Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

NICARAGUA

Organiser la guerre populaire pour conquérir la paix

· Inprecor n° 198, 10 juin 1985 · p. 6-14, 14 · 10 061 mots

Nicaragua États-Unis Amérique centrale

NICARAGUA pour conquérir la paix

'ANNONCE, le 4 avril dernier, du « plan de paix » de

Ronald Reagan, constitue un dément diplomatique im portant dans l'escalade agressive de l'impérialisme US à l'encontre du Nicaragua révolutionnaire. Ce plan est un véritable ultimatum adressé à la révolution sandiniste. C'est d'ailleurs sous le titre de « Plan Reagan : guerre ou reddition » que

Barricada du 11 avril 1985 a dénoncé ce qui a été présenté par

Reagan comme « une proposition historique pour restaurer la paix et la démocratie dans leur pays (le Nicaragua) ».

Cette démarche visait trois objectifs immédiats : faire pression sur le congrès américain pour obtenir son aval à l'attribution de 14 millions de dollars pour l'activité des contras ; saboter le processus de négociation initié par le groupe de la Contadora, dont le document du 15 octobre dernier avait été ratifié par les dirigeants sandinistes ; présenter au niveau international la révolution sandiniste comme « l'espoir trahi » des « démocrates » du continent, et qui refuse aujourd'hui d'accepter le dialogue avec les « combattants de la liberté » de la contra.

Le refus des congressistes américains d'accéder à la demande financière de l'administration Reagan a constitué un petit camouflet pour celle-ci, dont les effets directs pour réduire l'aide aux contras sont peu significatifs. L'impérialisme américain dispose de bien d'autres moyens pour financer ses réseaux contre-révolutionnaires qui sèment la terreur au Nicaragua. La

CIA dispose par exemple de ressources propres à cet effet.

Reagan peut aussi avoir recours au financement privé d'organismes divers, lesquels ont déjà envoyé plus de 5 millions de dollars aux ex-gardes somozistes. La contra peut aussi s'approvisionner en armes et équipements militaires auprès des troupes américaines en manœuvre au Honduras, tandis que des pays comme Israël ou Taïwan, qui reçoivent d'importants crédits américains, jouent un rôle efficace de relai de l'aide US à la contra. De plus, Reagan repartira à la charge pour obtenir officiellement du Congrès US un soutien à sa politique d'aide à la contra. Car, comme le note l'Agence Nueva Nicaragua dans son bulletin du 3 mai dernier, « les 14 millions de dollars sollicités par le président Reagan pour les contras n'étaient qu'un symbole. Ce que voulait réellement l'administration, c'était l'approbation d'une stratégie de plus grande portée qui, selon des sources militaires, impliquerait une guerre de plus grande intensité contre le Nicaragua ».

De ce point de vue, et malgré le vote contre les 14 millions de dollars, il faut noter que le débat politique au sein de la classe dirigeante américaine ne se situe plus tant sur le bien- fondé d'une intervention militaire américaine contre le Nicaragua que sur les aspects plus tactiques liés à ce problème. Il

Jorge BUARQUE du processus électoral, il ne restait plus à

Ronald Reagan d'autre politique que celle

La victoire électorale du Front sandid'intensifier les préparatifs d'une invasion niste de libération nationale (FSLN), en militaire directe. Dans les jours qui ont novembre 1984, a engendré une profonde suivi les élections, le gouvernement amériréorganisation des plans impérialistes cain a essayé de créer les conditions d'une d'agression contre le Nicaragua libre.

telle intervention. Il a donné l'ordre d'in-

Après l'échec militaire des contras, qui tercepter un navire soviétique qui se diriespéraient pouvoir dominer une partie du geait vers le port nicaraguayen Corinto, territoire nicaraguayen afin d'y proclamer plusieurs vaisseaux de guerre américains un gouvernement alternatif et réclamer pénétrant ainsi dans les eaux nicaraguaensuite l'aide des Etats voisins, après yennes. Toute une mise en scène a été l'échec des forces de l'opposition bourmontée autour de la prétendue livraison geoise intérieure à organiser le sabotage de Mig-21 soviétiques au Nicaragua, dans s'agit maintenant, pour les dirigeants impérialistes, de jauger précisément les conditions à remplir au préalable avant une telle aventure militaire. Ce glissement du débat doit être apprécié dans toute sa signification quant au rapprochement de l'échéance possible d'une intervention US directe au Nicaragua. Et, dans ce cadre, la décision d'imposer un embargo total sur le commerce américain avec le Nicaragua doit être appréhendée comme l'une des dernières mesures de pression économique US avant la mise en application de l'option militaire de l'invasion.

Dans cette situation, il échoit au mouvement ouvrier international des responsabilités fondamentales pour rompre l'encerclement de la révolution sandiniste, qui représente la pointe la plus avancée de la lutte anti-impérialiste à l'échelle internationale. Contre les préparatifs d'invasion américaine et l'embargo économique, la solidarité internationale doit se fixer

Tout d'abord, il est nécessaire d'accentuer la mobilisation pour faire pression sur les gouvernements, au niveau politique et diplomatique, pour les amener à maintenir, développer ou accorder leur assistance économique et sociale au Nicaragua. Cela nécessite de dénoncer et isoler l'option Reagan et de peser de tout son poids pour faire sentir le prix politique et diplomatique qu'il en coûterait à l'impérialisme US et à ses tenants en cas d'intervention militaire directe contre le Nicaragua. La popularisation des initiatives diplomatiques et des prises de position du gouvernement révolutionnaire nicaraguayen, la diffusion de la presse sandiniste, la pression multiforme sur les parlements bourgeois et les gouvernements, la coordination des activités de solidarité dans tous les domaines, la multiplication des initiatives de la part des centrales syndicales en lien direct avec la Centrale sandiniste des travailleurs (CST), les jumelages de municipalités, ou toute autre forme de soutien de diverses structures sociales, doivent pouvoir favoriser le développement de la mobilisation pour atteindre les objectifs susmentionnés.

Il est également nécessaire de chercher à prendre directement en charge, au niveau du mouvement de solidarité, des programmes d'aide matérielle et technique. Suivant les propositions du FSLN, l'effort des brigades internationales de solidarité s'est récemment orienté vers la réalisation d'objectifs précis d'aide en matière de santé, d'éducation et de matériel technique divers, dans des domaines où les programmes d'équipement ont été gelés à la suite des restrictions budgétaires annoncées en février dernier à Managua.

Tel est le défi lancé par la politique impérialiste au mouvement de solidarité internationale avec la révolution nicarasurvolait régulièrement Managua, tandis que la radio la Voix de l'Amérique essayait de brouiller les émetteurs sandinistes, exactement comme elle l'avait fait juste avant l'invasion nord-américaine de Grenade. Comme pour renforcer encore ce rap prochement symbolique avec les événements de Grenade, la 82e division aéroportée US participait aux manœuvres mi-

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litaires dans la région, après avoir été reti- du COSEP et des dirigeants syndicaux rée de Grenade où elle était stationnée depuis l'invasion. Il importe peu de savoir si à ce moment-là le Pentagone se limitait a vouloir tester les capacités de défense des sandinistes et les réactions de la population nicaraguayenne, ou s'il comptait réellement faire avancer ses forces immédiatement. Ce qui compte, c'est que dans les deux cas de figure, pour les dirigeants nord-américains, une intervention directe contre le Nicaragua libre est aujourd'hui à LA SITUATION APRES LA VICTOIRE

ÉLECTORALE SANDINISTE La présence militaire nord-américaine dans cette zone est permanente et massive. Les manœuvres navales et terrestres ont mobilisé 15 000 soldats en novembre 1984. En avril 1985, au moment culminant des manœuvres américano-honduriennes de Pino Grande III (Phase Scorpion), on a assisté à la plus importante concentration de troupes yankees en un seul lieu : 4 500 GIs étaient stationnés à seulement 12 kilomètres de la frontière nord du Nicaragua. Depuis lors, le débarquement de milliers de soldats sur les côtes honduriennes s'est encore multiplié.

