Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ARGENTINE

Un an après le coup

· Inprecor n° 2, 17 mars 1977 · p. 3-10 · 6 782 mots

Argentine et Chili Syndicalisme Stalinisme

L'article que nous publions ci-dessous constitue la première partie d'une étude sur la situation en Argentine, un an après le coup d'Etat des militaires. La suite paraîtra dans le prochain numéro d'Inprecor. L'auteur, Irène Rodriguez, est membre du Parti socialiste des travailleurs (PST), organisation sympathisante de la IVème Internationale en Argentine.

LE COUP

ARGENTINE Un terrible silence s'est étendu sur tout le territoire du Chili, c'est le silence de la défaite de sa classe ouvrière. Et cependant, il est devenu évident pour le mouvement révolutionnaire, la classe ouvrière et l'opinion démocratique mondiale, que depuis quelques mois la population des prisons argentines dépasse de beaucoup celles du Chili. La dictature de Videla, responsable de milliers de morts, de prisonniers et de tortures, provoque avec raison la haine et l'indignation. Ces sentiments doivent rester vifs et surtout ils doivent alimenter une campagne redoublée pour arracher aux prisons et aux camps de concentration leurs milliers de victimes. Mais à l'heure où s'impose l'analyse de la situation dans son ensemble, celle des causes qui amenèrent le coup d'Etat comme celle du processus qui l'a suivi et la formulation d'une politique destinée à y répondre, il faut prêter l'oreille à toutes les voix qui commencent à se faire entendre en Argentine. Nous verrons ainsi que si subjectivement il n'y a pas de différence importante entre les gouvernements Pinochet et Videla, la situation en ce qui concerne la lutte des classes est différente, car le mouvement ouvrier argentin, bien qu'il ait dû reculer, n'a pas été vaincu. Il faut donc saisir plus précisément les facteurs permettant de comprendre la situation en Argentine dans toutes ses contradictions et sa dynamique, et préciser aussi une politique révolutionnaire correcte pour l'affronter. C'est là l'objet de cet article. Les causes du coup d'Etat Les divers courants qui se réclament de la gauche ou du mouvement ouvrier et populaire tant sur le plan national qu'international, ont donné des explications différentes du coup qui renversa Isabelle Péron et éleva Videla à la présidence.

Irène RODRIGUEZ Le Parti communiste, par exemple, qui le prévoyait depuis un an et demi, l'attribuait au projet de l'impérialisme de défaire un gouvernement qui était toujours "populaire" malgré ses erreurs et ses déviations, même avec des ministres ou des ailes réactionnaires comme Lopez Rega. Partant d'une opposition frontale au gouvernement, les courants guerilléristes avaient annoncé le coup déjà bien avant. Ils le considéraient comme partie intégrante d'un plan impérialiste pour fasciser tout le continent sud-américain. La vérité, c'est que l'impérialisme US garda une attitude ambigue, double, vis-à-vis du coup, et que, comme l'écrivait le quotidien "La Nacion" dans un éditorial quelques jours après le 24 mars : "Durant toute l'année 1975, la majorité des commandements militaires était contre et hésita jusqu'au dernier moment" • En réalité, le coup s'est finalement imposé au cours d'un processus très contradictoire. Il fut le résultat du rapport de force entre le mouvement ouvrier et le gouvernement ainsi que le patronat, après 3 ans de lutte pratiquement ininterrompue, rapport qui se modifia plusieurs fois et fut intimement lié aux contradictions et à la dynamique du mouvement et du gouvernement peronistes. En effet, la cause ultime de la chute du péronisme, il faut la chercher dans les contradictions exacerbées entre son passé de mouvement bourgeois de type bonapartiste "sui generis" de gouche, c'est-à-dire de mouvements nationalistes de masse (car les masses l'ont porté par trois fois au pouvoir) et le rôle bonapartiste réactionnaire qu'il allait jouer une fois au pouvoir (1). Le bonapartisme réactionnaire Ce sont les masses ouvrières et populaires qui ont fait les "cordobazos" et les "rosariazos" (2), qui ont renversé les

