Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

PHILIPPINES

Visite au camp de détention de Nakar

· Inprecor n° 200, 8 juillet 1985 · p. 6-7 · 1 226 mots

Philippines et Asie du Sud-Est

En septembre 1984, Deb Shnookal a fait partie d'un groupe de personnes qui a pu rendre visite à un camp de détenus dans la ville de Lucena, où sont incarcérés des prisonniers politiques. Nous reproduisons ci-dessous le compte-rendu de cette visite.

Le camp Guillerma Nakar ne ressemble pas du tout à une prison politique. Situé dans une rue animée de Lucena City, dans la province de Quezon de l'ile de Luzon, on y voit des enfants qui traversent le portail ouvert en sautillant pour pénétrer dans l'enceinte boisée du camp militaire. Peu de membres du personnel militaire portent l'uniforme. Cependant, quand nous nous y sommes rendus en septembre 1984, il y avait là dix prisonniers politiques, dont quatre femmes. Vicente Ladlad et Germiniano Gualberto, deux des prisonniers politiques qui sont censés être des dirigeants de la Nouvelle armée du peuple et du PC philippin y sont gardés au secret. Ce contraste est typique des Philippines : derrière la façade des pseudo-réformes et de la démagogie de la dictature Marcos, on découvre une extrême pauvreté et une répression politique très brutale. Ce sont la terreur et les assassinats perpétrés par des escadrons de la mort dans les campagnes, les exécutions sommaires, les disparitions, l'intimidation, les pillages et la torture, dont les responsables sont la police et les forces armées.

Nous avons parlé, de l'extérieur, à travers les barreaux, avec des détenus politiques du camp Nakar qui étaient, eux, dans leur salle commune de récréation. Ils avaient reçu la visite de leurs avocats et, cet après-midi là, Ladlad et Gualberto étaient là avec les autres. En fait, très peu de prisonniers politiques ont été condamnés comme tels aux Philippines, mais des personnes qui sont soupçonnées d'être des « subversifs » peuvent être détenues indéfiniment par décret présidentiel (voir article ci-contre).

Visite au camp de détention maigres concessions.

« coin de paradis ».

de Nakar La salle de récréation n'avait pour tout mobilier que quelques tables et quelques chaises posées sur un sol en ciment Les détenus nous ont décrit les difficiles conditions d'existence dans le camp : surpopulation, problemes de plomberie, allocations de nourriture insuffisantes. Les prisonniers reçoivent 6 pesos par jour pour se nourrir. Des amis et des membres de leur famille doivent faire les courses pour eux et ils préparent eux-mêmes leurs repas. Mais 6 pesos, cela suffit à peine pour un seul repas. Aussi, les amis et la famille doivent-ils compléter le régime des détenus autant qu'ils le

LA GREVE DE LA FAIM En décembre 1983, les détenus du camp Nakar ont entamé une grève de la faim pour dix revendications, parmi lesquelles leur libération, la levée de règlements sévères tels que la confiscation des biens personnels, et l'arrêt de l'isolement carcéral de Ladlad et Gualberto. La campagne de jeûne fut interrompue après 78 jours, car certains des dé. tenus étaient sur le point de mourir. Ils obtinrent quelques

Vicente Ladlad fut particulièrement maltraité. Ancien dirigeant étudiant âgé aujourd'hui de 34 ans, il est accusé d'être le secrétaire général de la commission du Luzon-Sud de la Nouvelle armée du peuple et président du PC de Tagalog-Sud (Luzon-Sud). Sa femme fut victime d'une exécution sommaire en 1975. Ladlad est accusé de meurtre et de violation de la loi antisubversive. Après avoir été arrêté avec Gualberto, en février 1983, il fut longtemps enfermé dans une cellule minuscule pouvant à peine contenir un lit. Il lui était interdit de sortir dans la cour pour faire des exercices. Pour lui, la fenêtre de sa cellule représentait un véritable

