FEMMES Ces femmes communistes qui soutiennent un programme dont la logique s'oppose à la pratique du PCE, d'où viennent-elles et oú vont-elles? L'Espagne est certainement l'un des premiers pays qui a vu se constituer un mouvement autonome de femmes à caractère de masse. Ce qui frappe aujourd'hui, c'est le processus d'autoorganisation dans lequel se sont engagées des couches massives de femmes depuis la mort de Franco. Nombreuses sont les commissions féminines impulsées par des travailleuses - dans les commissions ouvrières (CO) notamment -, en dépit des résistances de la bureaucratie syndicale (1). Outre un ensemble de revendications très avancé si on le compare à ce qui existe dans la plupart des autres pays européens, (certaines exigent notamment l'ajustement des horaires sur les heures d'ouverture des crèches locales et un examen gynécologique deux fois par an à la charge de la sécurité sociale), elles mettent l'accent dans leurs textes sur l'importance de la lutte a mener pour que les hommes prennent en charge leur part de tâches ménagères, pour le dépassement des divisions syndicales qui sont un facteur particulier de découragement pour de nombreuses travailleuses. S'alliant aux groupes unitaires de femmes nés durant cette dernière période dans plus d'une entreprise, les militantes de ces commissions sont souvent présentes dans les coordinations locales, renforçant par leur présence les initiatives centrales du mouvement autonome des femmes. Malgré un développement inégal et une difficulté évidente à mettre en place des structures réellement démocratiques permettant d'intégrer pleinement les déléguées des groupes de travailleuses, le mouvement existe aujourd'hui dans la plupart des villes de l'Etat espagnol et il a pris un caractère de masse. De cela sont témoins les récentes " Journées des femmes" à Valence et en Euskadi où respectivement plus de 1000 et de 2000 femmes se sont retrouvées pour débattre des principaux problèmes à l'ordre du jour, mettant au centre de leurs préoccupations la question du chômage et de la double journée de travail; témoin également la campagne "pour une sexualité plus libre" qui a été lancée cet automne au niveau de l'Etat par la coordination nationale. Son objectif : dénoncer toutes les discriminations sur le plan sexuel,
Jacqueline HEINEN lutter plus particulièrement pour une contraception libre à la charge de la sécurité sociale et pour l'amnistie de toutes les femmes emprisonnées pour cause d'avortement. Cette campagne à laquelle participent des groupes de ménagères et de travailleuses dans plusieurs villes entend également dénoncer le rôle des frusts pharmaceutiques qui utilisent les femmes comme cobayes ainsi que l'inhumanité des conditions de travail imposées par le patronat et qui sont à l'origine d'innombrables fausses couches chez les ouvrières. En témoigne enfin le projet d'amendement à la Constitution qui a été élaboré unitairement il y a quelques semaines par des délégués de la plupart des groupes de femmes madrilènes. Les militantes du PCE comme celles du MDM (Mouvement démocratique des femmes, étroitement lié à ce parti) étaient partie prenante de la plupart de ces initiatives. Ce qui n'est pas sans provoquer certains remous à l'intérieur du Parti... Des contradictions insolubles Si l'on étudie le contenu des revendications mises en avant pour la modification de la Constitution dont le texté a été adopté par le MDM, par exemple, on constate que, prises à la lettre, elles impliqueraient une bataille allant à l'encontre de la politique de collaboration de classe développée par le PCE. Les exigences relatives à la libre disposition de son corps et de sa sexualité, pour tout un chacun (et surtout chacune...), du droit au divorce par consentement mutuel, de la majorité légale à 16 ans, de l'abolition de toute référence à la "vertu" des femmes pour justifier les peines prises à l'encontre de celles qui "transgressent" la morale traditionnelle, se voient niées par les termes mêmes de la partie du pacte de la Moncloa traitant des réformes de la loi. Et que dire des revendications comme celle-ci : égalité de salaires, socialisation des tâches domestiques avec ce qu'elle implique (crèches, etc,) congé maternité payé à 100%, droit au tra-. vail pour toutes les femmes qui le désirent, semaine de 40 h; système de sécurité sociale unique sur la base de cotisations progressives au salaire et à la fortune, avec un système de retraite identique pour tous ? Il est bien évident que certaines
