au Vietnam ce que Moscou avait fait à la Chine en 1960, en le sacrifiant sur
4. Pour la situation actuelle aux Philippines, voir les articles parus dans Inprecor numéros 157 du 26 septembre 1983, 158 du 10 octobre 1983, 169 du 19 mars 1984, 178 du 23 juillet 1984, ainsi qu'au dossier paru dans le numéro 186 du 17 décembre 1984.
5. Voir l'article « La crise d'orientation du Parti communiste thaï » dans Inprecor numéro 165 du 23 janvier 1984.
6. ASEAN est le sigle anglais de l'Association des nations de l'Asie du Sud-Est, dont les membres sont la Malaisie, l'Indonésie, les Phi-
Singapour, la Thailande et le Brunel. Cette alliance s'oppose à la présence vietnamien-
l'autel de ses manœuvres avec l'impérialis-
Encore une fois, s'il faut tenter de gagner l'aide de pays comme l'URSS ou la Chine, il faut se garder d'entrer dans la logique du conflit sino-soviétique. C'est ce conflit lui-même qu'il faut combattre. Ses conséquences ont été et continuent d'être trop graves en Asie du Sud-Est. Il ne faut pas remplacer un alignement avec Pékin contre Moscou, donc avec les Khmers rouges contre le Vietnam, par un autre alignement, avec l'URSS contre Pékin, donc pour l'intervention soviétique en Afghanistan. Il faut définir une position indépendante pour le mouvement révolu-
Troisièmement, il faut mener la bataille pour un nouvel internationalisme. La crise du « camp socialiste », la crise sino-indochinoise et bien d'autres déchirements et reniements ont profondément ébranlé les convictions internationalistes de beaucoup de militants. Pourtant, toute l'histoire des guerres et des révolutions indochinoises montrent que l'internationalisme concret est un facteur indispensable de la victoire. Ce n'est pas combattre pour
Vietnam, du triompha
«INPRECOR » : - Passons maintenant au Vietnam lui-même et à la politique du Parti communiste Dans l'analyse de la crise indochinoise actuelle, tu as jusqu'à maintenant insisté sur des facteurs « objectifs », comme le poids des destructions de guerre, la politique de l'impérialisme aussi bien que celle de la bureaucratie chinoise, l'évolution du courant khmer rouge. Mais la direction vietnamienne, elle aussi, n'a-t-elle pas des orientations erronées qui ont dans l'approfondissement Pierre ROUSSET : - Je crois que la direction vietnamienne a surtout réagi à la montée de la crise consécutive à la victoire. Mais il semble bien qu'elle ait effectivement suivi, plusieurs années durant, une orientation d'ensemble erronée qui a eu des répercussions négatives graves dans tous les domaines. L'existence du problème a d'ailleurs été reconnue de façon spectaculaire par le comité central du PCV à l'occasion de l'autocritique officielle que ce dernier a présenté devant le 5e congrès du parti, en mars 1982 (1).
L'orientation définie au lendemain de la victoire, en 1975, peut être caractérisée de triomphaliste et volontariste. Les perspectives et les objectifs étaient beaucoup trop optimistes et ambitieux. Cette vision triomphaliste était conjoncturelle'ment nourrie par l'euphorie de la victoire, par le sentiment que rien n'était impossible à ceux qui avaient su résister victorieusement à l'intervention massive américaine. Le volontarisme s'exprimait dans la tentation d'utiliser la dynamique une utopie que de lutter pour l'internatioc'est combattre chose d'essentiel, pour un élément clef de toute lutte révolutionnaire. Les organisations révolutionnaires ont une très grande responsabilité en ce domaine. La manière de réhabiliter l'internationalisme, c'est de montrer dans la pratique ce qu'est une politique véritablement internationaliste, c'est-à-dire qui correspond vraiment peuples et non aux intérêts particuliers de telle ou telle organisation, de tel ou tel courant, de tel ou tel Etat.
Le dernier point, c'est qu'il y a des tâches de solidarité immédiates qui doivent être assumées. C'est vrai pour l'Amérique centrale, mais aussi pour l'Asie du Sud-Est, où il faut organiser par exemple la solidarité à l'égard des luttes engagées actuellement aux Philippines, et aussi envers les forces révolutionnaires thailandaises qui tentent de tirer les lecons de la crise et du recul subi, et d'établir de nouveaux rapports unitaires. Là encore, c'est en poursuivant des tâches concrètes de solidarité que l'on contribuera à réveiller les espoirs internationalistes. lisme à l'autocritique de la victoire pour mobiliser à nouveau la population dans un immense effort de reconstruction et de développement.
La direction vietnamienne connaissait évidemment les difficultés politiques, sociales et économiques de la situation, mais elle les a largement sous-estimées. Pourtant, elle a très vite senti que ses apà la mobilisation ne rencontraient pas l'écho escompté. Par exemple, le secrétaire général du parti, Le Duan, dans son rapport au 4e congrès du PCV en décembre 1976, notait qu'ils n'étaient pas encore parvenus à créer de « mouvements vraiment puissants », analogues à ce qui s'était passé durant la guerre. Mais ce n'est que très lentement que la direction vietnamienne a commencé à tirer les leçons de cet échec et à modifier son orientation d'ensemble.
Il faut dire qu'il était difficile, en 1975, de ne pas commettre d'erreur de perspective. Il était difficile, par exemple, de pouvoir prévoir, au lendemain d'une victoire aussi importante, l'ampleur et la profondeur de la crise Mais si l'erreur était facile à commettre, sa portée n'en fut pas moins très grave. Plus une situation est complexe et difficile, plus il est facile de se tromper, mais d'orientation sont dangereuses.
— Tu as dit que l'erreur d'orientation globale de 1975-1976 a eu des conséquences graves sur tous les terrains. Peux-tu donner des précisions ?
