Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

PHILIPPINES

La parole aux prisonniers politiques, interview de Satur Ocampo

· Inprecor n° 200, 8 juillet 1985 · p. 3-4 · 2 246 mots

Philippines et Asie du Sud-Est Syndicalisme

Satur Ocampo décrit l'opposition au régime de Marcos

'ACTUALITE apporte parfois son lot de bonnes nouvel-

L les, Saturnino « Satur » Ocampo, le plus ancien détenu politique des Philippines, s'est évadé. Le 5 mai dernier, il s'est enfui par une porte dérobée, alors qu'il était venu rendre visite, encadré par six militaires, au Club national de la presse, dont il avait été vice-président. Ancien dirigeant étudiant en vue avant de devenir journaliste, Satur poursuivit son combat après la proclamation de la loi martiale en 1972. Arrêté en janvier 1975 et accusé de subversion, incarcéré et torturé plusieurs mois durant, il était alors considéré comme un cadre im-

Deb SHNOOKAL : - Quel a été l'impact de l'assassinat de Benigno Aquino en août 1983? Le mouvement contre Marcos s'est-il renforcé depuis un an ?

Satur OCAMPO : - Assurément oui.

Cela est particulièrement vrai en ce qui concerne le mouvement démocratique ouvert et légal, bien qu'il y ait eu aussi intensification de la lutte armée à la campa-

Avant l'assassinat d'Aquino, les manifestations de rue rassemblaient pour l'essentiel des travailleurs, des étudiants, ainsi que la fraction la plus radicale de l'opposition à Marcos. Mais, suite à cet assassinat, les soi-disant forces légales, qui incluent des représentants du milieu des affaires et des chrétiens, ainsi que des éléments conservateurs et modérés de la société, ont compris la vérité. Si un homme de la stature d'Aquino a été liquidé de cette façon, cela aurait pu arriver à qui-

Cela a donc agi comme catalyseur. Le peuple chercha un exutoire à sa haine, à sa colère contre le régime. Cela empira avec l'approfondissement de la crise économique, accompagnée d'une fuite des capitaux et de l'agitation dans le milieu des affaires. En plus, il y avait le rapatriement des devises étrangères qui avaient été investies ici ou simplement déposées dans des banques philippines.

— L'assassinat d'Aquino n'est évidemment qu'un incident de plus dans lequel le gouvernement de Marcos est impliqué. Il y a tant de cas de meurtres, de disparitions et ainsi de suite. Que représentait Aquino pour le peuple philippin ?

- Quand Aquino a été tué, certaines personnes pensèrent qu'il fut simplement une victime de plus des exactions des militaires. Mais, au cours de la réaction massive du peuple contre cet assassinat, de la manifestation de sa colère contre le régime, le meurtre d'Aquino servit à démontrer que le régime et les responsables des meurtres et des exécutions sommaires

Uses camarades. de détention. n'épargnaient même pas l'élite de la société philippine.

- Quel serait votre bilan des élections parlementaires de mai 1984 ? (1) Il a été suggéré que Marcos s'était servi de ces élections pour présenter une façade de démocratie afin d'améliorer son image de marque devant l'opinion internationale.

- Même avant l'assassinat, le régime avait déjà besoin d'une opération politique pour améliorer son image internationale. L'élection régulière d'un point de formel du Parlement (« Batasan ») fut une manière pour Marcos de prouver que la démocratie fonctionnait dans le pays. A cause des revendications de l'opposition et du peuple, qui contestaient la manière antidémocratique avec laquelle le gouvernement dirigeait les affaires, Marfut contraint d'accorder quelques

Avec l'aide du Mouvement national pour les élections libres (NAMFREL), le milieu des affaires et la Conférence des évêques, l'opposition a pu arracher quelques améliorations des règles concernant le déroulement des élections. Le fait que des militants du NAMFREL ont surveillé le déroulement du scrutin a donné un peu de crédibilité aux résultats, surtout dans l'agglomération de Manille, où le Mouvement pout une nouvelle société (KBL), le parti de Marcos, fut largement

- Quelle a été la signification de la campagne de boycott de ces élections, organisée par les secteurs les plus radicaux de l'opposition à Marcos ?

- La campagne de boycott a été la manifestation du peuple, de l'opposition large à Marcos, qui ne considérait pas les élections parlementaires comme une réponse réelle à la nécessité de changement. Mais il s'est avéré que le mouvement pour le boycott a eu peu de temps pour s'organiser. Même s'il a obtenu beaucoup de soutien, il a été incapable d'aller contre le

PHILIPPINES portant du Parti communiste des Philippines, clandestin. Détenu, Satur avait continué la lutte à la tête de nombreux mouvements de prisonniers politiques et œuvra pour la libération de

Nous publions ci-dessous une interview que Deb Shnookal a pu réaliser dans des circonstances mouvementées, alors que

Satur était encore incarcéré. Nous complétons cette interview par un article de la même journaliste sur la situation des prisonniers politiques et par un récit sur sa visite à un centre grand enthousiasme dont à fait preuve le peuple pour se servir du scrutin pour désavouer le gouvernement Marcos.