Page 4

gouvernements militaires de Ongania et Levingston ouvrant une étape pré-révolutionnaire et préparant l'accession au pouvoir du troisième gouvernement péroniste. La peur de la geoisie à l'aile de l'armée qui voulait conclure un accord électoral avec le péronisme. L'immense majorité des masses ouvrières et populaires qui vota pour le péronisme en 1973, croyait porter au pouvoir le mouvement qu'elle avait connu, grandi dans sa mémoire par les longues années de gouvernements militaires et l'exil de Peron. Elle vota pour le mouvement nationaliste de masse qui avait fait de grandes concessions au mouvement ouvrier, et s'était appuyé sur lui pour résister à l'impérialisme. Mais les temps avaient changé. Pendant cette période, une mutation très importante s'était produite dans la structure politique et économique. La capitulation devant l'impérialisme entamée par le gouvernement péroniste lui-même en 1954 conduisit après le coupde 1955 à une pénétration massive de capitaux impérialistes dominant la structure économique du pays, le liant par les compromis diplomatiques et militaires et le transformant en une semi-colonie (3). Il n'était déjà plus possible comme entre 1945 et 1955, d'arbitrer entre tous les secteurs bourgeois sans conclure d'accord avec les gouvernements et les puissances financières impérialistes, principalement nord-américaines. Ces derniers dominaient le pays et étaient très liés à d'importantes fractions de la bourgeoisie nationale. Par ailleurs, l'époque des "vaches grasses" était terminée. La situation économique privilégiée dont le pays avait joui durant et immédiatement après la seconde guerre mondiale, rendant possibles les concessions péronistes aux masses, n'existait plus. Cette situation a obligé le péronisme à abandonner sa politique relativement anti-impérialiste et à prendre les rênes du pays, non pour défendre le mouvement ouvrier et s'appuyer sur lui, mais pour le dévoyer et le défaire, pour sauver le régime capitaliste dans son ensemble, de la menace de nouveaux "cordobazos" . La situation économique ne permettait déjà plus d'atteindre ces objectifs par une politique de concessions. Et, finalement, la conscience nationaliste bourgeoise du mouvement ouvrier l'affaiblissait et empêcha l'émergence d'une direction susceptible d'approfondir la mobilisation et de contraindre le gouvernement et le péronisme à des positions plus gauches. C'est ainsi que s'est imposé un cours droitier vers un bonapartisme réactionnaire. Les contradictions internes du péronisme En décrivant le parcours du péronisme, du populisme au bonapartisme réactionnaire, nous avons pris en compte les tendances et les faits décisifs du processus objectif. En effet, la situation mondiale, la transformation du pays en semi-colonie après 1955 et l'aggravation de la crise économique, furent. les puissants leviers objectifs qui, malgré l'origine et les intentions populistes de sa direction, menèrent le péronisme chaque fois plus à droite. Mais, comme il est logique, ce processus objectif n'élimina ni ne transforma immédiatement son caractère passé et ses aspirations. Ils se combinèrent. Le péronisme avait réussi à revenir au pouvoir, cible visée pendant 18 ans, parce que la bourgeoisie argentine n'avait pas d'autre instrument pour maintenir sa domination de classe. Mais la même situation qui avait obligé ses vieux ennemis à capituler (militaires et autres partis bourgeois) imposa au péronisme des limites très étroites. La direction péroniste était consciente que, à l'intérieur de ces marges étroites, remplir ses obligations de soutien au régime capitaliste allait à l'encontre de ses intérêts propres. Elle lutta autant qu'elle le put pour éviter et retarder ce processus. En un mot, le péronisme devait à chaque fois remplir le rôle réactionnaire que la situation mondiale et celle du pays lui imposaient, mais il le faisait en rechignant, se refusant à appliquer jusqu'au bout la politique qui devait le mener à sa défaite comme mouvement. Cette résistance du péronisme, cette tentative de garder sa base de masse, incapables de modifier de façon décisive son cours droitier, dotèrent cependant le gouvernement et le mouvement péronistes d'éléments populistes qui, bien qu'à chaque fois plus faibles, persistèrent jusqu'à la fin. On ne peut expliquer autrement le rôle très important joué par les organisations syndicales et leur direction bureaucratique dans le mouvement et même au niveau gouvernemental. Le plus puissant dirigeant syndical, Lorenzo Miguel, à la tête de l'organisation syndicale des métallurgistes, fut une composante fondamentale de la camarilla Isabelle-Lopez Rega jusqu'au dernier moment. Ceux-ci cherchaient d'un côté à limiter le pouvoir et l'influence de la bureaucratie, mais en même temps, ils en avaient un besoin impérieux. A son tour, bien que cédant chaque fois plus de terrain devant l'offensive patronale, la bureaucratie exigeait des concessions déterminées. Subissant cette pression et, bien que sous une forme déformée, celle aussi de la base ouvrière, le gouvernement refusa jusqu'à la fin d'appliquer complètement le plan dicté par le FMI.

