Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

PHILIPPINES

Dans les prisons de la dictature

· Inprecor n° 200, 8 juillet 1985 · p. 5-7 · 2 127 mots

Philippines et Asie du Sud-Est

ES Philippines sont à l'heure actuelle signataires de plusieurs traites internationaux sur les droits humains, y compris de la Déclaration universelle des droits de l'homme. Mais, en pratique, le régime du président Ferdinand

Marcos, qui règne sur les Philippines depuis 1965, ne respecte aucun d'eux. Il y a aujourd'hui plus de 1 000 détenus politiques dans le pays, dont la plupart n'ont jamais été jugés, et qui sont maintenus en prison grâce aux pouvoirs dictatoriaux de

Marcos.

Entre 1972 et 1981, période pendant laquelle les Philippines furent soumises à la loi martiale, il y eut 70 000 arrestations et détentions politiques. Cependant, dans l'année qui suivit la levée officielle de la loi martiale, en janvier 1981, on procéda de nouveau à 1 377 arrestations. Depuis lors, leur nombre n'a cessé de croître régulièrement. En 1983, ce furent plus de 2 000 arrestations politiques. Ces

Deb SHNOOKAL

Qui sont les détenus ? Selon Armando

Malay, un militant très actif pour la défense des droits humains, Marcos a pendant longtemps nié l'existence de prisonniers politiques : « Il prétendait qu'il n'y

"persohnes ayant troublé l'ordre public".

. Cependant, dernièrement, il a déclaré que certains détenus étaient des prisonniers politiques, mais gwyl serait imprudent de les relâcher, car As repren draient immédiatement leurs

LA SOLIDARITÉ AVEC LES

PRISONNIERS POLITIQUES

Le 31 août 1984, nous avons pu discuter avec Armando Malay au Club national de la presse à Manille, où il était venu rencontrer son gendre, Satur Ocampo, journaliste célèbre emprisonné par le régime de Marcos depuis 1976, et qui était libéré pour la journée, sur un mode ironique, afin de pouvoir faire un discours à l'occasion de la Journée de la liberté de la presse. Malay avait été le doyen des affaires étudiantes à l'Université des Philippines et fut l'un des fondateurs du

KAPATID, une organisation de soutien aux prisonniers politiques et à leurs familles. Aujourd'hui, à 70 ans, il est président du KAPATID et journaliste au Malaya, le principal quotidien d'opposition aux Phi-

Le KAPATID fut créé en 1978. « Cela a commencé par une sorte de rencontre informelle de familles qui avaient des proches en prison depuis 1972, a expliqué

Malay. Et c'est maintenant une association pour la libération et l'amnistie des prisonniers politiques. Mais une autre de ses fonctions consiste à venir en aide aux familles des prisonniers politiques. Elles ont vraiment besoin de cette aide, car la plupart des ces prisonniers faisaient vivre leur famille ». En plus de ces graves problèmes économiques, beaucoup de familles, et en particulier les enfants, sont traumatisés psychologiquement. Les prisonchiffres proviennent depuis, peu de choses ont changé. niers ont récemment gagné le droit pour leurs enfants de venir passer des périodes de temps avec leurs parents dans les pri-

Malay a expliqué comment le KAPATID aborde la question des parents de détenus. « Le KAPATID a été confronté au problème des parents qui condamnent leurs enfants parce que ces derniers leur créent des ennuis. Nous ne tentons pas aussitôt de réfuter leurs arguments, mais cherchons avant tout à les secourir. Nous leur disons que leurs enfants font cela pour leur pays. (...) Vous seriez surpris de ment ces parents qui, au début, étaient opposés à l'engagement de leurs enfants finissent par l'approuver. Bien que la majorité d'entre eux n'afficheront pas leurs idées ouvertement, ils sympathisent avec le mouvement et essaient de nous aider dans notre objectif ».

La torture est encore fréquemment utilisée aux Philippines aujourd'hui, particulièrement hors de Manille. Malay a expliqué : « La torture psychologique et physique était pratiquement la règle avant qu'Amnesty Internationalet d'autres organismes commencent à attirer l'attention d'une organisation de défense des droits humains, le Task Force Detainees of the Philippines (TFD), qui estime d'ailleurs qu'ils sont certainement inférieurs à la réalité, bien qu'il s'agisse des données les plus précises dont on dispose. Des enquêtes menées par Amnesty International en 1975 et 1982, ainsi que les activités de diverses organisations humanitaires philippines ont attiré l'attention sur le traitement abusif subi par des prisonniers politiques, allant des arrestations arbitraires et de la détention illégale aux disparitions et à la torture