Ces élections ont montré que beaucoup de Philippins croient encore au processus électoral comme un moyen pour se débarrasser d'un gouvernement antidé.

mocratique. Mais Marcos s'accroche avec acharnement à l'amendement numéro 6 de la Constitution, qui l'autorise à gouverner par décret et à passer au-dessus de la volonté du Parlement, y compris en ce qui concerne les questions budgétaires. Ainsi, il devient très clair que les élections au

Parlement sont complètement inefficaces pour affaiblir ou renverser la dictature de Marcos. Bien sûr, le Parlement peut servir comme chambre d'enregistrement des sentiments du peuple. Mais la possibilité d'effectuer des changements significatifs au niveau gouvernemental à travers le

Parlement est très mince.

- Comment voyez-vous les changements qui sont nécessaires ?

- La bataille au Parlement y apportera sa contribution, mais je pense que le

« parlement de la rue » (le mouvement de masse extra-parlementaire, ndlr.) et l'intensification de la lutt armée, constituent les éléments essentiels qui vont produire des changements dans la structure politique de notre pays.

- Selon vous, quel est le programme essentiel des réformes nécessaires aux Philippines aujourd'hui ?

— Ce que revendique le « parlement de la rue », c'est la destruction de la dictature. Mais cette question est complètement liée à celle de l'étranglement économique des Philippines par les intérêts

Les changements politiques et économiques doivent se faire en même temps,

1. Pour une analyse de ces élections, voir l'article de Paul Petitjean, « La division de l'opposition lors des élections truquées de mai dernier », paru dans Inprecor numéro 178 du 23 juillet 1984.

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même si la clef en est le démantèlement et la suppression de la dictature de Marcos et son remplacement par un gouvernement qui représenterait les divers secteurs de la société. Certains, comme José Diokno et Lorenzo Tanada, personnalités politiques de l'opposition, appellent cela un gouvernement de coalition. Fondamentalement, je suis favorable à ce type de gouvernement de transition.

- Quel est le degré d'unité des forces anti-Marcos aujourd'hui ?

- Par comparaison avec la période d'avant l'assassinat d'Aquino, elles sont plus unies. Mais il reste quelques clivages à l'intérieur des rangs de l'opposition, particulier des désaccords sur la manière d'effectuer le changement, par des moyens violents ou par des moyens pacifiques. Mais je pense que ces questions peuvent être résolues au travers d'un processus de dialogue sérieux englobant toutes les forces de l'opposition.

- Quelles sont les options du gouvernement américain pour les Philippines?

- D'après les déclarations du Département d'Etat à Washington et de l'ambassadeur des Etats-Unis aux Philippines, ils misent encore sur un rassemblement de ce qu'ils appellent « l'opposition démocratique ». Je veux préciser que quand je parle de l'opposition démocratique, je n'utilise pas la même terminologie que l'ambassade américaine pour laquelle ce terme signifie les politiciens traditionnels. Quand nous parlons de l'opposition démocratique, il s'agit des organisations po-

Quant aux Etats-Unis, ils essaient d'unir toutes les organisations traditionnelles de l'opposition et de creuser un fossé entre ces dernières et la gauche. Ils savent que l'influence de la gauche est profonde dans le mouvement de masse. Reste à savoir s'ils vont réussir la construction d'une opposition sans la participation de la gauche.

- Comment évaluez-vous le niveau de soutien pour le Front national démocratique (NDF), le bloc de l'opposition auquel participent la Nouvelle armée du peuple (NPA) - une guérilla dirigée par le Parti communiste des Philippines (PCP) -, et le PCP?

- Le NDF est plus connu au niveau international qu'ici. Ici, le peuple s'identifie plus avec la NPA, qui est l'une des composantes du NDF. Mais le concept du NDF est très bien accepté, même par certains secteurs des forces politiques du

Le gouvernement admet qu'il y a augmentation du nombre des combattants de la NPA et amélioration de son armement, bien qu'il essaie de minimiser ces phénomènes en disant que la situation n'est pas aussi grave qu'en 1972, ce qui n'est pas exact.