Page 5

L'origine populiste du péronisme et la nécessité de maintenir cette tradition, jusqu'à un certain point, pour sauver le mouvement de la liquidation, s'exprimèrent aussi par d'autres aspects. Il ne faut pas oublier que, bien que les relations se soient faites chaque fois plus tendues, la guerilla des Montoneros continua à être partie prenante du mouvement jusqu'à la mort de Peron. La négociation avec l'aile guerilleriste se prolongea également bien après. L'autre face de cette politique fut le populisme ultra-réactionnaire, fascisant, incarné par Lopez Rega et jusqu'à un certain point par Isabelle elle-même. Ceux-ci étaient l'expression des nombreux secteurs plébéiens qui accédèrent sous le péronisme à des postes officiels, les créant là où ils n'existaient pas. Soutenir sa classe et préparer sa défaite Une fois terminée l'accalmie des années 1973/74, l'aggravation de la situation économique commença à engendre inquiétude et mécontentement dans les rangs de la bourgeoisie, fondamentalement de la bourgeoisie agrarienne. La façon d'agir de la camarilla Isabelle-Rega - qui se refusait à discuter d'une solution avec les autres courants de la bourgeoisie alors que la situation empirait - était aussi un élément important d'aggravation de la crise. Certains cependant préconisaient, depuis 1974, le coup comme issus immédiate. Ils se heurtèrent au silence que, pendant plus d'un an et demi, la bourgeoisie et les militaires gardèrent sur les trafics fabuleux d'Isabelle et de Lopez Rega, sur les multiples manœuvres visant à les séparer et les tentatives de faire prévaloir au sein du gouvernement péroniste (4) l'aile conciliatrice. Tout ceci faisait passer au second plan l'épineuse question de l'aggravation de la crise économique. En s'opposant aux noyaux complètement minoritaires qui étaient effectivement pour le coup depuis longtemps, la bourgeoisie argentine démontrait que pour elle, les 20 dernières années ne s'étaient pas écoulées en vain. Le souvenir des formidables semi-insurrections qui avaient secoué le pays, comme de la décomposition et de la crise des forces armées, au terme de 7 années de gouvernements militaires, était toujours bien vivant dans la tête des états-majors et des dirigeants patronaux. De plus, une raison décisive et conjoncturelle expliquait cette prudence. A mesure que la situation empirait, le gouvernement péroniste - même contre ses propres aspirations - imposait une politique de surexploitation grandissante des travailleurs, utilisant l'immense capital de confiance des masses. Le taux de plus-value augmentait sans cesse. Quelle autre force bourgeoise était capable à ce moment-là d'imposer une surexploitation brutale sans recourir à la répression généralisée qu'entraînait le danger des "cordobazos" ? Par ailleurs, les stratèges bourgeois les plus astucieux trouvaient dans le maintien du gouvernement péroniste un avantage supplémentaire : à remplir la tâche réactionnaire qu'exigeait le régime bourgeois, le péronisme irait en se déconsidérant toujours plus aux yeux des masses. Il perdrait leur soutien et fraierait ainsi peut-être la voie à sa liquidation de la façon la moins coûteuse. C'était là précisément une conséquence de la grave contradiction vécue par le régime péroniste et que les plus habiles des dirigeants bourgeois entendaient exploiter. Il était arrivé au pouvoir toléré par la bourgeoisie et chevauchant la puissante montée des masses. Conformément à son passé, celles-ci croyaient qu'il défendrait leurs intérêts. Le péronisme aurait bien voulu rester fidèle à cette tradition, mais la situation mondiale: et celle du pays ne le lui permirent pas. A mesure qu'il tournait vers sa droite, il perdait l'appui des masses, devenant à chaque fois plus incapable de garantir la surexploitation de la classe ouvrière sans provoquer sa réaction. Il cessait ainsi d'être utile à la bourgeoisie et, en même temps, perdant sa force et sa raison d'être, il préparait sa chute. Le mûrissement de crises pré-révolutionnaires Il est impossible d'ignorer que le triomphe du gouvernement péroniste diminua, sur le coup, le caractère explosif du mouvement de masse. Il le fit dévier vers des luttes économiques et suscita ainsi la transformation de l'étape pré-révolutionnaire en une situation de stabilité relative. Une série de facteurs ont permis à la bourgeoisie de reprendre l'initiative : le large accord de l'ensemble du patronat (5), la réunification des forces armées, le frein imposé au mouvement ouvrier par sa direction politique et syndicale qui utilisait tout son prestige pour l'obliger à se soumettre à la misère, et qui réprimait son avant-garde. Mais ceux qui expliquaient de façon caricaturale que le triomphe du coup d'Etat était assuré depuis un an et demi, non seulement nient la lutte de classe, la possibilité et la capacité du mouvement de masse de battre en brèche les plans patronaux, mais ils falsifient aussi l'histoire des luttes et des affrontements de classe concrets qui eurent lieu pendant cette période. Il faut rappeler que durant ces trois ans, il n'y eut pratiquement pas de mois au cours duquel le mouvement ouvrier n'ait pas mené de lutte. Les grèves et les occupations d'usine, les débrayages et les grèves de tout un secteur à l'échelle d'une ville et qui duraient des semaines et des mois (comme celle des métallos de Villa Constitucion et des ouvriers du sucre de Tucuman), y compris des grèves nationales comme celle des enseignants, faisaient partie de la vie quotidienne. Dans ce cadre, il faut signaler deux faits décisifs. En deux occasions (juin 75 et février 76), la généralisation et l'intensité de la lutte du mouvement ouvrier, surtout dans le cœur industriel du pays (le grand Buenos Aires), combiné à la division et à l'affrontement au sein du patronat, provoqua une crise pré-révolutionnaire dans le premier cas, ou fut sur le point de le faire dans le second. En juin 1975, une extraordinaire mobilisation ouvrière paralysa les usines et emplit de manifestants les rues de la capitale et du grand Buenos Aires. Elle s'inscrit sous le nom de "rodrigazo" (6) dans les annales de la lutte de classe du pays. Un fait historique s'est ainsi produit : la première grève générale contre le gouvernement péroniste. Une fois obtenue la chute de Lopez Rega et de Rodrigo, ainsi qu'une importante augmentation de salaire (qui oscilla selon les secteurs entre 40 et 80°%), la possibilité d'approfondir la mobilisation jusqu'à défaire le gouvernement dans son ensemble existait. Mais la conjonction de deux facteurs empêcha cette potentialité de se réaliser. La bureaucratie voulait la chute de Lopez Rega et du ministre de l'Economie, mais pas celle d'un gouvernement qu'elle considérait comme sien. Elle freina donc de toutes ses forces. Les masses, de leur côté, ne comprirent pas la nécessité de passer à une grève politi-