La réponse du président Marcos à ces rapports fut d'accuser Amnesty International d'être « un outil des communistes ». Cependant au cours d'une conférence mondiale pour la Paix par la loi, tenue à Manille en 1977, Marcos fut finalement forcé d'admettre qu'il y avait eu « un certain nombre de violations des droits des détenus, à son grand regret ». Mais, sur ces pratiques. Si vous êtes un prisonnier politique jeune et en bonne santé, ils vous tabassent et vous font toutes sortes de tortures physiques. » Malay souligna le rôle du TFD, qui dresse des dossiers sur de nombreux cas de tortures.

Le KAPATID et d'autres organisations de droits humains mènent régulièrement des campagnes de dénonciation contre l'isolement carcéral auquel sont soumis un certain nombre de prisonniers politiques. Ce traitement est habituellement réservé aux « soi-disant dirigeants du mouvement », explique Malay. « Par exemple,

Jose Maria Sison fut gardé au secret pendant des années. Satur Ocampo fut mis à l'isolement après avoir dirigé une grève de la faim des détenus. Ils essaient ainsi de casser la volonté des prisonniers ».

« Les Nations Unies ont condamné le recours à l'isolement carcéral, fait remarquer Malay. Pourtant, aujourd'hui, il y a encore le cas des deux jeunes étudiants au Camp de Nakar. » (voir encart).

Malay a parlé aussi du cas de Fidel

Agcaoili. Agcaoili fut arrêté en 1974 et accusé de rébellion et contrebande d'ar.

mes aux côtés de Sison et Ocampo et de bien d'autres, tous supposés appartenir au

Jeunes Philippins dans les rues de Manille. (DR)

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Parti communiste des Philippines et à la Nouvelle armée du peuple. En 1984, une campagne de pétition fut lancée pour la libération d'Agcaoili, qui fut à cette époque le détenu politique le plus ancien aux même si Agcaoili était effectivement coupable de rébellion, il aurait déjà dû être libéré, vu que la peine réservée à ce délit au moment de son arrestation était de 6 à 12 ans. Mais, depuis, cet état de choses a été modifié par les décrets présidentiels 1834 et 1835, qui prévoient pour toute atteinte à la sécurité nationale (la participation à une manifestation peut entrer dans ce cadre), l'emprisonnement à vie ou la peine capitale.

DES POUVOIRS ÉTENDUS POUR

MARCOS Malay m'a expliqué que Fidel Agcaoili - qui fut finalement libéré le 24 octobre 1984 - est l'une des nombreuses victimes du système des Actes de détention préventive (PDA). Le président Marcos garde à sa disposition plus de 2000 arrêts généraux, décrets présidentiels et lettres d'instruction, qui préservent en fait la loi martiale, abolie seulement sur le papier en janvier 1981. Ce dispositif répréssif contient la lettre d'instruction 1211, qui dispense de la nécessité d'un mandat d'arrêt quand « la sécurité et l'ordre public » sont menacés, définition qui peut donner lieu à des interprétations très souples. De telles arrestations sont habituellement légalisées après coup, grâce à un Ordre de détention présidentiel (PCO) ou par un PDA qui, comme le PCO, outrepasse les pouvoirs du judiciaire. Marcos corpus (garantie assurant le respect de la liberté individuelle) et n'a de comptes à rendre à personne pour ses actions. Cela signifie qu'une personne peut être détenue même après avoir été acquittée par un tribunal. Malay a précisé qu'il existait de nombreux cas de cette sorte. « Le tribunal militaire de cassation et le commandant en chef des forces armées (c'est-à-dire le président Marcos) doivent réviser le procès, et tant qu'ils ne l'ont pas fait, des gens comme Fidel doivent languir en prison, dix ans après leur arrestation. »

A Manille, nous nous sommes aussi entretenus avec deux permanents du TFD, sœur Mary Radcliffe et Romuelda de la Torre. Sœur Mary est une religieuse originaire de la Colombie britannique, au Canada, qui travaille à plein temps au bureau national du TFD. Le fils de Romuelda de la Torre, le père Ed de la Torre, est un prêtre très connu comme artiste et poète. Sœur Mary a expliqué comment le TFD a été mis en place après la proclamation de la loi martiale : « Des milliers de personnes furent arrêtées en masse et jetées en prison. On ne savait pas quoi faire. On était dans la peur et la confusion. Mais après un certain temps, on s'est mis à rendre visite à ceux qui étaient dans les camps de détention. »