Le plan de Ronald Reagan, annoncé le 4 avril dernier, organise de façon cohérente et unifiée l'action coordonnée des stratèges américains, des contras et de l'opposition intérieure au Nicaragua, incluant tous ses secteurs : le Conseil supérieur de l'entreprise privée (COSEP), les partis bourgeois, le quotidien La Prensa. C'est la première fois qu'une telle conjonction se fait de façon si ouverte.

D'un autre côté, la paralysie des activités du Groupe de la Contadora et l'offensive de Reagan sur les bourgeoisies latino-américaines contribuent également à rendre plus difficile et plus périlleuse cette phase de la révolution sandiniste (1). Finalement, l'effort de guerre permanent, les destructions causées par l'action des contras et par le boycott économique international, comme la lutte des classes sur le plan intérieur, ont conduit la direction sandiniste à adopter un ensemble de mesures exceptionnelles de mobilisation militaire et de réorganisation économique pour faire face aux périls immédiats (2).

Une fois repoussé le danger immédiat d'une intervention américaine après les élections de novembre 1984, la direction sandiniste a pris de nouvelles initiatives diplomatiques et politiques pour consolider les avancées de la révolution. Elle a entamé le « dialogue » avec tous les partis légaux, les associations syndicales et religieuses, en invitant y compris l'opposition bourgeoise qui avait boycotté les élections, dans le but d'arriver à des accords qui garantissent la liberté de la presse et l'expression publique des différents courants, ainsi que la liberté syndicale, dans le cadre de la réaffirmation de la défense nationale contre l'agression.

Le 16 février 1985, le président de la République, Daniel Ortega, prenait l'initiative d'une réunion avec plus de 400 producteurs privés, incluant des dirigeants sandinistes, pour débattre de la situation économique et des mesures que le FSLN avait annoncées les jours précédents. Cette rencontre, qui a duré quatre heures et demi, a été retransmise en direct dans tout le pays par la radio et la télévision. Avec certains de ces secteurs, comme les 50 000 petits et moyens agriculteurs réunis au sein de l'Union nationale des agriculteurs et éleveurs (UNAG), ou les producteurs de café, qui ont une grande importance pour l'exportation, le nement est parvenu à mettre en place une

Cependant, cette offensive politique des sandinistes coïncidant avec l'isolement de l'opposition bourgeoise, du fait de son boycott des élections et des défaites militaires significatives de la contra, qui a déjà eu 1 200 morts cette année, a forces contre-révolutionnaires intérieures. Ce processus représente la préparation immédiate de l'escalade du plan Reagan.

En effet, des apres la réunion du 16 février 1985, le COSEP posait publiquement cinq conditions à de futures négociations avec le régime sandiniste. Ces conditions réclamaient la restitution à leur ancien propriétaire des propriétés confisquées par la révolution ; l'organisation, à l'avenir, des négociations salariales en présence de l'employé, du patron et de toutes les centrales syndicales ; l'abolition de lois rétroactives qui touchent la propriété privée ; la garantie de la liberté d'entreprise ; l'instauration d'un dialogue avec les « Nicaraguayens en armes », c'est-à-dire avec la contra. Aussitôt, la Coordination démocratique nicaraguayenne (CDN), qui est de fait dirigée par le COSEP, appelait à l'organisation d'un « dialogue » convoqué et garanti par la Conférence nicaraguayenne qui, bien évidemment, était d'accord avec cette suggestion et le faisait savoir (3). Peu de temps après, le 2 mars 1985, trois groupes de la contra, le Front démocratique nicaraguayen (FDN), l'Alliance révodémocratique (ARDE) et la Misura, adressaient depuis San José, au Costa Rica, un « ultimatum » au gouvernement sandiniste pour qu'il établisse des pourpariers avec la contra avant le 20 avril 1985. Le COSEP et le journal La Prensa ont repris ce même thème. Devant 1 200 patrons réunis à Managua, Enrique l'actuel dirigeant du COSEP, répètera les thèmes centraux du discours la bourgeoisie, en affirmant : « Le FSLN veut nous arracher de l'hémisphère occidental pour nous installer à l'Est. Il veut nous importer une culture stalinisée. (...) Le Nicaragua navigue vers un autre Cuba. Mais, nous autres Nicaraguayens, ne sommes pas Cubains. Les Nicaraguacourberont jamais. (...) Le froid esclavagisme du marxisme-léninisme recule même en Sibérie. » (4) Le co-directeur de La Prensa, Jaime Chamorro, confirmait dans ses déclarations, à New York, cette conjonction entre l'opposition bourgeoise légale et les groupes contras, en précisant : « La guerre est déplorable Nous ne voulons pas la guerre. Mais je crois qu'elle est fondamentale pour créer les conditions contre les sandinistes. Je crois que les communistes du Salvador ont le droit de solliciter l'aide du Nicaragua, de Cuba et de l'Union soviétique, et que les contras nicaraguayens ont le droit de solliciter l'aide de l'administration nord-américaine. (...) Les contras luttent actuellement avec les armes et nous, nous luttons sous une autre forme, ensemble avec les partis politiques et l'entreprise privée, pour essayer d'éviter que le Nicaragua ne devienne communiste. » (5) De son côté, l'Eglise, par la voix de Monseigneur Obando y Bravo, offrait ses services pour intervenir dans cette négocia-

Depuis les élections, on enregistre donc une conjonction croissante entre les prises de position de l'opposition bourgeoise légale et celles des groupes contre• révolutionnaires en armes. Pendant longtemps, il ne s'agissait là que d'une activité discrète. Ce qu'il y a de nouveau, c'est que maintenant l'opposition bourgeoise intérieure et l'Eglise se situent entièrement sur la ligne de la déclaration de San José du Costa Rica et se constituent ainsi ouvertement en arrière-garde des actions militaires de la contra. Le rôle du quotidien La Prensa dans cette entreprise est éclairant, à travers sa popularisation des déclarations de Bolanos, des initiatives de Ronald Reagan, ou de la dénonciation du processus électoral et des activités gouver-

Pourtant, ce bloc réactionnaire continue à disposer d'alliés à première vue plutôt surprenants. Ainsi, dans son hebdomadaire En Avant, le Parti communiste du Nicaragua (PCN) défend la même idée de « dialogue national » par l'intermédiaire de son secrétaire général Eli Altamirano Perez, qui affirme : « La thèse d'un dialogue national est la thèse la plus patriotique et la plus responsable que l'on puisse défendre dans notre milieu. » Ensuite, Perez salue le Parti libéral indépendant (PLI), le Parti socialiste nicaraguayen (PSN), le Parti unioniste centro-américain, le Parti social-chrétien du Nicaragua (PSCN) et d'autres formations partie-prenantes de la CDN, ainsi que l'attitude de l'Eglise, favorables à ce « dialogue » (6). Le PCN est en effet intéressé en ce moment à participer à un bloc parlementaire

1. Dans un prochain numéro d'Inprecor. nous aborderons de manière plus approfondie les dernières péripéties des négociations entreprises dans le cadre du groupe de la Contadora, qui réunit le Mexique, la Colombie, le Panama et le Venezuela.

2. Cf. Inprecor numéro 192 du 18 mars 1985.

3. La coordination démocratique nationale Ramiro Sacasa (CDN) rassemble, sous la houlette du COSEP, des partis et des syndicats de droite parmi lesquels le Parti social chrétien du Nicaragua (PSCN), le Parti libéral constitutionnel (PLC) et le Parti social démocrate (PSD).

4. La Prensa, Managua, 29 mars 1985. 5. Déclaration du 20 mars 1985, Agence Nueva Nicaragua (ANN), Managua.

6. Le Parti libéral indépendant (PLI) et le Parti social chrétien du Nicaragua (PSCN) sont des formations bourgeoises d'opposition au Nicaragua. Le Parti socialiste nicaraguayen (PSN) et le Parti communiste du Nicaragua (PCN) sont deux partis staliniens.

