Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

SRI LANKA

Une nouvelle période ?

Inprecor n° 2, 17 mars 1977 · p. 29-32 · 4 028 mots

Inde et Asie du Sud Syndicalisme

Interview de Bala TAMPOE Nous publions ci-dessous un entretien avec Bala Tampoe, secrétaire général du Ceylon Mercantile Union (CMU -syndicat originairement d'employés qui s'est ultérieurement implanté dans d'autres couches de travailleurs) et l'un des dirigeants du Revolutionary Marxist Party (RMP), section ceylanaise de la IVème Internationale. Dans cet entretien, réalisé le 2 février 1977, notre camarade Bala Tampoe tire les premiers enseignements de la période de grèves que le pays a traversée en décembre 1976 et janvier 1977. Depuis, la crise gouvernementale à Sri Lanka s'est encore aggravée et la situation a rapidement évolué. Devant le danger représenté par le dépôt par le PC et l'opposition au parlement d'une motion de censure, le premier ministre, Mme Bandaranaike, a suspendu les travaux de l'Assemblée nationale jusqu'au 19 mai, soit trois jours avant la dissolution de la Chambre qui arrive au terme de son mandat. Parallèlement, le cabinet décidait de la levée de l'Etat d'urgence, instauré le 16 mars 1971; il autorisait la reparution d'une vingtaine de publications interdites depuis 1973 et permettait la réouverture - prévue pour le 21 février - des universités fermées depuis novembre 1976. Il était difficile au gouvernement de maintenir l'Etat d'urgence tout en suspendant les sessions parlementaires qui devaient ratifier mensuellement son maintien. Mais cet usage combiné de la carotte et du bâton n'a pas permis à Bandaranaike d'éviter l'aggravation de la crise gouvernementale. Le PC de Sri Lanka (pro-Moscou) a quitté le gouvernement où il était représenté par son secrétaire général, P. Keuneman. Cinq parlementaires et le ministre de l'Industrie et de la Recherche scientifique, Subasinghe, ont quitté le SLFP (Sri Lanka Freedom Party - Parti ceylanais de la liberté). La coalition gouvernementale, qui avait vu le jour avec les élections de 1970, a donc cessé d'exister. Le départ du PC avait en effet été précédé, en septembre 1975, de l'expulsion du "Front uni" du LSSP (Lanka Sama Samaja Party - Parti de l'égalité sociale, d'origine trotskyste, ayant viré au réformisme). Le SLFP de Bandaranaike reste donc seul au gouvernement. Il semble bien qu'il soit en outre aujourd'hui traversé d'amples tensions internes. Le premier ministre a annoncé, le 25 février, que les prochaines élections législatives devraient avoir lieu dans six mois. Le PC, passé à l'opposition, n'en avance pas moins une ligne très modérée : il défend sa participation gouvernementale antérieure au nom de la solidarité face à la droite, se déclare prêt à soutenir les mesures "progressistes" que le cabinet pourrait prendre. et lance des appels à la "gauche" du SLFP. II pourrait participer, avec les scissionnistes du SLFP à un " "Front socialiste unifié" dont la perspective a été lancée par le LSSP. Dans le mois qui a suivi la fin de la grève de décembre-janvier, la situation s'est donc brusquement mise à évoluer, confirmant en cela que les masses n'avaient pas été battues malgré l'échec du mouvement revendicatif, et que le cabinet Bandaranaîke est aujourd'hui politiquement sur la défensive. Peux-tu donner un aperçu synthétique des événements de décembre 1976 et janvier 1977 et du contexte dans lequel s'est déroulée la grève des transports à Sri Lanka ? Le mouvement de grève a débuté à la mi-décembre, dans un atelier de réparation des chemins de fer et il s'est rapidement transformé en une grève générale de toutes les principales catégories de travailleurs de ce secteur. Les transports ferroviaires furent complètement paralysés du 21 décembre au 13 janvier. (Voir Inprecor no. 66, 27.1.77) Au départ, le mouvement. de grève fut essentiellement spontané. Mais pour des raisons qui tiennent à la structure du mouvement ouvrier ceylanais, et sur lesquelles je reviendrai ultérieurement, trois partis politiques ont été particulièrement impliqués dans son évolution : le LSSP, le PC et l'UNP (United National Party, parti de la droite bourgeoise). Chacun de ces partis réagit différemment à la confrontation qui se dessinait entre les travailleurs et le gouvernement, après que les grévistes aient rejeté la proposition gouvernementale de compromis sur la demande d'un prêt de 500 roupies, qui était la revendication initiale du mouvement de grève. Le LSSP décida d'aider au durcissement de la lutte pour faire pression sur le gouvernement, pour l'affaiblir en forçant le PC à le quitter. Ce dernier chercha à éviter l'élargissement du mouvement, mais fut forcé de suivre le courant en attendant un moment plus favorable pour imposer un compromis. L'UNP jouait lui aussi double jeu. Le mécontentement s'était en effet longtemps accumulé parmi les travailleurs du secteur public. Nombreuses étaient les revendications non satisfaites : problèmes de salaires, revendication d'une échelle mobile assurant une hausse de salaire de 2,5 roupies pour toute augmentation d'un point de l'index du coût de la vie (cette mesure a été gagnée dans le secteur privé il y a de nombreuses années, grâce notamment à l'action du CMU). Dans le secteur privé, ainsi que dans certaines corporations d'Etat où les avantages du privé ont été étendus, il existe des primes distribuées à la fin de l'année sur la base des bénéfices. En l'absence de cette échelle mobile et de ces primes, les travailleurs du secteur public ont fortement souffert de l'inflation, même s'ils peuvent par ailleurs être considérés comme relativement privilégiés par rapport au reste de la classe ouvrière, bénéficiant d'une plus grande sécurité de l'emploi, d'avantages divers comme des pensions, cartes de transport, etc... Durant la période où le LSSP était au gouvernement, les travailleurs espéraient voir leurs revendications accordées essentiellement grâce à l'action propre du LSSP et du PC. Mais cette attente ne fut pas comblée, il n'y eu que des hausses

