EPUIS plus de deux ans, le projet gouvernemental de
•construction d'un barrage et d'une centrale à Hainburg.
sur le Danube, a rencontré une importante opposition populaire, notamment dans la jeunesse (1). Cette affaire est devenue une question brûlante de l'actualité politique, contraignant même les partisans de ce projet à reculer.
1985, le gouvernement a en effet décidé de céder face aux mobilisations et aux militants qui occupaient le site de Hainburg, qui avaient été durement réprimés par la police. Les travaux ont été suspendus jusqu'à l'organisation d'un référendum sur ce sujet.
Hermann DWORCZAK
Pendant très longtemps, les questions écologiques n'ont joué qu'un rôle très secondaire en Autriche. Elles étaient presque totalement extérieures aux préoccupations du mouvement ouvrier. Le Parti socialdémocrate autrichien (SPO) dispose bien d'une organisation importante, dénommée les Amis de la nature, mais dont essentielle se limite le plus l'activité souvent à l'organisation de randonnées pédestres, de sorties d'alpinisme ou de ski. Pour l'extrême gauche aussi, et jusqu'à tard dans les années 1970, la protection de la nature était, pour l'essentiel, le cadet de ses soucis. Les thèmes écologi ques étaient donc presque totalement le monopole d'organisations de protection de la nature apolitiques, de scientifiques personnalités bourgeoiisolés ou de ses, souvent farfelus voire même carrément obscurantistes sur le plan idéologique.
Il fallut l'annonce de la mise en activité de la centrale atomique de Zwentendorf pour que la situation change radicalement.
Un large mouvement antinuclaire, nourri par l'expérience de mobilisations internationales en ce domaine, fit alors son apparition. La gauche donnait le
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Les Verts, les Alternatifs
Début gauche de ton, en particulier les maoistes, un courant encore puissant à cette époque. A l'initiative du Groupe marxiste révolutionnaire (GRM), section autrichienne de la IVe Internationale, le mouvement antinucléaire reprit à son compte la revendication de l'organisation d'un référendum populaire sur l'implantation de centrales nucléaires. Alors que le Parti populiste (OVP), le grand parti conservateur, reculait pour des raisons tactiques sur la question de l'installation de la centrale de Zwentendorf et que le SPO craignait beaucoup un vote-sanction sur la question du nucléaire à l'occasion des élections parlementaires qui allaient suivre, le Premier ministre social-démocrate Bruno Kreisky décida d'organiser un référendum le 5 novembre 1978. C'est à une courte majorité (50,5 % contre 49,5 %) que la politique nucléaire du gouvernement social-démocrate fut repoussée. Après cette victoire, le large mouvement antinucléaire, qui était aussi profondément implanté dans des couches bourgeoises, s'effondra. Seuls se maintinrent quelques petits groupes propagandistes qui redevenaient actifs à chaque nouvelle offensive du lobby nucléaire pour tenter de faire ouvrir la centrale de Zwentendorf.
Un fleuve pollué en Autriche. (DR)
AUTRICHE
Ces luttes ont permis de relancer l'activité du mouvement écologique et antinucléaire et ont rencontré un large écho national et international. La question qui se pose aujourd'hui au mouvement des Verts-Alternatifs autrichiens et aux courants de la gauche révolutionnaire est de savoir si les conditions sont réunies pour entamer la construction d'un parti politique à la social-démocratie, capable de concentrer et de décupler la force de mobilisation de ces dernières luttes. La discussion est donc ouverte sur la réflexion concernant les fondements politiques qui devraient être ceux d'un tel parti.
Cependant, malgré l'effondrement de la mobilisation on remarque, après 1978, une plus forte croissance de la prise de conscience sur le problème de l'environnement. Un mouvement Vert-Alternatifs apparut ensuite, sous l'effet de l'exemple de l'apparition des Verts allemands, du processus d'érosion du pouvoir social-démocrate autrichien, et de la déception consécutive à l'échec des plans ambitieux de développement de l'extrême gauche.
Dès le début, et malgré quelques tentatives de raccomodage idéologique, deux projets se différenciaient nettement. Il y avait, d'un côté, la conception bourgeoise du « Verts seulement », qui croit à la possibilité de réaliser des réformes écologiques sur la base du maintien de l'économie de marché. De l'autre, existait la conception des Alternatifs, qui n'entendaient pas limiter leur activité à l'écologie, et qui développaient la perspective de l'instauration d'une société fondée sur d'autres principes que celui du profit. Ces deux courants ont d'ailleurs trouvé jusqu'à présent une expression dans deux organisations différentes, les Verts unis d'Autrice (VGO) et la Liste alternative autrichienne (ALO).
LA DEPOLITISATION
DE L'APRES-GUERRE
La période qui a suivi 1945, celle de la seconde Republique autrichienne, fut marquée par une dépolitisation générale.