Page 6

que pour renverser le gouvernement ou bien elles n'osèrent pas le faire contre leurs dirigeants. L'avant-garde qui, elle, en comprenait la nécessité, resta isolée. Au début de 1976, une vague de grèves, qui se prolongea environ deux semaines, secoua la ceinture industrielle de la capitale. Elle était dirigée contre le plan Mondelli, ministre qui prétendait donner un tour de vis supplémentaire à la surexploitation et accroître la soumission à l'impérialisme (7). Une aile de la bureaucratie syndicale qui s'opposait à Isabelle, avec à sa tête Calabro, dirigeant de la métallurgie et gouverneur de la province de Buenos Aires, appela à cesser le travail pour 24 et 48 heures. La direction du syndicat de la métallurgie et d'autres moins importantes annoncèrent dans diverses assemblées de délégués qu'elles se préparaient à lancer la grève générale. Pendant une semaine, tandis que des secteurs non négligeables mais minoritaires de la classe ouvrière participèrent à des débrayages et manifestèrent, tandis que Calabro hésitait sur la politique à suivre et que les grandes masses ouvrières, bien que sympathisant avec les luttes, restaient dans l'expectative, les auteurs du coup d'Etat attendaient leur heure. La tendance calabriste largement reconnue comme dirigeant une partie du mouvement ouvrier pouvait être la direction que les masses auraient suivie jusqu'à la grève générale. Les coordinations classistes apparues surtout dans le grand Buenos Aires, au moment de la mobilisation, regroupaient une avant-garde nombreuse. Elles auraient pu jouer un rôle important dans ce processus. La force et le prestige nécessaires pour constituer à elles seules une direction de rechange leur ont cependant manqué. Finalement, le calabrisme, qui négociait avec une aile des golpistes, recula. La mobilisation s'enlisa et la possibilité de généralisation fut perdue. Devant ceux qui fomentaient le coup d'Etat, le chemin s'ouvrait somme toute facilement. Il n'y eut ni direction, ni force suffisante pour donner le coup d'envoi à la mobilisation générale. Ainsi, le péronisme, tout en préparant son propre renversement, rendait-il un ultime et important service au régime capitaliste : la colère, la désillusion et la défiance qu'il avait provoquées dans les masses, les privaient en retour de la seule direction qu'elles connaissaient. Ces deux moments de mobilisation massive ne permirent en définitive pas aux masses de vaincre l'offensive gouvernementale et les putchistes. Elles ne purent surmonter assez rapidement les faiblesses historiques que sont une conscience politique retardataire et l'absence d'une direction révolutionnaire. La compréhension de la nécessité de surmonter ces faiblesses se manifesta par le rejet croissant du péronisme et par la recherche d'une direction pour la lutte, souci partagé aussi par cetains secteurs dela bureaucratie syndicale et par les coordinations. La direction potentielle de la grève générale que représentait à ce moment-là la bureaucratie calabriste aurait été majoritaire, mais elle était loin de constituer une direction révolutionnaire. Cependant, elle pouvait être une arme extrêmement puissante pour continuer la lutte et freiner les putschistes. En impulsant un tel processus, elle aurait contribué d'une façon importante, y compris contre sa propre volonté, à la construction d'une véritable direction révolutionnaire qui l'aurait dépassée. Cela ne se réalisa pas. Mais c'est du journalisme bourgeois de la pire espèce que de nier, après la bataille, que cette émergence était possible. Elle aurait permis d'approfondir la lutte et de défaire le putsch. Nier cela revient à adopter une méthode d'analyse qui nie la lutte de classe, caricature la réalité et détermine, avec certitude, plusieurs années à l'avance, le triomphe d'une classe sur l'autre, indépendamment du déroulement concret des luttes. Par ailleurs, comme les analyses sont intimement liées à la politique suivie, c'est sur ce terrain qu'on peut administrer la preuve définitive de la racine sociale, petite-bourgeoise, d'une méthode d'analyse qui va à l'encontre des intérêts de la la classe ouvrière. Ce n'est pas un hasard si le pronostic d'un coup d'Etat inévitable - sans cesse imminent durant un an et demi - a servi au Parti communiste pour justifier sa capitulation devant le gouvernement péroniste avec l'éternel argument : "Il ne faut pas faire le jeu du coup d'Etat". Les courants guerilléristes pour leur part, exprimaient par cette perspective permanente de coup d'Etat leurs propres désirs. Le coup leur paraissait être un élément positif pour aider au développement de la conscience révolutionnaire et par ailleurs une bonne occasion de faire pression sur les meilleurs militants ouvriers pour les arracher aux entreprises et les séparer du mouvement de masse en les faisant passer dans l'appareil militaire. Il n'est donc pas fortuit que du PC à l'ERP (Armée révolutionnaire du peuple) et aux Montoneros il y ait eu coincidence dans la pratique. Tandis qu'ils freinaient la lutte contre Mondelli, en centrant toue leur activité sur la propagande contre le coup inévitable, ils affaiblissaient le seul processus qui aurait pu vaincre les putschistes : le développement de la mobilisation qui avait débuté contre le plan économique. L'autre face de cette politique fut la désertion directe des postes de la lutte, l'abandon des entreprises des mois avant le coup, pour éviter la "répression fasciste" Ce n'est pas non plus un hasard si nous, qui voyions la perspective du coup comme le résultat du rapport de force qui s'établierait finalement entre les classes, et non comme un fait inéluctable, déterminé d'avance, nous nous sommes battus jusqu'au dernier moment pour développer la mobilisation en cours. Elle avait commencé contre le plan économique, mais elle visait le gouvernement dans son ensemble. Si elle avait réussi à le renverser, la possibilité de vaincre les putschistes s'ouvrait et l'offensive serait passée du côté du mouvement de masse. A toutes les déclarations sur le putsch inévitable, nous avons opposé la seule politique anti-putschiste qui soit réelle et concrète. Après le coup d'Etat Après le 24 mars, la dictature fit table rase des rares libertés démocratiques qui avaient subsisté sous le péronisme, en même temps qu'elle accentuait la surexploitation de la classe ouvrière. Le Parlement et toutes les autorités nationales, provinciales et communales furent supprimées. La suspension des partis politiques fut décrétée ainsi que la dissolution des organisations de gauche, à l'exception du PC. La CGT et