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de salaires occasionnelles et arbitraires. Le mouvement qui débuta en décembre 1976 est donc le résultat d'une période de 6 ou 7 ans durant laquelle l'inflation se développa. L'un des enseignements majeurs de cette grève est d'ailleurs la confirmation de l'échec, du point de vue de la défense des travailleurs, de la longue période de collaboration gouvernementale du LSSP et du PC. Ce retour à l'action de lutte de classe a été rendu possible par l'expulsion du LSSP du gouvernement en septembre 1975. Un an après cette expulsion, l'effet cumulatif de l'insatisfaction des revendications atteint un point de rupture. Le gouvernement répondit par la menace et la répression à ce mouvement de grève. Il brandit le décret sur la "mobilisation civile" qui date de mars 1971 (l'Essential Services Order). Cette loi implique le licenciement automatique de tout gréviste. Mais ce décret n'est pas toujours appliqué, et généralement, il est brandi pour prévenir le déclenchement d'une grève, ou pour amener des grévistes à arrêter l'action. En ce sens, la grève de décembre-janvier était dès l'origine illégale. La profondeur du mouvement rendit sa défaite très difficile. Le 6 janvier, le gouvernement lança un ultimatum, enjoignant les grévistes à reprendre le travail. Non seulement ils refusèrent, mais d'autres secteurs entrèrent en lutte parmi les fonctionnaires. Outre les travailleurs des chemins de fer (environ 30.000 d'entre eux entrèrent en grève), les fonctionnaires (10.000), les employés chargés des transports à l'intérieur du port de Colombo (5.000), les travailleurs du ministère des Transports (Ceylan Transport Board) et de très nombreux (environ 50,000, comme pour le CTB) employés municipaux furent touchés par le mouvement. Il aurait pu vaincre, même sans s'élargir à de nouveaux secteurs. La détermination des travailleurs était grande, ils l'ont montré. Pourtant, après un deuxième ultimatum gouvernemental et un durcissement de la répression, la grève s'interrompit. A ce moment en effet, le 12 janvier, les travailleurs commençaient à comprendre que la victoire passait hors de leur portée. Ils manquaient de direction efficace et commençaient à ressentir les effets désagragateurs. Chacun des partis contrôlant les principaux syndicats du secteur public en grève manœuvra en fonction de ses objectifs propres. Jamais des mots d'ordre clairs, à même de correspondre à une grève générale, ne furent avancés. Ils prêtèrent ainsi le flan aux attaques du gouvernement qui dénonçait dans la grève une opération politique de l'opposition. La présence du PC, membre du cabinet, dans la grève, incita le premier ministre à choisir la manière forte. Felix Bandaranatke, chargé par le premier ministre de s'occuper de la grève, a clairement fait comprendre au PC qu'il devait choisir . entre son soutien au gouvernement et son soutien à la grève. Et il était évident que le PC soutenait en fait avant tout le guernement, Il cherchait à obtenir la fin de la grève et donhait au gouvernement toute l'information nécessaire quant à l'etat réel du mouvement dans les ateliers et dans la directien, Grâce à cela, le gouvernement pouvait exploiter imméelatement toute baisse de moral, toute division qui se manifestalt.

