La crise du mouvement social polonais festations du ler mai ont eu un caractère massif et comba- A Pologne est l'un des rares pays européens où les mani-
/ tif. Organisées à l'appel de Solidarité, elles ont regroupé plusieurs dizaines de milliers de travailleurs et ce, malgré les interventions violentes de la police anti-émeute dès la formation des cortèges. Fait significatif, des manifestations ont eu lieu non seulement dans les grands bastions traditionnels du syndicat clandestin - à Varsovie 15 000 participants, à Gdansk et Gdynia 10 000, plusieurs milliers à Cracovie —, mais également dans des villes plus petites, comme Plock (3 000), Siedlce (1 500), Radom (2 000), ce qui n'est pas sans signification, si l'on tient compte de tous les coups subis par le mouvement clandestin depuis trois ans.
Parallèlement, le projetde loi sur l'enseignement supérieur, qui supprime l'autogestion universitaire, se heurte à une résistance des étudiants et des intellectuels. Des meetings ont eu lieu à l'initiative des conseils d'universités dans plusieurs villes, des pétitions sont massivement signées dans le milieu universitaire. En même temps cependant la bureaucratie entreprend l'exclusion d'intellectuels oppositionnels des chaires universitaires ou de leur travail à l'Académie des Sciences, comme le montrent le cas du professeur Leszek Nowak connu par ses liens avec les travailleurs de Poznan et celui de Bronislaw Geremek, principal conseiller de Lech Walesa.
Les hausses de prix, qui ne sont pas encore toutes intervenues, provoquent des mouvements de protestation dans les entreprises. L'augmentation des prix de la viande, initialement prévue pour juin, est encore à venir. Elle surviendra après plus de trois ans de baisse du niveau de vie, la consommation des
DOSSIER POLOGNE ménages ayant diminué de 13% depuis 1980 selon les chiffres officiels. « Ici et là, le "ras-le-bol" remplace déjà le "rien à faire" comme laisse à penser la grogne sourde dans les usines et les menaces et amorces de grèves dont les ouvriers amenés au désespoir ont recommencé à se servir » - rapportait récemment le correspondant du quotidien français le Matin à Varsovie, l'intellectuel oppositionnel polonais Krzysztof Wolicki. De son côté, la direction clandestine (TKK) de Solidarité, se fondant sur des « propositions faites ces derniers temps par les commissions d'entreprises » du syndicat, a lancé un appel à une heure de grève nationale dès l'annonce de la hausse des prix de la viande.
A ce renouveau des tensions sociales, la dictature du général Jaruzelski répond en durcissant sa politique. Depuis 1982, peu de grèves ont permis la satisfaction des revendications ouvrières. Mais la bureaucratie se montre particulièrement inflexible aujourd'hui, comme en témoigne la longue lutte des ouvrières de l'usine « Rosa Luxembourg » de Varsovie, qui n'ont rien obtenu après un mois de mobilisation et de grèves tournantes.
Par ailleurs la répression frappe à nouveau : la condamnation de Frasyniuk, Lis et Michnik, trois personnalités du mouvement social polonais en est le symbole (cf. article page 28). Le nombre des prisonniers politiques s'est accru de près de 200 personnes durant les cinq premiers mois de 1985. La police peut se targuer d'avoir démantelé plusieurs imprimeries clandestines durant cette période et d'avoir arrêté un certain nombre d'animateurs du mouvement clandestin. Enfin, le régime s'est montré capable de profiter de chaque hésitation de la
direction clandestine de Solidarité pour renforcer son assise et occuper le terrain laissé libre par le mouvement social.
Solidarité traverse aujourd'hui une crise de direction particulièrement grave. L'article de la rédaction d'Inprekor en polonais, qui est paru dans le numéro 18 du printemps 1985 de cette revue et que nous publions ci-dessous, développe largement cet aspect de la situation. Cette crise conduit à un affaiblissement organisationnel du syndicat. Dans un entretien réalisé peu avant son arrestation, Wladislaw Frasyniuk, notant les points forts de Solidarité aujourd'hui - large circulation et multiplicité de la presse et des éditions clandestines, développement des activités de formation syndicale et de leur impact, etc. - soulignait l'affaiblissement de certains chaînons du syndicat, « qui, récemment encore, étaient son pilier principal
(commissions d'entreprises et réseau d'information dans les usines) ». Cependant la situation organisationnelle du syndicat reste diversifiée: l'affaiblissement dans
Rédaction d'« INPREKOR » polonais
A la fin de l'année dernière et au début de celle-ci, le mouvement social a vécu deux moments difficiles, en octobre- novembre 1984, après l'assassinat du prêtre Jerzy Popieluszko, et fin février 1985, lors de la nouvelle vague d'augmentation des prix. Le régime totalitaire a contraint le mouvement à faire la preuve de ses capacités d'autodéfense face aux crimes du pouvoir et aux attaques contre le niveau de vie des travailleurs. Aucun de ces tests ne fut concluant pour Solidarité. Au contraire, il a subi des défaites qui peuvent lui coûter cher. Le régime peut ainsi fomenter de nouvelles attaques. Il menace en particulier de s'en prendre à une conquête historique élémentaire du mouvement ouvrier, la journée de huit heures.
Par ailleurs, il fait tout pour annihiler ce qui subsiste des conquêtes autogestionnaires de la révolution de 1980-1981, en liquidant l'autonomie universitaire et en limitant fortement les prérogatives des conseils de travailleurs au profit des syndicats officiels. Autre type d'attaques : les modifications du code pénal et du code de procédure pénale augmentant les peines et introduisant la procédure de flagrant délit dans les affaires liées aux activités de l'opposition, ce qui ouvre la voie au règne de l'arbitraire dans la façon de qualifier les délits. Les prisons se remplissent à nouveau, en premier lieu des militants syndicaux et oppositionnels les plus en vue. C'est ce dont témoigne le procès de Wladyslaw Frasyniuk, de Bogdan Lis et d'Adam Michnick, accusés, oh ironie, d'avoir appelé à une grève à laquelle leurs camarades ont finalement renoncé
Le régime est parvenu à acculer le mouvement social dans une position difficile, sans pour autant engendrer des luttes en réaction. Solidarité donne de plus en plus de preuves d'inertie et d'incapacité, ce qui augure mal de son propre instinct d'autopréservation. Cette situation extrêmement inquiétante est avant tout le fruit de la longue et grave crise de direction du mouvement social, qui s'est à nouveau manifestée avec force lors des deux tests susmentionnés. Il est évident que si le mouvement s'égare, c'est que sa direction l'y a entraîné. Nous pensons depuis longtemps, et nous l'avons clairement dit dans nos colonnes, que cette crise de direction est l'expression d'une crise de l'orientadu général Jaruzelski. certains bastions, tion stratégique, et donc aussi programmatique du mouvement. Dans le passé, nous avions considéré que la déclaration programmatique de janvier 1983 de la Commission provisoire de coordination de Solidarité (TKK, direction clandestine), intitulée Solidarité aujourd'hui, traduisait de manière positive la tentative d'une partie de la direction de dépasser cette crise. A notre avis, la réussite du boycott des élections régionales en juin 1984 et l'obtention d'une large amnistie en juillet de la année constituèrent d'importants succès du mouvement social. Mais les progrès dans la lutte que tout cela impliquait n'ont pas été mis à profit. Au lieu de se développer, le potentiel que continue à représenter le mouvement social se voit dispersé. Il disparaît même durant des périodes entières dans certains secteurs, s'épuise dans des actions inefficaces et, dit en d'autres termes, il s'affaiblit. Il est donc temps de sonner l'alarme.