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Parmi les prisonniers avec lesquels nous avons parlé, il y avait Salume Crisostomo-Ujano et son mari Vitorino. J'avais rencontré le frère de Salume au KAPATID, organisation de soutien aux prisonniers et à leurs familles. Il m'avait expliqué comment sa sœur avait été arrêtée à la veille de son mariage. Elle et son mari furent gardés séparés pendant deux semaines et soumis à des tortures psychologiques. Vitorino en conserve des séquelles, notamment des hallucinations et des troubles psychologiques. Salume, qui a maintenant obtenu le droit de partager une cellule avec son mari, a fait une fausse couche en prison. En 1984, une pétition fut lancée pour exiger la libération des prisonnières, ainsi que la fin de l'isolement de Ladlad et de Gualberto.

Les prisonniers montrent aux visiteurs les peintures sur bois qu'ils font en prison. Le KAPATID les encourage à s'adonner à ce genre d'activité artisanale pour qu'ils conservent le moral. C'est cette organisation qui leur fournit le matériel. Les produits sont ensuite vendus pour récolter des fonds pour les prisonniers. Dans notre groupe, il y avait un ancien prisonnier, Mani, qui a beaucoup discuté avec les détenus. Ancien dirigeant étudiant de la ville de Lucena, il fut emprisonné pendant sept ans et horriblement torturé à l'eau et à l'électricité. Une de ses mains a été écrasée et il s'est si profondément mordu la langue qu'il a des difficultés d'élocution.

LES MILITAIRES EN ACCUSATION Pendant que nous parlions aux prisonniers, des membres de notre groupe allèrent déposer à l'administration militaire une plainte formelle contre les forces armées de la province de Quezon, les accusant d'avoir terrorisé et assassiné des paysans dans le Luzon-Sud. Vingt-trois paysans avaient signé des déclarations mettant en cause les militaires, conscients que même s'il n'y avait aucun espoir d'obtenir une condamnation par un tribunal militaire, une révélation publique aiderait à limiter les abus. Comme nous étions assis sur l'herbe à l'extérieur de la cellule, un garde militaire reconnut Mani, l'ex-détenu, et vint vers lui d'une travail.

d'adieu.

façon presqu'amicale. Mani regarda avec un visage sans expression le soldat qui lui expliquait qu'il n'avait fait que son

Cela faisait peu de temps que nous parlions avec les dé. tenus quand les gardiens commencèrent à s'impatienter. Ils insistèrent pour que nous nous éloignions de la clôture et nous menacèrent de confisquer nos appareils et nos films si nous continuions à prendre des photos. Nous avons néanmoins continué à communiquer par signes avec les détenus, en attendant le reste du groupe. Apparemment, on avait dit aux détenus de s'éloigner de la clôture d'ou ils pouvaient nous voir. Mais ils avaient le moral, et l'un d'entre eux retourna quand même à la clôture. Une détenue tourna le dos afin de nous montrer son T-shirt sur lequel était inscrit « Libérez tous les prisonniers politiques ». D'autres détenus s'amusaient à marchander avec nous sur le prix des peintures qu'ils nous avaient donné. Puis l'un d'eux suggéra que nous leur chantions une chanson. Aussi, avons-nous commencé à chanter « Ang Bayan Ko » (« Notre patrie bien-aimée »), la chanson nationaliste philippine la plus populaire. Les prisonniers nous accompagnèrent en chœur.

Les gardes, qui devenaient de plus en plus nerveux, nous dirent de partir et emmenèrent les prisonniers dans une cellule intérieure. Notre groupe continua à chanter, et quand notre chanson fut terminée, nous entendimes des applaudissements venant de la cellule ou se trouvaient les de tenus. Puis, du fond de la prison, on entendit une chanson de la NPA, que nous applaudîmes à notre tour. C'en fut trop pour les gardes. On nous ordonna de partir, et les prisomniers furent reconduits dans leurs cellules respectives. La dernière image que j'ai conservée du camp Nakar fut celle d'un bras de femme courageusement passé par une ouverture dans une barrière métallique et qui s'agitait en signe

Deb SHNOOKAL, Intercontinental Press, New York, 4 mars 1985

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