L'orientation du LSSP et du PC interdit de même la formation d'un large front uni en défense des grévistes. Un front syndical s'était bien constitué dans de nombreux secteurs, souvent dominé par le LSSP, et avec les syndicats du PC et de l'UNP. Mais jamais ils ne tentèrent de l'élargir au CMU et à d'autres syndicats qui jouent un rôle essentiel dans le secteur privé et les plantations, regroupés dans le comité de coordination syndicale (TUCC : Trade Union Coordinating Committee). Le LSSP chercha à pousser le CMU dans la lutte sans avoir à prendre contact avec lui, sans l'y convier officiellement. Nous avons pour notre part appelé à une réunion du TUCC, dont le CMU est un des éléments moteurs. Notre proposition était l'appel à une grève générale d'avertissement face aux menaces gouvernementales. Mais le dirigeant maoîste membre du TUCC, Sagnmugathasan, s'est opposé à cette proposition, car, disait-il, la grève est politique. Il avait là fait sienne la position du gouvernement. Il estimait aussi que la grève allait échouer. Le CMU a finalement décidé d'appeler à la grève générale d'avertissement avec ceux des syndicats du TUCC qui étaient d'accord pour affirmer leur solidarité envers les travailleurs en lutte. Mais, a avant que cette décision ne passe dans les faits, la grève s'était terminée. La désorientation du mouvement due à l'absence de direction efficace et aux manœuvres d'appareil s'était en effet déjà fait sentir. L'élargissement de la grève aux travailleurs des bus fut un échec. Quand le LSSP fit le 12 janvier appel à la Fédération ceylanaise du travail, le principal syndicat sous son contrôle dans le secteur des entreprises nationalisées, une seule section d'une entreprise importante entra en grève : celle de la Compagnie ceylanaise des tabacs, et ce pour 24h seulement. Pourquoi la direction de cette grève fut-elle ainsi dévolue au LSSP, au PC et à l'UNP? Peux-tu revenir maintenant sur la structure syndicale qui prévaut à Sri Lanka, notamment dans les secteurs publics et nationalisés touchés par la grève? L'organisation syndicale centralisée des travailleurs de ce secteurs se heurte à des difficultés particulières. Les travailleurs du secteur nationalisé, les fonctionnaires, quelle que soit leur catégorie, n'ont pas légalement le droit de s'organiser dans les mêmes syndicats que les travailleurs du secteur privé. Il s'agit là d'une loi réactionnaire qui a été maintenue par le gouvernement de front uni formé en 1970 par le LSSP, le PC et le SLFP, comme avant lui, par celui de l'UNP. Elle interdit de même aux employés d'Etat d'un secteur particulier, comme celui des chemins de fer, de s'unifier au sein d'une même organisation. Le mouvement syndical doit épouser les structures catégorielles de la profession, et multiplier les syndicats: pour les conducteurs, pour les ingénieurs, pour les contrôleurs, pour les signalisateurs, pour les employés... Dans le cours de la grève, 33 syndicats différents des chemins de fer se sont coordonnés dans l'action Il est donc très difficile à un courant syndical extérieur à ce secteur de le pénétrer largement. L'implantation du LSSP remonte à 30 ans, à 1947 quand se déclencha ce qui fut alors la plus importante grève des employés du secteur public. Et