Les conservateurs et les social-démocrates formèrent alors une « grande coalition » qui dura jusqu'en 1966. L'espace de l'activité extra-parlementaire se trouva réduit par la politique de concertation, chaque élan autonome du mouvement ouvrier étant étouffé dans l'œuf (2). L'Autriche détient aujourd'hui, avec 5,7 secondes par an par travailleur, le taux de grève le plus bas du monde. Non seulement il n'y a eu,
• dans la période d'après-guerre, ni critique ni recherche sur le passé fasciste autrichien, mais la confrontation idéologique et la culture politique dépérirent. La Répu-
1. Sur cette lutte, se reporter à Inprecor numéro 189 du 4 février 1985.
2. Cf. Inprècor numéro 152 du 6 juin
1983.
grand jour à cette occasion. Quand le 19 tion dans le même panier, sous le qualifiblique alpine devint un Disneyland euro-
Si les générations plus âgées conservaient encore quelques rudiments de références idéologiques, la dépolitisation de la jeunesse était pratiquement totale. Un petit courant de gauche dans la jeunesse lycéens socialistes l'Union des étudiants chiens - milita à contre-courant dans les années 1960 et forma le terreau du mouvement étudiant qui apparut en 1967. Au contraire d'autres pays, cette mobilisation des étudiants n'eut presqu'aucun effet à du cadre universitaire. Bien qu'étant parvenu à détendre l'atmosphère et malgré quelques succès politiques partiels, le Mai 68 autrichien et ses acteurs vécurent un feu de paille (4). De même, dans la seconde moitié des années 1970 et durant le début des années 1980, on assista à des mobilisations limitées de la jeunesse, la plupart des temps au sujet de luttes pour une culture autogérée et des centres de rencontre, ce qui ne pouvait nullement la sortir de son isolement. Le conflit au sujet du barrage de Hainburg, qui a éclaté en décembre 1984 et a été mené au premier chef par la jeunesse, a cependant montré que sous l'apparence trompeuse de la passivité s'est accumulé un potentiel de contestation important qui découle dans une large mesure du climat social répressif à l'égard des jeunes. LE CONFLIT AUTOUR DU BARRAGE
DE HAINBURG A l'origine, Hainburg était « seulement » un projet inquiétant du point de vue économique et écologique. Du fait de la politique de bulldozer menée par le gouvernement et de la philosphie du « tout béton » de la direction de la Confédération syndicale autrichienne (OGB), qui n'a rien appris des luttes de Zwentendorf et a défendu les intérêts et les profits des secteurs investissant dans l'électricité et la construction, on en est arrivé très rapidement à ce que se cristallisent autour de la construction du barrage de Hainburg un ensemble de problèmes sociaux. Le manque de démocratie dans un Parlement autrichien décrépi est apparu au Des Verts ouest-allemands. (DR)
GUNEN tion massive de la police eut lieu contre les occupants du site de Hainburg, la rifut une manifestation de 40 000 personnes à Vienne, au cours de laquelle des représentants de l'Initiative de la gauche et des syndicalistes contre Hainburg
Au vu de cette contestation massive, le gouvernement se décida à une trêve de Noël puis se donna un délai de réflexion d'un an. Les plans de construction furent donc mis au placard jusqu'à l'automne 1985. Pendant que la fraction « bunker » des syndicats continue à faire pression pour la construction de Hainburg, les conceptions traditionnelles de la croissance à tout prix connaissent un recul dans certains syndicats. Ainsi, le président du plus gros syndicat autrichien, celui des employés du secteur privé, a contredit en mars dernier, à l'occasion d'une conférence des conseils d'entreprise, les « conceptions anciennes, qui sont chères à certains » et a tendu une perche pour l'engagement des syndicats sur les questions écologiques. Il n'est pas étonnant, estima-t-il, que dans son propre syndicat « à peu près un tiers des 350 000 adhérents étaient sensibles aux problèmes de l'environnement ».