FEMMES d'entre elles ont un caractère transitoire dans le cadre de la situation économique actuelle et qu'elles sont en contradiction flagrante avec les mesures imposées par le pacte qu'a signé le PCE. Comment croire dès lors que les militantes du PCE qui ont participé à l'élaboration de ces revendica ions auront écouté sans sourciller Carrillo déclarer à la télévision : "Je suis convaincu que les travailleurs soutiendront la mise en pratique des pactes, parce que la classe ouvrière est beaucoup plus responsable que beaucoup ne le croient. "? Ces femmes communistes qui se veulent membres du mouvement autonome, qui s'engagent à soutenir un programme dont l'application s'opposerait à plus d'un titre à la pratique de leur parti, d'où viennent-elles et où vont-elles ? La politique des petits pas En octobre 1975, déjà, ayant même la mort de Franco et avant la plupart des PC européens, le Parti communiste espagnol faisait autocritique face à la passivité dont il avait fait preuve jusque là dans la lutte contre l'oppression des femmes et reconnaissait "le mérite des mouvements féministes dont l'obiectif est d'obtenir l'égalité entre la femme et l'homme" . Sa définition du mouvement à impulser : large front où coexistent tous les courants, (femmes organisées et inorganisées), en évitant toute tentative d'instrumentalisation par les partis politiques. Ce "souci" , on le retrouve aussi bien dans le texte de la Première conférence du PCE sur la question féminine d'octobre 76 où la "manipulation des masses féminines à l'occasion de période électorale" est dénoncée avec la plus grande vigueur, que dans un texte plus récent pour la préparation à la Sème Conférence du PC de Madrid (octobre 1977). Pourtant, un certain nombre de militantes du PCE et du MDM sont sorties du Parti après la campagne électorale de ce printemps... précisément parce qu'elles ne supportaient plus le rôle qu'on leur faisait jouer dans le mouvement autonome, vu les pratiques manipulatoires du PCE. Comme nous le disait il y a peu dans une interview (2) cette ancienne dirigeante du travail parmi les femmes à l'université, c'est autant par impossibilité de défendre de manière cohérente des positions féministes à l'intérieur du Parti qu'elle avait pris une telle décision, que par découragement et révolte face à la campagne menée par le PCE qui proclamait: "Nous sommes le Parti de la libération de la femme" , en même temps que la direction donnait pour directives à ses militantes de ne pas être trop actives dans des groupes qui risquaient, par leurs initiatives et leurs revendications, de mettre en cause l'image de marque du Parti à laquelle il tenait tant en cette veille d'élections: celle d'un parti adulte et raisonnable qui n'effraierait par les électeurs. Ce "Nous sommes le parti dela libération de la femme", on le trouve déia dans l'annexe au programme de 75 et on le retrouve, sous une autre forme, dans le texte de la Conférence de 76. Alors que le mouvement autonome des femmes avait considérablement grossi dans tout l'Etat espagnol à cette époque, l'analyse qui en est faite le réduit au seul MDM, les autres groupes étant décrits comme mineurs et comme "manquant d'implantation parmi les femmes" . Pourtant, un an plus tard, l'organisation madrilène reconnaît que "les 'vocalias' commencent à jouer un rôle important à Madrid (à Barcelone, il est de première importance) et sont impulsées avant tout par des femmes trotskystes". Précisons que les "vocalias" sont des groupes de quartiers, souvent liés à des associations mixtes -voisins, parents - que le PCE distingue toujours soigneusement des groupes de ménagères - "Amas de cas" - impulsés par lui il y a une dizaine d'années et où il est hégémonique. Il apparaît donc clairement que le rapport de forces imposé par l'existence de groupes de femmes dont l'orientation politique, pour n'être pas celle des révolutionnaires , est néanmoins fortement influencée par les organisations d'extrême-gauche, a contraint le PCE à évoluer de manière substantielle - du