— Sur le plan économique d'abord, le 5e plan quinquennal (1976-1980), vu ses objectifs de production, impliquait une véritable « marche forcée » dans le secteur énergétique, dans l'industrie et dans l'agriculture. En 1980, le pays aurait dû produire l'équivalent de 21 millions tonnes de riz. Alors qu'il n'en produisait que 13,5 millions de tonnes en 1976, la
La chuté jusqu'à 12,2 mil lions de tonnes en 1978, pour remonter à 14,3 millions de tonnes en 1980. L'échec
La production de charbon devait at10 millions de tonnes en 1980. Malgré la prudence de la théorie vietnamienne sur le développement économique, qui souligne l'importance de l'agriculture et de l'industrie légère, des ressources déterminantes ont été attribuées à de grands travaux énergétiques, notamment hydro-électriques et à des projets industriels, qui devaient permettre Vietnam de devenir un pays industriel en 20 ans. Une direction qui, pendant la guerre, avait compris l'importance de l'équilibre des économies locales et régionales, était dorénavant fascinée par des grands projets, du type de ceux qui sont chers à la Banque mondiale et à la bureaucratie soviétique. La plupart de ces grands projets ont dû être abandonnés ou suspendus, et l'espoir d'un grand bond en avant industriel s'est bien éloigné. On revient à des formes d'industrialisation plus
Sur le plan politique, malgré les mises en gardes faites par des cadres du Front national de libération (FNL) du Sud et du Parti communiste, le bureau politique a décidé la réunification très rapide du pays, achevée sur le plan institutionnel en notamment avec l'organisation d'élections législatives. Personnellement, j'ai longtemps cru que ce n'était pas un grave, vu que la réunification était en cours de facon substantielle dès la victoire du 30 avril 1975. Il n'y avait dès ce moment, qu'un seul parti dirigeant, qu'une seule armée, un corps unique de fonctionnaires, même s'il y avait deux politiques, du fait des grandes différences entre le Nord et le Sud. Pourtant, la disparition presqu'instantanée du Gouvernement révolutionnaire provisoire (GRP) au Sud et la réunification institutionnelle précipitée du pays, semblent bien avoir eu des conséquences politiques négatives importantes en ne laissant pas mûrir un processus politique propre au Sud. Cela a contribué à l'aggravation de tensions jusqu'au sein du PCV et du FNL.
Sur le plan social, au Sud, la collectivisation de l'agriculture a été engagée beaucoup trop rapidement. Plus de 13 240 équipes de production nécessaires à la première étape de la collectivisation, et exploitant entre 30 et 50 hectares chacune, existaient au moins sur le papier en 1979. L'année suivante, près de 10 000 d'entre elles avaient disparu. De Nouvelles zones économiques ont été ouvertes là où la guerre avait détruit villages et agriculture. 400 000 personnes provenant de
1. Voir l'article de Pierre Rousset, « Le temps des autocritiques », paru dans Inprecor numéro 127 du 31 mai 1982
Le mausolée Ho-Chi-Minh à Hanoï. (DR) Saigon/Ho Chi Minh-Ville, agglomération qui avait été démesurément gonflée par la guerre, ont été déplacées pour peupler ces nouvelles zones, en 1975-1976. Mais, faute de préparation suffisante, tant au plan politique qu'à celui de l'infrastructure socio-économique, cette mesure est devenue particulièrement impopulaire. Il semble que 60% des personnes ainsi envoyées dans les Nouvelles zones économiques soient irrégulièrement revenues à Saigon dans les mois suivant leur déplacement.
Au Nord, le passage à la « grande production socialiste » avait été annoncée. Mais le régime se heurta à de très fortes résistances sociales quand, au nom de l'efficacité économique, il voulut dissoudre les communes villageoises dans des communes de dimension supérieure.
Sur le plan international, le PCV s'est brusquement désintéressé du mouvement de solidarité, qu'il a laissé se désintégrer. Compte tenu de sa politique économique, le régime vietnamien orienta ses efforts en direction des gouvernements occidentaux. Mais ses tentatives d'ouverture vers l'Ouest ont été brutalement repoussées par les Etats-Unis, et insidieusement par l'Europe occidentale et le Japon.
Convaincue du prestige international du Vietnam, il semble que la direction du PCV n'ait pas prévu que le conflit avec la Chine allait s'enflammer en 1978-1979, aiguisé par celui qui l'opposait aux Khmers rouges. Le travail d'information et de propagande au plan international ayant été complètement négligé durant ces années cruciales, ce sont donc les Khmers rouges et la Chine qui auront l'initiative, au plan de la propagande, lors de la phase aiguë du conflit. Là aussi, le régime vietnamien a payé un prix élevé pour avoir délaissé ce terrain.
Ce ne sont là que des exemples de ce qu'a impliqué le cours triomphaliste et volontariste des années 1975-1979. iup - Est-ce que l'on peut aussi qualifier ces erreurs de gauchistes ?
- Souvent, oui, mais pas toujours. J'ai signalé que la politique du gouvernement vietnamien, durant les premières années qui ont suivi la victoire, incluait une ouverture en direction notamment de l'Europe capitaliste et du Japon. Il semble, vu la façon dont cette politique a été menée, que la direction vietnamienne a sous-estimé les résistances qui se manifesteraient au sein du bloc impérialiste. En fait, la politique internationale du PCV a, pendant un temps, combiné un appel aux luttes révolutionnaires dans la région et au renforcement du « camp socialiste » avec une tentative de développer des rapports multilatéraux non seulement avec l'URSS et la Chine, mais aussi avec l'Occident. La réponse négative de l'Europe et du Japon a renforcé l'aile « dure » du parti. Puis, la rupture avec la Chine a fait de l'URSS et du bloc soviétique presque les seuls alliés du Vietnam, avec quelques exceptions dans le tiers-monde, l'Inde par exemple. Si le triomphalisme a fait espé. rer une diplomatie ouverte, le « réalisme » qui a suivi a nourri une mentalité d'état de siège.
Prenons un autre exemple, cette fois sur le plan intérieur. Avec la dynamique de la victoire, la direction vietnamienne a, semble-t-il, aussi sous-estimé les capacités d'action d'un ennemi intérieur, la grande bourgeoisie commerçante de Saïgon-Cholon, généralement d'origine chinoise. nom de l'«union nationale » et de la « réconciliation », qui ne sont pas exactement des thèmes gauchistes, elle n'a pris que des mesures très limitées contre cet important secteur de la bourgeoisie autochtone. Or, cette grande bourgeoisie commerçante a pu dresser un mur entre le régime et les paysans. Elle possédait un réseau • d'intermédiaires commerciaux éprouvés, par lequel elle pouvait acheter le riz à des prix intéressants et offrir des biens de production et de consommation à la population des campagnes. A ce moment-là, le gouvernement ne pouvait pas la concurrencer sur ces terrains. Cette bourgeoisie commerçante contrôlait aussi le marché et pouvait donc créer la pénurie. En plus, elle pouvait corrompre, grace à son immense richesse. Elle ne s'est pas privée d'utiliser tous ces moyens pour accumuler des profits, mais aussi pour saboter l'action gouvernementale.
