Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

NOUVELLE-CALEDONIE

Après une année de mobilisations du peuple kanak

· Inprecor n° 202, 9 septembre 1985 · p. 3-9 · 7 610 mots

France

A ment Brague Sur la eux de raceait euple bout aux.

LA fin de 1984, les feux de l'actualité étaient brusque-

-confins du Pacifique sud, en Nouvelle-Calédonie.

mobilisation du peuple kanak derrière le Front de libération nationale kanake et socialiste (FLNKS) faisait découvrir une lutte de libération nationale originale, dont les répercussions alimentèrent le débat politique national en France (1). Depuis lors, le pouvoir colonial est parvenu à reprendre l'initiative.

Profitant de la nouvelle situation ainsi créée, le gouvernement français s'active pour inscrire dans les faits un processus néocolonial, avec l'application de la loi Fabius, qui envisage l'instauration de quatre conseils régionaux à travers le territoire, dont deux devraient être gérés par les indépendantistes à

Louis MARTINOT

Par son boycott actif des élections à l'Assemblée territoriale du 18 novembre

1984, le mouvement indépendantiste kanak a infligé un sérieux camouflet à la politique du gouvernement Mitterrand en

Nouvelle-Calédonie. Le FLNKS, constitué en septembre 1984, comme une coalition unitaire des forces anticolonialistes, parvenu ainsi à imposer l'abandon de la loi Lemoine sur l'évolution du territoire, qui avait été adoptée par l'Assemblée nationale en juillet 1984 (2). C'était là une grande première pour un mouvement nationaliste qui n'avait guère connu jusque- là de telles échéances politiques.

Ce boycott électoral, réussi à 80 % parmi l'électorat mélanésien, a représenté un point de rupture avec la longue tradition des nationalistes kanaks de participation aux institutions coloniales. Il a aussi signifié un retour critique sur l'expérience de gestion du Conseil de gouvernement, l'exécutif local, par le Front indépendantiste (FI), entre 1982 et 1984. Quelles que soient les limites de cette réorientation pour une partie de ses initiateurs, elle contribuera à libérer les énergies du peuple kanak et à ouvrir la voie à une confrontation avec le régime colonial d'une ampleur inégalée auparavant par la lutte nationaliste dans ce pays. Ces événements ont donné un véritable coup de fouet à l'auto-organisation de la population mélanésienne, par la mise en place de comités unitaires du FLNKS dans les tri-

Avec les barrages routiers qui bloquaient l'activité de l'ile, boycott électoral et l'audacieuse occupation de Thio organisée par le secrétaire général de l'Union calédonienne (UC) Eloi

Machoro et ses camarades, les Kanaks effectuaient une expérience capitale : malgré leur infériorité numérique au sein de la population totale du territoire et leurs du peuple kanak mouvement à définir une faibles moyens techniques pour assurer leur autodéfense face à l'appareil militaire colonial et aux colons européens sur-équipés, les indépendantistes faisaient la démonstration qu'il leur était possible de modifier le rapport des forces en leur faveur en s'appuyant sur une mobilisation générale des ressources militantes autour d'un objectif commun. Quelles que furent les limites du bénéfice politique que la direction du FLNKS tirera par la suite de cette mobilisation de masse, ces actions contribueront à un renforcement de la prise de conscience anticolonialiste de la population mélanésienne et tout principalement de ses couches les plus jeunes. UN RETOURNEMENT DE SITUATION