- Quel est l'effet de la militarisation de la campagne par l'armée et du regroupement forcé des communautés paysan-

-Il y a énormément d'abus commis par les militaires, particulièrement des exécutions sommaires (« salvaging »), des regroupements forcés de la population, de la torture. Tout cela aide à politiser les gens, les poussant contre le gouvernement Marcos. La NPA représente la seule alternative possible pour eux, car elle répond le mieux à leurs problèmes essentiels et à gouvernement essaie de contrer la NPA, mais il n'y réussira jamais avec ses « programmes d'action civique » et ses campagnes contre-insurrectionnelles.

- On dit que la NPA organise sa propre administration dans certains territoires. A votre avis, peut-on faire la comparaison avec les zones libérées au

- En ce qui concerne le niveau de la lutte armée aux Philippines, il n'y a pas encore eu des cas de zones libérées. Il y a des zones qualifiées de zones de guérilla, qui comprennent des bases de guérilla relativement fortes. Une fois qu'elles seront consolidées, ces bases seront des zones libérées.

Mais même dans les zones de guérilla, il y a déjà une infrastructure administrative dans les villages, telles que les conseils de village (« barangays »). Dans certains territoires, on se sert des structures créées par le gouvernement même, dans d'autres on crée des formes alternatives. Avec l'extension géographique de la lutte armée menée par la NPA, les villages se consolident en unités autonomes avec leur propre administration et leurs propres systèmes de défense, de santé et d'éducation.

- Pouvez-vous me parler de votre cas ?

- En ce qui concerne l'accusation de rébellion lancé contre moi, je base ma défense sur le fait que la rébellion implique de prendre les armes contre le gouvernement. Or, le crime que je suis censé avoir commis aurait eu lieu à un moment où je travaillais comme journaliste, c'est-à-dire en 1972. Il n'est donc pas possible que j'aie participé à la lutte armée.

- Dans cette affaire de rébellion, vous avez été inculpé d'avoir organisé l'importation d'armes provenant d'une « puissance étrangère », vraisemblablement la République populaire de Chine.

- Dans cette affaire, où je suis accusé de « subversion » et de « rébellion », ils veulent prouver que je suis membre du comité central du Parti communiste des Philippines et que de la sorte je partage la responsabilité de la contrebande d'armes Je nie les deux accusations et c'est au procureur militaire de prouver mon appartenance au comité central et ma responsabilité ou co-responsabilité dans l'importation d'armes.

- Est-il exact que José Maria Sison (2) n'a pas nié être président du PCP ?

—Il a signé une déclaration dans laquelle il dit avoir été président du PCP. Dans mon cas, j'ai refusé de signer une telle déclaration, sachant qu'elle serait utilisée contre moi au cours d'un procès.

- Lors d'un entretien avec les procureurs militaires, je les ai questionnés sur la pratique de la torture pendant les interrogatoires pour arracher des aveux. Bien sûr, ils ont nié l'existence de telles pratiques. Pouvez-vous me parler de votre pro-

- Le dossier sur les tortures que j'ai subies a été soumis à Amnesty International, tandis que l'organisation philippine des droits de l'homme Task Force Detainees (TFD) lui a donné une large publicité. Suite à mes plaintes, en 1978, une enquête a été autorisée mais elle n'a el aucune suite, parce qu'il n'y avait aucun témoin pour confirmer mes affirmations. Evidemment, il n'y eut jamais de témoins lors des séances de torture, sauf du côté des tortionnaires

- Quelles ont été vos conditions de détention pendant les huit ans et demi que vous avez passé en prison ?

-Pendant les neuf premiers mois après mon arrestation, je fus gardé au secret, de même que pendant cinq mois en 1980 et en 1981, car j'étais accusé d'avoir dirigé une grève de la faim des détenus.

- Pensez-vous que la tactique de la grève de la faim ait été efficace ?

- Jusqu'en 1981, elle a été efficace. La grève de la faim la plus réussie a eu lieu en novembre-décembre 1980, lorsque 133 d'entre nous se mirent en grève, dont une centaine ont été libérés par la suite. Mais, depuis, nous n'avons pas beaucoup de concessions par le moyen des grèves de la faim. L'année dernière nous avons donc changé de tactique. Les prisonniers ne la font plus seuls. En effet, à l'extérieur. les familles et les amis entreprennent eux aussi des grèves de la faim. Mais même cela n'a pas suffi à faire bouger Marcos pour qu'il relâche la pluparl d'entre nous.

Propos recueillis par Deb SHNOOKAL,

Intercontinental Press, New York, 10 décembre 1984. 2. Nous avons publié dans le dossier Philippines paru dans Inprecor numéro 186 du 17 décembre 1984, une interview de José Maria Sison, président du PCP, détenu par le régime Marcos depuis novembre 1977.

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