LA MORT DE POPIELUSZKO Face à la montée brutale des tensions sociales provoquées par l'enlèvement et l'assassinat du prêtre Popieluszko par des agents de la police politique le 19 octobre 1984, la direction de Solidarité a réagi de manière symptomatique par l'apaisement de l'effervescence sociale. Le rôle que joua Lech Walesa s'est avéré déterminant. La TKK a alors brillé par son absence politique. Rappelons la fameuse déclaration de Walesa, le 28 octobre 1984 dans l'église St. Brigitte de Gdansk : « Quelqu'un nous a fait une saloperie, à nous tous, depuis le Premier ministre jusqu'à l'homme de la rue. Et ce quelqu'un voudrait qu'on se transforme sans réfléchir en chair à canon, (...) pour permettre des changements dans le gouvernement. (...) Nous ne permettrons pas qu'on nous manipule et nous ne nous mêlerons pas aux luttes pour le pouvoir, car nous n'avons jamais voulu le prendre. » Mais ce n'est pas du tout de cela qu'il s'agissait alors, comme la fort justement dit un technicien du bâtiment, de Gdansk, dans la presse clandestine : « Je ne comprends pas du tout pourquoi nous devrions rester tranquilles et par là-même défendre Jaruzelski contre ses adversaires fractionnels, ceux qui, comme le suggère le gouvernement, ont provoqué l'affaire afin de vider le général du siège qu'il occomme par exemple à Wroclaw survient au moment même où un regain d'activité est perceptible dans d'autres régions, en
Haute Silésie, a Torun. Entin la diffusion a plusieurs centaines de milliers d'exemplaires de la presse clandestine qui compte entre 800 et 900 titres réguliers témoigne à elle seule du caractère toujours massif de la résistance organisée contre la junte
Si ce dernier n'a pas hésité à se décerner un diplôme d'autosatisfaction dans un long entretien publié par l'Humanité,
Torgane central du Parti communiste français, il n'en reste pas moins que trois ans et demi après son coup d'Etat le régime polonais n'en est toujours pas parvenu à normaliser sa domination. Car le mouvement ouvrier polonais, réduit à la défensive, pourchassé par la répression, désorienté par la faillite de la stratégie d'autolimitation dominante en son sein, n'en continue pas moins à faire preuve d'une vitalité surprenante.
cupe. S'ils avaient utilisé une autre provocation et noyé Urban ou, à l'opposé, Siwak, ça aurait été leur affaire. Les bandits qui luttent pour le pouvoir s'éliminent souvent mutuellement. Mais là, ils ont assassiné l'un d'entre nous. » (1) Et comme le ressentaient spontanément les masses, cet assassinat, qui n'était pas le premier, prouvait la nécessité d'agir énergiquement, non plus seulement contre la répression général, mais aussi contre les assassien nats politiques frappant le mouvement social. « Le silence doit régner durant l'enterrement, un silence plein de deuil et d'espoir, disait alors Walesa. Nous y serons tous et nous espérons que tous ceux qui aspirent au dialogue y seront également. Que le silence ouvre la voie au dialogue. » Il ne l'a pas ouvert, bien entendu.
Malheureusement, les directions régionales de Solidarité ont repris cet appel de Walesa. Par exemple, le Comité régional de grève (RKS) de Basse-Silésie appela, le 30 octobre 1984, « ses membres et toute la population de Basse-Silésie à accroître la discipline syndicale et à serrer les rangs autour du président de notre syndicat, Lech Walesa, autour de la direction nationale et régionale ». Et les seules propositions d'action qu'il présenta furent
« d'aider » le Comité social de défense contre la violence, en voie de constitution, et « d'assurer la protection des personnes pouvant être en danger », ainsi que « de propager dans la presse et dans les éditions les exemples appropriés d'attitude sociale vis-à-vis de l'appareil de sé-
Vu l'absence de toute initiative de la part de la direction syndicale, des appels en faveur d'actions symboliques commencèrent à se répandre, tel celui de « changer le nom de la place de la Commune de
Paris en place Jerzy Popieluszko », ou d'ériger un monument en pierre devant l'église St. Stanislaw Kostka, comme le proposa l'entente syndicale interentreprises « Unia » de Varsovie (3).
1.« Solidarnosc » (Gdansk) numéro 18/
120 du 15 novembre 1984. Jerzy Urban, ministre, porte-parole du gouvernement, est lié à Jaruzelski. Albin Siwak, membre du bureau politique du POUP, est le porte-parole de la fraction néo-stalinienne de l'appareil, dite « le béton ».
2. «Z Dnia na Dzien » (Wroclaw) numéro
38/340 du 11-17 novembre 1984.
3. « Wolna Trybuna » (Varsovie) numéro
30 du 7 novembre 1984.
Voyons quelle fut alors l'analyse de la situation politique effectuée par les milieux proches de la direction de Solidarité. Celle de Jacek Kuron peut servir ici d'exemple. Fin novembre, il admit pour probable qu'une fraction du pouvoir disposant d'une influence dans la police politique se trouvait derrière le crime, et que cet assassinat avait été perpétré afin d'imposer une politique plus répressive. Nous pensons aussi que ce crime était la manifestation de luttes fractionnelles. Dans sa polémique avec Kuron, Jan Litynski, membre de la direction régionale de Varsovie de Solidarité depuis 1985, a mis en question l'utilité d'analyses de ce type, pour des raisons éthiques et parce qu'elles ne nous apportent rien.
Tout dépend cependant de ce qu'expriment de telles analyses et de ce à quoi elles sont censées servir, du point de vue de l'action politique. Si elles « sont l'expression de la soumission, une manière de son impuissance à la ensemble », si elles servent à voiler le fait que la responsabilité de ce crime incombe au régime dans son ensemble, et si elles servent à répandre à nouveau le mythe des « libéraux », comme l'a suggéré Litynski, alors il avait bien évidemment raison. « Dans un gang, vait-il fort justement, il peut y avoir des divergences sur le fait de savoir s'il faut l'acheter ou encore lui faire peur. Mais il n'y a aucune raison pour que le peuple soutienne une composante plutôt qu'une
Mais une telle analyse peut et doit servir à connaître les contradictions exis tant au sein du régime, le degré de cohésion ou de désintégration de ses rangs, ses points forts et ses faiblesses, et donc à apprécier le rapport des forces entre le régime et le mouvement social, et à élaborer une tactique permettant à ce dernier de modifier ce rapport en sa faveur, de manière radicale ou juste un peu, selon les circonstances et les possibilités. Il faut cependant se garder d'illusions du type: s'ils se battent, laissons-les s'entre-tuer et restons en dehors de l'affaire. Ou encore de l'illusion, exprimée par Kuron, lorsqu'il écrit : si « l'appareil policier, qui n'est soumis à personne, est non seulement sûr de son impunité mais tellement assuré de sa domination qu'il a agi seul, sans aucune décision du sommet », et Kuron souligne qu'une telle hypothèse était peu probable, bien qu'il fût impossible de l'écarter totalement, alors « cela signifiait en fait qu'il n'y avait plus de pouvoir dans ce pays. » Mais si tel était le statut de l'appareil policier, cela signifierait que le pouvoir a un caractère de dictature policière et non qu'il n'existe pas. Il est vrai que Kuron a une conception surprenante de ce qu'est et de ce que peut être le pou-
Kuron considère que Jaruzelski, en arrêtant les auteurs du meurtre, « a définitivement provoqué l'hostilité de ses adversaires dans l'appareil, à savoir sa police et ceux qui se cachent derrière elle. Il a deux solutions : soit reculer et tenter de trouver un accord avec ses adversaires au sein de l'appareil du pouvoir, ce qui n'est plus possible et ce pourquoi il est déja trop tard, ou bien chercher à s'entendre avec la société » (5). En ce qui concerne cette deuxième solution, Kuron explique que « pour l'auteur du 13 décembre (Jaruzelski, ndlr.), elle est très difficile, voire impossible ». Mais, dans une interview à l'AFP, il apprécie la situation manière suivante : si Jaruzelski « continue à mettre de l'ordre dans ses propres rangs, il deura s'entendre avec la société » (6). En lisant de telles explications, qui influencent la politique de la direction du mouvement
Toute cette « seconde solution » est une pure vue de l'esprit, car ni l'appareil du pouvoir totalitaire dans son ensemble ni sa fraction dominante à moment donné n'accepteront « entente avec la société », pour la seule raison que le régime est déchiré par ses contradictions internes. Il peut accepter un compromis tactique avec le mouvement social, si ce dernier l'accule à le faire, mais cela ne pourrait arriver que dans une situation au moins
4. « Tygodnik Mazowsze » (Varsovie) numéro 110 du 13 décembre 1984. Jan Litynski est un ancien membre du KOR, rédacteur du
« Robotnik » (l'Ouvrier), puis expert de Solidarité. En 1985, il a intégré la direction clandestine du syndicat pour la région de Var-
5. « Tygodnik Mazowsze » numéro 107 du
6. Libération (Paris) du 1-2 décembre
Que fallait-il donc faire, selon Kuron, au vu de cette analyse politique naive et que Jaruzelski avait entamé la lutte contre son appareil — on a pu voir très rapidement à quoi ressemblait cette prétendue lutte, elle aussi imaginaire —, il fallait faire pression sur le pouvoir, de façon à ne pas l'amener à recourir à la terreur, mais à « l'obliger à concéder quelque chose à la société ». Et Kuron affirmait : « Tout ce qui s'est passé maintenant était une forme de pression: la participation massive messes, aux veillées nocturnes, l'immense mobilisation sociale, l'enterrement même. (...) Dans cette ambiance de séde recueillement, de prière, il y avait une claire démonstration de la volonté sociale. » (7) Mais ce que Kuron ne dit pas, c'est que cette mobilisation et cette détermination des masses se sont avérées une fois de plus inefficaces et que le potentiel a été gaspillé. La seule chose que le pouvoir ait « concédé », c'est un procès-spectacle des exécutants directs du meurtre de Popieluszko, autrement dit