Page 7

les syndicats furent "placés sous contrôle" et le droit de grève suspendu. La brutalité de la répression contre l'avant-garde s'intensifiait. L'inflation continua bien qu'à un rythme moins échevelé et les salaires furent pratiquement bloqués. La torture fut utilisée de façon généralisée et systématique contre les militants syndicaux et ceux suspects d'activités de gauche. En même temps, les massacres impitoyables se multiplièrent en réponse aux actions de la guerilla. Mais parallèlement, le contrôle institué sur la CGT et les syndicats les plus importants ne les touchait pas tous. Le gouvernement entreprit de négocier aveç des syndicats de moindre importance. Bien que de façon non officielle il se constitua une direction publiquement connue et élue par tous les syndicats, y compris ceux qui étaient soumis au contrôle. De même, la suspension du droit de grève et de l'activité syndicale se combina avec l'autorisation pour duelles" ou "la conduite des œuvres sociales" Plusieurs officiers de l'armée ont même dû aller plus loin et reconnaître de fait, parfois, le fonctionnement de comités de lutte qui s'étaient constitués au niveau des usines à la faveur des dernières mobilisations pour les augmentations des salaires et avec lesquels ils furent obligés de négocier (8). Vers la fin de l'année, la direction syndicale fit connaître publiquement une déclaration critiquant la politique économique du gouvernement. Devant cette situation, ce dernier annonça que les contrôles seraient étendus, mesure qui ne fut pas mise en pratique, mais obligea la bureaucratie à reculer. C'est pourquoi nous n'avions pas écarté la possibilité d'un raidissement de la politique gouvernementale. La nouvelle réglementation du travail fut un autre symptôme de ce durcissement possible. Elle prolongeait l'attaque contre les ouvriers électriciens et visait à liquider toutes les conquêtes des travailleurs de l'Etat. Ces mesures avaient déjà suscité la riposte des travailleurs de l'électricité. sur le plan des libertés démocratiques, des contradictions existent malgré l'offensive ultra-réactionnaire. Le Parti communiste, par exemple, se maintient dans la légalité bien que ses activités soient suspendues comme celles de tous les autres partis, c'est-à-dire qu'il ne peut avoir que des activités internes. Le président Videla a déclaré à plusieurs reprises que son gouvernement œuvrait pour le "retour à la démocratie" (9) et le ministre du Plan a annoncé l'ouverture de discussions avec plusieurs interlocuteurs, incluant les partis politiques. Cependant, tous les "plans d'ouverture" qui émanent des secteurs les plus libéraux du gouvernement et des forces armées prévoient une durée minimum de 5 ans pour l'actuel gouvernement. Quant au millier environ de prisonniers politiques qui a été libéré, il ne représente qu'un petit pourcentage du total des otages détenus dans les prisons. Tous ces faits expriment une contradiction importante. Subjectivement, c'est-à-dire si l'on considère ses objectifs et ses intentions, le gouvernement est substantiellement contrerévolutionnaire. Dans les faits, il a vraiment fait faire un bond à l'offensive réactionnaire contre les droits démocratiques et le niveau de vie des masses. Il est possible que pour de longs mois, et peut-être davantage, le mouvement ouvrier ne puisse imposer de changements significatifs. Cette situation peut encore s'aggraver, car la politique de surexploitation et de soumission à l'impérialisme va continuer. Mais, le gouvernement, malgré ses intentions et les mesures ultra-réactionnaires déjà mises en pratique, n'a pas pu développer une politique directement contre-révolutionnaire et on ne peut encore définir comme telle la situation actuelle. Nous sommes dans une situation transitoire, seul le cours de la lutte des classes dans les prochains mois permettra de la définir, ainsi que le régime et le gouvernement. La clé des événements réside dans le recul du mouvement ouvrier que le coup d'Etat a initié. La majorité de la classe ouvrière, déroutée et sans direction, ne voulait pas le coup, mais elle était encore moins disposée à risquer tout pour défendre un gouvernement que non seulement elle ne considérait plus comme le sien, mais qu'elle avait fini par affronter comme un ennemi. Sans perspective, elle se replia. En même temps, la raison fondamentale pour laquelle le gouvernement n'a pas réussi à imposer la contre-révolution se trouve dans sa peur de la puissance, de la tradition de combativité et même du début de résistance effective du mouvement ouvrier à partir de septembre 1976. D'autres facteurs alimentent cette contradiction. Il existe un arrière-plan économique. Traditionnellement, la production fondamentale du pays (viande et céréales) s'intégrait bien aux besoins du marché européen, mais pas à ceux des USA. Cette complémentarité a permis de résister partiellement à la prédominance de l'impérialisme nord-américain. En se combinant avec certaines déclarations des gouvernements européens, imposées par le mouvement de masse, elle a permis de discréditer auprès de secteurs importants de la bourgeoisie les noyaux les plus violemment contre-révolutionnuires. Le rétrécissement (quand ce n'est pas la fermeture) des marchés européens pour les produits argentins provoqué par la crise chronique de l'économie mondiale a produit un phénomèhe assez nouveau : l'Union soviétique est devenue le premier premier client du pays. Ajouté à la perspective d'un important marché avec la Chine, ceci provoque un relatif relâchement dans l'attitude du gouvernement envers le PC argentin, ainsi qu'une influence générale modératrice. L'autre aspect de la structure économique qui joue comme frein aux tendances fascisantes est interne. Le pays a une production industrielle relativement avancée et destinée essentiellement au marché intérieur. C'est pour défendre ce marché que des secteurs importants de la bourgeoisie industrielle s'opposent à une politique d'abaissement trop rapide du niveau de vie des masses et cherchent plutôt un accord avec le mouvement ouvrier, par l'intermédiaire de ses directions bureaucratiques.