LES VERTS ET LES ALTERNATIFS
Alors que les Verts unifiés, malgré la faveur des médias, restaient bien en-dessous de leurs espérances lors des élections de 1983 au Parlement et à la municipalité de Vienne, les Alternatifs obtinrent un beau succès d'estime (5). Par la suite, la majorité des Alternatifs retomba pourtant en hibernation, de laquelle elle fut tiré par le conflit de Hainburg, ce qui entraîna une réflexion sur ses propres bases programmatiques. Le Manifeste de l'ALO vigueur, malgré le fait n'ait rien de très substantiel à offrir pour concrétiser ses fondements traditionnelles que sont l'écologie, la démocratie à la non-violence. Il contient quelques passages sympathiques sur l'autogestion, l'antimilitarisme et les femmes, tandis que la bourgeoisie et la social-démocratie y sont jetées sans distinc-
COMISO ITALIEN catif de « vieux partis ». Une analyse sérieuse de la nature de l'Etat fait défaut, ce qui n'est pas pour rien dans les courbettes que l'ALO a fait devant la Constitution. Cette démarche est explicite dans l'affirmation suivant laquelle « l'ALO agit sur la base de la Constitution de la République autrichienne ». Une appréciation détaillée du système capitaliste actuel reste à faire, tout comme une définition plus exacte des perspectives, car il ne suffit pas d'affirmer : « Nous voulons une économie qui laisse intactes les bases de notre vie et rende possible pour tous une vie épanouie. » Les passages du document qui prétendent que « l'alternative, c'est ne pas vivre du marché mondial mais de ses propres forces » sont particulièrement faibles de ce point de vue.
De même, la liste des Alternatifs de Vienne, analyse la social-démocratie comme étant avant tout « le parti du nucléaire ». Au lieu de définir une orientation prioritaire dirigée vers le mouvement ouvrier, qui serait justement nécessaire à Vienne, les Alternatifs se considèrent comme un simple « rassemblement des mécontents de cette ville ».
Ces derniers temps, les Verts glissent nettement vers la droite, notamment du fait qu'ils caressent l'espoir d'être élus au Parlement même sans alliance avec les Alternatifs. Leur leader, Josef Buchner, déclare, au sujet du programme économique de son courant : « Nous ne voulons pas transformer le système économique. Nous voulons un système économique libre. Notre modèle est en partie plus libéral que celui, fortement réglementé, qui est en vigueur. » Une conception qui rappelle les velléités néo-libérales de l'Union des industriels. De son côté, le secrétaire général du VGO, Wolfgang Pelikan, s'est dans de nouvelles diatribes contre nationalisée, en affirmant qu'« il y en a beaucoup trop et que la bureaucratie étatique n'est pas forcément l'instrument approprié pour diriger l'entreprise ». POUR UN PARTI DE CONTESTATION
ET DE MOBILISATION Le blocage du barrage de Hainburg et les succès électoraux sur le plan communal qui ont suivi en Styrie, en BasseAutriche et au Voralberg, posent de façon objective la question de l'avenir du mouvement Verts-Alternatifs en Autriche, indépendamment des intentions des participants à ces mobilisations. Se bornera-t-il à donner quelques coups d'épingles occasionnels et à effectuer des per-
3. Cf. l'article de Siegfried Mattl, « Le Disneyland de l'Europe. Politique, culture et inculture dans la seconde République », Die Linke, numéro 6, 1985.
4. Voir Fritz Keller, Vienne, mai 1968, un feu de paille, Junius Verlag, Vienne, 1983.
5. Lors des législatives du 24 avril 1983. les Verts unifiés ont obtenu 90 000 voix (1,93 %) et les Alternatifs 65000 suffrages (1,36 %). Mais à Vienne, les Alternatifs ont pu, lors des municipales, obtenir des sièges dans 10 conseils d'arrondissements.
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DE
cées lors d'élections locales, ou va-t-il fai- écologiques et même de le porter encore re un bond, comme l'ont fait les Verts al- à un niveau supérieur. Cela concrétiserait lemands, pour mener une activité politi- aussi les possibilités de développement que durable ? d'une orientation politique progressiste.
Après le rapprochement sans principe entre les Alternatifs et les Verts autour incontournables. Tout d'abord, de la lutte contre le barrage de Hainburg doit exprimer des positions claires sur la et uniquement autour de cela, l'évolution semaine de 35 heures sans diminution de des Verts vers la droite a provoqué un cer- salaire, le refus de toute forme de polititain désarroi chez les Alternatifs. Lors de que d'austérité, le respect du droit total débats fraternels avec les Alternatifs, le des femmes à GRM a souligné le fait que la fondation une position de solidarité avec les mouved'un parti permettrait de rassembler tout ments de libération du tiers-monde. Par le potentiel de contestation et de mobili- ailleurs, aucun détour ne peut être fait sation qui s'est exprimé dans ces luttes pour éviter de s'adresser aux travailleurs, et en particulier à ceux qui sont condamnés au chômage, d'autant qu'il existe un courant syndical qui est sensible à ces thèmes (cf. encart). Il s'agit ensuite de
Quatre points demeurent néanmoins garantir le fonctionnement démocratique parti d'un tel parti, notamment en garantissant l'expression et la cohabitation des diffé rents courants idéologiques. Il faudrait enfin que les éventuels élus d'un tel parti se conçoivent comme des porte-parole du mouvement et des mobilisations extraparlementaires.
Hermann DWORCZAK,
Vienne, 5 mai 1985.