Comme le sait lépiscopat, et tout particulièrement sa direction, le primat Glemp a pesé de tout son poids pour régler l'affaire du meurtre de Popieluszko, en préservant le régime et en freinant avec énergie la montée de la tension sociale. Cette attitude de l'épiscopat ne lui a d'ailleurs valu aucune reconnaissance. Bien au contraire, elle a enhardi la dictature, qui n'a pas tardé à renforcer les attaques contre l'Eglise. On sait également quelle réaction cette attitude a provoqué au sein de la masse des croyants : on observe une très forte baisse de l'autorité du primat et de l'épiscopat. En appelant au calme, Walesa a trouvé un allié et un appui dans la hiérarchie ecclésiastique. Mais, en exprimant sa confiance mat et en affirmant que « l'Eglise garantit une direction à la nation dans les moments cruciaux », il a en outre choisi ce moment précis pour aller à l'encontre du sentiment dominant des masses. Il serait difficile de trouver une expression plus claire de la crise, voire de la démission de la direction de Solidarité que ces mots d'un dirigeant syndical prêt à offrir la direction du mouvement social à la hiérarchie ecclésiastique! Kuron a rejoint cette orientation opportuniste, en appuyant Walesa : « En Pologne, l'Eglise c'est toute la nation », expliquait-il dans l'interview donnée à l'AFP. Ou encore, « l'épiscopat, c'est la plus haute autorité du pays ». Lorsque la direction du mouvement social perd son autorité, elle doit tout faire pour la retrouver, et non l'offrir à une autre institution en se cachant der-
« NE RACONTEZ PAS DE SORNETTES » Si on en juge sur la base de certains articles de la presse clandestine, nombre de militants ne se sont pas laissés convaincre que la réduction des tensions sociales - par le biais d'appels au calme ou par la pression l'avait déjà emporté - puisse déboucher sur quelque chose. Une partie de la presse clandestine a rendu compte des manifestations de mécontentement face à l'attitude de la direction de Solidarité, des critiques parfois violentes et de la frustration engendrée. Le sondage effectué par la rédaction de Solidarnosc de Gdansk fut, de ce point de vue, explicite. En voici quelques réponses. Un soudeur affirme ceci : « Jaruzelski et ses compères, ce sont des criminels, d'accord, mais nous sommes nous-mêmes responsables de la mort
Popieluszko. Comment avions-nous réagi aux précédents enlèvements de militants syndicaux ? Nous nous sommes terrés. (...) L'absence d'une réaction sociale décidée a tellement enhardi le pouvoir qu'il a levé la main sur un prêtre. Il est temps de prendre conscience que chacun de nous peut être le suivant. » Une employée : « Les appels venant de toutes parts pour qu'on "se réconcilie autour du cercueil du père Jerzy" sont pour moi inadmissibles. Il n'y a pas de compromis avec le Mal. Le fait que de telles propositions sortent aussi des bouches de certains représentants de l'Eglise me heurte. Car c'est une chose de pardonner aux coupables selon la morale chrétienne (des coupables qui, entre parenthèses, n'ont pas manifesté ne serait-ce que l'ombre d'un regret). C'en est une autre que d'appeler à s'asseoir à la même table que les assassins. » Pour une institutrice : « Les nombreux appels du président du syndicat à conserver le calme ont fait plus de mal que de bien. Car, ainsi, Walesa a bloqué 7. « Tygodnik Mazowsze » numéro 107.
Lech Walesa a reçu le prix Nobel de la paix en 1983. (DR) de nombreuses initiatives spontanées, comme les meetings étudiants de protestation (il y avait eu un précédent à l'université de Varsovie, que le pouvoir, d'abord désorienté, avait dû tolérer), les assemblées générales dans les entreprises organisées par les conseils d'autogestion, etc. » (8) On peut aussi ajouter à cette liste les grèves, comme celle qui se préparait à l'aciérie Huta Warszawa, et qui fut finalement stoppée à la suite de multiples interventions.
Dans ce même journal de Gdansk, on pouvait lire que « la riposte organisée de de la société après la mort du prêtre fut peu energique, bien que l indignation fut à son comble. Cette indignation n'a pas été mise à profit de manière à faire comprendre au pouvoir, une fois pour toutes, qu'un tel acte ne paie pas. Le seul signal un peu serieux, la seule mise en gar de, ont eu lieu à Gdansk. Le 6 novembre. à l'appel de la Commission régionale de coordination (RKK), des arrêts de travail de 15 minutes ont eu lieu, notamment au port du Nord, dans certains secteurs du chantier naval de Gdansk, au chantier naval de réparation de Gdansk. (...) Par ailleurs, des contradictions ont vu le jour : Walesa a appelé au calme, Gwiazda et Walentynowicz ont appelé à une grève, la RKK à un arrêt de 15 minutes, quant à la TKK, elle n'a pas eu le temps de se réunir après l'annonce de la mort de Popieluszko. Il y eut une désorganisation à propos de laquelle on est en droit de se demander si nos dirigeants sont prêts à résoudre ensemble les problèmes à venir. Plusieurs luttes s'annoncent : sur le maintien du temps de travail actuel, sur l'autogestion, sur la hausse des salaires en fonction des hausses de prix à venir, etc. Est-ce que Lech a une position claire et réfléchie sur ces questions ? Est-ce que la TKK sera capable de prévoir les événements, ou du moins de se réunir à temps? En tout cas, les messes "pour le repos de l'âme" ou "pour la patrie" ne suffiront pas, d'autant que pour beaucoup de personnes, elles commencent à devenir une routine remplaçant toute activité concrète. »
Le même journal poursuit ainsi: « Grâce à l'inconséquence du syndicat et aux appels au calme qui relâchent la tension sociale, c'est Jaruzelski qui a tiré profit de cette mort tragique. (...) C'est ainsi que le système se sort d'une situation difficile qu'il a lui-même provoquée, sans une égratignure. Et ceci, contrairement à la société, qui a encaissé un choc grave et frustrant sans se préparer en vue du sui-
De son côté, Wyzwolenie, (Libération), journal ouvrier de Varsovie, écrivait à propos de la manifestation à laquelle l'enterrement du prêtre assassiné à donné lieu : « Cette foule n'était pas une masse anonyme et sans volonté. Cette foule savait pourquoi elle s'était rassemblée et quelles convictions elle entendait manifester par sa présence. C'est pour cela que le silence a répondu au prêche du primat exprimant une fois de plus sa conviction que les Polonais se retrouveraient autour d'une table pour un véritable dialogue, dialogue que l'Eglise a toujours souhaité et auquel elle n'a cessé d'appeler. Une quinzaine de minutes plus tard, cette même foule interrompait Walesa par les cris de
"Solidarité, Solidarité" et prêtait sel ment de fidélité. Le pouvoir a compris l'ambiance et les convictions de cette foule mieux que certains dirigeants et experts de l'opposition. La milice fut retirée et placée à la périphérie du quartier. Les Zomo n'intervinrent pas, même lorsqu'une manifestation de plusieurs dizaines de milliers de personnes atteignit le centre de Varsovie. C'est là que les manifestants se dispersèrent. On ne leur avait pas dit comment ni pourquoi lutter. Cela ne fut dit ni par Lech Walesa ni par la TKK. Tous avaient peur d'une "provocation" imaginaire. Ils n'ont pas compris que le seul moyen d'éviter la provocation consistait à réunifier les structures syndicales éparses en les faisant s'appuyer sur l'activité des masses. (...)
« Le lendemain, tout était rentré dans l'ordre. Les directeurs des grandes entreprises signalaient des accords avec des "syndicalistes - représentants des travailleurs" que personne ne connaissait. Le vice-Premier ministre Mieczyslaw Rakowski déclarait que, bien que les membres du gouvernement traversaient une période difficile, Solidarité était et ne serait jamais un interlocuteur pour eux. Rakowski savait très bien que sous peu, ce serait le pouvoir qui distribuerait les cartes. Les divergences et les divisions au sein de l'appareil du pouvoir ont été habilement mises en évidence en sachant que même certains dirigeants oppositionnels se laisseraient avoir par cette manœuvre et appelleraient à une limitation des activités pour faciliter la lutte de Jaruzelski contre les partisans des méthodes extrêmes et de la ligne dure. Cela a permis à l'appareil de minimiser les pertes sociales causées par ce crime. Un voile fut jeté sur les autres meurtres et délits, depuis l'assassinat en 1977 à Cracovie de l'étudiant Stanislaw Pyjas jusqu'à l'assassinat, en 1984, du paysan Piotr Bartoszcze. Les trois assassins du prêtre Popieluszko ont été présentés comme des brebis galeuses se trouvant par hasard dans le milieu sain de la milice et de la sécurité
« L'ordre est revenu sur l'échiquier. D'un côté, le groupe compact de figures et de pions représentant le pouvoir, de l'autre quelques pions isolés, sous l'habit des Comités de défense de la loi et de la légalité. Le pouvoir est parvenu à ses fins. Il a de nouveau face à lui un petit groupe "d'oppositionnels publics", , groupuscule qu'il est facile de contrôler et de freiner. Le fait que "l'opposition publique" aspirait elle-même à une telle issue du combat ne change rien à l'affaire. » (10)
Enfin, dans l'aciérie « Lénine » de Nowa Huta, le service d'information de la Commission ouvrière clandestine affirme que, « paralysés par les appels au calme, appels de l'épiscopat et de Walesa, nous sommes devenus incapables de protester ». Il pose la question : « Quand cesserons-nous enfin d'avoir peur du mot "provocation", qui nous paralyse si efficacement et qui
8. « Solidarnose » numéro 18/120.