Moins d'un an après le boycott électoral du 18 novembre 1984, ce rapport des forces ainsi imposé par l'action de masse s'est pourtant peu à peu effiloché Le régime colonial est parvenu à reprendre l'initiative sur le terrain à l'aide de son imposant dispositif de répression. Il y a aujourd'hui Nouvelle-Calédonie l'équivalent d'un membre des forces répressives pour dix Kanaks. Les institutions coloniales n'ont jamais cessé d'agir unilatéralement contre la mobilisation indépendantiste : les tribus kanakes sont systématiquement investies par les gendarmes, des dizaines de militants du FLNKS ont été incarcérés, Eloi Machoro et Marcel Nonnaro ont été assassinés par les tireurs d'élite du Groupement d'inter(GIGN), d'autres Kanaks ont été tués par des colons, le pays est quadrillé par les gendarmes mobiles dotés d'engins blindés. Pendant ce temps, les groupes de la droite et de l'extrême-droite coloniale peuvent impunément multiplier leurs provocations : attentats à l'explosif contre des bâtiments publics, émeute raciste à Nouméa malgré l'état d'urgence, ratonnades l'issue des prochaines élections régionales (cf. encadré).

Cette orientation gouvernementale se nourrit d'une part des illusions d'une partie des responsables du FLNKS sur la s'affronter à l'appareil d'Etat colonial et au système d'éconod'autre part, des difficultés du reste du stratégie de lutte alternative aux propositions gouvernementales françaises et répondant aux aspirations spontanées des comités locaux du Front.

Tenter de faire le point sur cette année de mobilisation, sans dissimuler les difficultés et les blocages que rencontre le combat du peuple kanak, est une nécessité pour tous ceux qui veulent résolument maintenir la solidarité avec cette lutte.

antikanaks, menaces et intimidations contre les dirigeants indépendantistes et les européens progressistes, structuration de groupes paramilitaires dont certains sont organisés directement avec l'aval du gouvernement territorial de Dick Ukeiwé, dirigeant du Rassemblement pour la Calédonie dans la République (RPCR), lié au

RPR de Jacques Chirac.

Les menées gouvernementales contre les indépendantistes vont de pair avec une orientation politique qui consiste à imposer en Nouvelle-Calédonie une solution de compromis conduisant à terme à une indépendance néo-coloniale qui garantisse à la fois l'essentiel des privilèges de la population coloniale et les intérêts économiques et stratégiques de l'impérialisme

Mais, alors que la contre-offensive du gouvernement français se développait également sur le terrain politique, le FLNKS s'est trouvé en difficulté pour y riposter efficacement par la mobilisation de masse et pour élaborer des propositions alternatives aux plans néo-coloniaux de Paris.

Pour une part, les raisons de cette situation résident dans les illusions entretenues par une fraction importante du mouvement indépendantiste sur la volonté de décolonisation du gouvernement Mitterrand et, pour une autre part, dans l'incapacité du reste du mouvement à définir

1. Le FLNKS regroupe, en plus de l'Union calédonienne (UC), de l'Union progressiste mélanésienne (UPM), du Front uni de libération kanake (FULK), du Parti socialiste calédonien

(PSC) déjà présents dans le Front indépendantiste (FI) créé en 1979, le Parti de libération kanake (PALIKA), l'Union des syndicats des travailleurs kanaks et exploités (USTKE), le Groupe des femmes kanakes et exploitées en lutte

(GFKEL), et le Comité d'occupation des terres de la côte Ouest.

2. Pour plus de détails sur les événements de novembre 1984, se reporter à Inprecor numéro 189 du 4 février 1985.

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une stratégie de mobilisation à la hauteur des nouveaux enjeux de la lutte. Dès lors, la direction du FLNKS s'est en grande partie laissée entraîner à simplement négocier les propositions de Paris, plutôt que de concevoir ces discussions avec le pouvoir colonial -inévitables par ailleurscomme un lieu de confrontation et de manœuvres politiques en relation directe avec la nécessité de reconstruire un rapport de forces favorable sur le terrain.

