UNE FRACILE RELANCE
La récession qui avait commencé en 1975 s'est approfondie l'année suivante. La chute du PIB fut de 3,5% par rapport à 1975 (et de 1,4% en 1975 par rapport à 1974). L'évolution suivie par le cycle économique est, à grands traits, la suivante : la récession a atteint son niveau maximum en juillet/août 1976, puis il y a eu stabilisation et ensuite une lente remontée. Selon "Prensa economica" de novembre 1976, "(...) l'indice de l'activité économique s'est amélioré de 2/10 de point, se situant à moins 3,5% par rapport à 1975. Cette amélioration est due à l'agriculture et à l'élevage. L'indice de l'activité industrielle n'augmenta que de 1/10 de point, s'établissant à moins 8, 3% (comparé à celui de 1975). L'industrie a connu une nouvelle reprise en décembre et termina l'année à 7,9% au-dessous de l'année précédente (c'est-à-dire augmenta de 4/10 de point en un mois, dépassant l'accroissement de 1/10 d'octobre et de novembre). Cette amélioration plus importante de l'indice de l'activité économique en décembre permit de finir l'année avec une chute de 3, 1% seulement (l'indice s'étant élevé de 0,4 point en un mois). "
par S.D. Les capacités de production excédentaires atteignirent de hauts niveaux (30%), vu le rétrécissement du marché intérieur. La diminution de la production industrielle fut de 20 à 25%. Les investissements de capitaux suivirent la même tendance que les années précédentes. Le taux d'ind'investissement brut en capital fixe fut de - 20,7% au premier trimestre, comparé au même trimestre de 1975. Au quatrième trimestre, il s'abaissa de 11,4%... ce qui nous donne un taux annuel de - 16, 2% (il faudrait tenir compte aussi de la situation critique des derniers mois de 1975). Pour conclure, la politique de prix libres augmenta le profit obtenu par produit pour les entreprises industrielles en même temps qu'elle réduisait le marché intérieur et par conséquent la capacité de celui-ci d'absorber ces produits. L'inflation connut son point le plus haut en mars-avril 1976 (respectivement 38 et 34,6%), redescendant ensuite pour atteindre 2,8% en juin et 4,3% en juillet. Elle remonta vers la fin de l'année avec un taux de 14,3% en décembre. En janvier 1977 arrivèrent les augmentations de loyers (100%), celles des produits alimentaires, de l'électricité, du gaz, etc. Selon la revue spécialisée "The Review of the River Plate" , l'indice des prix à la consommation s'est accru
de 16,8% en janvier 1977. Les augmentations par poste, pour janvier, sont de 30, 2% pour l'alimentation, de 15% pour l'entretien et le ménage et de 16,3% pour le logement.
On peut considérer que l'augmentation de salaire de 20% qui a été autorisée et doit entrer en vigueur en janvier, a déjà été absorbée, en deux mois, avant même d'être effective (augmentation du coût de la vie en novembre-décembre de 23,19%).
Comme toujours, l'inflation a eu des répercussions sur la redistribution du revenu. Les principaux bénéficiaires en ont été l'agriculture et l'élevage (les prix des produits de ces secteurs augmentèrent en un an de 458,4%, contre une hausse générale de 386% et de 359% pour les autres secteurs. C'est d'ailleurs l'élevage qui fut le plus favorisé (les prix de gros du bétail montèrent dans l'année de 721,9%, tandis que ceux des produits végétaux croissaient de 335,8%...). Parmi les principaux bénéficiaires viennent ensuite les industries monopolistes, malgré la baisse de leur production. Les perdants, comme toujours dans ces cas-là, sont les salariés qui ont vu leurs revenus diminuer de plus de 40% comparés à la période d'avant le coup d'Etat. Leur part dans le revenu national se situe à moins de 34%. Selon la presse spécialisée, le resserrement du marché interne provient uniquement de la diminution des salaires réels, le taux de chômage, selon l'indice officiel n'étant que de 4%. Si l'on tient compte du chômage et du sous-emploi, ce pourcentage se révèle inexact. Des sources privées indiquent un taux de chômage de la main-d'œuvre urbaine de 9,4%. Les couches moyennes ont vu tomber leur niveau de vie en même temps que les illusions qu'elles s'étaient faites sur le coup d'Etat. Le commerce extérieur frappé durement par la récession de 1975, reçut un peu d'oxygène. Les négociations menées à bien par le ministre de l'Economie concernant les crédits parvinrent à desserrer un peu le goulot d'étranglement. La dette externe augmenta de 20% pour se situer à 12 milliards de dollars. Les réserves de devises atteignirent 2 milliards de la même monnaie, provenant des crédits accordés (ceci contraste avec les réserves de décembre 75 qui n'étaient que de 620 millions de dollars et dont 1/4 seulement était pleinement utilisable). La balance commerciale ressentit les effets de la récession, les importations diminuant d'environ un milliard de dollars (par rapport à 1975), il en résulta un solde positif de 790 millions de dollars. Les ventes de céréales à l'étranger ont dépassé l'an dernier les 10,05 millions de tonnes, 23% de plus que l'année précédente (elles se décomposent ainsi par rapport à 75 : augmentation de 88% des exportations de blé; augmentation de 55% des marchés du sorgho et diminution de 23,5% pour le maîs). En ce qui concerne les dépenses publiques et le déficit fiscal, l'aide du Fonds monétaire international (FMI) était subordonnée au respect de certaines clauses. L'une d'elles était que le déficit fiscal n'excède pas 3% du PIB. Ce problème n'a toujours pas été résolu malgré les restrictions opérées dans les investissements publics, les aides du Trésor national aux provinces et les entreprises d'Etat.