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avec le PSN, le PSCN et d'autres forces bourgeoises dans le cadre de l'élaboration de la Constitution, et accentue ainsi son cours contre-révolutionnaire.

Récusant totalement toute négociation avec les groupes contre-révolutionnaires, le gouvernement du Nicaragua a maintenu sa proposition de négocier directement avec les Etats-Unis. Ainsi, à plusieurs reprises, les responsables sandinistes ont insisté pour que les conversations bilatérales de Manzanillo reprennent alors qu'elles avaient été suspendues unilatéralement par les USA et que soit relancée l'activité du groupe de la Contadora (7). Dans le même temps, sur le plan international, le gouvernement révolutionnaire a multiplié les initiatives concrètes pour désarticuler la pression américaine. Le 27 février 1985, Daniel Ortega annonçait un certain nombre de décisions applicables immédiatement et de manière unilatérale par son gouvernement : un moratoire indéfini pour l'acquisition de nouveaux armements et des avions nécessaires à une parité de défense avec les Etats voisins ; le retrait de 100 instructeurs militaires cubains; une invitation au Congrès américain à envoyer des délégations visiter tout le pays et vérifier notamment le caractère défensif de l'armement nicaraguayen.

De fait, plusieurs délégations de parlementaires américains sont venues visiter le Nicaragua, dans les semaines qui ont précédé le vote au congrès US des crédits pour la contra. Simultanément, le gouvernement révolutionnaire, pour réactiver les négociations dans le cadre de la Contadora, a décidé de livrer à la Colombie le déserteur Urbina Lara qui, réfugié à l'ambassade du Costa Rica à Managua, avait été fait prisonnier par la police sandiniste alors qu'il quittait cette enceinte. Le cas avait servi de prétexte pour la suspension des activités du groupe de la Contadora, ce qui indique bien les capacités de pression des Etats-Unis et l'absence d'autonomie de gouvernements comme celui du Costa Rica ou de Panama. Pourtant, c'est la polémique sur les 14 millions de dollars de l'aide américaine à la contra qui a fini par concentrer toute l'attention. LE PLAN REAGAN ET LA PARALYSIE

DU GROUPE DE LA CONTADORA

A partir de février dernier, la Maison-Blanche a intensifié ses prises de position, déclarations et discours tendant à convaincre le Congrès US de la nécessité de voter les crédits pour la contra. Richard Lugar, président de la commission des Affaires étrangères du Sénat, déclarait que jamais, depuis le Vietnam, il n'y avait eu un conflit aussi aigu entre l'exécutif et le législatif américain. A vrai dire, la somme en débat était en elle-même peu significative : depuis 1980, les sandinistes ont recensé des sommes beaucoup plus importantes versées par la CIA aux contras par l'intermédiaire de pseudo-organisations « humanitaires » ou d'« appui aux réfugiés ». Mais l'importance politique de cette somme, réclamée par Reagan pour les contras, est très grande. Si la démarche de Reagan était avalisée par le Congrès, cela

1933... himi Vietnam 1975 Lahicdoni Storia de « L'histoire du grand bâton ». (DR) signifierait une énorme victoire politique intérieure et diplomatique, elle ouvrirait la porte à des pressions beaucoup plus efficaces sur les bourgeoisies latino-américaines et à de nouvelles concessions du pouvoir législatif vis-à-vis gouvernement, elle créerait de meilleures conditions vis-à-vis de certains secteurs de publique américaine en d'une intervention US, elle légaliserait les préparatifs de Reagan.

Voilà près d'un an, Reagan affirmait clairement sa politique pour toute la zone, en déclarant : « Le Salvador est plus pro che du Texas que le Texas du Massachusetts. C'est très simple, l'Amérique centrale est trop proche et les risques sont trop grands que les gouvernements qui y prennent le pouvoir aient des liens idéologiques et militaires avec l'URSS. » Le 16 février 1985, Reagan déclarait à la radio que les contras étaient « les frères de la américaine ». Trois jours après, Schultz considérait que le Nicaragua était « déjà derrière le rideau de fer ». Le 21 février suivant, Reagan annonçait que son intention était de « remplacer l'actuelle structure de gouvernement sandiniste », ce qui « ne serait pas nécessaire si le gouvernement se rendait ». Le jour suivant, Schultz annonçait « qu'il arriverait un moment où les Etats-Unis ne pourraient pas renoncer à agir » (8).

En annonçant son plan, le 4 avril, Reagan reprenait explicitement à son compte l'accord établi au Costa Rica entre les groupes contras et se contentait d'élargir un peu le délai accordé au régime sandiniste : la négociation devra être menée entre le gouvernement sandiniste et les oppositions avant juin 1985, avec la médiation de l'Eglise. De cette façon, le représentant de l'impérialisme US veut atteindre trois objectifs: neutraliser dans le Congrès l'opposition à l'octroi des 14 millions d'aide à la contra ; reprendre l'initiative et lier les mains au groupe de la Contadora et aux autres bourgeoisies influentes dans le conflit; réaliser la difficile opération idéologique de justification d'une agres-

Nicaragua

Angola 1976 CENTRA AMÉRIC 1983. gran garrote sion militaire directe des USA au nom de la défense des idées « initiales » de la révolution anti-somoziste, qui auraient été trahies par le FSLN. C'est d'ailleurs là le même type de couverture idéologique qui fut utilisé au moment de l'invasion de Grenade avec, comme différence de taille, le fait qu'elle fut alors facilitée par la tragique division du New Jewel Movement (NJM). Malgré cette démagogie nord-américaine, la presse internationale a dévoilé à plusieurs reprises des documents secrets du Conseil de sécurité étaient clairement indiqués ses objectifs réels. En novembre 1984, le Washington Post rendait publique l'existence d'un document portant sur la proposition de sabotage des accords de la Contadora, et plus récemment, la radio britannique BBC divulguait un document contenant des études préparatoires à une invasion US du

Après sa déclaration du 4 avril dernier, Reagan a eu des contacts intensifs avec les représentants des gouvernements du groupe de la Contadora et avec d'autres dirigeants latino-américains, comme Raul Alfonsin, d'Argentine, et Julio Sanguinetti, d'Uruguay. Les visites à Washington de Febres Cordero, président de l'Equateur, ou de Belisario Betancour, de Colombie, lui ont également permis des discussions directes sur ce thème. Le quotidien sandiniste Barricada a rendu compte, jour après jour, des déclarations et des contradictions des représentants des gouvernements latino-américains. Dans son édition du 11 avril dernier, il soulignait le fait que le président Lusinchi, du Venezuela, comme d'ailleurs Febres Cordero ou les gouvernements du Costa Rica et de Panama, appuyaient le plan du président américain. Peu après, l'ex-président vénézué-

7. C'est à Manzanillo, au Mexique, que se sont réunis à plusieurs reprises des représentants sandinistes avec des membres de l'administration Reagan. C'est cette dernière qui a rompu unilatéralement ces rencontres.

8. Envio, publication de l'Institution historique centro-américain, mars 1985, Managua.

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lien Perez appelait le Nicaragua à accepter ce même plan. De leur côté, Betancour et le gouvernement mexicain prenaient des positions plus prudentes, mais sans pour autant rejeter le projet américain.

Les dirigeants sandinistes ont pleinement conscience d'un fait clairement exprimé dans Barricada: l'arme sions économiques via le Fonds monétaire international (FMI), combinée à la terrible pression politique nord-américaine, a totalement paralysé les initiatives de la Contadora et tend à soumettre les bourgeoisies latino-américaines à la politique de Ronald Reagan. La situation est très contradictoire, car, en même temps que sociaux intérieurs dans ces continuent à se développer, la consolidation de la révolution sandiniste constitue un exemple et un pôle d'attrac tion, ce qui rend très difficule sur le plan interne un appui ou un accord ouvert à une invasion américaine du Nicaragua. Ce n'est pas par hasard qu'on assiste, Costa Rica ou en Colombie, à un renforcement considérable des courants les plus droitiers, partisans d'une militarisation croissante, au sein des partis bourgeois, et qui peuvent compter sur un net appui des Etats-Unis. Le groupe de la Contadora est donc chaque fois un peu plus prisonnier de ces contradictions.