Le PCV n'a réagi que tardivement, en 1978, en mobilisant contre le commerce privé. Mais il l'a fait au pire moment, lorsqu'il était assailli par des problèmes éco-
périence de sa propre lutte, tant sur le de la guerre d'Espagne. La grève de masse, nomiques et en plein conflit avec la Chine, et sous cette double pression, il a réagi de manière gauchiste. Il semble qu'il faille en tirer la leçon suivante : pour mettre en œuvre une politique modérée d'alliances, par exemple avec les paysans, il est souvent nécessaire de frapper les secteurs de la grande bourgeoisie qui peuvent se dresser entre le nouveau régime et les couches sociales avec lesquelles ce dernier veut passer un accord. Et, en général, pour pouvoir être modéré, il faut créer un rapport de forces suffisant, en conquérant le pouvoir d'Etat d'une part, mais aussi, d'autre part, en brisant ou en bridant les centres sociaux les plus dangereux de la contre-révolution.
Il faut donc éviter de tirer des conclusions unilatérales sur ce terrain. Pour agir sur le plan international, il fallait maintenir un lien militant avec le mouvement de solidarité, ou du moins ce qu'il en restait. Pour avancer doucement dans l'agriculture, il fallait prendre rapidement des mesures plus fermes contre le grand commerce
- C'est une nouvelle recette que tu proposes-là pour la transition post-capitaliste ?
- Non, évidemment. Il faut prendre en compte l'ensemble des données concrètes, des difficultés réelles. Si le régime n'a pas frappé plus vite les gros commerçants chinois, c'est peut-être parce qu'il craignait déjà une réaction de la Chine. Mais c'est i aussi probablement parce qu'il n'avait ni le réseau de magasins, ni les intermédiaires, ni les moyens financiers de les remplacer. C'est une chose de noter a posteriori les erreurs commises. C'est utile pour réfléchir politiquement. Mais c'est autre chose de dire, surtout sur le moment, ce qu'il faut faire concrètement. Je poserais le problème ainsi : comment était-il possible de maintenir le réseau de commerce petit et moyen tout en frappant suffisamment fort la grande bourgeoisie commercante?
— Mais, de façon plus générale, comment comprendre l'ampleur des erreurs d'orientation alors commises ? Je veux dire sur le plan du cadre idéologique de référence qui est celui de la direction vietnamienne, et pas seulement en fonction des réelles difficultés objectives. que ces erreurs reflètent les faiblesses politiques et programmatiques de la direction vietnamienne, son éducation stali-
- Il y a un héritage stalinien qui marque notamment les conceptions du pouvoir. Mais il n'est pas le seul et, probablement, il n'est pas le plus profond. L'influence maoïste a été très grande par le passé et, malgré les déclarations officielles, il doit toujours en rester quelque chose. Lénine est, j'imagine, beaucoup plus lu par les dirigeants vietnamiens que Staline ou ses successeurs. Et surtout, la pensée politique de la direction vietnamienne a été fondamentalement modelée par l'explan national qu'international.
Par ailleurs, j'éviterai pour ma part de parler abruptement des « faiblesses politiques » de la direction vietnamienne. Elle a certes des limites qui, généralement, reflètent justement les limites de son expérience nationale. Mais elle a aussi montré, à maintes reprises, une capacité exceptionnelle de direction politique, ce qui lui a permis de résoudre les problèmes de la conquête du pouvoir, malgré les difficultés successives dues à l'intervention impéria-
- Peux-tu préciser ce que tu entends — On touche ici à l'une des principales leçons de la révolution vietnamienne, je crois, comme de bien d'autres révolutions. C'est une leçon qui semble aller de soi, quand on l'énonce aujourd'hui. Mais il faut se souvenir de combien d'erreurs ont été commises par de nombreuses organisations révolutionnaires, y compris celles de la IVe Internationale, pour avoir néglige cette leçon.
Je formulerai cette leçon ainsi : il faut avoir une stratégie de conquête du pouvoir qui réponde à un certain nombre de questions clefs. Par exemple, quelles sont les forces sociales de la révolution ? Quelle est la place de la lutte pour le pouvoir d'Etat ? Autour de quels objectifs fondamentaux, nationaux et sociaux, les mobilisations de masse peuvent-elles être structurées ? Il faut gagner une implantation nationale, investir et accumuler les forces avec un projet à long terme. Mais on ne peut pas pour autant planifier à l'avance les étapes de la lutte pour le pouvoir et la libération nationale, et cela pour des raisons simples mais décisives. La première est qu'il faut compter avec l'ennemi. Il va réagir, et comme il apprend lui aussi des révolutions et des contre-révolutions, il va régulièrement bouleverser le cadre du combat en modifiant sa politique. Le deuxième raison est que le cours de la lutte dans un pays va être affecté, et parfois très profondément, par le cours des luttes régionales et internationales qui ne se laissent pas enfermer dans un schéma préétabli. La troisième raison est que chaque étape de la lutte est conditionnée par les résultats de l'étape précédente. Or, ces résultats, qui sont l'enjeu même de la lutte, ne peuvent pas être prévus avec pré-
En ce domaine, les exemples abondent dans l'histoire de la révolution vietnamienne. L'évolution de la politique américaine en Indochine a forcé la direction vietnamienne à réévaluer à plus d'une reprise ses perspectives et ses méthodes de lutte. Dans les années 1930, le cours des luttes de masse était très différent de ce qu'il est devenu durant les guerres de libération nationale des années 1950 et 1960-1970. L'une des raisons en est qu'il y avait, durant les années 1930, une convergence possible des luttes anticoloniales au Vietnam et des luttes de classes en Europe, notamment au moment de la grève générale de 1936 en France et l'organisation des masses dans les comités d'action dans la région saigonnaise, pouvaient en principe déboucher sur une insurrection victorieuse, les forces impérialistes étant paralysées dans la métropole elle-même. La défaite en Europe et la marche à la guerre mondiale ont fermé ces perspectives. En 1945, dans un autre contexte international, au moment de la défaite japonaise, c'est effectivement sous la forme d'une insurrection de masse à l'échelle nationale que le pouvoir fut conquis une première fois, que l'indépendance fut acquise une première fois. Ce pouvoir restait encore très fragile. Mais c'est un pays indépendant qui a dû à nouveau être reconquis par les Français, ce qui a donné sa dimension à la résistance nationale qui s'est engagée.
Personne ne pouvait prévoir tout cela et intégrer ces événements dans un sché. ma préétabli de conquête du pouvoir. La direction vietnamienne, d'ailleurs, a été elle-même temporairement prisonnière de tels schémas. C'est à cause de cela qu'elle a parfois tardé - de longues années dans quelques cas — à modifier sa politique. Il est intéressant de lire à ce sujet ce qu'a écrit Giap, le vainqueur de Dien Bien Phu, dans Guerre du peuple, armée du peuple, à propos de l'appel à la réforme agraire durant la résistance anti-française, réforme trop longtemps reléguée à l'arrière-plan. Les erreurs commises durant la lutte sont nombreuses, et il est très impor tant de les étudier. C'est ainsi que l'on tire des enseignements des expériences passées. Mais, à chaque fois, la direction vietnamienne a su modifier ses orientations et intégrer les nouvelles données avant qu'il ne soit trop tard.