Aujourd'hui, un constat s'impose : ce rapport de forces s'est lentement détérioré au détriment des indépendantistes kanaks, un nombre substantiel des comités de lutte du FLNKS ont des difficultés à fonctionner et à agir, la direction bicéphale du Front (bureau politique et Gouvernement provisoire) est impuissante à proposer des axes de mobilisation et à coordonner et centraliser les actions éparpillées des comités de lutte les plus déterminés. Aucune avancée significative n'a été réalisée, à la faveur de cette période de lutte, dans le sens de la résolution des principaux problemes organisationnels et stratégiques auxquels se trouve confrontée la lutte de libération nationale à cette étape. La réflexion programmatique concernant son mot d'ordre « Indépendance kanake et socialiste » ne s'est pas approfondie et clarifiée et, finalement, aucune recomposition politique notable n'est apparue pour que puisse s'élargir et se consolider un courant anticolonialiste et anti-impérialiste radical susceptible de porter plus avant le combat pour l'indépendance et la souveraineté nationale.

Par contre, les pressions politico-militaires du gouvernement français sur le FLNKS ont mis à l'épreuve l'unité de ce front tout comme la cohésion des différents groupes qui le composent. Après avoir récupéré l'initiative politique et partiellement rétabli l'ordre colonial, le gouvernement français est progressivement revenu sur les quelques concessions verba-. Edgard Pisani dans la brousse. (DR)

les faites aux Kanaks par son représentant, chargé de la Nouvelle-Calédonie —, au moment fort de la mobilisation indépendantiste. Ainsi, de reculade en dérobade, la voie était tracée pour « un retour à la case départ », comme le titrait le Monde en avril dernier, avec l'adoption en juillet 1985 de la loi Fabius sur le statut de la Nouvelle-Calédonie (3). Le mouvement indépendantiste se trouve donc actuellement dans une position délicate. Mais le régime colonial n'est pas parvenu à ce résultat du simple fait de sa supériorité militaire. Il a été essentiellement servi par son aptitude à jouer sur les faiblesses politiques et structurelles du FLNKS, notamment en entretenant des rapports avec l'Union (UC) et le Gouvernement provisoire de

Pour appréhender l'état de la situation actuelle, il est donc indispensable de cerner les principaux blocages qui font obstacle à la relance de la mobilisation indépendantiste, au premier plan desquels il faut noter le rôle négatif joué par l'absence d'une stratégie d'ensemble de la lutte de libération nationale et les limites de la réflexion programmatique du FLNKS.

ABSENCE

D'UNE STRATÉGIE D'ENSEMBLE

Depuis novembre 1984, le mouvement indépendantiste kanak a connu l'expérience politique et militante la plus riche des 25 dernières années de son combat. Cela est vrai à la fois par le des forces militantes investies dans ces actions, le terrain sur lequel s'est située cette mobilisation d'auto-organisation auxquelles elle donna lieu. L'unité et la prise de conscience anticolonialiste du peuple kanak ont connu, à cette occasion, un important bond en avant, tandis que la perspective de l'indéétait popularisée. Certes, le contenu que le FLNKS donne à cette indépendance kanake et socialiste reste encore des plus flous, même si la récupération des terres spoliées constitue l'armature de la démarche indépendantiste populaire.

Cependant, toute cette période de mobilisation n'a pas été sous-tendue par une stratégie d'ensemble bien définie. Ce n'est par exemple pas un tel projet à long terme qui a conduit la majorité du FLNKS à opter pour le boycott électoral en novembre 1984. Il s'agissait au contraire d'une réorientation essentiellement empirique et tactique qui ne rompait pas clairement avec la démarche passée du mouvement nationaliste (4).

Toutefois, la tactique des barrages routiers de novembre 1984 ne pouvait se perpétuer indéfiniment sans précipiter un affrontement d'ampleur avec les forces répressives auquel les tribus kanakes et les comités locaux du FLNKS n'étaient pas préparés. Le FLNKS était donc, de toute façon, contraint de développer une orientation qui combine des actions de mobilisation à la base pour imposer une amélioration du rapport de forces initial, avec des négociations au sommet destinées à concrétiser cette situation par des concessions institutionnelles arrachées au gouvernement. Mais cette être conçue dans un cadre stratégique unique qui fit alors défaut. A cela, les raisons sont multiples.