Page 8

Ces tendances se combinent malgré tout avec d'autres, de tendance contraire. La crise sans issue de l'économie argentine, qui incite fortement la bourgeoisie nationale à soumettre le pays aux monopoles, cofncide avec la fin du "miracle brésilien". En cédant chaque fois davantage aux exigences du FMI, la dictature de Videla garantit des profits de plus en plus considérables aux monopoles et, dès lors, la banque internationale octroie de nouveaux prêts. C'est grâce à eux et au progrès de la balance commerciale que l'Argentine se trouve parmi les trois seuls pays d'Amérique latine qui ont eu en 1976 un excédent important de la balance des paiements (selon les indications de la CEPAL). La combinaison de ces facteurs peut amener une nouvelle offensive de l'impérialisme. De là naît le grave danger d'une nouvelle attaque contre le niveau de vie des masses et d'une répression accrue pour l'imposer. Mais c'est sans aucun doute dans l'expérience passée, la situation actuelle et les perspactives de la lutte de classes qu'il faut chercher les éléments clé du processus argentin. On les trouve aussi dans la relation entre cette situation et la lutte de classe à l'échelle mondiale. Le poids numérique, la combativité, la conscience et l'organisation syndicale extraordinaires de la classe ouvrière argentine sont autant d'éléments décisifs. Sa conscience politique retardataire, en particulier sa confiance dans le péronisme et l'absence d'une direction révolutionnaire de masse ont certes permis à la bourgeoisie de faire dévier les luttes et de sauver le régime capitaliste. Néanmoins, cela n'a pas été suffisant pour entraîner une défaite historique ou très prolongée du mouvement ouvrier. Depuis la fin des années 50, et surtout depuis 1967/68, se radicalise la classe moyenne, nombreuse, concentrée, en particulier dans les villes, en processus croissant de prolétarisation, paupérisée et exploitée par la domination impérialiste sur le pays. Pour sa part, la bourgeoisie argentine, relativement foire -et qui se heurte à l'impérialisme - connaît crise sur crise, sans pouvoir résister à la décadence chronique du pays dans les trente dernières années (10). Elle est tenue en échec d'une part par l'asphixiante domination impérialiste et, d'autre part, par la puissante résistance du mouvement ouvrier. Il faut ajouter à celà la claire conscience que le patronat argentin possède de la puissance de ce mouvement ouvrier et sa terreur devant les mobilisations qui pourraient se convertir en véritables insurrections. Il a été instruit par des décennies d'expérience et surtout par la situation apparue dans le pays après 1969. Au niveau international, deux tendances contradictoires existent. D'un côté, la mobilisation des masses européennes et la pression diplomatique de leurs gouvernements jouent comme freins à la contre-révolution, de l'autre, la pression des grands monopoles poussent les auteurs du coup d'Etat vers la droite. Le gouvernement démocrate nord-américain à son tour combine les deux tendances. Pour répondre à la montée de cette revendication dans le monde et dans son propre pays, il se prononce en faveur des libertés démocratiques, tout en réclamant la liberté sur le plan économique, c'est-à-dire la pleine garantie pour la pénétration des capitaux impérialistes. De septembre 1976 à aujourd'hui, ces tendances se sont concrétisées avec le début d'une renaissance du mouvement ouvrier et le tournant opéré par de larges secteurs de la classe moyenne vers une opposition de plus en plus prononcée au gouvernement. Les arrêts de travail, les grèves de l'industrie automobile, la lutte prolongée des travailleurs de l'électricité - qui a paralysé à plusieurs reprises les usines de la capitale et de sa banlieue - furent les axes d'un processus plus large et plus diffus. Il est important pour comprendre le stade actuel de la lutte des classes de connaître les diverses positions adoptées durant le conflit de l'électricité par les travailleurs, le gouvernement, la bourgeoisie et les classes moyennes. Le conflit commença lorsque le gouvernement voulut revenir sur de vieilles conquêtes des travailleurs de cette branche. Il fut exacerbé par l'aile droite qui imposa, semble-t-il, l'éviction de toute la direction du syndicat de Buenos Aires, de loin le plus important du pays. Que ce soit sous la pression de l'aile droite ou par un mauvais calcul du gouvernement dans son ensemble, une grave erreur tactique fut ainsi commise. Elle lia la bureaucratie avec la base exaspérée d'un secteur traditionnellement privilégié. Une longue série d'actes de résistance commença par des débrayages ou par la réduction des cadences de travail jusqu'à un niveau pratiquement nul. Aggravée par l'extension des actes de sabotage, cette situation provoqua rapidement des coupures de courant dans des quartiers de la capitale et du grand Buenos Aires. La riposte ouvrière provoqua au sein du gouvernement une contre-offensive de l'aile conciliatrice qui s'opposa à la répression et entama des négociations secrètes avec la bureaucratie. Le gouvernement fit diffuser en permanence par toutes les stations de radio et les chaînes de télévision des communiqués expliquant que l'armée assurait les tâches de contrôle et de répression. Il fit savoir que les "instigateurs de la grève" seraient punis de peines extrêmement sévères et que viendrait ensuite le tour des grévistes. En réalité, les troupes contrôlèrent les usines et les bâtiments assurant un service public, mais ne réprimèrent point. Les travailleurs répondirent avec astuce au contrôle : quand les soldats entraient, ils faisaient semblant de travailler, dès qu'ils avaient passé la porte, ils reprenaient la grève. La popula-. tion, y compris de larges couches de la classe moyenne, sympathisa avec les travailleurs malgré les coupures de courant. Le ton des communiqués se durcit, mais les ouvriers et employés de "Luz y Fuerza" avaient pris le gouvernement de court : les hésitations, l'absence de mesures de répression sévère concrètes ôtèrent leur efficacité aux communiqués et aux menaces. La base était décidée à affronter la répression. Après deux semaines de lutte, l'alarme se répandit au sein du patronat. "La Nacion", porte-parole traditionnel de la bourgeoisie agraire et des gros éleveurs avait appuyé toutes les mesures anti-ouvrières. Elle fut un fidèle témoin de ces inquiétudes. Ce journal caratérisa la situation comme le revers le plus sévère essuyé par le gouvernement depuis le 24 mars et appela à un accord avec la bureaucratie.