En schématisant, je dirais que le programme fondamental, la théorie marxiste, donnent les instruments d'analyse et les objectifs historiques. La dimension stratégique donne à la tactique son horiprofondeur de champ. l'orientation, à une étape déterminée de la lutte, découle d'une analyse concrète de la situation qui doit intégrer le maximum de facteurs nationaux et internationaux. La tactique est conditionnée par les objectifs stratégiques, mais elle est déterminée par les nécessités du moment.
La lutte révolutionnaire n'admet ni les simplifications tactiques outrancières ni les schématismes stratégiques trop rigides qui peuvent découler de l'application d'un modèle quel qu'il soit. Le vocabulaire du PC vietnamien reflète d'ailleurs la perception de ce problème. Le thème de la combinaison des formes de luttes, des régions en lutte, etc., est mis au premier plan, contre les simplifications tactiques Et celui de la détermination du « moment favorable » souligne à quel point la victoire ne découle pas d'un aboutissegraduel d'accumulation de forces dans le cadre d'un schéma rigide, mais de la capacité de la direction à savoir saisir l'occasion favorable, celle où l'ennemi est affaibli, paralysé. C'est ce que le PCV a fait au Vietnam en 1975, et avant cela en 1945. On ne planifie pas sur 20 ans le processus de guerre révolutionnaire prolongée, depuis l'étape de la défense straté-
gique jusqu'à celle de l'équilibre des forces, puis celle de la contre-offensive générale, comme d'ailleurs on ne planifie pas l'insurrection de masse des années à l'avance. Mais il ne suffit pas de saisir le moment favorable. Il faut aussi contribuer à le créer par une politique adéquate sur tous les terrains, celui des alliances, celui de la diplomatie et de l'action internationale, et les terrains politique et militaire. En cela, les Vietnamiens étaient passés maîtres.
- Pour en revenir à ma question initiale, pourquoi cette direction politiquement expérimentée a-t-elle commis une erreur d'orientation comme celle de la période 1975-1980, même compte tenu des difficultés objectives ?
- Les difficultés objectives une fois soulignées, il faut prendre en compte d'autres éléments. D'abord, il y a le profond changement de cadre qui s'est opéré avec la victoire. C'est une chose très différente de lutter pour le pouvoir et l'indé pendance que d'engager le processus de reconstruction et entamer la transition vers une société nouvelle. Cela soulève un problème général. Le type d'organisations que l'on doit construire pour le combat révolutionnaire ne correspond pas forcément en tout au type d'organisations dont on a besoin pour engager la transition après la victoire. Je parle ici de l'ensemble des organisations : partis, organisations de masse, organisation militaire, organismes de pouvoir. Ce qui est en cause ici, ce n'est pas seulement la structure des organisations, mais aussi leurs mécanismes de fonctionnement et les conceptions profondes qui les animent. C'est un vieux problème sur lequel il nous faut réfléchir à nouveau. La difficulté tient évidemment à ce qu'il faut commencer par renverser l'ancien pouvoir de classe pour permettre une transformation ré. volutionnaire de la société, et que la façon de renverser cet ancien pouvoir de Une jeune recrue vietnamienne aujourd'hui. (DR)
classe ne dépend pas seulement de nos préférences, mais aussi des conditions objectives et de l'action ennemie.
Comment le problème se pose-t-il au Vietnam ? La lutte a été très longue, très coûteuse, et elle a pris la forme d'un combat militaire où la révolution sociale s'est finalement exprimée dans le cadre d'un mouvement de libération nationale. Et tout cela s'est passé dans une société en majorité agraire et de culture confucianiste. Ce sont ces données, parmi d'autres, qui ont marqué le mouvement communiste vietnamien et la structure du pouvoir, au lendemain de la victoire.
Nous avons déjà signalé les implications du caractère prolongé et très coûteux de la lutte (2), notamment la faiblesse de l'appareil en cadres expérimentés et localement enracinés, et la très faible auto-mobilisation de secteurs significatifs de la population. Le problème est particulièrement clair pour ce qui concerne la région saïgonnaise. En 1975, le PCV disposait de 400 cadres à Saïgon, pour une population largement déracinée de 3,5 millions d'habitants. Il comptait 3 000 membres dans cette même ville, en 1954, pour une population deux fois moins nombreuse et socialement plus stable. Dans le 6e district de Saïgon, avec une population de 225 000 personnes, le parti n'y comptait que six membres survivants ! Il a fallu recruter en masse après la victoire, ce qui est toujours le plus mauvais moment. On peut comprendre l'ampleur du problème, du fait que dans le premier district de Saïgon, 95 % des membres du parti ont adhéré après le 30 avril 1975 (3).
La structure du pouvoir est profondément marquée par ce facteur. Il en va de même de la mentalité de l'appareil du parti, caractérisée par un sentiment de faiblesse qui nourrit l'autoritarisme. C'est d'autant plus vrai que le parti a été modelé trois décennies durant par un long combat militaire qui a ses règles propres. Aucune organisation ne peut traverser une telle expérience sans en être profondément marquée. Parmi les conséquences, il y a une conception du secret et de la discipline, une certaine structure de commandement, la constitution du parti comme un contre-pouvoir qui intervient dans tous les domaines et pas seulement comme une direction des luttes. Cela marque les conceptions du pouvoir. La théorie vietnamienne veut que « le parti dirige, l'Etat gère, la population exerce son pouvoir de contrôle en tant que maître collectif ». Le parti, fondamentalement unique, est constitutionnellement au-dessus de l'Etat, en tant que direction. L'origine de cette conception n'est pas uniquement stalinienne. On en trouve aussi ments dans les premières années de la révolution russe, ainsi que dans la révolution chinoise. Elle est présente même dans une révolution comme la révolution cubaine. Elle répond à l'expérience d'un long combat militaire. Elle plonge d'ailleurs des racines dans une tradition politique qui est celle de l'Etat du mode de production ainsi que dans la tradition culturelle vietnamienne. Les conséquences de cette conception sont multiples.