Une série de difficultés objectives propres à la lutte du peuple kanak sont effectivement inscrites dans la réalité politique, économique et sociale du territoire. On peut citer, en vrac, l'infériorité numérique relative des Kanaks, leur mise à l'écart du salariat et des formes d'organisation syndicale, l'éparpillement du peuplement mélanésien en tribus rurales, le surarmement des colons européens. Ces éléments posent au FLNKS certains problèmes incontournables. On peut aussi y ajouter le fait que la situation sociale de beaucoup de Kanaks (petits cultivateurs) et la nature des experiences politiques passées du mouvement nationaliste n'ont pas été des conditions propices au développement rapide d'une direction porteuse d'une stratégie clairement définie. néanmoins pu profiter d'une longue période de maturation dans les 25 dernières années, sans être confronté, pendant tout ce temps, à des échéances politiques cruciales. Aujourd'hui, c'est tout le contraire qui se produit. Les événements ont été précipités par l'arrivée de la gauche au pouvoir en France, en 1981, par l'expérience du passage des indépendantistes au Conseil de gouvernement néo-calédonien en 1982-1984, et surtout par la mobilisa-

3. Pour une analyse détaillée du plan Fabius, se référer à Rouge, hebdomadaire de la LCR, du 3 mai 1985.

4. Sur les caractéristiques générales de la société mélanésienne, les formes spécifiques de domination coloniale en Nouvelle-Calédonie et l'analyse de l'histoire du mouvement nationaliste kanak, se reporter à Nouvelle-Calédonie, la révolte kanake, de Claude Gabriel et Vincent Kermel, aux éditions La Brèche, Paris, 1985.

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tion de novembre 1984. Les échéances se précipitent. Cela implique que les mobilisations à venir devront être beaucoup plus massives, beaucoup mieux structurées, et que les affrontements avec le coment plus sérieux et plus meurtriers. Arraauthentique indépendance, maintenant que le gouvernement français s'emploie à inscrire dans les faits sa solution d'« Etat-associé », avec l'instauration préalable des conseils de région, une tâche de plus en plus difficile.

A ce niveau de confrontation politique, le retard pris par le mouvement nationaliste dans l'élaboration d'une stratégie globale de libération nationale peut devenir un élément déterminant en défaveur de son combat. Cette faiblesse du FLNKS est d'ores et déjà un facteur de blocage de la mobilisation des masses. Et, de ce point de vue, le temps semble plutôt jouer en faveur du gouvernement français et de ses manœuvres. La situation peut donc devenir, à terme, quasiment irréversible. Force est de constater que la période allant de fin 1984 à l'été 1985 n'a pas été mise à profit par le FLNKS pour redresser la bar-

Les congrès de Nakety, en février 1985, et de Hienghène, en n'ont pas apporté de réponses décisives à ces problèmes et la direction du FLNKS a laissé échapper beaucoup d'occasions de le faire. A telle enseigne que, déjà handicapée par une dualité de direction non maîtrisée entre le bureau politique et le Gouvernement provisoire, elle s'est trouvée littéralement paralysée pour répondre aux nouveaux enjeux qui s'offraient à

Ce n'est pourtant pas la détermination des militants indépendantistes qui manque pour aller de l'avant. Il eût été semble-t-il possible de partir des expériences de mobilisations de ces derniers mois pour au moins commencer à définir cette orientation stratégique qui fait tant défaut. N'est-il pas négatif qu'une action aussi importante que le blocus de Thio par Machoro n'ait donné lieu à aucune cette sorte? Non seulement les raisons de son échec final sont ignorées par la majorité des militants du mouvement indépendantiste, mais les leçons positives de cette action n'ont pas non plus été développées et théorisées.