LES SANDINISTES

FACE A UNE SITUATION ÉCONOMIQUE DIFFICILE Le 8 février 1985, un communiqué émanante de la direction nationale FSLN et signée par tous ses membres, annonçait qu'elle avait l'objectif « d'intégrer toute l'économie à la défense ». Un plan d'austérité était exposé, avec des mesures échelonnées sur l'année 1985 et 1986, afin de corriger certaines distorsions fondamentales qui se sont accentuées depuis 1980 et dans le cadre du maintien de ce qu'on appelle l'économie mixte, qui n'est pas, globalement, remise en cause

Les répercussions de ces mesures sont importantes pour la population, et les responsables sandinistes en ont pleinement conscience. Dans une déclaration à l'envoyé spécial d'Inprecor, la secrétaire aux relations internationales de l'Association nationale des enseignants du Nicaragua (ANDEN), Milena Nunez, constatait : « La situation économique est chaotique. Cette année, nous allons vivre la pire des situations depuis la révolution. Tous les travailleurs savent déjà qu'il va y avoir une économie de subsistance et qu'il va falloir se serrer la ceinture. Cette année, nous ne construirons pas une seule école neuve, le budget restera gelé au niveau de l'an dernier, aucun nouveau professeur ne sera embauché. » Marlène Chow, responsable aux relations publiques et internationales de la Commission d'appui aux combattants ne dit pas autre chose, lorsqu'elle insiste sur le fait qu'« il existe une situation d'approvisionnement minimum pour les médicaments ». Une explication des mesures décidées et de leurs objectifs, une discussion publique et une mobilisation des travailleurs, ont été une attitude constante du gouvernement nicaraguayen. De telle sorte que les nouvelles mesures économiques s'intègrent dans une campamobilisation contre l'agression renforcent la défense du Le pouvoir sandiniste a en effet hérité d'un pays détruit par la guerre civile, avec un appareil industriel fortement atteint et structurellement beaucoup plus faible que celui de Cuba en 1959, un tissu urbain désorganisé par le tremblement de terre de 1972, la plus forte dette extérieure par tête d'habitant de toute l'Amérique latine, l'absence de réserve de devises, le dictateur Somoza les ayant emportées dans sa fuite en exil. Ensuite, la guerre d'agression provoquée par les USA a encore aggravé tous ces problèmes. Elle a représenté plus d'un milliard de dollars (10 de francs) de destructions et imposé l'orientation vers l'effort de guerre d'une grande partie de la production et donc une perte continuelle subie par l'économie et la société.

La revue Envio, publiée à Managua par l'Institut historique centro-américain, souligne les quatre grandes raisons de la présente crise de 1985 : l'héritage somoziste, les effets de la crise internationale, la guerre d'usure menée par les USA, et « les effets annexes négatifs de la politique économique intérieure ». Et l'article se conclut ainsi : « Ces déséquilibres mal'avancée du processus révolutionnaire. (...) L'économie du Nicaragua, du sous-développement et du somozisme, frappée par la crise internationale et par la guerre d'agression et dirigée par le gouvernement pendant ces cinq dernières années avec certaines incohérences, ne peut continuer à être conçue comme une économie au développement limité par la guerre, mais bien comme une économie de défense en fonction de la guerre. Ce changement d'optique est fondamental, le tournant est stratégique. » (9)

En plus des dégâts causés, la guerre exige une profonde réorientation des moproduction et de distribution aux dépens des programmes sociaux. aujourd'hui trop fragile et les mécanismes de contrôle sont relatifs, ce qui exclut un long effort de guerre qui ne soit pas soutenu sur le plan intérieur par la population. C'est dans ce contexte que la direction du FSLN, de pair avec la mobilisation pour le service militaire patriotique, explique les mesures économiques qui vont être prises tout au long de l'année 1985 et a commencé une campagne de mobilisation et de sensibilisation pour leur mise en pratique.

La pression extérieure sur l'économie nicaraguayenne ne s'exerce pas seulement sous la forme d'une guerre d'usure. L'insertion de cette économie dépendante dans le marché mondial a engendré des contradictions qui sont une des raisons de l'orientation économique adoptée aujourd'hui. Dans les premières années qui ont suivi le triomphe révolutionnaire, l'apport en grande quantité de ressources financières extérieures et l'augmentation immédiate de l'utilisation de la capacité pro brut, de l'ordre de 10,7 % en 1980 et de 7,8 % en 1981. Il y avait alors beaucoup d'espoirs dans un redémarrage économique rapide. Mais la guerre a commencé en 1980 et, à partir de 1982, ce rythme de croissance économique s'est inversé : l'endettement extérieur et le manque de devises ont dicté leur loi. A l'héritage d'une dette extérieure de 1,6 milliard de dollars s'ajouteront deux milliards de dollars d'une nouvelle dette contractée au cours des cinq premières années du gouvernement révolutionnaire : la moyenne annuelle de la valeur des exportations nicaraguayennes est de 400 millions de dollars, tandis que celle des importations est de 800 millions. Les conditions de la renégociation de la dette extérieure obtenues en 1979, avaient été très favorables. Une grande partie du payement des amortissements cette dette avait alors été repoussée pour l'après 1985. Cependant, l'accumulation de la dette et le poids des payements annuels des intérêts s'est accru. Ainsi, les intérêts de la dette représentaient, selon les chiffres officiels, 13,3 % des exportations

1980, 34,2 % pour 1981, 47,3 % pour 1982, et 49,6 % pour 1983. On arrive donc, en 1985, à une situation limite : les 873 millions de dollars à payer pour les intérêts de la dette en 1984 et en 1985 représentent plus du double des revenus tirés des exportations de ces dernières années. Cette pression extérieure est sans aucun doute l'une des armes de guerre de l'administration Reagan et se traduit par les terribles difficultés dans lesquelles se débat le gouvernement nicaraguayen pour obtenir de nouveaux crédits sur le marché

Face à ces difficultés, le gouvernement révolutionnaire reconnaît ouvertement que des erreurs ont été commises dans la conduite de sa politique économique passée. Il les détaille même dans sec explications publiques. Ainsi, le comras niqué de la direction nationale du FSLN, du 8 février 1985, intitulé « Nous avons conquis la lumière et nous la défendrons avec le sang, la sueur et la confiance dans le futur », expliquait déjà : « Ce que nous devons signaler comme l'une de nos principales erreurs économiques, c'est que nous avons voulu faire trop de choses en même temps. Réellement, nous avons fait plus qu'il n'était possible de faire dans la limite de nos moyens matériels. » La politique d'investissements d'infrastructure importants et immédiats ont permis de grandes améliorations pour les rass: laires dans le domaine de la san cice! seignement, de l'habitat, les subventions à l'alimentation et aux transports. Mais, en contreparti, elle a conduit à rn important déficit budgétaire — près de 25 % du PIB en 1983 et en 1984, avec une tendance à l'accroissement - et à la réalisation de beaucoup de projets qui étaient insuffisamment alimentés en crédits.

Par ailleurs, le maintien du cordoba à un taux de change officiel survalorisé par rapport au dollar a eu pour conséquence

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de stimuler la contrebande des produits nicaraguayens vers les pays voisins, obligeant l'Etat à couvrir les différences de change dans les activités courantes. Cela a aggravé les difficultés de la politique de subvention, stimulé la spéculation et le noir du dollar, facilité les manœuvres clandestines de la CIA sur le marché noir à l'aide de dollars. Le manque croissant de devises a restreint l'activité industrielle et agro-exportatrice. Enfin, les inondations de 1982 ont gravement touché les exportations agricoles, qui ont ensuite été faiblement compensées par la bonne récolte de l'année suivante.