Dans la tradition maoïste en Asie, le parti peut par exemple régir la vie personnelle de ses membres, sur la question du mariage notamment, non seulement pour des raisons de sécurité et de fonctionnement, mais aussi au nom d'une conception dite prolétarienne de la morale et de l'universalité de la société. La trempe morale d'une organisation révolutionnaire est effectivement une question très importante. L'engagement révolutionnaire a des implications morales, mais faire du parti le juge du bien et du mal, au nom du peuple entier, c'est très dangereux. C'est faire du parti le détenteur d'un pouvoir non seulement politique, mais aussi ecclésiastique
Le fait que la lutte en Indochine ait pris la forme d'un ensemble de mouvements de libération nationale n'a pas non plus été sans conséquences. Le combat anti-impérialiste s'est nourri d'un réveil profond du sentiment national, de l'identité nationale, ce qui était très progressiste. Mais cela peut en même temps générer un nationalisme chauvin, une fois la victoire acquise. C'est ce qui s'est passé, à des degrés divers, après 1975. La direction khmère rouge a développé un nationalisme raciste proprement délirant. Mais au Vietnam aussi, une fois le conflit avec la Chine ouvert, la direction a eu recours à des thèmes nationalistes anti-Chinois très dangereux, rappelant comment depuis des millénaires chaque dynastie chinoise avait envahi le Vietnam.
Enfin, il est très tentant, face à de après la victoire, de recourir simplement aux méthodes d'action qui ont fait leurs preuves dans la guerre: les campagnes la mobilisation en masse, l'appel au sentiment patriotique, la direction par le parti, etc. On l'a vu en Chine, avec, par exemple, la politique du Grand bond en avant, à la fin des années 1950. On l'a vu aussi à Cuba, en 1970, avec la campagne pour la « zafra », la récolte de canne à sucre de 10 millions de tonnes. Dans chaque cas, c'était l'espoir de briser les entraves du sous-développement grâce à une immense mobilisation sociale. Cela a toujours échoué.
- C'est dans ce cadre qu'il faut comprendre la crise qui a frappé le Vietnam en 1978-1979 ?
- Au moment de la crise de 19781979, ce sont toutes les nouvelles contradictions qui se sont combinées en un seul nœud coulant. La rupture finale avec les Khmers rouges annonçait la rupture finale avec la Chine. L'impérialisme resserra rapidement son étreinte, prenant prétexte de l'occupation du Cambodge par le Vietnam, en 1979. Les conflits au sein du PC vietnamien s'aiguisèrent. Les rapports avec la population se dégradèrent qualitative-
2. Voir la première partie de cette interview, publiée dans Inprecor numéro 196 du 13 mai 1985.
3. Ces chiffres, comme la plupart des autres chiffres cités dans cette partie de l'interview, sont tirés du dossier fait par le journaliste Paul Quinn-Judge et publié dans Far Eastern Economic Review du 2 mai 1985.
justement d'enrichir et de consolider l'ac- de libérer dans les trois ans tous les déte.
ment, surtout au Sud. Les conflits de classe avec la bourgeoisie commerçante se durcirent. La corruption de cadres devint un phénomène de plus en plus dangereux, ainsi que l'arrogance bureaucratique. L'exode des « boat people » prit de l'ampleur.
- Qui sont ces « boat people » qui ont quitté le Vietnam par centaines de
- Ils représentent plusieurs couches de la population, ce qui illustre d'ailleurs diverses facettes de la crise qui secoue le Vietnam. Il y a ceux qui ont collaboré avec les Américains et qui craignaient la répression. Ceux qui appartiennent aux puissants clans chinois de la bourgeoisie du Sud. Ceux qui sont tout simplement attirés par les promesses de la « Voix de l'Amérique ». Il y a aussi des membres de l'élite dont le niveau de vie a chuté. Cet exode est « normal », si j'ose dire, en temps de révolution. Toutes les autres révolutions ont connu des exodes similaires. Et la guerre du Vietnam a été l'une des révolutions les plus déchirantes, du fait de l'intervention impérialiste.
Mais il y avait aussi parmi eux des travailleurs et des militants du parti qui, au Nord, ont passé la frontière chinoise. D'ethnie chinoise, dans le climat de suspicion qui se constituait en 1978-1979, ils craignaient d'être assimilés à une cinquième colonne, même quand ils étaient avant tout des travailleurs et des militants dévoués à la révolution. Pékin semble avoir favorisé cet exode, mais, plus tard, Hanoï également. Et puis, au Sud, il y a eu ceux qui perdaient espoir en l'avenir. La libération n'avait pas apporté la paix et la stabilité. Un nouveau conflit commencait avec l'immense voisin du Nord. La guerre s'installait au Cambodge. L'économie s'effondrait, avec l'arrêt des aides américaines
Des soldats vietnamiens s'entraînent à la baïonnette. (DR) au Sud et chinoises au Nord. L'avenir du pays semblait touché. Cet exode-là représente un échec sérieux pour le nouveau régime révolutionnaire.
- Cet échec ne soulève-t-il pas le problème de l'absence de démocratie socialiste au Vietnam ? Tu as expliqué tout à l'heure les racines historiques des conceptions politiques du PCV et des structures du nouveau pouvoir. Mais à trop vouloir comprendre, ne risque-t-on pas d'oublier l'importance programmatique essentielle de la démocratie socialiste ?
- On ne peut pas « trop » comprendre, en histoire et en politique. Mais je ne nie pas l'importance programmatique de la démocratie socialiste. Au contraire, je dirais même que cette démocratie est encore plus importante pour des pays arriérés, où la transition socialiste est encore plus difficile et moins « naturelle ». Il faut diriger ce processus. Pour ce faire, il faut connaître la vraie situation sociale, ce qui n'est pas possible sans démocratie de masse. Il faut mobiliser durablement la population, ce qui, encore une fois, ne se peut pas sans démocratie de masse. Mais la réalisation d'une démocratie socialiste dans des pays socialement arriérés, soumis à la pression impérialiste ainsi qu'à celle des bureaucraties soviétique et chinoise, est infiniment plus dure que dans un pays industrialisé. Le problème n'est pas de savoir ce qu'il faudrait faire, mais comment y aller.
Bien sûr, la clarté programmatique est importante pour savoir où il faut aller. Le programme du PCV est, en ce domaine, inadéquat, tributaire qu'il est de la formation idéologique de la direction vietnamienne et de son expérience nationale particulière. L'une des fonctions de l'internationalisme, soit dit en passant, est quis programmatique de chaque organisation nationale en confrontant ses expériences nationales particulières à celles des autres pays. C'est un moyen de dépasser l'horizon particulier de chaque lutte.
