Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

BELGIQUE

La réaction s'acharne contre le mouvement « Jeunes pour l'emploi »

· Inprecor n° 198, 10 juin 1985 · p. 21-22, 22 · 2 017 mots

Belgique Syndicalisme

La réaction s'acharne contre le mouvement sur une mobilisation moins réussie que et anticapitalistes du mouvement jeune

ES 1979, la Jeune garde socialiste (JGS), organisation de

Dieunes du Part urier socialiste (P0), la section belge de la IVe Internationale, avait lancé une pétition pour l'organisation d'une marche des jeunes contre le chômage (1).

La décision de la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC) de se lancer dans une telle campagne a permis la mise sur pied d'un large front unique dénommé les Jeunes pour l'emploi, regroupant toutes les organisations politiques et syndicales de la jeunesse ouvrière, les organisations de jeunesse de gauche et d'extrême gauche. Le 24 avril 1982, 30 000 jeunes ont manifesté à Bruxelles contre le chômage. La manifestation fut réprimée par la gendarmerie.

Jipi DE LEY

C'est à la suite du succès éclatant de la première marche des Jeunes pour l'emploi, surtout à partir du moment où le front unique constitué sur le thème des

Jeunes pour l'emploi a adopté une plateforme de revendications nettement anticapitalistes, que la bourgeoisie belge a véritablement pris peur. Ces revendications étaient en effet aussi défendues par la plus grande organisation de jeunesse ouvrière en Belgique, la JOC, qui regroupe plusieurs milliers de militants. Cette orgaest liée au Mouvement ouvrier chrétien, lequel est uni dans une alliance contre-nature au principal parti politique bourgeois du pays, le Parti social-chrétien

(CVP/ PSC).

UNE DYNAMIQUE DANGEREUSE

POUR LA BOURGEOISIE

Il fallait donc, pour le pouvoir, à tout prix casser cette dynamique de radicalisation des jeunes, notamment ceux syndical. La sympathie relative avec laquelle était vu le mouvement des Jeunes pour l'emploi dans la presse bourgeoise, lors de sa première campagne autour du d'ordre « Nous voulons du travail », s'est progressivement transformé en un cours visant à discréditer cette mobilisation, dès lors que celle-ci adopta, à partir du printemps 1983, des revendications concretes, claires et anticapitalistes pour préparer la deuxième marche (cf. encart).

La bourgeoisie ne se contenta d'ailleurs pas seulement de mener campagne dans sa presse contre le mouvement des Jeunes pour l'emploi. Toutes les actions locales, préparatoires et mobilisatrices pour la seconde marche, se sont heurtées à une répression policière visant à dissuader les jeunes de participer à cette manifestation.

La combinaison du matraquage des rassemblements de jeunes, de la campagne de presse visant à présenter cette initiative comme minoritaire, et des tracasseries policières de tous ordres, ont débouché

"Jeunes pour l'emploi"

pour l'emploi, jeunesse est en danger de mort. celle de 1982. Enfin, la façon dont la gendarmerie a dispersé cette manifestation a servi de prétexte aux dirigeants réformistes pour commencer à mettre fin à la campagne des Jeunes pour l'emploi.

Dès le début du mouvement des Jeunes pour l'emploi, les directions réformistes des deux grands syndicats, la Fédération des travailleurs de Belgique (FGTB) liée au Parti socialiste, et la Confédération des syndicats chrétiens (CSC), étaient ennuyés par l'ampleur que prenait la mobilisation et surtout par la radicalisation politique assez rapide qui la caractérisait. Un des éléments qui explique la moindre affluence lors de la seconde marche se trouve dans le fait que les syndicales étaient beaucoup plus réservées à l'égard de cette mobilisation qu'à l'égard de la précédente. Des dirigeants syndicaux se sont même publiquement prononcés contre la plate-forme revendicative, en la qualifiant d'irréaliste.

directions syndicales, ment était venu de se débarrasser de la campagne des Jeunes pour l'emploi, et ceci pour toute une série de raisons.

Ces directions, malgré leurs efforts, n'étaient pas parvenues à récupérer les mobilisations des jeunes par le biais de leurs propres organisations de jeunesse. La mobilisation des Jeunes pour l'emploi restait avant tout un mouvement de lutte autonome, et cela était partiellement voulu par les organisations de jeunesse syndicale, ce qui a permis l'adoption de revendications anticapitalistes.