Dans cette même période, la désintégration virtuelle du Marché commun centro-américain, auquel étaient destinées 80 % des exportations industrielles du Nicaragua en 1980, dont près des deux tiers pour le Costa Rica et le Guatemala, a ouvert de nouvelles brèches et de nouveaux déséquilibres sur le marché extérieur (10). Néanmoins, cette politique économique, dont la priorité était déterminée en fonction des besoins populaires (alphabétisation, reconstruction d'entreprises, soutien aux soldats, subvention aux produits de première nécessité, etc.) a eu comme effet positif d'assurer une évolution du PIB par tête d'habitant qui, tout en restant négative, était malgré tout une exception dans la région, entre 1981 et 1984 (Nicaragua, - 4,8% ; Costa Rica, - 14,5 % ; Salvador, - 22 %) et même en Amérique latine (Mexique, - 6,3 %; Brésil, - 8,9 % ; Bolivie, - 25 % ; Argentine, - 12 %; Venezuela, - 16,2 %).

LA SPÉCULATION

ET LE SECTEUR INFORMEL Commentant et expliquant les récentes mesures économiques gouvernementales, le ministre des Finances, William Hupper, affirmait que « le problème central de l'économie nicaraguayenne peut se résumer dans le phénomène de la spéculation ». Le texte du FSLN du 8 février se limite aussi à citer « les commerçants spéculateurs » comme origine principale des difficultés actuelles et du dérèglement de l'économie sur le plan intérieur. De fait, les quatre autres facteurs suivants se sont ajoutés aux disfonctionnements macro-économiques provoqués par la politique antérieure et par la situation héritée du somozisme : une diminution considérable de l'offre de biens de services pour la population, un énorme accroissement du déficit budgétaire comme conséquence première de la politique de subvention, un développement trop important du crédit et, lié à cela, un financement intérieur qui n'était pas appuyé sur le processus de production. En conséquence se sont développés la spéculation, la circulation d'une trop grande masse monétaire concentrée surtout dans le secteur du commerce informel et spéculateur, le maintien d'une monnaie nationale surévaluée entraînant un important drainage des devises étrangères par la Banque centrale.

Tous ces éléments se traduisent par la spéculation. Les subventions agricoles amènent par exemple l'abandon de certaines productions, qu'il revient des lors moins cher d'acheter dans les villes aux prix subventionnés par le gouvernement que de les cultiver dans les champs. importante circulation monétaire et la désorganisation des circuits de distribution font fleurir le commerce informel et motivent, en conséquence, l'abandon de beaucoup d'activités productives, tout comme la poursuite de l'exode rural vers la ville. Selon des calculs approximatifs, Managua avait 600 000 habitants en 1980 et son complexe urbain aurait presque doublé aujourd'hui avec 900 000 habitants, tandis que plus de 260 000 autres personnes, travailleurs ou non, se rendent tous les jours à Managua en provenance des alentours ou des villes voisines, comme Granada ou Masaya.

Le gouvernement sandiniste a suivi avec beaucoup d'attention ce processus de développement du secteur informel (11). Une étude de l'Institut national de recherches économiques et sociales (INIES) souligne les données générales de ce phénomène en Amérique centrale, ainsi que ses caractéristiques sociales et ses conséquences : les salariés prédominent dans la population des 15-25 ans, tandis que les moins de 15 ans et les plus de 35 ans sont majoritairement investis dans le secteur informel. Ce secteur informel avait radicalement diminué avec l'abandon massif de Managua, à la suite du tremblement de terre dévastateur de 1972. Et l'on assiste à sa reconstitution à partir de 1977-1978. En 1982, c'est déjà le secteur informel qui absorbe, en matière d'emploi, la croissance de la population, l'augmentation du travail féminin et les effets de l'émigration intérieure vers la ville. S'étendant surtout à Managua, il représente là plus de la moitié de la population active, contre 46,9 % au niveau national.

Ces chiffres globaux donnent néanmoins peu d'indications de détail sur la composition de ce secteur. Toutefois, l'on sait que près de la moitié des personnes de ce secteur sont des travailleurs à leur compte, tandis que près de 5 % sont des patrons employant des salariés. Mais une grande partie du travail effectué dans ces conditions est bien évidemment familial et non rémunéré. Le manque d'emplois et la baisse du salaire réel dans les dernières années ont amené un certain nombre de travailleurs du secteur formel à abandonner leurs postes de travail pour se consacrer au commerce et aux prestations de service, occupations qui constituent une grande partie de l'activité du secteur in-

• L'essentiel est donc de signaler la croissance rapide d'un secteur capitaliste qui alimente les super-profits de la spéculation commerciale et qui permet l'accumulation rapide d'un capital. Une étude de l'INIES signale « l'existence d'un secteur informel capitaliste qui n'a rien à voir avec une stratégie de survie, mais bien au contraire avec une stratégie d'obtention de superprofits » (12). Une autre étude du ministère du Plan souligne que, depuis 1982, il existe un « secteur informel capitaliste nouveau, commercial et improductif ». Les subventions gouvernementales aux produits de première nécessité alimentaient ce secteur, qui accaparait les produits des magasins officiels, pour ensuite les revendre sur le marché libre à des prix sensiblement supérieurs. Les marchés de Managua, comme le marché Oriental, où il y a journellement 40 000 personnes, sont bien la preuve vivante de cette évolution et du poids social croissant de ce secteur.

Comprendre, contrôler et limiter ce secteur est donc aujourd'hui l'une des priorités importantes du gouvernement. Il représente en effet un facteur d'instabilité et de désorganisation au niveau économique et politique. La revue Envio résume ainsi les objectifs du gouvernement sandiniste, en écrivant que « les secteurs populaires qui se consacrent au secteur informel - notamment à Managua - peuvent beaucoup souffrir de la nouvelle politique. Il s'agit de les encourager, par divers moyens, à s'intégrer ou à dans des activités productives à la campagne ou à la ville, où il existe de nombreuses possibilités d'emploi et un manque de main-d'œuvre » (13). Cela implique le contrôle économique, mais aussi une campagne politique de mobilisation et de conviction. LES MESURES GOUVERNEMENTALES

DE FÉVRIER Et c'est pour faire face à cette situation que le FSLN a annoncé huit grands objectifs pour l'année 1985, que l'on peut résumer comme suit:

- La priorité est donnée au dégagement de moyens pour assurer la défense du pays, ce qui représente déjà, pour 1985, 20 % de la force de travail, 40 % du budget et l'équivalent de 35 % du PIB.

- La production est prioritairement stimulée dans quatre domaines : la Défense, les biens de consommation populaires, les produits d'exportation et les infrastructures d'appui sélectionnées, en partant des besoins de la Défense et de la poursuite des programmes sociaux de base.

- Les dépenses publiques seront considérablement réduites, à travers une diminution du déficit budgétaire, qui sera obtenue par une réduction des dépenses sociales à l'exception de la Santé, et par l'augmentation des rentrées. Trois nou-

10. Cf. Claes Brundenius, « Stratégie de développement industriel au Nicaragua, 1979-1984». cahier de Pensamiento Propio, Managua, janvier 1985.

11. Par secteur informel, on entend généralement un secteur capitaliste qui échappe aux règles générales qui fixent l'activité économique du pays (législation de l'emploi, taxes sur les revenus). Cela constitue, dans les économies dominées, un véritable marché parallèle pour l'emploi, les investissements et certaines activités, qui représente une part non négligeable de l'activité économique, surtout en zone urbaine, et emploie une importante force de travail dans des conditions très particulières (travail familial, apprentissage non rémunéré, auto-emploi, etc.)

12. « Une approche du secteur informel urbain au Nicaragua », INIES, Managua, 19 décembre 1984.