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que le LSSP n'était pas ce qu'il est aujourd'hui : Par ailleurs, les travailleurs de ce secteur s'affilient prioritairement à des syndicats contrôlés par des partis gouvernementaux, comme garantie. Garantie que le RMP est loin de pouvoir fournir ! Actuellement, ont peut penser que le SLFP, le LSSP et, dans une moindre mesure peut-être, le PC se partagent également l'influence numérique au sein des services publics (soit environ 325.000 employés). Etant donné que l'existence de nombreux petits syndicats, qui ne sont officiellement contrôlés par aucun de ces partis, rend toute estimation précise difficile. Le taux de syndicalisation dans ce secteur est évidemment très élevé. Je dirais que dans les services publics, le SLFP est le plus faible (de façon générale, il regroupe les travailleurs arriérés quant au niveau de conscience). Le LSSP serait là le plus fort, et le PC viendrait en second. Mais dans le secteur des entreprises nationalisées, le SLFP contrôle d'importantes organisations et est probablement le plus puissant, alors que le LSSP et le PC, de force apparemment équivalente, viennent derrière. Les trois fédérations syndicales contrôlées par ces partis rassemblent donc beaucoup de membres, mais de façon dispersée et peu efficace. Cette division profonde de leurs propres rangs leur interdit de coordonner effectivement un mouvement de grève. Bien que beaucoup plus faible numériquement, le CMU bénéficie d'une capacité d'action centralisée de loin plus importante. C'est cette leçon que nous tentons de tirer pour la classe ouvrière. Il faut une direction syndicale à même d'unifier réellement les travailleurs en lutte et de leur proposer des mots d'ordre de combat centraux. Je pense que si nous avions dirigé la dernière grève des transports, les résultats auraient été très différents. L'UNP a bénéficié d'un soutien considérable dans le secteur public. Parce qu'il fut longtemps au gouvernement ! Et parce que nombre de fonctionnaires sont conservateurs politiquement. Il contrôle donc une série de syndicats. Il existe aussi dans les entreprises nationalisées, mais nulle part, je crois, il ne représente en lui-même une force. Dans le secteur privé, le TUCC est loin en avant en ce qui concerne la capacité d'action par rapport au SLFP, LSSP, PC, UNP. Grâce à la présence des grandes centrales des plantations et du CMU. La base principale du CMU se situe dans l'import-export, parmi les cols-blancs, les travailleurs industriels et dans certaines entreprises nationalisées comme le Port Cargo Corporation (principale organisation de dockers). Le TUCC s'est formé l'année dernière, et il est devenu une réalité dans le mouvement syndical depuis le 16 novembre, date où fut tenu un meeting par les 7 syndicats qui s'y sont regroupés. Parmi ces 7 syndicats, on trouve le très important Ceylan Workers Congress (le principal syndicat des travailleurs des plantations), le Ceylon Estate Staff Union (le principal syndicat unitaire des employés des plantations). On trouve même dans le TUCC la Ceylon Trade Union Federation (CTUF, à ne pas confondre avec la CFTU d'obédience pro-Moscou) à direction maoîste. Ce syndicat est maintenant très faible, mais sont principal dirigeant, Sagnmugthasan, reste un figure du mouvement ouvrier (il fut par ailleurs secrétaire général du PC avant qu'il ne scissionne en 1963 lors du conflit sino-soviétique). La division est donc assez profonde entre la structure syndicale du secteur privé et celle des grandes plantations, par rapport à celle du secteur public. Mais mon sentiment est que pour la première fois après cette grève, une nouvelle direction peut émerger parmi les travailleurs du secteur public et nationalisé. L'hégémonie relative du LSSP est notamment remise en question. C'est lui qui a pesé d'un poids prépondérant dans la conduite de la grève. L'échec de celle-ci est donc son échec. Les travailleurs sont à même de réaliser, à partir d'une expérience de 30 années, que la direction du LSSP a fait faillite. Quels rapports peut-on déterminer entre le mouvement de grève de décembre-janvier dernier et ceux de 1976 : la grève générale de février et les luttes étudiantes de novembre ? Il est effectivement important de garder en mémoire la grève générale de 24 heures qui s'est déroulée le 20 février 76 (voir Inprecor n°49 du 15.04.76). Elle était organisée contre la menace de licenciement brandie par le gouvernement contre 2.000 travailleurs en grève. Les initiatives du CMU et la décision d'appeler à une grève d'avertissement par le comité de coordination syndical du LSSP, du SLFP et du PC assurèrent le succès de cette journée. Cette grève a créé un très important sentiment de confiance et de solidarité au sein de la classe ouvrière, et ce dans dans tous les secteurs du prolétariat dont, ce qui est très important, le Ceylon Transport Board. Il semble qu'aucun bus n'ait pris la route ce jour-là dans le pays. De même la grève fut totale dans les chemins de fer. Pendant une journée, l'ensemble des transports publics ont été interrompus, ce qui aida beaucoup à l'extension de la grève générale. Le succès de cette grève forme l'arrière plan des luttes universitaires de fin novembre 1976, dé clenchées après la mort d'un étudiant abattu par la police (voir Inprecor n°64 du 9.12.76). Nous avons assisté là au mouvement universitaire le plus ample que nous ayons connu. Non seu lement l'ensemble des universités entrèrent en grève, mais les lycéens participèrent aussi au mouvement, descendant dans la rue pour manifester, peignant des mots d'ordre sur les bus, etc... La Fédération étudiante inter-universitaire invita les principales centrales syndicales à se réunir avec eux. C'était, là aussi, la première fois qu'une telle initiative était prise. Dans le passé en effet, cette Fédération étudiante était essentiellement contrôlée par le PC à travers le Ceylon Student Union, et par le LSSP. Ses directions avaient toujours interdit la participation du CMU à de telles discussions. Mais cette fois, après l'expérience unitaire de la grève générale, et devant l'ampleur de la réaction étudiante face à l'assassinat d'un des leurs, ils ne purent éviter une rencontre commune. Manoeuvrant, le LSSP lança séparément une ordre de grève pour le 19. Cela entrait en conflit direct avec l'organisation d'une réelle grève générale. La grève du 19 fut un échec, très significatif au regard de ce qui allait se produire en décembre et janvier. Seuls les syndicats le LSSP et de l'UNP entrèrent en grè ».