Page 9

La négociation n'a pas encore abouti, mais elle peut avoir pour résultat de faire perdre aux travailleurs plusieurs des points marqués. Déjà de nombreuses arrestations ont eu lieu, après que les mesures prises durant la lutte aient été abandonnées. Le plus important reste cependant que les travailleurs de l'électricité ont démontré qu'il est possible de résister à la dictature. Le gouvernement a manifesté son manque d'homogénéité, sa faiblesse en face d'une classe ouvrière qui commence à riposter, soutenue par la sympathie de la classe moyenne. Rien de tout cela n'a malgré tout mis fin à l'offensive gouvernementale. C'est pour cette année qu'est prévue la "nationalisation" de l'administration publique qui nia pas été réalisée en 1975. L'attaque contre les salaires continue et une nouvelle réglementation a été promulguée contre les fonctionnaires. D'autres syndicats sont sous la menace du contrôle et le ministre de l'Economie semble avoir été confirmé à son poste. I n'est guère possible de prévoir exactement dans quelle mesure le gouvernement sera capable de maintenir et d'intensifier le renforcement de l'exploitation qu'exigent le patronat national et surtout l'entente avec l'impérialisme. Dans quelle mesure au contraire la résistance ouvrière et populaire l'obligera-t-elle à reculer ? Les ouvriers de "Luz y Fuerza" par exemple, ont recommencé la lutte, ils ont imposé l'abandon de la collaboration de classe et manifestent par milliers devant le siège du syndicat. Mais si tout cela semble bien indiquer que la reconnaissance ouvrière se poursuit, on ne peut préciser ni la profondeur ni les rythmes qu'elle adoptera dans les mois prochains. A l'étape actuelle, la caractérisation définitive du gouvernement et du régime reste ouverte. Si la riposte ouvrière et populaire croît rapidement, si elle réussit à freiner l'offensive gouvernementale, les mois sombres de 1976 auront constitué une période ultra-réactionnaire, mais n'auront pas ouvert d'étape contre-révolutionnaire ni permis de caractériser comme tel le gouvernement, même si, subjectivement, c'est bien ce qu'il est. Si, au contraire, même avec des luttes isolées, même avec des contradictions, le gouvernement peut continuer son offensive, si le mouvement ouvrier se montre incapable de renverser ou au moins de freiner cette évolution pour une période prolongée, il est clair que l'étape engendrée par le 24 mars devra être caractérisée comme contre-révolutionnaire.