13. Envio, numéro 45, Managua, mars 1985.

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veaux impôts sont lancés : sur les profits du capital, un impôt général sur la valeur et, c'est le plus important de tous, un impôt sur la « rente supposée ». Ce dernier impôt se calcule de la manière suivante : quand l'Etat examine la déclaration d'impôt d'un individu, il applique les taxes sur la base d'un revenu dont il fait lui-même l'estimation, la possibilité existant pour le citoyen d'effectuer ensuite une réclamation. Cette mesure touche principalement les professions libérales et les commerçants. Au total, le gouvernement espère récolter ainsi plus 2,5 milliards de cordobas, ce qui équivaut aujourd'hui au budgeti •total du ministère de la Santé. Dans le même temps, l'embauche est gelée dans l'appareil d'Etat. D'autres mesures de réduction du déficit budgétaire prévoyent l'arrêt ou la rationalisation de certains projets d'investissement et, avant tout, l'élimination graduelle de la politique de subvention d'Etat au prix de certains produits et la mise en place d'une politique économique de prix réels. Parallèlement, en stimulant la production des produits de base, le gouvernement essaye d'augmenter l'offre.

- La défense du salaire réel sera assurée à sa juste mesure par le transfert des sommes antérieurement destinées à la subvention des prix des produits de première nécessité, vers les salaires des travailleurs du secteur productif. Au moment où l'on annonçait les mesures d'austérité, les salaires étaient augmentés de 47%. En mars 1985, une nouvelle augmentation est intervenue, portant la hausse des salaires à 76,5 % par rapport à janvier de la même année. En mai, un nouvel ajustement salarial est prévu et la préoccupation gouvernementale est d'aligner les salaires des travailleurs ruraux avec ceux des travailleurs urbains, pour freiner ainsi la migration intérieure. Les secteurs les plus directement bénéficiaires de la nouvelle politique économique gouvernementale sont les salariés des villes et des campagnes, mieux protégés ainsi d'une inflation qui s'accélère.

- Un autre objectif de ces mesures est de contenir « le désordre des prix intérieurs ». Dans le même temps où, suite à la suppression des subventions d'Etat, les prix de 22 produits de première nécessité étaient augmentés de près de 100 %, le 18 février 1985 (et dans certains cas exceptionnels, l'augmentation a même atteint 200 ou 300%), les points de vente dans les centres de production, contrôlés par le gouvernement en collaboration avec les syndicats, étaient réorganisés. « Il est prouvé que nos circuits de vente rendent pratiquement impossible l'exercice d'un contrôle efficace de l'Etat sur les spéculateurs », notent les sandinistes, d'où la réorganisation des points de vente des magasins d'Etat sur la base de prix réels mieux protégés de la spéculation et où, maintenant, seuls les travailleurs peuvent venir s'approvisionner. Le commerce informel ne peut plus se fournir dans ces centres.

— Le système de crédit est restructuré par le gel des investissements qui ne sont pas soutenus par des crédits internationaux ou qui ne sont pas absolument prioritaires.

- Le cordoba est dévalué, son taux de change est ajusté, et plusieurs taux de change différents sont institués, selon la provenance et la destination des devises étrangères. En réalité, il existe toujours un financement indirect de l'Etat en appui à certaines activités productives, comme le coton par exemple, par le biais du taux de change utilisé. Cependant, Joaquim Cuadra, président de la Banque cen-

Le marché Oriental à Managua. (DR) trale, a déjà annoncé que l'on s'orientait vers un marché libre des devises. L'ouverture de nouveaux points de change a été annoncée, en plus de l'unique point qui existe aujourd'hui à Managua, à l'Hôtel Intercontinental.

- Finalement, le gouvernement sandiniste a indiqué qu'il allait favoriser les investissements étrangers, « quand ils sont adaptés aux politiques du développement national » (14).

En d'autres termes, chercher ainsi à ductivité et le contrôle sur le marché interne, et à protéger les salariés des secteurs productifs, cela revient à « parvenir à une meilleure distribution des richesses, dans le cadre d'une meilleure participation populaire à la gestion des unités productives », déclarent les responsables

DÉFENDRE LA RÉVOLUTION ET SES ALLIÉS Il est certain que la spéculation et les problèmes économiques auxquels les sandinistes veulent faire face avec ces mesures sont le produit d'une contradiction plus profonde de la situation, qui oppose la nature révolutionnaire du pouvoir sandiniste à la nature capitaliste du système économique qui continue de prédominer au Nicaragua. Tant que cette situation se maintiendra, et chaque fois un peu plus, la bourgeoisie sabotera le processus productif, diminuera les investissements, utilisera son pouvoir économique pour ma-

14. Envio, mars 1985, et discours de Jaime Wheelock, du 13 février 1985, « Les mesures économiques font partie de la défense de la Patrie ».

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nœuvrer politiquement, engendrant la spéculation et tentant de se donner, au travers du fonctionnement des mécanismes du mode de production capitaliste, une base sociale d'appui potentiel.

Conscients de cette situation, les dirigeants sandinistes ont adopté des mesures positives pour limiter et contrôler ses effets, avec la préoccupation permanente de renforcer l'appui populaire dont ils disposent dans les secteurs qui jouent un rôle fondamental dans le processus révolutionnaire. Les mesures récemment prises pour faire face aux spéculateurs et à l'important secteur du commerce informel capitaliste, favorisent les travailleurs salariés, et en particulier les ouvriers productifs de la ville et des campagnes et vont résolument dans ce sens. C'est ce qui semble être la meilleure alternative dans la situation présente.

Ces options sont explicitement discutées. L'un des conseillers économiques du gouvernement, Roberto Pizarro, a commenté cette décision en déclarant : « Ainsi, pour certains, une réponse plus appropriée pour résoudre ces distorsions, frapper ceux qui en profitent et favoriser une transformation rapide du pays, aurait pu être une "radicalisation". Il faut entendre par "radicalisation" un profond programme d'expropriation de la terre, de l'industrie et du commerce, qui mette aux mains de l'Etat la totalité des moyens matériels de l'économie. Cette alternative, possible abstraitement et qui existe réellement dans d'autres sociétés, serait non seulement naïve et irresponsable dans le cas du Nicaragua, pour des raisons de politique liées à la situation géopolitique régionale, mais aussi parce que ses résultats économiques seraient catastrophiques dans un pays où la structure économique est marquée par le poids important de la production agricole, et par un haut degré d'atomisation de la propriété dans les campagnes, dans l'industrie et le

Et Roberto Pizarro continue ainsi : « Une vaste gamme de petits et moyens producteurs dans l'agriculture, une production artisanale dans l'industrie, dispersion du commerce, ajoutés à un développement limité des forces productives, sont autant d'entraves objectives à l'étatisation de l'économie. Une proposition de "radicalisation", qui reviendrait à une expropriation généralisée et à l'établissement d'un système de planification centralisé pour diriger la vie économique, aurait non seulement comme conséquence des coûts politiques et sociaux incalculables mais, de plus, ses bénéfices économiques seraient incertains, vu le retard technique, les limites de la qualification de la force de travail et l'atomisation des unités économiques. »

Les responsables sandinistes sont, de fait, convaincus que la nationalisation de tous les moyens de production représenterait un prix beaucoup plus élevé à payer, en termes de mobilisation sociale, d'organisation de la vie économique et de l'efficacité de l'appareil productif, que le maintien d'une situation où le contrôle sur les mécanismes fondamentaux de l'économie permet au gouvernement

Un combattant sandiniste. (DR) d'adapter la société à l'effort de guerre et de maintenir une mobilisation sociale élevée en clarifiant le rôle des alliés et des ennemis de la révolution. Tout semble laisser croire qu'ils ont raison. Il est évident que si elle devenait nécessaire, une modification qualitative de l'économie correspondant à une situation différente des rapports de forces au niveau intérieur et international, impliquerait de fortes restrictions à l'activité sociale et un important contrôle politique, à la différence de la situation actuelle. Montrer le Nicaragua comme le pays le plus libre du monde, le meilleur cadre possible pour la consolidation de la mobilisation révolutionnaire, avec une situation de contrôle croissant sur l'économie, voilà l'option actuelle. D'un autre côté, il est également évident qu'il n'est pas possible aujourd'hui d'avoir un plan centralisé efficace : selon les chiffres de 1981, qui ont subi depuis lors peu de modifications, l'Etat contrôlerait 33 % du secteur industriel et 27 % du secteur stratégique de la production de biens intermédiaires (16).

