Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

DOSSIER MILITARISATION

Préparer une nouvelle offensive contre la militarisation impérialiste

· Inprecor n° 199, 24 juin 1985 · p. 3-4 · 2 225 mots

Jacqueline Allio était le pseudonyme de Jacqueline Heinen, membre de la direction internationale dans les années 1980, responsable du travail femmes et du travail sur la Pologne.

Paix et armements France Allemagne

• ment nucléaire en Europe (END), qui se déroulera à Am- A quatrième convention du Mouvement pour le désarme-

•sterdam du 3 au 6 juillet 1985, intervient à un moment charnière des luttes pour la paix. Le mouvement pacifiste, qui avait pris son essor dans l'ensemble de l'Europe capitaliste en riposte à la « double décision » de l'OTAN de décembre 1979, se trouve aujourd'hui face à une situation nouvelle (1). Depuis l'automne 1983, le déploiement des missiles Cruise et Pershing de l'OTAN s'est poursuivi, pour l'essentiel aux rythmes voulus par les gouvernements capitalistes. Cela n'a pourtant pas entraîné l'effondrement des mobilisations pacifistes, comme l'attestent celles qui ont eu lieu au printemps 1985, en particulier les marches de Pâques en Grande-Bretagne et en RFA, les mobilisations anti-OTAN et contre la venue de Reagan dans l'Etat espagnol, les manifestations contre la décision du gouvernement Martens de faire déployer les premiers missiles Cruise en

LE MOUVEMENT PACIFISTE A L'HEURE DES CHOIX

Il n'en demeure pas moins vrai que la situation du mouvement est difficile dans des pays comme la France et l'Italie ou, à un autre degré, en RFA. Car les nouvelles initiatives militaristes de l'impérialisme, en particulier autour des programmes de militarisation de l'espace, exigent partout une riposte d'un niveau supérieur et des réponses politiques plus élaborées quant à la stratégie à mettre en œuvre. C'est à la condition de s'attaquer frontalement à ces questions d'orientation que la convention d'Amsterdam pourra jouer un rôle positif.

L'installation durant les dix-huit derniers mois des premières batteries de missiles Cruise et Pershing, en dépit de l'ampleur des mobilisations suscitées par la décision de P'OTAN, démontre clairement deux choses. En premier lieu, la force des mobilisations pacifistes n'a pas empêché les gouvernements capitalistes d'appliquer une politique explicitement désavouée par tous les sondages d'opinion. La décision sur le déploiement des missiles, qui jusqu'ici demeure incertaine aux Pays-Bas, ne saurait modifier ce constat. Cela tient essentiellement à l'impossibilité pour un mouvement social de ce type, fût-il exceptionnellement puissant, de vaincre la volonté des gouvernements capitalistes s'il ne trouve pas les moyens politiques de les amener à se soumettre ou à se démettre. des actions de grèves généralisées, par la mobilisation sur le terrain électoral, ou encore par la combinaison de ces deux for-

Le mouvement de la paix dans son ensemble s'est trop souvent engagé de manière timorée sur ces différents terrains. C'est pourtant à ce niveau seulement qu'il peut agir efficacement pour changer le cours des choses. La leçon vaut pour les mobilisations à venir et suppose évidemment de tirer un bilan qui permette de définir la politique d'alliance à suivre. Sur ce plan, on sait qu'il existe des réponses divergentes. D'un côté, il y a ceux qui prêchent en faveur des alliances à droite, des combinaisons politiciennes, et qui font tout pour dévier le mouvement de ses objectifs de mobilisation. Ce sont ceux-là mêmes qui recherchent des « garanties » en matière de « défense européenne ». De l'autre, il y a ceux, dont nous sommes, pour qui le mouvement ne peut compter que sur la force de ses mobilisations et sur son impact social pour imposer la volonté des masses aux gouvernements militaristes. Cette deuxième voie suppose, bien sûr, la défense de l'indépendance du mouvement.

DOSSIER MILITARISATION En second lieu, nul ne peut raisonnablement songer à rejouer la bataille des euromissiles dans les pays où ceux-ci ont déjà été déployés. Faut-il dès lors abandonner l'objectif immé. diat du « Non aux missiles » ? Faut-il se limiter au mot d'ordre général de la dénucléarisation de l'Europe, de la Pologne au Portugal? Faut-il, comme le proposent certains, abonder dans le sens d'une dénucléarisation des forces de l'OTAN qui fasse l'économie d'objectifs plus concrets et d'une rupture radicale avec l'alliance impérialiste ? Ce serait à l'évidence faire fausse route. La solution consiste, pour le mouvement pacifiste, à allier la lutte contre les armes nucléaires à celle contre la présence de troupes étrangères dans le cadre de l'OTAN.

