Déclaration de la délégation La Conférence pour la paix, l'autodétermination et la non-intervention en Amérique centrale, qui s'est tenue le ler décembre 1984 à Berne, décida l'envoi d'une délégation de personnalités en Amérique centrale. Ce voyage avait pour but de recueillir une information, de se forger une opinion et de la transmettre à l'opinion publique et aux autorités fédérales et cantonales de la Suisse.
La délégation s'est séparée en deux groupes. Ils se sont rendus d'une part au Honduras et au Nicaragua, et d'autre part au Guatemala et au Salvador. Le voyage de l'ensemble de la délégation s'est terminé par un séminaire au Mexique. Les membres de cette mission ont rencontré plusieurs centaines de personnes, représentants de gouvernements, de partis politiques, d'organisations syndicales ouvrières et paysannes, d'organisations patronales, d'églises, de communautés de base et d'organismes des droits de l'homme. Ces entretiens, avec des visites sur le terrain, leur ont permis d'approfondir leurs connaissances sur la situation régnant dans la région et ses différents pays.
La région centro-américaine est déchirée par des conflits profonds dont les origines se trouvent dans les inégalités sociales extrêmes, la faim, la misère, l'oppression nationale et ethnique, une violence répressive inouïe des oligarchies dominantes et l'absence de libertés démocratiques. La délégation ne partage pas la thèse selon laquelle la situation actuelle en Amérique centrale trouve sa source dans le « conflit est-ouest ».
Au Guatemala, la délégation a été profondément choquée par la violence sanguinaire de l'armée et du gouvernement contre la majorité indienne et tous (toutes) les opposant(e)s. En particulier, la délégation a dû, durant son sé. jour, prendre sous sa protection les deux seuls membres restants du Groupe d'appui mutuel, deux femmes menacées directement de mort. La disparition et l'assassinat des opposants sont pratiqués à une échelle de masse par les autorités. Les élections n'ont pas apporté de remède à ce drame. La Suisse, malheureusement, n'y est pas connue pour son engagement en faveur des droits de l'homme. Le peuple retient surtout l'usage des Pilatus Porter PC-7, construits en Suisse et destinés aux bombardements de paysans, de femmes et d'enfants.
Au Salvador, la violation des droits de l'homme, notamment les disparitions et les assassinats d'opposants, se poursuit. Le ministre de la Défense nous a indiqué que la priorité de l'armée est la destruction militaire de l'opposition. Le « dialogue pour la paix » — pourtant si nécessaire - est manifestement un souci d'ordre secondaire pour les véritables détenteurs du pouvoir, les militaires. Les récentes élections, tout comme les précédentes, n'ont pas apporté de solution effective aux problèmes concrets — la faim, la misère et les violations des droits de l'homme - de la majorité de la population.
Au Honduras, la pratique des « disparus » (enlèvements) et des assassinats d'opposants s'est développée surtout depuis 1980, soit dès l'arrivée des troupes des EtatsUnis. Le Honduras est devenu une plate-forme pour l'intervention militaire dans toute la région. Ce petit pays, le plus pauvre d'Amérique centrale, se retrouve maintenant avec quatre armées sur son territoire national : la sienne, celles des Etats-Unis et du Salvador, ainsi que celle des mercenaires contras.
Au Nicaragua, le gouvernement ne pratique ni la disparition ni l'assassinat, ni la torture physique de ses opposants. Le gouvernement critique publiquement ses erreurs et les excès commis sur la côte Atlantique (Mosquitia) en 1981-1982. Il a puni les responsables, ouvert une large consultation en vue de l'octroi d'un statut d'autonomie aux minorités ethniques de ladite côte et, enfin, procédé à une amnistie généreuse tout en engageant un dialogue sérieux avec Brooklyn Rivera, dirigeant de l'organisation miskito Misurasata. Les violations des droits de l'homme sont sévèrement punies. Un climat réel de tolérance et de pluralisme politique existe, malgré les effets désastreux, au plan humain et économique, de l'agression mercenaire, financée, organisée et dirigée par les Etats-Unis. Le gouvernement nicaraguayen fait, compte tenu des circonstances, des efforts remarquables en faveur des pauvres et des opprimés. Il accorde également une importance particulière à la diversification de ses relations internationales, en conformité à ses principes de non-alignement. Les mesures de boycott prises par l'administration Reagan - qui frappent durement le secteur privé, notamment les grandes exploitations agricoles - visent à faire échec à une telle diversification. Le but est manifestement d'empêcher un peuple de choisir librement son avenir.
La délégation constate que la paix en Amérique centrale, basée sur la justice sociale et la souveraineté nationale, ne pourra être atteinte qu'en respectant les principes de l'autodétermination et de la non-intervention. La politique actuelle de l'administration du président Reagan, fondée sur l'intervention militaire et économique directe, ne respecte pas ces principes, ceci dans une région que les Etats-Unis dominent et ont à maintes reprises occupé. Ainsi, les sanctions prises par les Etats-Unis contre le Nicaragua doivent être condamnées: en aucun cas elles ne peuvent aider le pays dans ses efforts d'indépendance et de développement.
La délégation estime que la seule alternative à un embrasement de toute la région dans une guerre qui peut menacer la paix mondiale réside dans la « solution négociée » des conflits militaires, réglant les problèmes d'autodétermination, de justice sociale et de respect des droits démocratiques dans la région. Les efforts du Groupe de la Contadora sont actuellement la seule concrétisation sérieuse et valable d'une telle alternative. La Suisse se doit, par conséquent, de renforcer son soutien au Groupe de la Contadora. En particulier, la délégation demande à la Confédération helvétique de prendre l'initiative d'une démarche commune des pays neutres européens destinée à soutenir l'élaboration et la signature de l'Acte révisé de la Contadora, qui a reçu l'accord du Nicaragua.
Afin de contribuer à réduire la faim et la misère, l'aide suisse au développement doit augmenter sa présence en Amérique centrale, tout particulièrement au Nicaragua, qui reçoit de la Suisse environ deux fois moins d'aide que le Honduras. Il conviendrait, en outre, de lier l'aide à certains pays à la réalisation de certains critères élémentaires de respect des droits de l'homme. Une telle contribution est plus utile aux peuples de ces régions que nombre de projets gigantesques, tel que le barrage hydraulique d'El Cajon au Honduras, qui ne profite pas aux paysans et qui a été réalisé avec l'aide d'un crédit mixte de la Confédération helvéti-
Un soutien plus grand doit être accordé par la Suisse, au travers d'organismes non-gouvernementaux, à l'aide aux réfugiés et aux personnes déplacées en Amérique centrale.
Enfin, la délégation fait appel à l'opinion publique suisse pour qu'elle soutienne les aspirations des peuples d'Amérique centrale en s'engageant, par des actions concrètes à tous les niveaux, pour la paix, l'autodétermination et la non-intervention en Amérique centrale. Elle propose, en particulier, la multiplication d'actions de jumelage et de parrainage entre des autorités locales, groupes de base, églises, syndicats et organisations économiques, organisations de femmes, organismes de droits de l'homme, organismes d'entraide, de comités de solidarité et leurs correspondants en Amérique centrale. Afin d'appuyer ces efforts, la délégation a décidé de créer une Communauté de travail suisse pour la paix, l'autodétermination et la non-intervention en Amérique centrale.
Délégation de la Conférence suisse pour la pai 'autodétermination et la non-interventiol en Amérique centrale, Berne, le 6 mai 1985.