ANS la nuit du 19 au 20 mai dernier, de violents affrontements sont intervenus entre des militants du mouvement chiite libanais Amal et les Palestiniens du camp de réfugiés de Sabra, au sud de Beyrouth, en véritable bataille rangée pour le contrôle de ce camp. Le lendemain, Amal lançait une offensive en règle contre les trois camps de la périphérie de Beyrouth : Sabra, Chatila et Bourj-el-
Brajneh. Les combats continuent à faire rage, pour la onzième journée consécutive, avec leur lot de tueries qui n'épargnent pas les civils. Le bilan est déjà impressionnant : plus de 400 tués et 1 000 blessés.
Les milices d'Amal, auxquelles s'est jointe la sixième brigade (chiite) de l'Armée libanaise dite légale, se heurtent à la résistance farouche des Palestiniens, toutes tendances confondues. Le régime syrien, tout en appelant à la cessation des combats, soutient les revendications d'Amal, et notamment le
Une fois de plus, les événements du
Liban viennent bousculer les préjugés politiques les plus tenaces et dérouter les observateurs de la presse mondiale, qui se perdent en conjectures quant à l'interprétation de la signfication des combats en cours et de l'attitude des différents prota-
Il faut cependant reconnaître à leur décharge que l'imbroglio libanais a de quoi dérouter. Outre la complexité même de la situation au Liban, déterminée par la multiplicité des intérêts et des forces en présence, les allégations mensongères et la désinformation sont des pratiques courantes dans la politique au Moyen-orient.
D'où la nécessité, en examinant les événements de cette région du monde plus que nulle autre, de se garder des schémas simplistes, sources de grandes confusions.
Pour faciliter la compréhension de la bataille en cours et de ses enjeux, nous avons choisi de définir succintement et séparément les principales parties qui y sont
NATURE DU PROJET D'AMAL
L'offensive déclenchée par Amal a surpris ceux qui voyaient en cette dernière soit une organisation pro-khomeiniste, soit une organisation anti-sioniste, abusés dans les deux cas par le rôle indéniable joué par Amal dans la défaite des phalangistes et la retraite de l'armée israélienne.
Commentant la débâcle du régime d'Amine Gemayel, en février 1984, nous avions défini ce courant comme suit :
« Amal, ou plutôt le Mouvement des déshérités dont il est l'émanation militaire, fut créé au début des années 1970 dans le but évident d'embrigader les masses chiites pauvres sous une direction
La guerre des camps
dégénérant ensuite bourgeoise capable de démagogie popucontrairement aux leaders chiites traditionnels, arriérés des vestiges de la féodalité libanaise. En fait, l'opération Amal était principalement dirigée contre le PCL, dont la remontée spectaculaire, à partir de 19681972 (2e et 3e congrès) se traduisait par un recrutement principalement chiite.
« De 1975 à 1982, Amal ne mena pas un seul combat contre le camp des Phalanges et de ses alliés, mais se construisit à coup de batailles contre le PCL et les organisations palestiniennes, propagande essentiellement anticommuniste et xénophobe rejoignant celle des Phalanges. (...) Aujourd'hui, Nabi Berri (leader du mouvement chiite Amal) ne se
"radical" qu'à l'égard d'Amine Gemayel, qu'il rend responsable des récents événements. Il se montre en même temps extrêmement soucieux d'empêcher tout débordement dans le sens d'un démantèlement de l'Etat bourgeois. Il a insisté pour que la gendarmerie et la police libanaises, sous le commandement d'officiers musulmans, se chargent de rétablir l'ordre bourgeois à Beyrouth-Ouest. » (1)
Cette description reste entièrement L'investissement croissant mouvement Amal dans la résistance l'occupation israélienne depuis 1984 n'a rien changé quant à la nature réactionnaire du projet politique qu'il poursuit et qui consiste à reconstruire un Etat bourgeois libanais fort où la bourgeoisie chiite, dont il est la milice, soit représentée en concordance avec la prépondérance numérique des chiites au
En fait, Amal a été entraîné à rejoindre le combat anti-israélien au Liban-Sud — principale région chiite du pays et principale base d'Amal — sous peine d'être débordé par les communistes, initiateurs de
LIBAN désarmement des camps palestiniens, rejetant la responsabilité des affrontements sur Yasser Arafat. Cette accusation est dénoncée comme un prétexte fallacieux par la gauche palestinienne anti-arafatiste et ordinairement alliée à la Syrie. C'est cette gauche palestinienne qui dirige la résistance des camps et rejette catégoriquement les propositions de désarmement.