moins au niveau des textes! - dans ses positions concernant la lutte de libération des femmes. — à propos de l'avortement, la 3e conférence du PCE à Madrid, début 76 disait qu' "une discussion publique était essentielle pour que ce thème gagne de l'audience et qu'il coûte peu d'obtenir une décision majoritaire des masses à ce sujet dans le cadre de la démocratie" . Cette même année, les brochures, tracts, etc, du MDM de diverses villes, étaient la plupart du temps muettes sur cette question. Le programme de revendications avancé par les Premières journées nationales des "Amas de casa" en 77 aussi... Pourtant, le même numéro d' "Argumentos" contient un article qui met bel et bien en avant la nécessité que ce soit les femmes qui décident et insiste "pour que tous les mouvements féministes soient consultés pour une fois" avant l'établissement de la loi. Certes l'article est truffé de formules prudentes ("débattre publiquement en évitant les connotations morales" , "tenir compte du fait que, dans les pays où la législation est plus libérale, le nombre des avortements a diminué"), mais il fait état, sans commentaires - il semble donc qu'il y soit favorable -; des propositions de l'Association des femmes juristes portant sur la liberté d'avorter durant les trois premiers mois de la grossesse. Quand on connaît la résistance existant dans l'Etat espagnol sur le problème de l'avortement (résistance qui explique la prudence du PCE toujours soucieux de ne choquer personne), on peut conclure à un progrès réel dans les positions, même si la revendication de l'avortement libre et gratuit, décidé par la femme n'est toujours pas avancée. - en ce qui concerne le divorce, alors que la PCE affirmait, il y a deux ans, "qu'il fallait discuter", puis qu'il faudrait "une loi" , sans préciser laquelle, alors que les "Amas de casa" en 1977 disaient qu' "on ne pouvait pas encore conclure", on passe tout d'un coup à une proposition relative au divorce par consentement mutuel avec un certain nombre de restrictions dans "Argumentos", et sans restrictions du tout dans le texte d'amendement à la Constitution.... Une situation potentiellement explosive Cette évolution s'accompagne d'autocritiques régulières sur » le plan interne. Dès 75, les textes soulignaient le retard pris sur le terrain de la lutte, le "machisme" n'ayant pas disparu des rapports entre militants et militantes. Dès ce moment, il il était proposé d'organiser des cours de formation plus particulièrement pour les femmes, afin qu'elles accèdent à des postes de responsabilités. Aujourd'hui, celles-ci demandent
qu'on mette sur pied à Madrid une crèche ou une maison des enfants afin de leur donner concrètement la possibilité de se dégager d'un certain nombre de tâches, et qu'on "arrive à dépasser des habitudes figées" dans la division du travail habituelle. A cela s'ajoute la demande de réunions entre les femmes seulement afin de pouvoir discuter de tous ces problèmes. S'ajoutent à cela diverses critiques mises en évidence par les articles d' "Argumentos" : critique à la politique des directions dans les pays de l'Est qui maintiennent l'oppression spécifique des femmes au travers du rôle traditionnel qui leur est dévolu et du statut inchangé de la famille; critique aux directions du mouvement ouvrier dans son ensemble qui ont failli à l'enrichissement de la théorie marxiste sur l'oppression spécifique des femmes - pourtant très insuffisante sur un certain nombre de points. La réalité est cependant un peu plus complexe. D'une part, il existe un fossé d'importance entre les déclarations de principe et leur application, dont l'ampleur est déterminée par la politique de collaboration de classe du Parti qui n'a fait que se renforcer avec le pacte de la Moncloa. Entre les lois "égalitaires" et une modification réelle dans la situation de ceux et celles qui, à l'heure actuelle, sont défavorisés par le système, il y a un pas... Comme le soulignait un article d' "El Pats" de ces derniers jours traitant des changements de la Constitution : "L'égalité devant la loi ne se trouvera en rien affectée par l'inégalité qui existe sur le plan économique". Et, face à cela, les professions de foi de Manuel Azcarate - dirigeant du PCE - qui souligne, dans le même joumal, à