février 1977 NOTES (1) "Comme dans les pays arriérés, le rôle essentiel n'est pas joué par le capitalisme national mais étranger, la bourgeoisie nationale occupe, du point de vue de sa place sociale, une position bien inférieure comparativement à celle correspondant au développement de l'industrie. Comme le capital étranger n'importe point d'ouvriers mais prolétarise la population indigène, le prolétariat national commence très rapidement à jouer le rôle le plus important dans la vie nationale. Dans un tel contexte, dans la mesure où le gouvernement national cherche à offrir une certaine résistance au capital étranger, il se voit contraint de s'appuyer plus ou moins sur le prolétariat. Par contre, les gouvernements des pays arriérés qui considèrent comme inévitable ou profitable de marcher la main dans la main avec le capital étranger détruisent les organisations ouvrières et mettent en place un régime plus ou moins totalitaire. Ainsi, la débilité de la bourgeoisie nationale, l'absence de tradition de gouvernement "communal" propre, la pression du capitalisme étranger et la croissance relativement rapide du prolétariat suppriment les possibilités d'un régime démocratique stable. Le gouvernement des pays arriérés soit coloniaux soit semi-coloniaux, assume en général un caractère bonapartiste ou semi-bonapartiste. Ils diffèrent entre eux en ce que certains cherchent à s'orienter vers la démocratie, cherchant l'appui des ouvriers et paysans, alors que d'autres mettent en place une dictature politico-militaire dure" . Léon Trotsky "Les syndicats et la décadence impérialiste". (2) Cordoba et Rosario sont les deux villes et centres industriels les plus importants du pays après Buenos Aires. C'est là qu'eurent lieu, à la fin de mai 1969, les fameuses semi-insurrections popularisées sous le nom de "cordobazo" et "rosariazo" (3) Nous nous référons ici aux traités de Rio de Janeiro des années 1942 et 1947, à l'intégration à l'OEA en 1948 et aux pactes bi-latéraux conclus avec les Etats-Unis à partir de 1950/51. Le gouvernement de Peron ratifia le pacte de Rio en 1947, ce qui provoqua un scandale, mais il refusa les autres. Après la révolution "gorille" de 1955, tous les traités furent signés. (4) Il y eut pression permanente pour qu'Isabelle démissionne ou prenne de longues vacances et que le gouvernement reste aux mains de Luder, président du Sénat, membre de l'aile négociatrice du péronisme et qui avait de bonnes relations avec des Radicaux et des militaires. Pendant ses "vacances" Isabelle fut logée dans une base militaire où Lopez Rega rencontrait de grands obstacles pour lui rendre visite. Finalement, peu avant le coup d'Etat, lors du congrès du Parti, échoua une dernière tentative pour imposer l'aile favorable à la négociation (alors dirigée par Robledo) comme la direction péroniste. (5) On appela "Grand accord national" l'accord rassemblant sous le gouvernement de Lanusse, les militaires, les péronistes, les Radicaux et d'autres partis bourgeois, pour obliger le gouvernement militaire à convoquer des élections et à remettre le pouvoir à la force majoritaire, c'est-à-dire au péronisme. Ces partis se regroupèrent à leur tour en un front. appelé "La Hora del Pueblo" (l'heure du peuple) qui présenta un programme commun. (6) Ce terme fait allusion à Celestino Rodrigo, homme de confiance de Lopez Rega et ministre de l'Economie. Il fut le responsable de la première tentative d'attaque drastique contre le niveau de vie des masses. De nombreuses et massives manifestations ouvrières demandaient sa tête et celle de Lopez Rega. (7) Après la chute de Rodrigo, le gouvernement a cherché une nouvelle issue avec Caffiero. Celui-ci provenait de la première formation péroniste. et avait de bonnes relations avec la bureaucratie syndicale. Il appliqua une politique

Page 10

inflationniste qui arrachait au mouvement ouvrier les conquêtes de juin, mais de façon progressive, et maintenait la négociation avec la bureaucratie. A mesure que la situation économique s'aggravait, le manque d'investissements et le déficit de la balance commerciale, comme celle des paiements, exigèrent une politique de surexploitation et de réduction du déficit budgétaire plus brutale. Pour l'appliquer, Mondelli, homme lié aux centres financiers internationaux, fut nommé à l'Economie. (8) "Les 4.000 camarades de Peugeot sont maintenant représentés par un comité de lutte qui s'est formé récemment avec quelques membres de la précédente commission interne et des camarades d'autres courants. C'est un comité de lutte largement reconnu comme l'ont démontré les faits suivants. Après sa création, il demanda une entrevue au patron pour lui remettre le cahier de revendications. N'ayant pas été reçu, il convoqua une assemblée pour décider de la riposte. Pendant la discussion, des soldats arrivèrent et arrêtèrent six camarades. Tout le personnel averti par les camarades de leurs ateliers se rassembla rapidement, empêchant que les prisonniers ne soient emmenés subrepticement. Tout le monde entonna l'hymne national à plusieurs reprises, paralysant momentanément l'opération, car l'officier qui commandait faisait le salut militaire... Beaucoup de camarades parlaient avec les soldats, leur demandant de baisser les armes. C'est alors qu'arriva un officier de haut rang en hélicoptère. En descendant dans la cour devant les milliers de camarades réunis, il se défit symboliquement de son arme, se montrant prêt au dialogue. On lui demanda la liberté pour les prisonniers, ce qui se produidit devant tout le monde. Ensuite, l'officier reçut le comité de lutte qui lui expliqua les causes du conflit. Le militaire, après s'être assuré qu'il n'y aurait pas de représailles de la part des autorités, promit d'intercéder auprès de la direction. Les travailleurs fixèrent un détai de quelques jours. " (Bulletin clandestin du PST, n°2, décembre 1976). (9) Nous reproduisons ci-dessous une dépêche sur son dernier discours (Buenos Aires, 30 - UPI). "Le président Jorge Videla a dit que le gouvernement militaire qu'il préside et qui est au pouvoir depuis un peu plus de dix mois doit proposer un projet politique avant que les forces d'opposition ne l'obligent à le faire. " "Mais le lieutenant-général Videla remarqua, dans une interview publiée aujourd'hui, qu'il était encore prématuré de fixer des dates ou des échéances pour la fin du gouvernement militaire. " "Notre histoire politique des dernières décennies démontre que les gouvernements des forces armées qui n'ont pas au moment et dans les formes voulues fait une proposition claire au pays, finirent par être prisonniers de l'alternative présentée par des groupes d'opposition et durent remettre le pouvoir à leurs adversaires. " (10) Il est important de rappeler que durant des dizaines d'années, l'Argentine a occupé une des premières places dans le commerce mondial (parmi les 5 ou 10 pays principaux) et qu'elle était de loin le pays le plus important d'Amérique latine, bien loin devant le Brésil et le Mexique (environ 50% de tout le développement économique sud-américain, Brésil compris).

Une erreur sur cette page ?