Ainsi, la double exigence du mouvement espagnol, de fermeture des bases américaines et de la sortie de l'Etat espagnol de l'OTAN est sans aucun doute la réponse appropriée à la menace d'une nucléarisation de la base de Cadix. Le problème se pose dans des termes identiques en Grèce. Sous une autre forme, le mot d'ordre de retrait des troupes étrangères des deux Etats allemands à une valeur analogue, puisqu'il implique le retrait de la RFA de l'OTAN. Nous sommes favorables à la généralisation de mots d'ordre unifiants de ce type, qui ont un double avantage : prendre en compte l'ensemble des aspects de la politique de militarisation, qui ne se réduit nullement à la question des armes nucléaires, et proposer des objectifs précis et concrets aux mobilisations de masse. De plus, la lutte contre les bases étrangères doit désormais s'articuler à la lutte contre la participation des pays européens à la militarisation..

PAS UN SOU POUR LA GUERRE DES ÉTOILES Le projet baptisé Initiative de défense stratégique (IDS), conçu par le Pentagone, et le projet Eurêka, proposé par François Mitterrand, s'inscrivent tous deux dans la logique d'une militarisation accélérée de l'espace, dont le coût se révélera vite insupportable pour l'humanité (2). A long terme, l'impérialisme mise sur la recherche d'une nouvelle donne stratégique, où sa marge de sécurité serait telle qu'il aurait les mains libres pour imposer sa politique aux quatre coins du monde. A moyen et à court terme, les centres impérialistes peuvent espérer atteindre, à la faveur d'une mobilisation financière et industrielle exceptionnelle, plusieurs objectifs concomitants: maintenir l'Union soviétique en état permanent de « dissuasion » et donc mettre la bureaucratie hors-jeu dans la plupart des crises régionales ; relancer l'économie capitaliste en crise par une augmentation sensible des taux de profit, au moins dans les secteurs de pointe ; enfin et surtout, imposer à la classe ouvrière une politique d'austérité sans précédent tant dans les métropoles impérialistes que dans les autres Etats associés à ces programmes.

Ce qui est donc finalement en jeu dans les toutes prochaines années, c'est le degré de brutalité des plans d'austérité que s'efforceront d'imposer aux masses les gouvernements occidentaux afin de financer les programmes IDS et Eurêka. L'Etat fé-

1. La « double décision » prise par le conseil de l'OTAN, le 12 décembre 1979, prévoyait à la fois la poursuite des négociations avec l'URSS et le déploiement, à partir de juin 1983, de 108 fusées Pershing-2 en RFA et de 464 missiles Cruise dans quatre autres pays européens (Italie, Grande-Bretagne, Pays-Bas et Belgique).

2. Sur l'Initiative de défense stratégique (IDS), voir l'article de Jean-Louis Michel, « La militarisation de l'espace, de l'austérité à la "guerre des étoiles" », dans Inprecor numéro 195, du 29 avril 1985. Le projet Eurêka est une initiative du président français François Mitterrand, qui propose la collaboration entre les pays capitalistes d'Europe dans le domaine de la technologie de pointe.

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déral nord-américain s'est déjà engagé à raison de 26 milliards de dollars destinés à la phase initiale des recherches pour les cinq années à venir. Les principaux groupes industriels d'outre-Atlantique intéressés par la recherche spatiale ont eux aussi énormément investi. Le Pentagone a fait savoir qu'il comptait sur un engagement de ses alliés équivalent à celui de l'Etat fédéral US, autrement dit de l'ordre de 25 milliards de dollars pour la même période de cinq ans.

Les gouvernements européens, après avoir approuvé le principe de la démarche américaine dans le cadre de l'OTAN, hésitent, pour des raisons aussi bien politiques qu'économiques, à investir directement et à ce niveau dans cette folle entreprise par trop marquée du sceau de la puissance de l'économie américaine. Ils préféreraient de loin une association plus discrète de leurs industries aux projets IDS, en particulier en ce qui concerne les firmes de l'armement, publiques ou privées. Ils pourraient faire mine d'emprunter la voie de la coopération européenne, réputée indépendante des Etats-Unis, en s'intégrant parallèlement au projet d'origine française Eurêka, dont il sera beaucoup question lors du prochain sommet européen, à Milan.

Pour être plus modeste, le programme Eurêka n'est ni moins dangereux ni même franchement plus économique que le programme IDS. Les deux démarches, loin de s'exclure, vont dans le même sens. Les programmes liés à Eurêka émargent au budget civil de la recherche et du développement en cours d'exécution et ils se montent à ce jour à 8 milliards de francs. Un milliard supplémentaire sera injecté dans l'affaire d'ici la fin de l'année, ainsi que l'a annoncé Hubert Curien, ministre français de la Recherche. Et chacun sait que les gouvernements capitalistes se sont faits une spécialité de dissimuler une bonne partie des crédits alloués aux préparatifs de guerre. En particulier lorsqu'il s'agit de recherches, qu'elles soient publiques, privées, ou la plupart du temps mixtes du point de vue de leurs sources de financement.