Les chemins de fer par exemple, dont le responsable Gral Caballero estimait la subvention à 2 millions de dollars par jour, ont connu une diminution drastique de cette aide qui est tombée à 300.000 dollars seulement par jour. La suppression de 10.000 km de voies ferrées - ce qui signifierait la réduction de 25% du réseau ferroviaire - est envisagée. De plus, on parle de licencier 15.000 cheminots. Des coupes sombres sont opérées dans le budget de l'énergie. Enfin, les salaires du secteur public sont gelés et la loi de mise en disponibilité (1) est prorogée, bien que son application dans l'immédiat n'apparaisse pas probable, vu les instructions émanant du gouvernement. Cependant, les dernières décisions de janvier pourraient la réactualiser. La "rationalisation" de l'administration publique n'a pas encore été mis mise en pratique. Le déficit fiscal atteignit en 1976, 7,8% du PIB, encore loin cependant des 3% exigés par le FMI. En 1976, les ressources de l'Etat ont augmenté de 39% et les dépenses ont baissé de 10%. Pour ce dernier chiffre, c'est la diminution du salaire réel des agents de l'administration publique qui intervient de façon importante et non celle du nombre de personnes employées. La compression des dépenses publiques élimine l'un des facteurs qui aurait pu jouer un rôle important dans la reprise, comme celui des travaux et investissements publics dans certains pays. Les perspectives Selon la presse spécialisée, nous assistons au début de la reprise économique dont les prémisses se situent en août-septembre 1976, annonçant une croissance de 4 à 4,5% (d'aucuns parviennent à un chiffre de 7 à 8%) du PIB. Des chiffres semblables sont publiés par le ministère de l'Economie. Dans le monde industriel - selon une enquête de la FIEL (2) réalisée auprès de 110 chefs d'entreprises ilées aux divers secteurs manufacturiers -, on affirme que " ... Les pronostics de vente des entreprises industrielles prévoient pour 1977 un accroissement de 30% du volume des ventes, tant sur le marché intérieur qu'extérieur, et des projets existent pour augmenter les investissements de 74% par rapport à cette année (1976)". Selon la FIEL, les ventes de l'année prochaine se révéleraient de 12% supérieures à celles de 1975..., "ouvrant une phase de nette expansion après deux ans de récession industrielle". En ce qui concerne les investissements, ils dépasseraient de 46% le niveau de 1975... Le monde industriel, de même que la presse en général, voit avec optimisme l'année 1977 comme l'année du décollage. Des obstacles La récolte record prévue a connu des difficultés. Des 13 millions de tonnes de blé pronostiquées, elle passe à 10,5 millions pour la présente récolte, selon la dernière estimation. officielle. Le surplus exportable est réduit à un peu plus de 5 millions de tonnes et fera baisser les entrées de devises des 720 escomptés à 500 millions seulement de dollars. Il faut ajouter à cela que la récolte de blé dans le monde se situe à un niveau record. Il en découle une offre importante qui retarde l'obten-
tion des contrats de vente normaux pour la saison présente et qui soient en rapport avec le volume des stocks. Cela aggrave le problème du manque de silos terminaux qui, s'il n'est pas insoluble, est très sérieux car le temps de bonne conservation du blé est de deux mois. La mesure prise par le gouvernement d'augmenter les prix de soutien à partir de février dans. l'espoir d'une amélioration des possibilités n'aboutit qu'à prolonger une situation incertaine. Les exportations de viande bovine atteignirent les 529.000 tonnes en 1976, le double de 1975. Mais les futurs placements sur le marché extérieur s'annoncent plus difficiles. L'industrie frigorifique se plaint en effet des taux de change qui se révèlent non payants, ceci malgré l'augmentation du quota d'importation de 250.000 à 350.000 tonnes du quota d'importation par le marché; ceci bien que le Marché commun européen ait porté son quota d'importation de 250,000 à 350.000 tonnes. Nous avons vu les bénéfices obtenus sur les produits d'élevage vu leurs prix sur le marché intérieur, le prix de la viande ayant augmenté de 50% en 40 jours au marché de Liniers (3). Une ancienne exigence des éleveurs s'est ainsi réalisée en peu de temps : porter les prix intérieurs au niveau des prix internationaux (la forte augmentation des cours aurait entraîné un recul d'environ 40% de la demande destinée à la consommation interne). Ces prix ont atteint de tels sommets que le gouvernement envisage d'y mettre le holà, y compris en menaçant d'importer de la viande, mesure qui est d'ailleurs