10. « Wyzwolenie » (Varsovie) numéro 3 de
détruit en nous l'instinct d'autodéfense? » Et, plus loin : « Nous devons nous montrer un peu moins dociles pour rompre la série des meurtres impunis, "pour qu'on meure debout plutôt que de viure à genoux" comme nous aimons à le dire en chantant, mais seulement en chantant. Seul Gdansk, le 21 octobre (manifestation devant le monument de commémoration de décembre 1970) et Wroclaw, traditionnellement combatif, ont osé protester. Mais, dès le 28 octobre, ceux qui ont de l'autorité à Gdansk, appelaient au calme. Le 25 octobre, après la messe traditionnelle dans l'église de Mistrzejowice, les appels à une manifestation vers l'Arche ont été considérés comme une provocation. Il en fut de même à Varsovie le 28 octobre, après la messe à Zoliborz, lorsqu'un groupe important de la jeunesse de Nowa Huta tenta de manifester plus énergiquement ses sentiments. L'absence d'une décision calculée et prise à froid est-elle une raison pour paralyser la spontanéité? Les initiatives tardives et plus apparentes que réelles de certains dirigeants de Nowa Huta (sondages au sujet d'une grève symbolique dans l'aciérie sans qu'elle soit dirigée !!!), ne remplaceront pas le manque d'organisation et de liaisons efficaces qui sont toujours très artisanales. Quelqu'un m'expliquera peutêtre pourquoi rien ne s'opposait à l'appel à une manifestation, le 17 juin 1984, (date des élections locales boycottées par Solidarité, ndlr.) et pourquoi c'était impossible aujourd'hui. Quand finirons-nous par admettre et par dire à haute voix que nos structures sont incapables de réagir de manière rapide et organisée, et que même la prière la plus ardente ne pourra pas compenser une telle carence ? Si nous avons pris la décision de lutter, luttons en étant conscients qu'on lutte pour vaincre, et qu'il n'y a pas de lutte sans pertes. Il y aura des pertes. Ce dont il faut se préoccuper, c'est qu'elles ne soient pas inutiles. Si nous avons accepté de diriger cette lutte, dirigeons-la sans avoir peur du poids des responsabilités quant aux décisions prises, sans cela, nous serons condamnés à rester dans le désespoir et dans l'attente du miracle. » (11)
La critique la plus virulente de l'attitude de la direction de Solidarité après lesassinat de Popieluszko fut publiée dans Hutnik, également édité dans l'aciérie « Lénine », où l'on peut lire : « Exhiber sa souffrance et tirer profit de son martyre n'a rien à voir avec une action syndicale. Pas plus que de se cacher sous les soutanes du clergé et de raconter des sornettes au sujet de la force des structures syndicales à l'ombre des sacristies. Montrez-nous donc, Messieurs, que ces structures existent par leur activité et qu'elles s'appuient sur votre travail. Que le militant de base sente ce travail du sommet. Qu'il puisse voir et sentir que cette structure n'est pas un corps astral mais un fragment du syndicat Solidarité. (...) Nous, syndicalistes de la base, nous vous regardons, vous les dirigeants, et nous attendons en faisant telle ou telle chose. Nous espérons que la confiance que nous vous avions manifestée durant l'activité légale de Solidarité ne sera pas trompée. Il n'est peut-être pas encore trop tard. Il est toutefois grand temps de quitter les rangs des anciens combattants, de vous mettre sérieusement au travail et aussi à la réflexion. Et si quelqu'un n'en a pas envie, tant pis pour lui. Chaque organisation a ses vaches sacrées. Solidarité ne fait sans doute pas exception à cette règle. » (12)
LE 28 FEVRIER 1985 : UN PAS EN AVANT, DEUX PAS EN ARRIERE
Après l'appel à une grève d'un quart d'heure pour le 28 février 1985, ce n'était dans les entreprises. D'abord, les travailleurs avaient conscience qu'une telle action n'a qu'une dimension symbolique, qu'elle ne peut pas conduire à un changement de la politique gouvernementale. Ils craignaient également la répression qui s'ensuivrait, ce type de grève facilitant le travail de la police politique pour arrêter les militants. Enfin, et ce n'était pas là l'élément le plus important, l'appel à la grève fut une surprise pour tous et les travailleurs craignaient que ce ne soit pas un succès. « La décision de faire la grève fut tout d'abord accueillie avec scepticisme par les militants : qui verra qu'elle a lieu ? Qu'est-ce que cela donnera ? Est-ce que ce sera efficace ? », lit-on dans le commentaire du Conseil interentreprises de Solidarité de Poznan, bien que les auteurs ajoutent qu'« avec le temps, la disposition à protester augmentait » (13). En était-il de même dans toutes les entreprises du pays ? Certainement pas !
Il n'en reste pas moins que la tension monta avant le 28 février dans une série de grandes et de plus petites entreprises, et qu'il y eut des actions plus ou moins importantes dans une série d'entre elles, malgré l'annulation du mot d'ordre de grève. Il en fut ainsi notamment dans un, mars 1985.
STRAJK
atelier de l'usine « Rosa Luxemburg » à Varsovie, à l'aciérie Huta Warszawa (un quart des travailleurs des ateliers W-47 et W-48), à Ursus (la forge, une partie des travailleurs du service de l'outillage et du secteur ZPT), à FSO (dans les unités numéros 5 et 7, ce à quoi on peut ajouter la coupure de courant dans l'usine numéro 6, où la majorité des travailleurs sont des soldats), etc. A « Rosa Luxemburg », la courte grève fut le début d'une lutte plus longue pour une augmentation des salaires de 2 000 et 3 000 zlotys.
Mais, somme toute, les actions furent peu nombreuses et, dans certaines régions, comme par exemple la Haute-Silésie, il n'y en eut pas du tout. En outre, là où des grèves eurent lieu, elles ne touchèrent qu'une partie des travailleurs dans certains ateliers, et souvent une partie seulement des ouvriers des ateliers touchés par la grève. Est-ce qu'il en fut ainsi à cause de l'annulation du mot d'ordre de grève par Walesa et Bujak ? Ou cela témoignait-il d'une perte de confiance de secteurs de plus en plus nombreux de la classe ouvrière envers la direction de Solidarité et d'un scepticisme croissant envers les formes d'action généralement inefficaces proposées par cette direction ? Les deux facteurs ont sans doute pesé.
La direction de Solidarité attribuait une portée non négligeable à la grève du 28 février, bien qu'elle devait être plus que limitée et uniquement symbolique. Elle devait, paraît-il, néanmoins conduire à un changement de la politique gouvernementale, voire permettre d'imposer une réforme économique que Solidarité légal
11. « Solidarnose Zwyciezy » (Nowa Huta) numéro 21/66 du 2 novembre 1984.
12. « Hutnik » (Nowa Huta) numéro 20/92 du 6 novembre 1984.