Mais il est inévitable que la structure du nouveau pouvoir reflète, dans une révolution concrète, le cours suivi par les luttes, les alliances nouées au moment de la prise du pouvoir, les traditions politiques propres du pays, etc. Il est normal, en conséquence, que de nouveaux Etats ouvriers apparaissent sous des formes variées. Le problème est de savoir comment, à partir de cette réalité concrète, faire des pas en avant vers une démocratie socialiste effective. C'est l'importance, par exemple, du débat sur la portée des élections au Nicaragua.
Traiter le problème de façon normative (« il faut ... ») ne sert pas ici à grand chose. Je me rappelle avoir écrit, en 1975, un article sur la déportation des populations urbaines au Cambodge, qui disait en substance : « S'il y avait eu des conseils ouvriers et paysans, cela ne se serait pas passé ainsi. » Evidemment. Mais c'était si loin de la réalité du Cambodge d'alors que cela ne pouvait vraiment pas prétendre être une ligne alternative.
- Mais il y a des objectifs démocratiques concrets à mettre en avant dans le Vietnam d'aujourd'hui, n'est-ce pas ?
- Bien sûr. La lutte pour une démocratie de masse effective et contre la bureaucratie est une tâche d'actualité dès les premiers pas de toute révolution, et l'urgence de ce combat est évidente au Vietnam. Il faut se battre pour le droit à l'information contre le monopole exercé sur ce terrain par l'appareil du parti. Le dernier quotidien indépendant au Sud, Tin Sang, a finalement été fermé. Il faut réclamer la généralisation des procédures électives et un pouvoir accru accordé aux organismes élus, l'établissement de normes de droit dans le domaine judiciaire, la réduction des pouvoirs de fait de la police
- Qu'en est-il des détenus des camps de « rééducation » ?
- C'était une question difficile à régler. La guerre civile au Vietnam a été terrible. L'armée saïgonnaise, pro-impérialiste, a compté jusqu'à un million d'hommes, avec un très fort corps d'officiers réactionnaires. Les services spéciaux américains ont utilisé des dizaines de milliers de personnes comme informateurs, agents d'exécution et pour d'autres tâches de répression.
Le nouveau régime révolutionnaire a décidé de ne procéder à aucune exécution pour crimes passés. Très vite, la grande majorité des soldats de l'armée saïgonnaise ont été remis en liberté. C'est l'une des rares révolutions où il n'y a pas eu de liquidations sommaires au moment de la victoire. C'est, et cela reste, à l'honneur des dirigeants vietnamiens, du peuple viet-
Promesse avait été faite de juger ou
nus des camps de « rééducation ». Cela reflétait probablement la vision optimiste que le PCV avait de l'avenir, en 1975. Mais en 1978, c'était la crise et la peur. La promesse n'a pas été tenue. Il est très difficile de savoir combien de détenus restent dans les camps. Les estimations que j'ai entendues varient entre 7 000, selon les sources gouvernementales, et environ 20 000.
Je crois qu'il est très important de réaliser la promesse de 1975. Le maintien de l'état actuel des choses signifie le règne de l'arbitraire. Certains sont libérés, d'autres pas. Personne ne sait pour combien de temps il est incarcéré. Et tout cela doit renforcer très dangereusement le pouvoir semi-autonome des services de sécurité.
- Tu crois que les services de sécurité ont un tel pouvoir autonome ?
- Je le crains. Le problème apparut même durant la guerre civile russe. Alors ...
- Tu as signalé qu'en 1982, le comité central du PCV avait présenté une autocritique devant le 5e congrès du parti. Sur quoi portait-elle et quels ont été les changements d'orientation depuis ?
- Par son ampleur et sa netteté, l'autocritique prononcée par la direction du parti en 1982 rappelle celle de 1956, après la crise ouverte par la généralisation trop rapide de la réforme agraire. Mais le contexte a changé et il sera beaucoup plus difficile aujourd'hui de rétablir le dialogue entre le régime et des secteurs de la population. A mon avis, l'autocritique de 1982 portait sur trois questions essentielles.
Tout d'abord, le « subjectivisme » des années passées est dénoncé, c'est-à-dire le volontarisme dont nous avons déjà parlé.
Deuxièmement, l'autocritique prend acte des problèmes posés par la coupure entre le régime et d'importants secteurs de la population, par les pesanteurs bureaucratiques et l'absence de démocratie vivante de masse, par la baisse de qualité révolutionnaire du parti. Le rapport de Le Duan, au 5e congrès, reconnaît que les mécanismes institutionnels mis en place ne fonctionnent pas correctement, qu'ils sont inadéquats et que le peuple a bien du mal à faire valoir son « droit de maître collectif ». Déjà en 1976, il avait noté, devant le 4e congrès, qu'il était nécessaipour empêcher certains cadres et employés de l'Etat de devenir une couche de gens privilégiés , c'est-à-dire une bureau-
Cette autocritique est très importante. Elle montre notamment que le problème de la démocratie de masse dans un pays comme le Vietnam est effectivement un problème crucial et non un thème abstrait cher à des intellectuels occidentaux. Mais autant le rapport de Le clair en ce qui concerne l'énoncé du problème, autant il est discret et insatisfaisant en ce qui concerne les remèdes et les réformes institutionnelles.
Le troisième élément essentiel de l'autocritique porte sur la politique économique et sociale.
- C'est-à-dire ? — Il ne s'agit pas seulement de déterminer des objectifs de production plus réalistes. Il y a relative libéralisation l'économie. Plus de responsabilités sont accordées aux unités de production. Le rôle du marché libre est accru. Au sein de la commune rurale, des contrats sont passés avec des familles qui prennent en charge des secteurs de production et peuvent vendre une importante portion de cette production.
- Comme en Chine ? - Pas vraiment. Les réformes sont beaucoup plus prudentes qu'en Chine, où la collectivisation est aujourd'hui largement démantelée. Mais les réformes en cours dans les deux pays soulèvent des problèmes très importants sur lesquels il nous faut absolument réfléchir plus à fond.
- Des questions concernant l'économie de transition ?
- Concernant l'économie de transition dans des pays comme la Chine et le Vietnam, mais aussi les luttes révolutionnaires pour le pouvoir. Là encore, en étudiant ces expériences concrètes, on s'aperçoit à quel point il faut se garder des
am reste très peu mécanisée. (DR) schémas simplificateurs. Je pense qu'il sera utile d'éclairer ici certains aspects de la question agraire, avant et après la victoire de la révolution.