Le Front national progressiste démocratique libanais, regroupant le Parti socialiste progressiste de Walid Joumblatt, le
Parti communiste libanais (PCL), le Parti nationaliste social et le Parti baas pro-syrien, joue au médiateur. Les intégristes musulmans chiites (Hezbollah, etc.) et sunnites (Mouvement de l'unification islamique, de Tripoli, au nord du Liban, etc.), déplorent les combats « fratricides », à l'instar de l'Iran. La
Libye, quant à elle, soutient résolument les Palestiniens contre la résistance armée, et par le courant khomeiniste. Ce faisant, Amal ne sortait en rien du cadre de son patriotisme bourgeois étriqué : une pratique de front unique pour libérer le Liban-Sud de l'occupa
Une fois l'objectif atteint, le retrait israélien étant en passe d'être achevé, le projet réactionnaire d'Amal reprenait le dessus. D'où la suppression brutale des
Morabitouns, nassériens sunnites de Beyrouth étroitement liés à la Libye et antiarafatistes déclarés, contrairement à ce qu'en dit la campagne d'intoxication qui les a présentés comme des agents...
d'Arafat. D'où encore l'attitude d'Amal dans les zones libérées du Liban-Sud, région où la milice chiite s'est érigée en
« force de l'ordre », interdisant aux autres organisations toute apparition ar-
D'où, enfin, l'offensive actuelle d'Amal contre les camps palestiniens réarmés, au sud de Beyrouth, pour les désarmer et les soumettre à l'Armée libanaise, ce qui n'est autre que la principale revendication des milices chrétiennes phalandepuis quinze ans, celle quelle elles ont déclenché la guerre du Liban en 1975 !
Par la même occasion, Amal remplit son contrat tacite avec Israël. Il démontre à l'Etat sioniste que celui-ci peut retirer ses troupes en toute quiétude, Amal se chargeant de lui garantir la sécurité de sa
L'ATTITUDE DU RÉGIME SYRIEN
Le régime de Damas a aujourd'hui de nombreux motifs de satisfaction, parmi lesquels, pour ne citer que les plus importants, l'échec cuisant de l'entreprise is-
1. Cf. Inprecor numéro 168 du 5 mars
1984.
Cependant, le régime syrien craint l'en implorent, qu'elles acceptent toutes raélienne au Liban ; l'allégeance à la Syrie de la quasi-totalité des forces politiques libanaises, toutes communautés confon dues; le renversement du régime soudanais de Nemeiry, partisan du traité de paix égypto-israélien.
Mais il a aussi, néanmoins, des motifs d'inquiétude. D'une part, le pourrissement avancé de la situation libanaise, qui risque de devenir pour la Syrie un cadeau empoisonné. D'autre part, l'accélération des préparatifs du dialogue entre Jordaniens-Palestiniens et Américains, puis Israéliens, dans le cadre du plan Reagan : l'accord Hussein-Arafat ; la réconciliation égypto-israélienne ; le resserrement de l'alliance entre l'Irak, la Jordanie, Yasser Arafat, l'Egypte et l'Arabie saoudite ; les démarches pressantes de Fahd d'Arabie saoudite, de Hosni Moubarak et du roi Hussein de Jordanie auprès de l'administration Reagan; les signes de bonne disposition de cette dernière et la souplesse relative du Premier ministre israélien, Shimon Péres.
Ainsi, le régime syrien est plus que jamais isolé face à l'axe réactionnaire arabe lié à l'impérialisme américain. Moins que jamais, il peut encore espérer récupérer le Golan - territoire syrien occupé par Israël en 1967 et officiellement annexé en 1981 - dans le cadre d'un règlement global patronné Etats-Unis et l'Union soviétique. Il y a d'ailleurs un large consensus au sein de la classe dirigeante israélienne sur le caractère définitif de l'annexion du Golan. L'administration américaine ne s'y oppose pas
Tout se déroule comme si l'impérialisme US et son bastion sioniste avaient décidé d'offrir le Liban, en échange, à la Syrie. De fait, l'expérience a montré que seule cette dernière pouvait imposer l'ordre bourgeois au Liban, ordre syrien il est vrai, mais bien préférable, à tout prendre, au désordre en vigueur qui favorise le développement de toutes sortes de courants subversifs et contribue à déstabiliser l'ensemble de la région. Des miliciens d'Amal. (DR)
précisément qu'il ne s'agisse là d'un cadeau empoisonné. Il est sollicité aujourd'hui avec insistance par divers barons de la bourgeoisie libanaise, notamment parmi les chrétiens et les sunnites, pour redéployer ses troupes sur l'ensemble du territoire libanais, mais il se fait prier! Il sait pertinemment qu'autant il lui a été facile de déstabiliser un pays aux fractions politiques et militaires si nombreuses, autant il lui sera difficile d'y rétablir de nouveau une stabilité durable.