13. « Komunikat » (Poznan) numéro 6 de Chantier naval de Szczecin en grève générale fin 1980. (DR)
GENERALNY
disposant de capacités d'action autrement plus grandes s'était avéré incapable d'imposer. Il devrait pourtant être clair depuis longtemps déjà qu'une réforme économique authentique, en accord avec les intérêts de la classe ouvrière, c'est-à-dire autogestionnaire, ne peut être le fait que du mouvement social lui-même et ne peut donc se faire qu'en opposition au régime. Mais Bujak développa à nouveau les connues, en déclarant : « Tant que le pouvoir pourra s'en sortir en augmentant les prix, nous ne pouvons espérer une amélioration de la situation économique. Ce n'est que lorsqu'il n'aura plus cette possibilité qu'il commencera à chercher d'autres solutions, qu'il sera obligé de réaliser la réforme. Empêcher les hausses des prix est donc d'une très grande importance, ne serait-ce que pour cette raison. Les grèves économiques éclatées, même victorieuses, ne faisaient qu'annuler les effets des hausses pour des groupes sociaux donnés, mais elles ne bloquaient pas la politique économique C'est la raison pour laquelle nous tenons aujourd'hui à une action de masse. » (14)
Pour justifier l'annulation de la grève, Walesa et Bujak affirmèrent que « les préparatifs en vue d'une action nationale ont leur but, qu'ils recul tactique au gouvernement » (15). Et Walesa s'empressa d'y ajouter son commentaire traditionnel : « Si le pouvoir comprend la majorité de la société, nous mettrons toutes nos forces, aussi bien physiques qu'intellectuelles, sur l'autel de la patrie. » (16) Le commentaire de la rédaction de Tygodnik Mazowsze affirmait, dans la même veine : « Lech Walesa et la TKK ont annulé la grève, car le gouvernement a suspendu la décision qui était à son origine. Maintenant, nous devons faire preuve de bonne volonté et attendre les pas suivants. Au pire, il apparaîtra que la hausse des prix en question entrera quand même en vigueur, avec de petites modifications et étalée dans le temps. Dans ce cas, nous serons obligés de proclamer une autre grève. » (17) Ce numéro de Tygodnik Mazowsze est parvenu entre les mains de la plupart de ses lecteurs à un moment où plus personne n'avait la moindre illusion sur le « succès » obtenu. Pourtant, lorsque la vanité des espoirs selon lesquels « le pouvoir comprendrait la majorité de société » apparut crûment, n'eut pas un mot d'autocritique. Il affirma au contraire : « Nous n'avions pas le choix (lui et Bujak, ndlr.) Nombre d'entreprises, par contre, n'ont pas joué le jeu de la grève. Les ouvriers avaient le droit de faire cela et ils avaient raison, car le pouvoir s'est comporté de manière cynique. » (18) En un mot, Walesa avait raison et les ouvriers qui avaient fait grève sans tenir compte de son « jeu » avaient également raison. Où est la logique de
Henryk Wujec explique l'attitude des deux dirigeants syndicaux de la manière suivante : « La décision du pouvoir (de suspendre certaines hausses de prix, ndlr.) apparaissait comme une concession importante. Formellement, elle était prise sous la pression des syndicats officiels mais, en réalité, elle résultait de la pression de Solidarité. Face au sentiment dominant que la question était réglée, il aurait été injuste de maintenir l'appel à la grève. (...) C'est seulement le ler mars au soir, quand le gouvernement a expliqué sa décision de manière détaillée, que tout le monde s'est vraiment tout le monde. (...) Maintenant, les gens pensent que l'annulation de la grève a été une erreur. Certains vont même jusqu'à comparer la situation à celle de mars 1981. Je pense qu'un tel état de mécontentement est favorable, qu'on appellera à une autre grande action de protestation. » (19) Autrement dit, les erreurs de la direction de Solidarité au ront des conséquences positives !
Dans la revue Z Dnia na Dzien, lecteur a écrit que « le désir de voir un mauvais maitre devenir mellleur, c'est un
Si nous voulons la liberté nous devons tous tendre à la mise en place de notre propre pouvoir, un pouvoir qui serve le peuple » (20). Cette convic tion se développe depuis longtemps déjà, bien qu'elle n'ait pas encore atteint le milieu dirigeant de Solidarité. Mais ce n'est certainement pas le soi-disant succès du 28 février qui fera apparaître cet objectif comme un but réalisable.
Les structures du mouvement social moins soumises à la TKK n'ont pas jugé utile, quant à elles, de jeter de la poudre aux yeux.La Commission provisoire de Solidarité de la région de Bydgoszez a pris ses distances par rapport à la décision de la direction nationale, en considérant que « l'annonce d'une suspension momentanée du projet gouvernemental était une concession apparente, d'autant plus que le communiqué officiel sur cette question passait sous silence le problème de l'augmentation prévue de la durée du travail. » Dans une déclaration rédigée sur un mode on peut lire ceci : « Ne voyant pas de raison d'annuler nous-mêmes l'action prévue, nous en laissons la décision à ses initiateurs. » (21) L'organe du Comité ouvrier interentreprises de Solidarité (MRKS) de Varsovie va, lui, droit au but, en déclarant : « Nous nous sommes faits avoir. » (22) Le principal journal syndical de Poznan écrit pour sa part que « face à une telle attaque par le régime, on ne peut se défendre qu'en luttant déterminée et conséquente. Reculer d'un demi centimètre n'est certainement pas le bon moyen pour résister, pas plus d'ailleurs que d'attribuer au pouvoir des intentions honnêtes et dictées par le souci du bien de la société. Cela ne peut que faciliter la tâche des communistes qui cherchent à nous "ramollir". Je ne veux pas dire par là que la grève est la meilleure forme de lutte, mais l'annulation de la grève a mis en évidence l'indécision de la direction de Solidarité Et elle ne peut pas se le permettre. Cela risque de coûter trop cher, et c'est de nouveau la société qui payera » (23). La section de Poznan de l'Organisation Soli.
combattante renchérit dans ce sens : « Une fois encore, nous avons la preuve que nous ne pouvons compter que sur notre force. On ne peut compter sur
Des militants de Solidarité s'introduisent d 1983. Derrière, les Zomos interviennent. (D une quelconque bonne volonté ou un désir d'entente. Nous avons payé cher l'abandon de la tactique adoptée, nous le payerons encore plus cher à l'avenir. » (24)
Malgré les apparences, en appelant d'abord à la grève puis en annulant son appel, la direction du syndicat n'a pas changé de tactique, bien qu'elle ait effec-
La grève a été mée « à froid », prenant par surprise non seulement les masses ouvrières, mais mê me les militants actifs du syndicat. Henryk Wujec l'a admis après coup, en reconnaissant que « l'annonce de la grève fut un choc pour tous » (25). Une partie des militants, animés par un esprit de combativité et de solidarité, a repris cet appel, cherchant à ce que la grève obtienne le plus grand succès possible. Ils ont ainsi témoigné d'un plus grand sens des responsabilités que la TKK qui avait appelé à cette grève. Un arrêt de travail de 15 mi-
14. « Tygodnik Mazowsze » numéro 117 du
15. « Tygodnik Mazowsze » numéro 119 du
18. « Z Dnia na Dzien » numéro 10/354 du 17-23 mars 1985.
19. « Tygodnik Mazowsze » numéro 120 du 7 mars 1985. Henryk Wujec, ancien membre du KOR et rédacteur du journal « Robotnik » fut élu membre de la direction régionale de Solídarité de Varsovie et de son présidium en juin
20. « Z Dnia na Dzien » numéro 9/353 du 3-9 mars 1985.
21. « Informator Bydgoski » (Bydgoszcz) numéro 75 du 1er mars 1985.
22. « CDN-Glos Wolnego Robotnika » (Varsovie) numéro 105 du 8 mars 1985
23. « Obserwator Wielkopolski » (Poznan)
24. « Solidarnosc Walczaca » (Poznan) numéro 5/32 du 10 mars 1985.
25. « Tygodnik Mazowsze » numéro 120.
ins une manifestation officielle, le ler mai nutes, même au niveau national, n'était rien une forme d'action pouvant conduire au changement du rapport des forces en faveur des travailleurs. Cela pouvait tout au plus constituer les prémisses d'une action de plus longue durée, et c'est sans doute ainsi que l'ont compris les ouvrières de l'usine « Rosa Luxemburg ». Mais il n'y a pas eu de préparatifs à une échelle plus large en vue d'une telle action. Cette grève pouvait tout au plus montrer que Jaruzelski n'est pas encore totalement parvenu à mettre la classe ouvrière au pas, mais tout le monde sait cela. Qu'espérait donc la TKK en lançant ce mot d'ordre de grève ? Sans doute, une fois de plus, que le gouvernement, animé d'une crainte injustifiée, ou pire, d'une bonne volonté imaginaire, ferait un geste interprétable comme un premier pas vers une « entente » pourtant impossible. C'est la raison pour laquelle la TKK prit la manœuvre cynique du pouvoir pour un geste de bonne volonté, et que Walesa et Bujak appelèrent immédiatement les travailleurs à en faire autant et à « attendre les pas suivants » du régime. C'est pour cela que Bujak et Walesa ont orchestré la retraite sans même consulter les autres membres de la TKK, provoquant un sérieux désordre car, le lendemain, 33 di. rigeants syndicaux et oppositionnels, dont Janusz Palubicki, Grzegorz Palka, Jacek Kuron, Lech Dymarski, Marek Edelman, appelaient à maintenir l'action de protestation à la date prévue. C'est aussi pour cela que la seule conclusion de Walesa et de la direction clandestine de Solidarité fut de dire que le général Jaruzelski n'était pas honnête, ce que tout le monde savait bien avant le 28 février 1985 et au moins depuis le 13 décembre 1981.