Face à cette situation, le mouvement pacifiste se doit de faire œuvre de salubrité publique en exigeant la transparence des décisions, des investissements et de leur finalité. Il faut briser le mur du silence et du secret qui entoure en ce domaine les agissements des gouvernements, des états-majors et des grands groupes industriels, en exigeant l'ouverture des livres de compte, ceux de l'Etat comme ceux des grandes entreprises. Il faut refuser que l'argent des contribuables et les profits réalisés sur le dos des travailleurs ne soient investis dans la militarisation de l'espace.

A ce titre, le mouvement de la paix et le mouvement ouvrier ont un rôle décisif à jouer pour mettre en lumière aux yeux des masses le lien plus étroit que jamais entre la nouvelle phase de la course aux armements dans l'espace et les politiques d'austérité des patrons et des gouvernants, bien décidés à imposer une baisse brutale des salaires et le démantèlement des avantages acquis. Seul un mouvement pacifiste véritablement ancré dans la classe ouvrière et s'appuyant sur ses organisations pourra rendre crédible la perspective d'un contrôle démocratique sur les choix des gouvernements capitalistes en matière de défense. La plupart des peuples d'Europe capitaliste ont manifesté leurs aspirations démocratiques à la faveur de procédures référendaires (autogérées ou institutionnelles) à propos des euromissiles et de l'OTAN. Ce processus doit trouver son prolongement naturel dans un refus massif de l'aventure infernale de la militarisation de l'espace et de la guerre des étoiles.

SOLIDARITÉ INTERNATIONALE

La lutte pour la paix s'est chargée depuis le début de la décennie d'une forte dimension internationaliste qu'il s'agit d'approfondir à l'occasion de la convention d'Amsterdam. Un peuple qui en opprime un autre ne saurait en effet être libre. Un peuple, des peuples qui abandonneraient d'autres peuples à la barbarie impérialiste ou au joug des dictatures bureaucratiques ne le seraient guère plus.

Ainsi en va-t-il des exigences démocratiques, qui ne se divisent pas selon que l'on se trouve d'un côté ou de l'autre de l'Europe. Depuis plusieurs années, le mouvement pacifiste soutient sans réserve les luttes pour les droits démocratiques en Europe de l'Est. Mais les rapports qu'il entretient avec les co-

REFERENDUM ! 'NO URUISE REFERENDUM mités de paix officiels dans ces pays ont entraîné des divergences importantes en son sein. Les uns prétendent sacrifier les rapports privilégiés avec les pacifistes indépendants de l'Est sur l'autel des relations diplomatiques entre mouvements qui respecteraient l'ordre établi aussi bien à l'Est qu'à l'Ouest. D'autres proposent à l'inverse une rupture avec les comités officiels au nom des liens avec les pacifistes indépendants.

Quant à nous, nous pensons qu'il faut se saisir des déclarations d'intention des structures officielles pour les mettre devant l'exigence des droits démocratiques dans toute l'Europe et placer cette question au centre des travaux de la convention. Certes, les formes que revêt l'activité des pacifistes, leurs revendications expriment des situations et des approches parfois fort différentes selon qu'ils agissent en Europe de l'Est ou en Europe de l'Ouest. Il reste que l'exigence de démocratie, en ce qu'elle a de plus fondamental, est de nature à pouvoir unifier le mouvement d'un bout à l'autre du continent. C'est ce dont témoigne la « lettre ouverte » publiée dans ce dossier, signée par des femmes de cinq pays européens de l'Ouest et de l'Est où des missiles américains et soviétiques sont actuellement dé-

Mais l'internationalisme du mouvement ne se limite pas aux frontières de l'Europe. Les pacifistes se tiennent fermement aux côtés des peuples en lutte pour leur libération nationale et sociale. Ils appuient en particulier le peuple nicaraguayen dans son combat contre l'agression armée du gouvernement américain. Ce n'est pas par hasard si, aux Etats-Unis, le mouvement antiguerre recouvre à la fois les forces anti-interventionnistes et les forces antimissiles. De l'Amérique centrale au Pacifique sud, du Moyen-Orient à l'Afrique du Sud, la convention d'Amsterdam peut fournir l'occasion de relancer des projets de coopération et de solidarité avec ces peuples. Qu'il s'agisse de la campagne contre le blocus du Nicaragua par l'impérialisme US, de l'exigence que cesse le soutien jamais démenti des gouvernements occidentaux au régime raciste de Pretoria, de la reconnaissance du droit à l'indépendance, à la paix et à la sécurité des peuples du Pacifique sud, dont le peuple kanak soumis à la répression de l'impérialisme français. C'est à la nature des décisions qui seront prises en ce domaine et aux perspectives d'action qu'elles ouvriront ou non, que l'on pourra mesurer l'impact de cette quatrième convention européenne des mouvements de la paix.

Jacqueline ALLIO, Jean-Louis MICHEL, 10 juin 1985.

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