Le TFD fut créé en 1974 sous les auspices des Associations des supérieurs religieux majeurs des Philippines : « Les sœurs commencèrent à rendre visite aux détenus, a déclaré sœur Mary, leur transmettant des messages de leurs familles ou apportant du café ou des vêtements. Mais on s'aperçut bien vite que ce n'était pas détenus qui souffraient mais aussi leurs familles et leurs enfants. »

BRUTALITÉS CONTRE LES PRISONNIERES Sœur Mary et Romuelda de la Torre ont évoqué les problèmes spécifiques des prisonnières. Le viol, ainsi que d'autres formes de violence sexuelle sont courants. Hilda Narciso fut violée lorsqu'elle fut arrêtée, en 1983. « Elle cherche maintenant à former un groupe d'ex-détenues qui ont aussi été victimes de violences sexuelles. Elle veut prendre son cas comme exemple », explique sœur Mary, et cela afin de casser le tabou social qui continue à empêcher les femmes violées d'en parler ouvertement. Elle a contacté d'autres groupes de femmes pour qu'ils la soutiennent Le TFD et le KAPATID ont aussi mené des campagnes spécifiques pour la libéra-

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tion de femmes qui avaient accouché pen-

Romuelda de la Torre décrit les terribles conditions de détention dans les prisons militaires, surtout pendant les premières années de la loi martiale: « A cette époque, chaque prisonnier n'avait droit qu'à une allocation de 4 pesos pour sa nourriture quotidienne. (1 peso vaut 50 centimes. Cette allocation est aujourd'hui de 6 pesos, soit 3 francs.) Les prisonniers étaient approvisionnés par le personnel militaire, et ceux-ci essayaient d'économiser le plus possible. Parfois, le riz était sale et les détenus n'avaient même pas droit à du café buvable. Alors, les parents des détenus se sont organisés pour faire quelque chose. Cette période fut particulièrement dure. » A cette époque, conditions de vie misérables en prison ont poussé les prisonniers à entreprendre des grèves de la faim.

Romuelda de la Torre, que l'on surnomme « Mère » au TFD, parlait de son fils, qui avait commencé par s'occuper de la Fédération des paysans libres. Par la suite, le père Ed de la Torre fut élu président de l'organisation Chrétiens pour la libération nationale, à sa fondation en 1972. Il fut arrêté en 1974. Romuelda donne des précisions sur cet événement : « Bien que j'étais de choses, j'avais terriblement peur, car quand l'on est recherché par les militaires, ils n'hésitent pas à tirer. Mais, à l'époque, avait pas encore ces exécutions sommaires à une échelle de masse comme on en voit aujourd'hui. Si les militaires agissent ainsi aujourd'hui, c'est parce que les gens sont de plus en plus conscients politiquement et se battent pour leurs droits. » Ed de la Torre passa plusieurs années en prison. A sa libération, il partit pour l'étranger, mais il revint et fut de nouveau arrêté en avril 1982, au même moment qu'Horacio « Boy » Morales, soupçonné d'être le président du Front démocratique national et qui est un transfuge du régime de Marcos.

De plus en plus de prêtres et de religieux sont victimes de la répression politique. « Avant, on ne touchait pas aux prêtres, précise sœur Mary. Le fait qu'ils aient torturé trois prêtres, dont deux très grièvement, est un signe du caractère de plus en plus répressif du régime. Et, maintenant, ils se servent des PDA aussi contre

Des organisations telles que le KAPATID, le TFD, le Mouvement œcuménique pour la justice et la paix, etc. travaillent ensemble pour informer l'opinion internationale des atteintes aux droits de l'homme aux Philippines aujourd'hui. Bien qu'agissant au grand jour, ces groupes sont eux-mêmes victimes de la répression politique, en particulier en province. Tous insistent sur la nécessité de la solidarité internationale.

Sur ce sujet, Armando Malay précisa : « Les médias sont utiles, mais aussi l'action des travailleurs. Par exemple, si les dockers d'Australie ou d'autres pays refusaient de charger ou de décharger des marchandises en direction ou en provenance des Philippines, ce serait une éclatante démonstraation de solidarité envers nous. » Pour sa part, Romuelda de la Torre a constaté que le peuple philippin devient de plus en plus audacieux, « car nous prenons conscience que si nous ne luttons pas nous-mêmes, personne ne le fera à notre place. Les autres ne peuvent nous aider que si nous nous aidons nous-mêmes. »

Deb SHNOOKAL, Intercontinental Press, New York, 4 mars 1985.

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