En cherchant à tout prix le moyen de mener de nobles duels avec ce général, la TKK a cédé du terrain, influant ainsi sur un rapport des forces qui ne lui appartient pas en propre car il est le résultat de l'action de l'ensemble du mouvement social. Le prix à payer, c'est l'affaiblissement des capacités de mobilisation des travailleurs, en défense de leurs intérêts, l'affaiblissement du sentiment de solidarité, le développement d'un sentiment d'impuissance. Ce n'est pas avec des appels magiques et une interprétation fallacieuse des événements que l'on pourra changer la politique du régime ou modifier l'état d'esprit des masses. POUVAIT-IL EN ETRE AUTREMENT?
L'EXEMPLE
DE « ROSA LUXEMBURG » Ce que nous avons dit sur les chances ténues de réussite de la grève prévue pour le 28 février 1985 ne signifie pas qu'il ne fallait pas répondre aux mesures gouvernementales de hausse des prix et qu'il ne fallait pas préparer les conditions de la lutte. Cela signifie avant tout qu'il faut parler moins et agir plus, et agir de manière conséquente implique de s'y préparer sérieusement :
- D'abord, par la consultation la plus large dans le syndicat, organisée suffisamment tôt, même dans les conditions de la clandestinité. Et la presse syndicale peut et doit servir à cet effet. Le pouvoir sait, de toute façon, quel type d'initiative proposent les dirigeants de Solidarité et il serait illusoire par une action de masse. Par contre, il est de la plus haute importance que le plus grand nombre de militants syndicaux et de lecteurs de la presse indépendante soit au courant de ce qui se prépare.
- Ensuite, en organisant suffisamment à l'avance des campagnes massives d'information expliquant, par voie de tracts, etc., pourquoi et comment lutter.
- Enfin, en préparant une grève qui ne soit pas seulement symbolique, dans quelques grandes entreprises où les condi-
ORDL
tions s'y prêtent le mieux et qui peuvent tenir quelques jours même si elles restent isolées dans l'action, et en développant l'action de soutien à la lutte de ces entreprises, par des diffusions de tracts, par des manifestations de rue, etc., afin d'élargir la grève.
C'est ainsi qu'il faudra répondre aux hausses des prix qui ne sauraient tarder. La grève générale, même de courte durée, peut être proclamée s'il existe un puissant syndicat légal, comme c'était le cas avant le 13 décembre 1981 et si les masses ouvrières sont conscientes de leur force. Par contre, dans une situation de recul, où le mouvement ouvrier est sur la défensive, il faut préparer patiemment une action d'ensemble et convaincre les travailleurs qu'elle est possible. Les convaincre non seulement par des déclarations de la direction du mouvement ou par des articles de la presse clandestine, mais en s'appuyant sur l'exemple des secteurs de la classe ouvrière disposés à se battre.
Il ne s'agit pas là de spéculations mais c'est ce qu'enseigne l'expérience, confirmée par le 28 février, car c'est ce jour-là que commença la lutte des ouvrières de l'usine « Rosa Luxemburg » de Varsovie, à la surprise non seulement de la direction nationale, mais aussi de la direction régionale de Solidarité. Cette lutte dura plusieurs semaines, avec ses interruptions, un ou plusieurs secteurs de l'usine se mettant à plusieurs reprises en grève pour quelques heures. La revendication portait sur une augmentation de salaire de 2 000 à 3 000 zlotys par mois.
Cette revendication était certainement populaire dans de nombreuses entreprises de Varsovie. Quelle fut l'attitude de la direction régionale de Solidarité (RKW) ? Elle ne fit pas de déclaration au sujet de la lutte dans cette entreprise avant le 18 mars, sans parler des délais supplémentaires pour qu'elle puisse être publiée dans la presse clandestine. Elle disait aux travailleuses de « Rosa » : « Vous pouvez compter sur l'aide de toutes les structures de Solidarité actives dans notre
région. » (26) Pour autant que l'on sache, le soutien de la RKW fut purement verbal et les travailleuses en lutte ne reçurent aucun soutien de la part de la direction régionale. Il n'y eut pas de diffusion massive de tracts donnant la grève de « Rosa » en exemple et appelant les travailleurs des autres entreprises à la soutenir en entreprenant à leur tour des grèves sur des revendications identiques ou similaires. Il n'y eut pas d'affiches, pas d'inscriptions sur les murs, bien que ce ne soit pas ce qui ait manqué à Varsovie ces derniers temps ... En un mot, il n'y eut qu'un comportement routinier. Si l'on prend au sérieux les affirmations de Walesa et Bujak concernant les « préparatifs efficaces en vue d'une action nationale » prévue pour le 28 février, comment expliquer que quelques jours après son annulation, la RKW, dirigée par le même Bujak, se soit avérée incapable d'assurer un soutien autre que verbal aux travailleuses d'une entreprise en grève ? Il fut moins fait pour soutenir cette lutte que ce dont le KOR s'était montré capable en juillet 1980, lorsque la grève éclata à Ursus. Et pourtant, les possibilités sont incomparablement plus grandes aujourd'hui, c'est du moins ce qu'affirme Bujak.
Pouvait-on espérer que la grève s'élargirait ? Il est impossible de répondre à cette question, mais au moment où les premières grèves éclatèrent, en juillet 1980, on ne savait pas non plus qu'elles Manifestation de Solidarité à Ursus. (DR) entraineraient une vague de grèves touchant tout le pays au mois d'août. Cela valait en tout cas la peine de le vérifier, mais cette occasion ne fut pas mise à profit. Les ouvrieres de « Rosa Luxemburg » sont restées isolées, bien qu'elles aient appelé à la solidarité. Le Comité ouvrier de Solidarité de l'entreprise avait fait une déclaration où l'on pouvait lire : « Suite à la hausse des prix, les ouvrières de l'usine "Rosa Luxemburg" ont fait grève à plusieurs reprises durant le mois de mars. Le 26 mars, la grève a duré quatre heures pour exiger que la direction applique ses promesses d'augmentation des salaires. Le pouvoir n'a pas cédé. Aujourd'hui, il pourchasse et licencie ceux et celles qui le gênent. Pourtant, le pouvoir a peur ! Il cherche à cacher les grèves de "Rosa". Il ne veut pas que d'autres suivent notre exemple et que le monde entier constate que la "normalisation" en Pologne est une pure fiction. Malgré tout, notre grève a trouvé un écho dans le pays comme à l'étranger. Nous appelons tous les travailleurs, en particulier les femmes de Zyrardow et d'autres villes, à exiger des augmentations de salaires compensant pleinement la hausse du coût de la vie. C'est le seul moyen de faire reculer le pouvoir et de protéger nos enfants de la misère. Nous, à "Rosa", nous n'abandonnons pas notre revendication d'autmentation des salaires de 2 000 à 3 000 zlotys. Nous exigeons de véritables réformes permettant de sortir de la crise ! » (27)
UNE DIRECTION OU UN FREIN?
Dans le passé, la rédaction d'Inprekor polonais a souvent eu une attitude critique envers la direction clandestine de Solidarité, en considérant toujours que la critique devait être sérieuse, pondérée, objective. Nous maintenons cette position. Nous sommes conscients de la difficulté à diriger un mouvement de masse forcé à la clandestinité, qu'il ne faut pas mesurer à l'aune d'un parti politique de cadres. Il existe très peu de précédents, dans l'histoire, de mouvements sociaux clandestins de longue durée et il y a donc fort peu d'expériences auxquelles on puisse se référer pour savoir comment coordonner l'activité du mouvement, comment construire des organes de direction et comment garantir qu'ils agissent de manière efficace. Si quelqu'un pense que les réponses à ces questions sont simples, il -se trompe lourdement. Mais, d'autre part, la situation actuelle du mouvement social polonais, et en particulier la crise de sa direction, ne peuvent s'expliquer par la seule situation objective. Les éléments subjectifs y jouent aussi un rôle très important.
Que se passe-t-il au sein de la TKK ? En septembre 1984, peu après avoir pris la direction de la Commission régionale de coordination de Solidarité de Gdansk et après avoir intégré la TKK, Bogdan Borusewicz a donné une interview dans laquelle il dit pas mal de choses importantes à ce sujet (28). En voici quelques par sa l'action du mouvement social. Sans la
26. Déclaration de la Commission exécutive régionale (RKW) du syndicat Solidarité de la région de Mazovie (Varsovie) du 18 mars 1985.
27. « Solidarnosc Walczaca » (Poznan) numéro 7/34 du 7 avril 1985.
28. Bogdan Borusewicz, l'un des fondateurs du KOR puis animateur de la lutte pour les syndicats libres sur la côte Baltique, l'un des animateurs de la grève d'août 1980 à Gdansk, a été écarté par la suite de la direction régionale de Solidarité de Gdansk. Passé à la clandestinité dès le 13 décembre 1981, il joua un rôle important dans la structuration du syndicat clandestin dans la région, avant de prendre sa tête après l'arrestation de Bodgan Lis en juin 1984.