De ce point de vue, il serait utile de se souvenir que, dans les conditions diffé rentes de la Russie soviétique, la nationalisation de tous les secteurs fondamentaux de l'économie était l'unique solution possible pour un pays envahi par les armées étrangères, sans pour cela être la meilleure solution. Léon Trotsky affirmait : « Il est parfaitement évident que, du point du vue économique, l'expropriation de la bourgeoisie est justifiée dans la mesure où l'Etat ouvrier est capable d'organiser le fonctionnement des entreprises sur de nouvelles bases. Les nationalisations générales que nous avons faites en 1917 et 1918 n'étaient absolument pas en

15. Roberto Pizarro, « L'économie comme support de la Défense ».

16. Claes Brundenius, op. cit.

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accord avec la condition que je viens de donner. Les potentialités organisationnelles de l'Etat ouvrier étaient très en retard par rapport à une nationalisation totale. » (17) Le besoin absolu de procéder à ces mesures étaient, dans d'autres occasions, ressenti dans la direction de l'Internationale communiste comme une situation sans alternative. Et Trotsky écrivait, en juin 1923 : « Le gouvernement soviétique doit poursuivre un modèle économique dont il est évident qu'il a été appliqué en 1918 sous les exigences implacables de la guerre civile, sans lesquelles nous n'aurions pas été obligés d'exproprier la bourgeoisie d'un seul coup, de détruire l'appareil économique bourgeois et le remplacer précipitamment par l'appareil du communisme de guerre. »

Le choix du gouvernement sandiniste implique bien évidemment des tensions, et l'histoire récente du Nicaragua révolutionnaire en est une bonne preuve. Le processus inflationniste qui s'accélère aujourd'hui en est une autre. Mais c'est la solution qui s'accommode le mieux, dans l'immédiat, avec la consolidation de la base sociale de la révolution et la lente préparation des fondements d'une nouvelle économie. En d'autres termes, si en ce moment précis les circonstances politiques imposaient une modification radicale de cette situation et si les sandinistes étaient obligés de modifier qualitativement le sens de leur orientation, le prix à payer serait très élevé, et l'impréparation à une telle perspective serait très importante. A titre d'exemple, Jaime Wheelock affirmait que dans le secteur de la réforme agraire, dont il a la responsabilité ministérielle, les moyens disponibles aujourd'hui ne permettent d'aider que 800 des 2 000 coopératives existantes, grâce à 500 techniciens. L'on mesure ainsi le temps nécessaire pour dépasser la situation de sous-développement en moyens humains et de retard de développement des forces productives, héritage du semicolonialisme (18).

LA•MOBILISATION INTÉRIEURE

POUR DÉFAIRE LA CONTRE-RÉVOLUTION La consolidation de la révolution nicaraguayenne - tout comme une extension de la révolution socialiste qui a commencé à Cuba dans ce qui est considéré comme la zone d'influence des Etats-Unis ou son arrière-cour, comme le dit couramment Reagan - constitue un énorme défi à Washington. Tous les efforts de l'impérialisme US sont donc concentrés sur l'objectif de renverser le gouvernement sandiniste. La Maison-Blanche sait qu'il n'existe pas d'autre voie pour retrouver le contrôle sur le pays, et c'est cela qui fait d'une invasion militaire US un danger immédiat. La mobilisation intérieure, appuyée sur la solidarité internationale, sont les seules armes dont dispose le Nicaragua pour faire face à ce péril.

Le soir même de l'annonce des nouvelles mesures économiques, en février dernier, Humberto Ortega, responsable sandiniste de la Défense, faisait connaître les nouveaux efforts de mobilisation et d'organisation contre le danger d'une invasion militaire et pour assurer une victoire plus rapide sur la contra. Durant le premier trimestre de cette année, on a assisté à de nouveaux recrutements pour l'Armée populaire sandiniste (EPS), et la campagne de mobilisation pour le Service militaire patriotique (SMP) a pris d'importantes dimensions. Il ne s'agit pas simplement d'organiser la convocation des jeunes et de garantir le bon accomplissement du service militaire patriotique. C'est une véritable campagne de mobilisation politique et d'appui aux combattants. La création, depuis janvier dernier, d'une Maison nationale de soutien aux combattants - la Maison du combattant - disposant de centres dans toutes les régions, a permis de commencer un programme d'assistance aux blessés de guerre, de soutien aux familles de ceux qui tombent dans la lutte, et aussi d'assistance à tous les soldats dispersés sur les fronts de combat (cf. interview page 28). Cela recouvre, par exemple, la question du courrier, de l'organisation de voyages des membres des familles de soldats sur le front pour rencontrer les leurs.

D'un autre côté, dans le second semestre, l'effort se concentrera sur le renforcement du service militaire de réserve, qui concerne tous ceux qui ont entre 25 et 30 ans, et le renforcement des milices, qui ont intensifié leur entraînement et leur préparation à la défense contre toute attaque extérieure. Dans les quartiers, en coordination avec les Comités de défense sandinistes (CDS), et dans les villages, les milices populaires ont un rôle de plus en plus important. Elles se retrouvent souvent sur le front même de la bataille face aux forces de la contra, défendant les brigades de travailleurs qui récoltent le café, ou encore dans les régions frontalières.

Pour des impératifs de défense, la direction sandiniste a décidé d'appliquer un plan de déplacement de paysans qui habitent dans les zones frontalières les plus touchées par les infiltrations de la contra, les régions I et VI du Nord et celle de la frontière sud avec le Costa Rica. Actuellement, déjà environ 35 000 à 50 000 paysans ont été déplacés. Eduardo Berheim, le responsable de ce programme à Matagalpa, nous déclarait que cela impliquait des coûts représentant une somme équivalant à 3% du budget annuel nicaraguayen et que le prod'ici à la fin de l'année 1985. Cela implique la construction de nouveaux centres d'habitation pour les personnes déplacées, la réorganisation de la production agricole services d'approvisionnement, d'éducation, de santé et de défense.

Les leçons et les bilans, avec des aspects positifs et négatifs, d'une expérience comme le transfert des indiens miskitos effectué dans des conditions assez différentes, sont présents à l'esprit pour rappeler l'attention nécessaire qu'il faut porter aux problèmes culturels et à l'identité propre de ces communautés. La nécessité de convaincre politiquement des populations parmi lesquelles le FSLN dispose d'une influence majoritaire, mais qui ont été aussi longtemps soumises à la pression de la contra, dans les rangs de laquelle beaucoup de membres de leurs familles militent et luttent, est une préoccupation importante des dirigeants sandinistes. Barricada, qui chaque jour fait le point sur le déroulement de ce programme de déplacement de population, donnait l'exemple d'une communauté de San Juan de Rio Coco, constituée par 636 familles et près de 4 000 personnes, qui étaient maintenant en train d'achever leur installation à 30 kilomètres de leur lieu d'habitation d'origine. Composée de paysans pauvres dans leur majorité, cette communauté comprend aussi certains moyens producteurs de café qui se sont déplacés pour bé. néficier de la protection des sandinistes. La milice et les brigades de volontaires protègent les travailleurs et ont collaboré à l'installation du nouveau village. De cette façon, dans des régions plus sûres et mieux contrôlées, s'établit une muraille à la pénétration des contras par les deux frontières. C'est un premier pas pour neutraliser les infiltrations des commandos réactionnaires et protéger l'activité économique, qui est fondamentale pour le Nicaragua.