impraticable ! La récente mesure d'abaissement des tarifs douaniers qui implique une diminution du tarif maximum doit, selon le ministère de l'Economie, rendre compétitive l'industrie locale avec celle du monde développé en augmentant de façon intensive la productivité industrielle. Ainsi, on réussirait à diminuer les prix des produits manufacturés et à freiner leur tendance inflationniste. L'application de cette mesure a soulevé une vague de protestations dans le secteur des entreprises qui la jugent inopportune, arbitraire, impraticable. Ces mesures appliquées durablement pourraient conduire à la faillite de nombreuses petites et moyennes industries nationales, entraînant un accroissement du chômage et une diminution du potentiel économique national. Même une étude syndicale met l'accent sur les aspects négatifs de cette mesure. Les secteurs industriels se plaignent de surcroît du coût des crédits et du peu de facilités qu'on leur offre pour leurs paiements, facteurs qui vont à l'encontre du financement des investissements destinés à moderniser les équipements. Pour les exportations, le taux de change et les faibles subventions à l'exportation impliquent une parité réelle qui rend peu rentable la recherche et/ou la conservation de nouveaux marchés (les exportations industrielles n'ont pas atteint le niveau de 1975 qui était inférieur de 24% à celui de 1974). Les calculs gouvernementaux estiment à 70% (jusqu'à 12%) l'augmentation de l'inflation. Ces données sont problématiques vu : - la poussée d'inflation au mois de décembre et peut-être en janvier;
- le déficit fiscal; - les prochaines augmentations des combustibles et des tarifs publics; - le climat de spéculation qui règne toujours à la Bourse. Pour confirmer cette tendance, voyons comment la SOMISA (4) - entreprise d'Etat - a augmenté le prix de ses produits. Le nouveau tarif fixé atteint 9% de hausse, auxquels il faut ajouter les 12% appliqués le 3.01.77, soit 21% en à peine 15 jours. Une répercussion immédiate en a été l'augmentation de 8% décidée par une fabrique de tracteurs. Le gouvernement tenta d'arrêter l'influence de la baisse des dépenses publiques, alors que la récession n'est pas terminée, et celle du déficit fiscal avec son effet inflationniste, par une augmentation des recettes. Si la loi de mise en disponibilité des fonctionnaires n'est pas encore entrée en vigueur, on ne peut écarter son application dans un avenir proche. Les déclarations sur l'amélioration des salaires réels ne sont pas crédibles étant donné que ces augmentations sont absorbées avant même d'être accordées et stimulent la hausse des prix. En outre, la politique des revenus de l'équipe de Martinez de Hoz qui privilégie le secteur agraire et l'élevage vient contredire les affirmations sur la hausse réelle (et non nominale) du salaire ouvrier. En effet, le budget des travailleurs est largement consacré à l'achat de produits provenant de ce secteur. Comme il est écrit dans "La Opinion" du 13.01.77, en août 1975, "il fallait 6 heures de travail pour acheter un repas pour une famille et aujourd'hui, pour le même repas, il faut 12 heures de travail". Mais si le marché intérieur ne s'élargit pas, où l'industrie écoulera-t-elle sa production ? Sur le marché extérieur, la parité monétaire est défavorable : Sur le marché intérieur, la demande effective continue à se restreindre. Les secteurs de l'élevage et de l'agriculture pourront-ils être le moteur de la relance économique ? Nous pensons que si la participation de ces secteurs au PIB est de 12% (bien qu'ils produisent 80% des devises), il nous paraît improbable qu'une accélération économique puisse s'appuyer uniquement sur l'accroissement de la production agricole et de l'élevage. L'industrie se trouve, elle, face à une demande limitée, à des dépenses publiques en baisse et à un crédit cher. Et... malgré tout, le rapport de la FIEL est optimiste ! Enfin, une nouvelle entrée massive de capitaux étrangers, alors que n'a toujours pas été approuvée la loi sur les investissements, est improbable. Les spécialistes, les industriels et la presse ont prédit une reprise économique, celle-ci est possible, mais de lourds nuages devront être dissipés avant qu'elle ne se concrétise.
20.01.77 NOTES 1) Loi de mise en disponibilité : loi qui permet de licencier les employés du secteur public, sans aucun procès. 2) FIEL : organisme d'informations économiques privé. 3) Marché de Liniers : marché de gros de la viande se trouvant à la frontière entre la ville de Buenos Aires et sa banlieue. 4) SOMISA : entreprise mixte de fabrication d'acier.