29. Une grève spontanée avait alors éclaté dans le chantier naval de Gdansk, des actions
TKK, dont les gens attendaient l'appel à se soulever, une telle explosion aurait pu avoir lieu à plusieurs reprises durant l'état de guerre. L'exemple classique du rôle de frein que nous avons joué, c'est la grève d'octobre 1982, après la mise hors-la-loi de notre syndicat (29). Mais il y a eu d'autres moments où le degré de mobilisation sociale était très grand. Cependant, dans la mesure où il existait un groupe devant donner le signal, les gens attendaient. Jusqu'à la mi 1983, la société espérait des décisions que la TKK était incapable de donner. » Pourquoi ? « Parce qu'elle était incapable d'assumer la responsabilité d'un éventuel échec. »
D'où vient cette crainte devant les responsabilités? Tout d'abord, il apparaît clairement que la TKK ne semble pas consciente du fait qu'on peut perdre du terrain non seulement en luttant, mais surtout en s'abstenant de répondre aux attaques de l'adversaire, en lui permettant d'atteindre son but sans réagir ou en ne s'y opposant que de façon symbolique.
L'interview de Borusewicz est d'ailleurs pleine de désespoir et de défaitisme. Il dit de la TKK : « Dans sa composition actuelle, aucune conception ne prend le dessus, donc celle qui domine c'est : durer, agir, la longue marche. (Il n'explique pas quelles sont les autres, ndir.) Mais une marche doit avoir un but. » Ce but est flou dans la conscience sociale, affirme le journaliste qui l'interroge. « Dans la nôtre aussi, poursuit Boruzewicz. Donc, nous durons, nous développons la presse et c'est tout. La résistance sociale faiblira. Normalement, la vague révolutionnaire ne se maintient jamais plus de deux ou trois ans. Chez nous, elle reflue un peu plus lentement. Le mouvement social ne peut vaincre l'appareil d'Etat qu'à court terme. Nous devons savoir combien de temps durer. » A propos de l'activité de la TKK dans cette perspective, Borusewicz dit laconiquement et avec cruauté : « Si nous cessions de publier des déclarations, nous n'aurions plus de raison de nous réunir. » Il ajoute cependant : « Comme je l'ai dit, l'activité faiblira, jusqu'au moment où elle se redéploiera brutalement, allant vers une nouvelle explosion. » (30) Sauf que le mouvement social n'est pas la mer et que ses organes de direction ne sont pas des bouts de bois mort que la vague soulève plus ou moins haut, indépendamment de leur volonté. Le niveau d'organisation, la tactique mise en œuvre, l'initiaétaient sur le point d'éclater dans d'autres grands centres industriels, des manifestations de masse et des émeutes eurent lieu, à Nowa Huta notamment. La TKK, au lieu d'appeler au soutien et à la généralisation de cette grève, avait lancé un appel pour une grève générale symbolique pour le 10 novembre, plus d'un mois plus tard, démobilisant ainsi les travailleurs. Finalement, les deux grèves, celle de Gdansk qui dura 4 jours dans l'isolement, et celle appelée pour le mois suivant et qui ne fut pas suivie, ont été des échecs. A plusieurs reprises, lorsqu'il y eut des tensions, la TKK a appelé à préparer une grève générale dans l'avenir, sans que ces appels ne se concrétisent jamais dans l'action.
30. « Kultura » (Paris) numéro 11/446 de novembre 1984.
teurs en Pologne. Vous pouvez aider à sa diffusion en vous abonnant ou en verexemplaire : 15 francs. Le règlement peut se faire comme pour Inprecor français, tive prise, la stratégie déterminée, le programme défini sont autant de facteurs parmi d'autres qui influencent la dynamique du mouvement social, qui contribuent au flux et au reflux de la vague. Le mouvement social n'est pas non plus une armée disciplinée qu'on peut lancer au combat indépendamment de l'état d'esprit des masses, grâce à un slogan combatif. Pourtant, ces deux façons extrêmes d'appréhender la réalité du mouvement sont souvent le fait des mêmes dirigeants composant la TKK, ce qui les conduit à passer de la passivité à l'aventurisme et vice-versa.
Pour en revenir au pronostic de Borusewicz concernant ce moment critique après lequel l'activité du mouvement social reprend brutalement pour aller vers une nouvelle explosion, il est à craindre, vu les expériences passées, que la TKK ne sache assumer la responsabilité d'une éventuelle défaite à ce moment-là et qu'elle ne joue à nouveau un rôle de frein. Pourquoi en est-il ainsi? Tout d'abord, parce que la direction de Solidarité reste attachée à l'idée de la « révolution autolimitée », comme nous l'avons souligné à plusieurs reprises dans Inprekor. Mais, dans le cadre du reflux de la vague révolutionnaire, il y a de moins en moins de révolution et de plus en plus d'autolimitation dans cette stratégie qui ressemble à un château de cartes. La perspective d'une explosion sociale, qu'elle soit réelle ou imaginaire, est associée au danger de l'effondrement du pouvoir actuel et d'une intervention militaire du Kremlin perçue comme inéluctable. Bujak n'hésite pas à affirmer parfois qu'il se considère comme faisant partie de « la génération qui abattra definitivement ce système ». Mais il ne s'agit pas là d'une ligne politique cohérente. L'orientation politique de la TKK, de Lech Walesa et des courants dominants dans les milieux de l'intelligentsia qui influencent la direction de Solidarité va dans le sens d'une entente avec le pouvoir totalitaire en vue de réaliser la tâche « commune » de sortir le pays de la crise économique, ce qui remettrait à des temps meilleurs, c'est-à-dire aux calendes grecques, le changement structurel du système de pouvoir politique. La seule planche de salut, ce serait donc le réformisme dans un régime non réformable, « la construction d'une société autogérée dans un Etat totalitaire », comme Kuron aime à le dire (31).
Mais ce n'est pas tout. Il s'agit aussi et surtout du fait que l'actuelle direction ne sait pas vers quoi le mouvement social devrait tendre et à quoi conduit la dynamique révolutionnaire que Borusewicz appelle pudiquement la « tendance à l'explosion ». Pour la TKK, il faut endiguer ce danger et même le prévenir, car une explosion sans perspectives politiques à court et à plus long terme conduirait faci. lement à l'échec. Disons tout de suite que ce n'est pas évident, car l'expérience historique, y compris l'expérience récente en Pologne, nous enseigne que le mouvement social, durant une explosion des luttes de masse, est capable de définir rapidement les perspectives politiques indispensables à son action politique à moyen terme. Et il est possible que les perspectives à plus long terme soient élaborées en cours route. Telle était du moins la tendance du mouvement Solidarité durant la révolution de 1980-1981.
COMMENT L'OBJECTIF S'EST COUVERT D'UN VOILE Durant la période de la montée de la vague révolutionnaire, entre août 1980 et décembre 1981, le mouvement social polonais a esquissé ses aspirations et ses objectifs stratégiques. Outre la défense des droits, de la dignité et des intérêts matériels et moraux des travailleurs, ainsi que la garantie de larges libertés démocratiques, il tendait à une socialisation réelle des principaux moyens de production et de l'Etat, c'est-à-dire un système de pouvoir fondé sur les principes de la démocratie, du pluralisme et d'une large autogestion ouvrière et sociale. Le Programme de la République autogérée, tracé dans les résolutions du ler congrès national de Solidarité, concrétisé dans la pratique syndicale et dans l'activité autogestionnaire, ne s'inspirait pas d'une quelconque doctrine. Il exprimait les aspirations naturelles de la classe ouvrière à sa libération politique et sociale, qui prenaient peu à peu une forme consciente. C'était, soulignons-le, le produit collectif de la classe ouvrière elle-même, ouver te aux contributions d'autres groupes so-
Au sommaire de ce numéro, vous trouverez :
dépasser ;
— un dossier sur les perspectives de la gauche polonaise ;
cialisme réel », par Zbigniew Kowalewski ;
sant votre souscription à notre compte.
en mentionnait « Pour Inprekor polonais ».
MEDZYNARODOWA Wyzysk klasy robotniczej w "realnym socjalizmie" O IV MIĘDZYNARODÓWCE rozmowa z Danielem Bensaïdem Dossies Problemy i perspektywy lewicy rewolucyjnej Cona 75 zk 15 FF. 2,5 8. 7 FS. 7 DM. 75 Skr, 100 FB ciaux auxquels elle s'était alliée dans la lutte contre le régime totalitaire et dont elle était prête à garantir les intérêts légitimes, suivant en cela son sentiment démocratique.
Ces conquêtes programmatiques se sont peu à peu érodées, après l'introduction de l'état de guerre, dans les conditions difficiles de l'activité clandestine.
Dans une large mesure, la classe ouvrière ne pouvait plus exprimer sa volonté et ses aspirations collectives, en tout cas pas de manière concentrée.