Evidemment, le régime de Damas a intérêt, dans ce but, à ce que les fractions politico-confessionnelles qui s'entredéchirent au Liban se neutralisent mutuellement, de manière à ce qu'il puisse les dominer toutes. C'est pourquoi il a empêché et continue à empêcher que les forces chrétiennes réactionnaires ne subissent une défaite décisive par l'éviction d'Amine Gemayel. C'est pourquoi aussi, tout en soutenant officiellement les revendications du mouvement chiite Amal au sujet du désarmement des camps palestiniens, soutenu en cela par l'ensemble des fractions de la bourgeoisie libanaise, sous peine de perdre la confiance de ces dernières dans le rôle salvateur de la Syrie, le régime de Damas n'a pas exercé à ce jour de pression
- et il en a les moyens - sur ses alliés palestiniens pour qu'ils cèdent à la pression chiite.
En dernière instance, la Syrie espère qu'Amal tirera de sa propre terrain la conclusion que le rétaimposé, dans les camps de réfugiés palestiniens comme à l'échelle du pays dans son ensemble, que par l'armée syrienne.
Hafez el Assad, la meilleure issue de l'ensemble des combats en cours au Liban entre les différentes fractions, est l'affaiblissement général de celles-ci. Il exige, pour déployer son armée au Liban, que l'ensemble des fractions libanaises d'être désarmées, Palestiniens y compris, et que l'impérialisme international bénisse l'opération. Alors, l'annexion de fait du Liban par la Syrie pourra-t-elle avoir lieu ? Les masses libanaises et palestiniennes pourront y gagner sur les plans de leur sécurité et de leur situation socio-économique. Elles y perdront leurs libertés.
LES PALESTINIENS
Les larmes de crocodile versées par Yasser Arafat à propos de la « guerre des camps » à Beyrouth ne tromperont que les naifs. Il y a, en fait, aussi trouvé son compte : l'occasion excellente qui lui a été ainsi fournie de faire un pas de plus dans la voie du plan Reagan, en faisant adopter par le Conseil central de son Organisation de libération de la Palestine (OLP), réuni à Amman le 29 mai dernier, l'accord qu'il avait conclu avec Hussein le 11 février 1985, et que même les nationalistes les plus modérés - y compris parmi ses partisans — avaient dénoncé comme ayant un contenu liquidateur de la lutte du peuple palestinien. C'est bien là le style du personnage, qui avait déjà profité de la bataille de Tripoli, fin 1983, pour aller donner l'accolade au président égyptien Hosni Moubarak, mettant fin ainsi à cinq ans de boycott arabe de l'Egypte en raison de son traité avec Israël.
La gauche nationaliste palestinienne - dissidence du Fatah, Front populaire de libération de la Palestine (FPLP) de Georges Habache et FPLP-commandement général d'Ahmed Djibril, regroupés dans le Front du salut national palestinien avec la Saika pro-syrienne — se trouve aujourd'hui, pour la première fois aussi manifestement, en opposition au régime syrien. Il est tout à fait révélateur que cela se fasse sur la question du droit des masses palestiniennes à l'armement et à l'autodéfense au Liban. Cela montre tout l'opportunisme de la soi-disant « alliance stratégique » avec le régime syrien exaltée par ladite gauche, qui ne pouvait pas ignorer que ce droit qu'elle réclame au Liban ne lui est pas reconnu en Syrie même ! Le seul soutien qui lui reste dans cette affaire est celui de la Libye qui, elle, ne partage pas les visées propres du régime syrien au Liban. Nous avons dès le début mis en garde la gauche palestinienne contre les illusions qu'elle contribuait à répandre sur son allié syrien (2). Il faut espérer qu'elle saura tirer les leçons de l'expérience amère qu'elle connaît ajourd'hui. Il en est encore temps.
Les marxistes révolutionnaires, au Liban et en Syrie, ne manqueront pas d'aider les militants palestiniens les plus avancés dans cette voie, tout en luttant résolument à leurs côtés et partout pour les droits fondamentaux que la gauche palestinienne défend en ce moment à Beyrouth.
Salah JABER, 30 mai 1985. 2. Cf. Inprecor numéro 166 du 6 février 1984.