En ce qui concerne la révolution démocratique, nous avons toujours insisté sur l'importance de l'appel à la distribution de la terre. Le bilan autocritique qu'a fait Giap à ce sujet, pour les années 1940 et 1950, confirme l'importance du problème. S'il n'obtient pas la terre sur laquelle il travaille, le paysan pauvre, qui supporte le gros de l'effort de guerre, risque de se démobiliser. Le gros propriétaire risque ainsi de conserver un dangereux pouvoir politique au sein du village. Mais une réforme agraire trop radicale ou trop précipitée peut rejeter vers la contre-révolution des secteurs de la paysannerie riche ou moyenne, problème qui s'est posé en
Chine, ou éloigner la communauté villageoise du nouveau pouvoir révolutionnaire, ce qui s'est passé au Vietnam en 1956. La politique du parti doit donc être extrêmement concrète, et la démocratie au du village indispensable pour déterminer ce qui est possible et ce qui ne l'est pas.
Par ailleurs, les paysanneries du tiersmonde ont beaucoup changé depuis 20 ans. La paysannerie du delta du Mékong, au Sud-Vietnam, a vécu la réforme vietminh, la contre-réforme Diem, puis la « révolution verte » impulsée par Américains. Elle est souvent devenue propriétaire, individualiste et formée aux techniques modernes de production et intégrée au marché, ce qui n'est pas le cas de la même façon au Nord. Il est donc impossible de suivre la même voie au Sud aujourd'hui qu'hier au Nord.
De même, en ce qui concerne la transition au socialisme, des convictions bien établies sont aujourd'hui mises en cause par l'expérience de pays comme le Vietnam ou la Chine. Concrètement, quel est l'horizon, à moyen terme, vers lequel nous devons tendre en ce qui concerne le degré de collectivisation ?
Pour éclairer le problème, je dirai un mot sur l'évolution de mes propres idées à ce sujet. Je pensais, il y a longtemps, que plus on collectivisait mieux c'était, à la condition que cela se fasse avec l'accord des paysans concernés et non pas par la collectivisation forcée. Puis, je me suis rendu compte qu'il pouvait être important de ralentir les rythmes de la collectivisation, pour des raisons d'efficacité économique, et aussi en fonction de critères sociaux, pour maintenir une alliance suffisamment majoritaire dans le monde rural. Et maintenant, je ne sais plus quel degré de collectivisation est souhaitable à moyen terme. Or, c'est une question centrale pour tout régime révolutionnaire.
En dehors d'une réelle capacité de mécanisation, la collectivisation atteint en effet des limites. Qui plus est, l'agriculture la plus moderne, en Occident, garde souvent au niveau de la production un caractère familial. Et, enfin, dans des pays comme le Vietnam, sans parler de la Chine avec son milliard d'habitants, je ne vois pas comment l'urbanisation et l'industrialiation peuvent suivre la même voie qu'en Europe, avec le même type d'exode rural.
- Mais dans l'immédiat, quel est le résultat des mesures de réforme prises dans l'agriculture au Vietnam ?
doublement positifs. D'abord, la production augmente. Elle semble avoir atteint 17,8 millions de tonnes équivalent riz en 1984, malgré des conditions climatologiques très ses. Et ces mesures ont été accueillies positivement par les producteurs ruraux. Cela veut dire que le déficit alimentaire du Vietnam se réduit, ce qui est un objectif prioritaire aujourd'hui, malgré une dangereuse croissance démographique. Et le régime peut capitaliser sur le plan politique ces mesures de libéralisation économique.
- Pourtant, ces mesures semblent ne pas faire l'unanimité au sein de la direction du parti ?
- En effet. Certains cadres craignent l'affaiblissement du contrôle politique qui peut s'en suivre. Les employés d'Etat sont touchés par la hausse des prix sur le marché libre, leurs salaires ne suivant pas, ce qui peut nourrir la corruption rampante.
Ces mesures me paraissent nécessaires. Mais il ne faut pas croire qu'elles sont une panacée. Des différenciations sociales nouvelles peuvent se faire jour dans le monde rural, sans oublier que l'augmentation du travail familial, c'est avant tout l'augmentation du travail des femmes et des enfants.
- Ce qui doit soulever des problèmes quant à la participation des femmes à la vie politique.
- Exact. Tu touches là à un autre problème très délicat. Il faut augmenter la donc la productivité, mais aussi le temps de travail. Ce qui réduit le temps libre, élément indispensable de la aujourd'hui possible d'augmenter autrement la production ? Je ne sais pas. Mais c'est un vrai problème pour mener une lutte pour les libertés démocratiques, ainsi que contre l'oppression dont les femmes restent l'objet.
- Est-ce que tu n'avances pas là l'argument bien connu : le pain — ou le riz — d'abord, la démocratie ensuite ? Avec ce raisonnement, il n'est jamais temps pour
- Ce n'est pas ce que je veux dire. Ce que je dis, c'est que le Vietnam aujourd'hui a besoin d'un ensemble de mesures économiques et politiques. Il est facile d'énumérer un certain nombre de revendications démocratiques, élémentaires et indispensables. Il est plus difficile de les mettre en œuvre. Et, sans les mesures socio-économiques, elles risquent de perdre tout contenu. Or, mon sentiment est que nous sommes - en tout cas je suis - mal armés pour tenter de répondre à ce dernier problème. Ce qui impose une certai-
- Que penses-tu de l'évolution probable de la situation ?
- Je crois que l'on assiste, au Vietnam, à une crise longue. Mais il est très difficile de faire des prévisions. Par manque de connaissances concrètes, en géné ral, et parce qu'en particulier il est très difficile de savoir ce qui se passe au sein du PCV, et que l'évolution de la situation au sein du parti aura des répercussions profondes. Enfin, parce que l'évolution de la situation régionale et internationale jouera un rôle très important.
— Tu parles de l'évolution de la situation au sein du PCV ? Peux-tu être plus
-Il y a des débats, des désaccords,
Le travail aux champs au Vietnam. (DR) des tensions. Mais il m'est extrêmement difficile de juger de leur profondeur et de leur dynamique.
- Tu dis souvent « Je ne sais pas ...» - C'est un signe des temps. Mais on sait quand même quelque chose de ces débats. D'importants cadres du FNL et du GRP se sont opposés à la ligne du parti en 1975-1976 pour le Sud et ont eu le sentiment qu'on ne leur faisait pas pleinement
Des directions régionales ou provinciales font preuve d'autonomie, appliquant la ligne de façon « créatrice ». Il semble que la province septentrionale de Vinh Phu, par exemple, avait commencé, dès 1976-1977, à établir un système de contrats familiaux dans l'agriculture, qui ne sera adopté officiellement par le comité central qu'en mars 1979, au cours de son 6e plénum. L'organisation du parti à Ho Chi Minh-Ville a fait savoir dans un document qu'il fallait « informer le bureau politique de la réalité de la situation, de façon à ce qu'il nous dirige mieux ».