Il en serait sans doute autrement si
•des organisations politiques s'étaient constituées avant décembre 1981 sur la base du courant d'auto-organisation et d'autogestion ouvrière, pour passer ensuite à la clandestinité.
L'état de la presse clandestine aujourd'hui est extrêmement parlant de ce point de vue. D'une part nous avons, en schématisant évidemment, une presse d'entreprises, atomisée et souvent d'une portée politique limitée et, de l'autre, ce qui domine, c'est-à-dire une presse extérieure aux entreprises, rédigée dans les milieux de l'intelligentsia en général coupés de la classe ouvrière. Jusqu'à ce jour, il n'y a pas eu de stabilisation de la presse du courant favorable à l'autogestion ouvrière, en tout cas pas comme phénomène influent.
31. A propos de cette stratégie, voir notamment « Pour une entente de la gauche révolutionnaire » dans Quatrième Internationale numéro 14, juillet 1984.
INPREKOR POLONAIS NUMÉRO 18 EST PARU !
— une analyse de la crise du mouvement social polonais et des moyens de la
- une analyse de l'exploitation de la classe ouvrière dans les pays du « so-
— un entretien avec Daniel Bensaid sur la IVe Internationale aujourd'hui ;
— des nouvelles du mouvement pacifiste indépendant dans les pays de l'Est.
Inprekor en polonais a besoin de vous pour parvenir régulièrement à ses lec-
Abonnement (6 numéros): 75 francs français (ou équivalent). Prix d'un
SOLIDARNOSĆ Z 'SOLIDARNOŚCIAT
KRYZYS
RUCHU SPOLECZNEGO
ici et là, certains milieux tentant de s'or- mes, comme par exemple la grève de l'usi-
C'est pourtant à une telle presse qu'incombe la tâche de maintenir la continuité des meilleures conquêtes programmatiques ouvrières de Solidarité, de les populariser, de les systématiser et de les développer.
La façon dont les organes des directions clandestines de Solidarité fonctionnent aujourd'hui encourage l'éparpillement des aspirations de la classe ouvrière et dilue sa volonté. Aucune des commissions clandestines d'entreprise de Solidarité prise isolément n'est capable d'exprimer cette volonté et ces aspirations. Mais, en même temps, il n'y a quasiment pas d'organes de coordination au niveau national et régional qui soient l'émanation de ces structures d'entreprise, contrairement à ce qui était le cas dans certaines régions en 1982. Les conditions de la clandestinité favorisent la coupure entre les bases d'un côté, et les directions régionales et la TKK de l'autre. Aujourd'hui, alors que les organes dirigeants du mouvement social ne sont pas l'émanation directe de la classe ouvrière et ne se trouvent sous son contrôle quotidien, et alors qu'il n'existe pas encore d'organisations politiques ouvrières, les conquêtes programmatiques de Solidarité cèdent la place à la pression de divers courants idéologiques qui s'appuyent sur des milieux fort restreints qui, à défaut d'autre chose, font office de « vox populi » sans que les forces sociales de puissent se prononcer à leur propos.
« Si la vision encore floue de la République autogérée avait pu se développer et se concrétiser, on aurait en quelques années une Pologne indépendante, celle du socialisme démocratique moderne », écrit avec raison le professeur Tadeusz Lepkowski. Et pourtant, ajoute-t-il, on a pu observer plus d'une fois dans la révolution polonaise des phénomènes idéologiques qui lui étaient étrangers, « des sentiments antirusses vigoureux tants, un anticommunisme anachronique dans la pire des traditions de l'extrême droite polonaise et, plus largement, une hostilité désuète aux idées de gauche ». On peut considérer comme un « drame de notre révolution le fait qu'elle fut envahie par le traditionnalisme politique, ce traditionnalisme qui se mêlait parfois à des obsessions et à des phobies découlant de la politique du pouvoir ou inspirées par lui » (32).
A ces phénomènes négatifs, il faut ajouter la tendance actuelle à chercher des références internationales dans la politique impérialiste de Ronald Reagan, parce qu'elle est antisoviétique et anticommuniste, dans les Pershing, parce qu'ils sont dirigés contre l'URSS et, plus généralement, dans l'Occident ramené à une abstraction ahistorique et vidée de tout contenu de classe. Cela conduit à tourner le dos aux luttes ouvrières en Occident et aux mouvements de libération nationale dans le « tiers-monde ». A la différence de la période de la révolution de 1980-1981, des « idées » de reprivatisation des moyens de production et de restauration du capitalisme font surface lien
** taralol La junte polonaise veut empêcher l'explosion ganiser politiquement autour d'une telle perspective, ce qui empeste l'atmosphère idéologique de Solidarité déjà suffisam-
Dans une certaine mesure, la direction de Solidarité est partie prenante du développement de ces phénomènes partiellement, elle cède ou elle reste passive face à la pression qu'ils constituent. Dans les déclarations de la TKK et dans la presse qu'elle contrôle ou qu'elle influence directement, la République autogérée se voit vidée du contenu que Solidarité y mettait dans le passé ou se voit attribuer une signification qui permet mal d'en distinguer le contenu initial. Il n'est donc pas étonnant que cette direction soit désorientée lorsqu'il s'agit de savoir vers quoi diriger le mouvement en nouvelles échéances révolutionnaires.
ET MAINTENANT, QUE FAIRE ?
Nous reviendrons certainement sur les phénomènes de crise du mouvement social polonais et sur les conclusions politiques qui en découlent. Mais il faut dire dès maintenant qu'il est nécessaire d'entreprendre le plus rapidement possible des actions immédiates et à long terme pouvant empêcher que le mouvement ne s'enfonce dans la crise et permettant, en même temps, de développer des tendances
Si nous devions caractériser brièvement de telles actions, nous dirions tout d'abord qu'elles devraient tendre énergiquement à lui restituer ce qui était la force motrice de Solidarité en 1981, à savoir un programme de lutte pour la démocratie politique et l'autogestion ouvrière fondé sur une authentique socialisation des principaux moyens de production. D'autre part, elles devraient assurer un soutien pratique aux luttes menées par les travailleurs de certaines entreprises en défense de leurs intérêts matériels et moraux, aujourd'hui isolées et laissées à elles-mêne « Rosa Luxemburg ». Car le développement de telles luttes et leur généralisation constitue aujourd'hui la principale, sinon la seule chance, d'une nouvelle montée des luttes de masse qui pourrait ouvrir la voie à une nouvelle phase de la révolution polonaise.
Il est donc nécessaire que les structures d'entreprise et interentreprises" les plus conscientes des intérêts immédiats et stratégiques de la classe ouvrière, ainsi que leurs organes de presse, cherchent à se coordonner horizontalement. De telles « ententes » devraient bien évidemment être ouvertes à toutes les structures syndicales des milieux de l'intelligentsia prêtes à les soutenir ou à coopérer avec elles, ainsi qu'à tout groupe politique se plaçant sur le terrain d'une politique ouvrière conséquente, ce qui implique l'adhésion aux idéaux de l'auto-organisation et de l'autogestion ainsi qu'à ceux de la solidarité, tant nationale qu'internationale des travailleurs.
De telles ententes devraient avoir un caractère à la fois syndical et politique, travailler au développement d'une tactique et d'une stratégie du mouvement social qui constituent une orientation alternative à celle de l'actuelle direction de Solidarité. Premièrement, elles devraient agir de manière indépendante, tant en ce qui concerne la défense des acquis programmatiques de Solidarité, dans les cercles ouvrière, etc., qu'en ce qui concerne les tâches pratiques de défense des droits, de
Get des intérêts de la classe ouvrière dans toutes les entreprises où elles interviennent. Elles devraient égavis-à-vis de la direction de Solidarité, afin que celle-ci modifie son orientation, ou du moins son attitude face aux besoins immédiats du mouvement social. Enfin, devraient défendre les principes ouvriers de la démocratie syndicale faisant partie de la tradition et des acquis essentiels de Solidarité. Elles contribueraient ainsi à lutter contre le danger que constitue l'extériorité des directions clandestines à l'échelle nationale et régionale tout en appliquant ces principes en leur sein.
Mais, en même temps, il faut fermement défendre l'unité des ouvriers et de tous les travailleurs, dans le cadre de Solidarité en tant que syndicat unique et pluraliste et en tant que mouvement social. Des divergences concernant la tactique, la stratégie et le programme d'action, et même le programme pour construire la République autogérée, peuvent apparaître entre ces ententes ouvrières et les autres courants et structures de direction de Solidarité, mais il ne faut pas dresser ces divergences en barricades. La barricade, il faut la construire en commun, même avec ceux qui n'en ont pas envie, contre le régime totalitaire.
Rédaction d'Inprekor polonais, 1er mai 1985.
32. T. Lepkowski, Mysli o historii Polski i Polakow (Réflexions sur l'histoire de la Pologne et des Polonais), « Zeszyty Historyczne » (Paris) numéro 68, 1984, p. 152.