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C'est, à mon avis, ce précédant qui explique l'échec de l'appel lancé le 11 janvier 77 à l'élargissement de la grève par le LSSP et l'UNP avec cette fois le soutien verbal du PC. Si à ce moment, une grève des transports d'une ampleur analogue à celle du 20.02.76 avait eu lieu, le gouvernement aurait été, je crois, complètement défait et n'aurait peut-être pas survécu à cette épreuve. Le LSSP paya donc un prix très lourd pour sa conduite en novembre 76. C'est là un point très important qui n'avait pas été souligné. Peux-tu préciser les implications politiques des derniers événements, alors que des élections législatives devraient bientôt se dérouler ? Il est clair que les partis d'opposition, dirigés par l'UNP avec la collaboration du LSSP, cherchent à tirer profit de cette grève. Ils se sont adressé durant la grève au premier ministre, soutenant la revendication d'un prêt de 500 roupies avancé travailleurs. Mais cette dernière eut beau jeu de rappeler les mesures prises par le gouvernement UNP lors de la grève du 28.11.68 et le refus de négocier avec les employés des banques de N.M. Perera, dirigeant du LSSP, quand il était ministre des Finances. Après la fin de la grève, le gouvernement n'en fut pas moins placé en situation défensive. Il devait en effet faire face à l'effet combiné de la grève, des attaques des partis d'opposition et de celles des syndicats tels que le CMU ou ceux du TUCC. Le sentiment populaire anti-gouvernemental était devenu très fort. Il est à ce point de vue très significatif que la population n'ait jamais manifesté d'hostilité à l'égard des grévistes, malgré le désagrément dû à une interruption prolongée des transports publics. C'est sur cette hostilité latente à l'égard du gouvernement que l'UNP et le LSSP ont été à même de miser, quand ils ont affirmé leur soutien à la grève. Une série de mesures répressives ont facilité la défaite du mouvement de grève : censure sur la presse, interdiction des meetings dans le district de Colombo, dispersion d'assemblées de travailleurs par la police, arrestation d'au moins 100 travailleurs sous le chef d'inculpation d'incitation à la grève à l'encontre de décrets sur l'Etat d'urgence. Mais du fait de ces mesures, les partis d'opposition ont pu dénoncer le caractère répressif du pouvoir. Les travailleurs ne sont pas démoralisés malgré l'échec revendicatif. A Ratmalana, où la grève débuta, le gouvernement a tenté de diviser les travailleurs en faisant une différence entre ceux qui avaient repris le travail après le premier ultimatum du gouvernement formulé le 6 janvier et ceux qui revinrent à leurs postes après le deuxième en modulant les abattements de salaires. Mais la réaction des travailleurs fut immédiate : l'ensemble des travailleurs entra à nouveau en grève et forcèrent le gouvernement à traiter de façon identique tous les ouvriers. Cela montre les grandes réserves militantes qui restent dans la classe ouvrière. Cela souligne aussi la responsabilité de la direction syndicale dans l'échec de la grève. C'est dans ce contexte où le premier ministre et son cabinet sont rejeté sur la défensive que l'opposition a décidé de déposer une motion de censure devant l'Assemblée nationale.