Sur le plan militaire, des conceptions différentes se sont faites jour, y compris au sujet de l'offensive de 1975, comme en témoignent les écrits des responsables militaires, Van Tien Dung et Tran Van Tra.
Il a fallu plusieurs années, de 1979 à 1982, pour gagner les sommets du parti à un changement de ligne. Le comité central préparant les rapports du 5e congrès a été très long et le congrès fut reporté, de toute évidence du fait de l'ampleur des divergences qui se manifestaient sur l'analyse de la crise et sur les réponses qui devaient être apportées. Une personnalité officieuse du parti, Nguyen Khac Vien, a violemment dénoncé, dans une lettre l'Assemblée nationale, en 1981, de hauts coupables de bureaucratisme et d'illusions sur la Chine (4).
- Des divergences importantes se manifestent donc jusqu'au comité central ou au bureau politique. Qui s'oppose à qui ?
- C'est un secret bien gardé, et il est possible que les regroupements varient selon les périodes et les personnes. Ce qui se dit pourtant, c'est que parmi les geants, Truong Chinh, président du Conseil d'Etat et membre du bureau politique du PCV, qui aurait aussi eu une responsabilité directe dans la crise de 1956, et To Huu, avec l'appui de cadres militaires et de cadres moyens du parti, manifesteraient scepticisme et opposition vis-à-vis de la politique de réforme de l'agriculture et de l'économie mise en œuvre progressive-
1979. D'autres membres du bureau politique et de la vieille garde, comme Le Duan et Le Duc Tho, ou le secrétaire du parti pour Ho Chi Minh-Ville, Vo Van Kiet, se sont faits les défenseurs de la réforme. De toute façon, il se passe des choses au sein du Parti communiste vietnamien, mais il faudra probablement attendre encore longtemps avant de savoir exactement ce qu'il en est.
- Pour conclure, peux-tu revenir sur l'évolution de la situation régionale ?
- Oui, parce que cette question affectera beaucoup la situation interne au Vietnam. La situation actuelle est partiellement gelée, du fait notamment de la question cambodgienne. Le jeu des négociations indirectes a forcé les protagonistes à préciser leurs positions. Actuellement, c'est autour de la place des Khmers rouges que les contacts diplomatiques achoppent. Les Vietnamiens ont fait savoir que l'élimination des Khmers rouges de la scène était le principal préalable, de leur point de vue, à l'ouverture de négocia-
Le prince Sihanouk a, pour sa part, fait savoir à plusieurs reprises qu'il était prêt à rencontrer les Vietnamiens et le régime Heng Samrin, mais qu'il en était empêché par le veto khmer
La question des Khmers rouges est importante pour deux raisons essentielles. Ils constituent la principale force militaire de la coalition du Kampuchea Démocratique, et ils sont indispensables au maintien de l'alliance entre l'Occident et la Chine, et notamment entre la Chine et la Thailande, sur la question cambod-
Pour ma part, je pense que les négociations sont difficiles parce qu'au fond il n'y a pas de compromis durable possible. Ou le Cambodge est lié au Vietnam face à L'ASEAN et à l'Occident, ou il est lié à la Thailande face aux deux autres Etats indochinois. Or, du point de vue des révolutions indochinoises, c'est une question stratégiquement très importante. Sihanouk, aujourd'hui encore moins qu'hier, ne peut représenter une solution neutra-
4. L'essentiel de cette lettre a été publié dans le numéro 12 de la revue Quatrième Internationale du ler décembre 1983.
liste réelle. Tout cela en tenant compte de la différence majeure que nous avons montrée auparavant : un processus actif d'autodétermination réelle est aujourd'hui très aléatoire au Cambodge.
Par ailleurs, les rapports entre le Vietnam et l'URSS peuvent être affectés par l'évolution de la diplomatie globale de Moscou. En 1975, le PCV ne voulait pas voir le Vietnam devenir exclusivement dépendant de l'aide soviétique. Hanoï avait commencé par refuser plusieurs propositions soviétiques, par exemple celle d'entrer dans le Comecon (5), et cela pour rester plus libre de ses mouvements. Mais l'échec de l'ouverture à l'Ouest et la rupture avec la Chine ont amené la direction vietnamienne à s'intégrer plus avant dans le bloc soviétique, surtout depuis 1978, avec l'entrée du Vietnam dans le Comecon et la signature du traité de coopéra-. tion avec l'URSS. Moscou apporte une aide économique importante et le Vietnam laisse les anciennes bases américaines être utilisées par la flotte soviétique. D'autre part, le Kremlin est maintenant partie prenante du jeu politique régional dont il était exclu auparavant.
Moscou tire donc d'importants bénéfices politiques et stratégiques de son alliance avec le Vienam. Mais la direction soviétique a d'autres objectifs en vue et accepte actuellement de s'ouvrir à nouveau à un dialogue avec la Chine. Pékin va tenter d'utiliser cette situation pour détacher l'URSS du Vietnam. La politique de Pékin reste en effet, je crois, d'épuiser le Vietnam jusqu'au dernier Cambodgien. Hanoi doit suivre avec beaucoup d'attention, et avec quelques inquiétudes, l'évolution actuelle des rapports sino-soviétiques.
Mais l'une des questions clefs pour l'avenir de l'Indochine et du Vietnam est celle des perspectives pour les luttes révolutionnaires dans la région et dans le monde. La montée actuelle des luttes aux Philippines ou d'importants développements en d'autres points du monde peuvent bouleverser les règles du jeu diplomatique actuel, qui fait la part belle aux grandes puissances. Le Vietnam, dans un environnement contre-révolutionnaire, n'est pas la même chose qu'un Vietnam qui serait libéré, grâce victoires révolutionnaires, des pressions les plus dangereuses qui s'exercent sur lui.
Ainsi, l'on se trouve à confrontés au devoir de solidarité avec les luttes anti-impérialistes, dans la région et dans le monde. C'est une façon concrète d'aider à briser l'isolement dangereux des révolutions indochinoises et de modifier en leur faveur les rapports de forces avec l'impérialisme aussi bien qu'avec les bureaucraties soviétique et chinoise.
Propos recueillis par Claude DEVILLIERS, le 7 mai 1985. 5. Comecon : Conseil d'assistance économique mutuelle, créé en 1949, et qui regroupe actuellement l'Union soviétique, la RDA, la Bulgarie, Cuba, la Hongrie, la Mongolie, la Pologne, la Roumanie, la Tchécoslovaquie et le Vietnam.
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