Ce sont alors les fausses évidences, diffusées sciemment par les tenants de la politique gouvernementale, qui ont toutes les chances de prendre la place d'authentiques bilans circonstanciés qui n'ont pas été tirés. Ainsi en est-il de l'alternative mise en avant par les conseillers du gouvernement francais lorsqu'ils s'adressent aux indépendantistes en ne leur laissant le choix qu'entre une « lutte armée » (impossible, puisque le FLNKS n'en a pas les moyens) ou l'acceptation pure. et simple du plan Fabius. C'est là un véritable piège politique dans lequel l'on tente d'enfermer les militants kanaks, en utilisant les difficultés de la direction du FLNKS (5). Il est facile d'imaginer la gravité d'une telle vision si elle devenait hégémonique au sein du mouvement nationaliste.

Certes, tout le monde est conscient que la question de la lutte armée n'est pas

Men Nouvelle-Calédonie, mais dans la phase présente, il semble difficile de dissocier deux volets de la lut-

La délégation du syndicat USTKE au congrès du FLNKS en septembre 1985. (DR) te : d'un côté, la négociation avec le gouvernement colonial pour arracher le maximum de concessions et jouer sur les éventuelles contradictions de ses projets et, de l'autre, une relance de la mobilisation des masses kanakes suivant des formes adaptées à la réalité locale pour reconstruire un rapport de forces qui s'est effrité. Il serait en effet faux, et dangereux pour l'avenir même de la lutte, de croire que le blocage actuel de la mobilisation indépendantiste est le simple produit de l'infériorité militaire des Kanaks face à la droite coloniale et aux forces répressives gouvernementales. Le principal facteur politique de blocage de la lutte réside, au contraire, dans les faiblesses propres du FLNKS. Le cas du boycott scolaire lancé par le FLNKS au printemps 1985 est à cet égard tout à fait révélateur, dans la mesure où ce n'est pas le poids militaire du colonialisme qui est venu mettre un terme à l'extension de cette forme d'action anticoloniale. C'est la direction du FLNKS elle-même qui s'est montrée impuissante à

5. Il est révélateur, à la fois des difficultés actuelles du FLNKS et de l'état de la réflexion politique au sein d'un de ses courants les plus à gauche, de lire sous la plume d'un dirigeant du que les intentions du gouvernement socialiste « vont dans le sens des intérêts des • Kanaks, et au PALIKA nous ne pouvons pas insensibles ». Manquant apparemment d'alternative face à la politique gouvernementale, l'auteur de l'article poursuit : « Ne pas faire le jeu du colonialisme et du néo-colonialisme, c'est choisir l'affrontement avec la droite et le gouvernement socialiste et ses forces de l'ordre. Nous avons dit plus haut que nous n'avons pas choisir cette voie.» organe du PALIKA, numéro 105 du 20 juillet

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Eloi Machoro avec le député indépendantiste Roch Pidjot. (DR) l'organiser, à en définir les contours et les limites et à la centraliser.

L'EXEMPLE

DU BOYCOTT SCOLAIRE Le premier problème a été le manque de précision de la formulation même du mot d'ordre de boycott scolaire, ce qui sera ensuite à l'origine de nombreuses confusions. L'appel du FLNKS ne précisait pas s'il s'agissait d'un boycott limité dans le temps, c'est-à-dire d'un acte politique de mobilisation à court terme, ou bien d'un appel au boycott permanent de l'école coloniale, d'une contre-société et de ce fait accélérant les bases de l'affrontement avec l'Etat colonial et ses institutions. Cette imprécision a eu pour effet immédiat de jeter le trouble sur la mobilisation. Pourtant, à travers cette action, les comités de lutte et la population évoluaient politiquement à pas de géant, prenaient des initiatives qui auraient paru impensables quelques semaines auparavant. Les masses kanakes approfondissaient, dans le cours de la mobilisation, leur réflexion sur la future société indépendante, d'une manière concrète et sans commune mesure avec ce qui se faisait auparavant.