Le gouvernement est actuellement discrédité parmi tous les secteurs sociaux qui lui avaient apporté leur soutien en mai 1970. Le JVP avait, en fonction de ses propres objectifs, soutenu le gouvernement à cette époque. Il fut écrasé par lui peu après. Une majorité des étudiants avaient eux aussi soutenu le gouvernement. Depuis les élections de mai 70, ils ont été attaqués plus d'une fois par les autorités. Un étudiant a été tué et le pouvoir s'est aliéné leur sympathie. Les travailleurs du secteur public et nationalisé, derrière le LSSP et le PC, ont donné un appui très important au gouvernement. Et les fonctionnaires sont très influents, y compris dans les villages et les campagnes. Or le régime se les est aliéné, eux aussi. Voilà pourquoi le gouvernement est sur la défensive. Je dirai que le principal bénéficiaire de la désintégration de la coalition gouvernementale formée en 70 est l'UNP. De ce point de vue, on assiste à une évolution à droite de l'électorat. Je ne. crois pas que nous verrons des gains appréciables de la gauche proprement dite, à savoir le secteur au sein duquel nous nous situons, ét que nous appelons la "nouvelle gauche" . La destruction du JVP a interrompu pour un temps toute possibilité de développement de la gauche dans le semi prolétariat rural. Dans ce secteur en conséquence, en ce qui concerne les étudiants et les luttes de novembre, le PC, dont l'influence était ici très forte, s'est déconsidéré du fait de sa participation gouvernementale. Le LSSP aussi, du fait de son appel séparé à une grève le 19. Le SLFP garde une certaine base de masse, y compris dans la classe ouvrière. Mais elle est sévèrement errodée. L'expulsion du LSSP du gouvernement en septembre 75 a, aux yeux des masses, symbolisé la fin de la période "gauche" du SLFP. Or, l'UNP apparaît comme la seule alternative crédible au gouvernement SLFP. A mon avis, on peut donc prévoir ainsi le résultat des prochaines élections : une réduction du nombre de parlementaires du LSSP et des sièges détenus par le PC (ils sont 7 membres du PC actuellement) et une forte réduction des sièges du SLFP. Le Parti fédéral (Tamil) gardera probablement un nombre de sièges équivalent à aujourd'hui et l'UNP augmentera considérablement son groupe parlementaire. L'UNP peut donc devenir le plus important parti parlementaire et même peut-être gagner une majorité absolue. Des élections législatives donc va naître un nouveau gouvernement réactionnaire, sous direction UNP, ou une coalition animée par le SLFP affaibli, devant faire face à un très puissant parti d'opposition, l'UNP. Je crois qu'en ce qui concerne le LSSP, il est entré dans le domaine parlementaire aussi une période d'éclipse, et je ne crois pas qu'il pourra jouer un rôle décisif, que ce soit dans le domaine politique ou syndical, après les élections générales. Il en va de même du PC. La gauche traditionnelle, au sortir d'une décennie de trahison ouverte ou de politique confusionniste, a perdu une partie de ses possibilités d'action dans le mouvement de masse. C'est évidemment la droite qui en tire profit dans l'immédiat, mais en même temps, cela ouvre une brèche dans laquelle la "nouvelle gauche" peut s'engouffrer.

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