Plusieurs facteurs sont intervenus pour déterminer l'attitude de la CSC, qui est le plus grand syndicat en Flandre. A travers le processus de radicalisation qui l'entraînait, la JOC, principale force numérique du mouvement des Jeunes pour l'emploi, devenait un véritable facteur de polarisation et un point de référence pour la base syndicale de la CSC. La large unité avec les autres organisations de jeunesse du mouvement ouvrier s'opposait à la politique de collaboration de classe systématique de la CSC. Les revendications claires

BELGIQUE

Cette répression portera ses fruits pour la bourgeoisie. En effet, deux ans plus tard, le 13 mai 1984, lors de la seconde marche des Jeunes pour l'emploi, il n'y aura que 15 000 participants. A cette occasion, les forces de répression ne se contenteront pas d'un simple matraquage, mais elles « balayeront » littéralement la manifestation jusqu'au dernier participant.

La réalisation de l'unité autour de la campagne des Jeunes les deux mobilisations de masse contre le chômage qui s'ensuivirent, constituent un événement exceptionnel en Europe. Aujourd'hui, cette mobilisation de la étaient antinomiques avec l'acceptation de l'austérité de la part de la CSC. Enfin, la lutte et la confrontation avec le pouvoir était à cent lieues de la politique de concertation menée par la CSC dans le dos des travailleurs.

LA PERSPECTIVE

D'UN PARTI OUVRIER CHRÉTIEN

Le processus de radicalisation de la

JOC constitue l'un des multiples facteurs de la crise historique qui frappe le principal parti politique bourgeois, le CVP/PSC.

En effet, aujourd'hui, 30 % des affiliés du partie la JOC, sont favorables à une rup ture immédiate avec le CVP/PSC et à la constitution d'un Parti ouvrier chrétien.

Cela représenterait, pour la bourgeoisie belge, une défaite historique. Au sein de la JOC, c'est la quasi totalité des affiliés qui sont partisans de la création d'un tel parti. Pour la direction de la CSC, liquider le mouvement des Jeunes pour l'emploi, c'est par la même occasion en terminer avec une mobilisation de milliers de jeunes travailleurs chrétiens, mobilisation qui, en elle-même, était un facteur de renforcement du courant favorable à la rupture avec le CVP/PSC.

La FGTB, qui met toujours en avant comme excuse pour ne pas s'engager dans la lutte le fait que « les chrétiens ne suivraient pas », dispose elle aussi de bonnes raisons pour tordre le cou au mouvement des Jeunes pour l'emploi. Sa direction prépare en effet le retour du Parti socialiste au gouvernement, en coalition avec le CVP/PSC, à la suite des élections du 8 décembre prochain. Et c'est à ce titre qu'elle sabote toute lutte, y compris la perspective encore vague d'une marche populaire contre le chômage en 1986, organisée à l'initiative des Jeunes pour l'emploi, et pour la préparation de laquelle la

1. Pour une analyse du contexte politique de cette mobilisation des jeunes contre le chômage, se reporter à Inprecor numéro 176 du 25 juin 1984.

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mobilisation devrait logiquement commencer en automne 1985, avant les élections.

Mais la raison la plus profonde pour laquelle aussi bien la CSC que la FGTB veulent se débarrasser de la mobilisation des Jeunes pour l'emploi, c'est parce qu'ils entendent ainsi endiguer un processus particulièrement explosif de radicalisation de la jeunesse, à terme dangereux pour leurs intérêts d'appareils syndicaux et leur politique de collaboration de classe. Ces appareils veulent ainsi se débarrasser de l'un des mouvements autonomes de lutte des jeunes les plus importants que la Belgique ait jamais connu. Le processus de radicalisation qu'entraîne ce mouvement s'avère particulièrement insupportable pour les directions syndicales, parce que les mobilisations des Jeunes pour l'emploi se situent, par leur contenu, sur le terrain même du mouvement syndical, et parce qu'elles donnent forme, à une échelle de masse, à une orientation alternative à celle des directions réformistes sur la question de la lutte contre l'austérité, et cela face à des centaines de milliers de militants syndi-

Il s'agit donc d'un type de radicalisation de la jeunesse particulièrement important, qui porte sur la question cruciale de la stratégie à aborder pour s'opposer à la crise capitaliste. D'un certain point de vue, cette radicalisation politique est plus importante que n'importe quelle autre question qui radicalise actuellement les jeunes, comme par exemple le problème des missiles. Elle s'exprime par le refus inconditionnel de l'austérité et la volonté de faire payer les banques et les holdings. Mais l'absence d'une vision claire de la nécessité de définir un débouché politique à la lutte de la jeunesse pour ses revendications, en termes de perspective de gouvernement des travailleurs, est la principale faiblesse des Jeunes pour l'emploi.