propos de la libération de la femme, "les positions toujours plus féministes du Parti" , sonnent bien creux! Qu' est-ce que cela signifie si cela ne se traduit pas dans les faits, par un changement tangible pour la masse des femmes, et pour les militantes du PCE en particulier ? D'autre part la capacité du Parti à modifier son fonctionnement interne, à organiser un débat de manière démocratique, s'avère plus que limitée, compte-tenu des intérêts divergents entre le projet de collaboration de classe de la direction bureaucratique d'un côté, et les aspirations au changement exprimées par la base d'autre part; aspirations qui ne se limitent pas à des réformes secondaires mais qui mettent en cause la logique même du système de profit, comme c'est le cas de nombre de revendications avancées par les militantes féminisIl est significatif que ce soit précisément parmi ces dernières que soit né un premier noyau d'opposition au sein du parti. Impulsé par les femmes communistes qui intervenaient à l'université et bien que limité dans sa composition dans un premier temps (fant du point de vue géographique que du point de vue des secteurs du parti qu'il touchait), il semble avoir gagné en audience ces derniers mois, notamment depuis l'échec de la campagne sectaire imposée par la direction au moment des élections du printemps. La volonté de faire passer le MDM pour le mouvement de libération des femmes semble en effet n'avoir eu qu'un écho limité.... au point que Carrillo, lors d'une récente conférence interne à ce sujet, aurait proposé un changement de "tactique" consistant à "envoyer" les militantes du PCE dans tous les groupes féministes ayant de l'audience, tels le FLM ("Front de libération de la femme" de Madrid) dont le parti était jusqu'ici complètement absent. Mais ce n'est pas par des tournants à 180° de ce genre, sans autocritique sur le fond et sans changements dans sa politique manipulatoire que la direction parviendra à étouffer les protestations des militantes concernées, ni leur volonté d'imposer un débat ouvert et démocratique permettant de mener un travail unitaire avec les autres courants du mouvement. C'est ce qu'a révélé l'épisode suivant : le PCE avait mis en place une commission du parti pour étudier un projet de loi sur le divorce qui sera discuté sous peu aux Cortes. Les dirigeantes du PCE et du MDM qui en faisaient partie ont fait appel à certaines militantes du noyau d'opposition pour y travailler avec elles; ces dernières exigèrent alors une consultation des déléguées de la coordination du mouvement autonome de Madrid, afin d'âtre à même de présenter le projet le plus unitaire possible... Ce qui fut fait. Le projet inclut maintenant la revendication du divorce par consentement mutuel, avec droit pour la femme de décider du sort des enfants en cas de désaccord à ce propos. Reste à savoir si les députés du PCE défendront le projet en ces termes lors de la discussion parlementaire ! Un autre épisode de la lutte contre les pratiques de la direction est cependant encore bien plus significatif : les femmes de l'opposition ont obligé la direction, à convoquer une assemblée générale des militantes du PCE à Madrid, au mois de décembre dernier, pour discuter de la question de la démocratie interne et de l'orientation du parti vis-à-vis du mouvement autonome des femmes. Les critiques ont fusé, les accusations de manipulations n'ont pas manqué, et malgré l'attitude défensive des dirigeantes du PCE, responsables du MDM, c'est la résolution critique des "minoritaires oppositionnelles" qui a été majoritaire au vote. Face à cela, la seule réponse de la direction a consisté à dire : il faudra en discuter lors du prochain congrès... dans six mois ! On peut prévoir que la bataille interne ne va pas s'arrêter là.
8 janvier 1978 NOTES 1) Voir "Inprecor" n° 56, 22 juillet 1976. 2) "Cahiers du féminisme" , n°º2, janvier 1977.
Dans l'index d' "'Inprecor" paru dans le n°19 du 22 décembre 1977, la rubrique "Femmes" a très malencontreusement sauté au montage. Nous prions nos lectrices et lecteurs de bien vouloir nous en excuser.
L'index "Femmes" du n° 19 au n° 9 s'établit comme suit :
Lutte de sexes ou lutte de classes ? •
Jacqueline Heinen n° 13 29.09.77
Pour un 8 mars internationaliste n° 16 10.11.77