Dans le but de diviser les forces contre-révolutionnaires et de neutraliser une partie de ses effectifs, les sandinistes ont poursuivi les négociations avec le dirigeant des Miskitos, Brooklyn Rivera, lui proposant un cessez-le-feu et sa réinstallation pacifique au Nicaragua. En même temps, ils lancent des initiatives qui prennent en compte la spécificité politique et culturelle de la zone atlantique du pays. La plus importante d'entre elles est constituée par le projet d'autonomie des régions miskitos, qui semble se dessiner depuis que Luis Carrion, l'un des neuf commandants de la révolution et vice-ministre de l'Intérieur, a été chargé de cette région. Selon le projet qui commence maintenant à se préciser, la côte Atlantique élirait une Assemblée régionale sur la base de la représentation proportionelle des différentes communautés en présence, et cette assemblée nommerait un exécutif qui dépendrait d'elle. Ses fonctions seraient de créer des zones administratives, d'assurer l'ordre public, de définir un système juridique en accord avec les spécificités culturelles locales, d'administrer et de développer les services sociaux et de garantir l'éducation dans les différentes langues.

Dans une récente interview, Luis Carrion présente ainsi son projet : « Parmi ces droits autonomes, nous considérons qu'il est juste, nécessaire et légitime de garantir le droit à une éducation dans la langue propre quand c'est possible, le droit à une culture et à des traditions propres, le droit de participer aux prises de décision sur des problèmes qui ont des répercussions sur la vie des populations,

17. Rapport de Léon Trotsky au IVe Congrès de l'Internationale communiste in « The first five years of the IC », vol. II, p. 226.

18. Jaime Wheelock, in « Revolucion y desarrollo », revue du ministère du Développement agricole et de la réforme agraire (MIDINRA), Managua, numéro 1, avril-mai-juin 1984.

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comme les investissements, les programmes de développement économiques et sociaux, et nous appuyons des niveaux d'autogestion déterminés notamment au travers de la représentation directe et non corporative. » (19) Bien que ce projet ne soit pas encore bien défini, il est déjà question de la possibilité que le gouvernement sandiniste délégue à l'assemblée régionale la possibilité de définir la stratégie économique régionale, la possibilité de prendre des décisions sur les problèmes culturels, et de décider de l'application autonome de certaines dispositions nationales qui règlent le fonctionnement du marché intérieur. Cependant, le plus important, suivant les propos de Ray Hooker, le député miskito élu à l'Assemblée nationale sur la liste du Front sandiniste, « c'est la démocratisation de la révolution que représente le projet d'autonomie (de Luis Carrion, ndlr.) ». Il est indiscutable qu'en prenant l'offensive sur la défense des droits des populations locales et en développant une meilleure perception de leur situation, le gouvernement sandiniste augmente sa capacité a exercer le pouvoir révolutionnaire et à remporter l'assentiment des masses populaires.

Depuis les élections de novembre dernier, les difficultés provoquées par l'ag gravation de la situation économique et l'augmentation du danger d'une invasion yankee ont initié un processus plus complexe de mobilisation politique intérieure. Pour les sandinistes, il faut maintenant dépasser la phase des actions de masse à court terme, comme les « croisades », dont l'objectif immédiat était bien indiqué par le nom, et parmi lesquelles la première et la plus importante fut la « révolution culturelle » constituée par la campagne d'alphabétisation. Il s'agit aujourd'hui de consolider le pouvoir révolutionnaire et de répondre aux défis de l'heure que sont la mobilisation pour l'entraînement militaire et l'armement des populations, en premier lieu, et pour un ensemble d'initiatives par secteurs (cours pour des gérants d'entreprise, séminaires syndicaux intensifs, assemblées de producteurs,

Le déplacement de beaucoup de responsables d'avant-garde pour le front de lutte face à la contra modifie aussi les conditions de la mobilisation. Mais cela ne signifie pas pour autant que le FSLN n'a plus la capacité d'organiser d'imposantes démonstrations de masse. Ce qui guide aujourd'hui la politique des dirigeants sandinistes, c'est la recherche d'un travail d'organisation plus en profondeur, qui permette notamment d'utiliser la créativité et l'action des travailleurs pour impulser les réformes économiques et la mobilisation pour la défense. Certains exemples de cette activité donnent déjà une indication de l'évolution de la mobilisation. Ainsi, le quotidien Nuevo Diario rapportait, le 14 avril dernier, qu'après une discussion entre les travailleurs des chemins de fer et le ministre des Transports, le commandant Ramirez, les premiers avaient accepté de payer leurs propres voyages en dehors des heures de service, mais en posant comme condition, qui fut

UN SCENARIO D'APOCALYPSE

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immédiatement acceptée, que les techniciens et les directeurs n'aient plus le droit aux véhicules d'entreprise et à toute condition particulière pour les transports.

Dans le combat contre la spéculation, Barricada a lancé une campagne contre le paiement par les entreprises d'une partie des salaires en nature. Ainsi, dans telle entreprise, les travailleurs pouvaient acheter à un prix spécial une paire de chaussures en plastique par jour; dans telle autre, à Leon, ils avaient droit à une boîte d'huile par mois. Tous ces produits alimentaient les circuits de la spéculation et du commerce informel. Dans ces cas, les militants sandinistes des entreprises ont commencé par renoncer publiquement à ces privilèges et ont essayé de convaincre leurs camarades de travail d'en faire autant. Les assemblées de travailleurs ont ensuite décidé que ces produits allaient désormais être commercialisés pour toute la communauté, via les points de vente dans les temps, la justice s'attaque aux phénomènes de corruption qui affectent parfois une partie de l'appareil d'Etat. Ainsi, à Jinotepe, 25 personnes ont été accusées de vols d'un montant de 40 millions de cordobas : les produits étaient ensuite revendus au marché noir. Certains faisaient partie de l'entreprise Plastinic, d'autres du ministère des Communications.

A travers l'intervention populaire, les organisations de masse, la politisation et l'armement des populations, la révolution sandiniste conquiert ainsi le temps nécesDes femmes armées pour défendre la révolution.

saire à sa consolidation. Pour la révolution, il est fondamental de desserrer l'étau des forces impérialistes. Toutes les mesures et l'évolution que nous venons de décrire vont dans ce sens. Elles visent un meilleur contrôle des forces économiques intérieures, une politisation et une organisation des masses plus en profondeur, des initiatives diplomatiques et institutionnelles audacieuses. Réduisant ainsi le champ d'attraction de la contre-révolution, les sandinistes seront en meilleure condition pour lui porter des coups militaires importants. Pendant les premiers mois de cette année, 1 200 contras ont été tués. Si ce rythme de mise hors combat des bandes armées est maintenu, les anti-sandinistes seront en difficulté à la fin de

Un autre facteur oblige les impérialistes à se dépêcher. La présence prolongée de milliers de membres des troupes contre-révolutionnaires dans les pays de la région, le Honduras et le Costa Rica, avec un énorme pouvoir d'achat en dollars, tend à créer une véritable contre-société, à accentuer la désorganisation économique et sociale, et surtout, à créer des contre-pouvoirs politiques dans ces pays. Le Honduras en est le cas le plus évident. Cette instabilité est liée au peu de contrôle qu'un régime totalement répressif comme celui-là peut avoir sur la population, et aux crises politiques récentes, qui ont alerté les conseillers américains sur la gravité de la situation.

Dans ce contexte, il n'y a pas une minute à perdre pour la solidarité internationale. Chaque jour se joue la défense du Nicaragua contre l'impérialisme américain : la campagne d'information, la solidarité matérielle, le renforcement du mouvement anti-impérialiste qui s'est exprimé massivement contre les visites de Ronald Reagan à l'étranger et qui agit sur tous les terrains sociaux, sont autant de facteurs pour donner de l'air à une révolution qui a besoin de pouvoir un peu respirer.

Le second territoire libre des Amériques doit être aujourd'hui une patrie à défendre par tous les révolutionnaires internationalistes.

Jorge BUARQUE, Managua, 22 avril 1985.

19. Interview accordée à Pensamiento Propio, janvier-février 1985.

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