Les directions réformistes des grandes organisations de jeunesse ont finalement cédé aux pressions de leurs dirigeants syndicaux. Les militants révolutionnaires et des comités locaux de Jeunes pour l'emploi sont intervenus avec acharnement dans les assemblées générales du mouvement, après la deuxième manifestation de 1984, en faveur du maintien de la plate-forme revendicative anticapitaliste et pour la poursuite de la mobiLes flics interviennent contre une manifestation des Jeunes pour l'emploi à Bruxelles. (DR)

PLATE-FORME DES « JEUNES POUR L'EMPLOI »

1) Réduction du temps de travail, au moins vers les 32 heures par semaine,

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lisation. Les organisations réformistes ont proposé, de leur côté, un projet d'élargismouvement vers l'ensemble des organisations de jeunes, y compris bourgeoises, comme les organisations de scouts. Leur leitmotiv était le suivant : arrêter la lutte et rendre plus attrayante la plate-forme de revendications, pour ne pas effrayer les nouveaux adhérents au mouvement. Il n'y a donc pas eu de mobilisation de Jeunes pour l'emploi pendant un an, et le fameux projet d'élargissement a été un échec quasi total.

FRONT UNIQUE ET MOUVEMENT

AUTONOME DES JEUNES Les deux directions syndicales et les directions des organisations réformistes de jeunes se sont mises d'accord pour mener une véritable opération de récupération de la coalition des Jeunes pour l'emploi. Les directions syndicales ont proposé à leurs organisations de jeunesse, en contrepartie de la liquidation de Jeunes pour l'emploi, une campagne en front commun syndical sur la question du chômage. Ces directions donnent comme garanties le fait qu'elles consacreront une « attention spéciale aux jeunes » et proposeront « des actions ». Cette perspective a satisfait les directions de leurs organisations de jeunesse. Pourtant, rien n'a été précisé sur les structures de cette mobilisation, sur l'avenir des comités locaux des Jeunes pour l'emploi qui existent, sur les revendications à avancer et sur le sort réservé à l'actuelle plate-forme revendicative, sur le type de mobilisation et d'action envisagé, leur date, etc.

A la dernière assemblée générale des Jeunes pour l'emploi, du 4 mai 1985, les directions de la JOC, les organisations de jeunesse de la CSC et de la FGTB ont présenté cette perspective comme une grande victoire pour le mouvement, puisque « ce que nous avons toujours tous voulu, à savoir que le front commun syndical re prenne nos objectifs », est devenu une réalité aujourd'hui. Sur ce, les jeunes de la CSC se sont retirés de la coalition des Jeunes pour l'emploi, tandis que la JOC et les jeunes de la FGTB maintiennent cette dé cision en suspens. La récupération par les directions syndicales réformistes du front que constituaient les Jeunes pour l'emploi est donc un fait presqu'achevé.

L'intervention centrale des révolutionnaires et de tous les courants de gauche dans la jeunesse doit s'articuler autour front unique avec les directions des organisations de jeunes (JOC, jeunes de la FGTB et de la CSC) contre l'alliance de ces dernières avec les directions syndicales et pour le maintien de la structure des Jeunes pour l'emploi comme mouvement autonome de lutte de la jeunesse. Ce sera un combat difficile, mais ce n'est pas une

Dans la JOC en particulier, qui est la seule organisation du front disposant d'une base de masse, la pression de celleci pour le maintien de la coalition des Jeunes pour l'emploi sera grande. La direction de la JOC ne s'est pas encore prononcée sur la question de son maintien dans ce front, mais elle vient par contre de se prononcer pour le refus inconditionnel de la politique d'austérité du gouvernement Martens-Gol. La Jeune garde socialiste (JGS) fera tout son possible, dans la mesure de ses moyens, pour que la lutte en faveur du maintien du front unique des Jeunes pour l'emploi soit couronnée de succès, ce qui permettrait ainsi la préparation de nouvelles mobilisations de masse de la jeunesse contre le chômage, l'austérité et la crise capitaliste.

Jipi DE LEY, Bruxelles, 10 mai 1985.

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