Cette forme de mobilisation avait par ailleurs un autre avantage : le pouvoir colonial n'avait pas les moyens de s'attaquer frontalement à ce mouvement de boycott scolaire qui, en toute logique, aurait donc dû être la base de départ pour l'édification d'un rapport de forces encore plus favorable. Cette mobilisation aurait dû permettre de contourner la difficulté révélée par la précédente tactique des barrages routiers, à savoir l'impréparation militaire des Kanaks à un affrontement direct et d'ampleur avec le pouvoir colonial et les forces réactionnaires locales. Le boycott scolaire devenait en quelque sorte le moyen de biaiser par rapport à ce autant sur le fond de l'objectif politique de la mobilisation, puisqu'au contraire la rupture avec le colonialisme s'approfondissait encore dans les mentalités des mili-

C'est pourtant l'inverse qui s'est finalement produit. Le boycott scolaire a été plus ou moins suspendus dans de nomcongrès du FLNKS de Hienghène en mai 1985 de laisser cette forme d'action au seul ressort des comités de lutte concernés. Les causes de ce recul ne résident pourtant pas dans la force d'un pouvoir colonial plutôt surpris par l'originalité de action ni dans la faiblesse de la mobilisation à la base dans les tribus. Elles se trouvent ailleurs, à deux niveaux : d'une part, un certain nombre d'erreurs liées à l'imprécision du mot d'ordre ont été commises et, d'autre part, il y a eu une absence de toute initiative centralisatrice. Pour éviter de faux débats, il aurait peut-être fallu décider d'emblée de limiter le boycott à l'école primaire et annoncer que la région de Nouméa et du Mont Dore étaient exclues de cette forme de lutte, étant donné la situation particulière dans cette zone où les Kanaks sont très mino-

Quant aux blocages, ils proviennent essentiellement de la quasi absence d'initiatives de la part de la direction du FLNKS pour organiser et coordonner ce mouvement de boycott dans les tribus. Alors que 80% des comités locaux s'étaient prononcés en faveur de ce moyen d'action, qui occupait l'activité et la réflexion de la plupart des régions, aucune initiative ne semble avoir été prise au sommet pour synthétiser les expériences en cours et aider la base militante dans sa mobilisation. Lors de la conférence de Houailou consacrée à ce problème, toutes les critiques faites à la direction du FLNKS par les comités locaux allaient dans le même sens pour constater l'absence de communiqué du FLNKS appelant au boycott scolaire, le silence sur cette question de Jean-Marie Tjibaou, président du Gouvernement provisoire de Kanaky, le faible soutien pédagogique en provenance de Nouméa, où se concentre pourtant un certain nombre d'enseignants, la rareté des visites des dirigeants en brousse pour aider les comités locaux et convaincre certains parents de la justesse de cette forme de lutte. On pourrait aussi ajouter qu'aucun appel à la solidarité matérielle avec les écoles parallèles (ecoles kanakes) n'a été adressé par le FLNKS au mouvement de soutien avec la lutte du peuple kanak

Le danger réside donc aujourd'hui dans un arrêt progressif du boycott scolaire et une réduction du nombre des écoles populaires kanakes, sans qu'un bilan exact n'ait été tiré de cette action. Cela pourrait amener à des appréciations erronées, suivant lesquelles le boycott scolaire n'était pas à la portée du peuple kanak pour des raisons de rapports de forces, ou encore qu'il n'était pas souhaitable, parce qu'il s'opposerait à l'idée positive certains se font de l'enseignement colonial (6). ,

LE DEBAT THEORIQUE SUR LE FLNKS On peut s'interroger sur les racines de grammatiques aux conséquences si importantes pour l'avenir de la lutte de libération nationale. A l'évidence, le programme du FLNKS a un contenu nationaliste et nullement anticapitaliste. La discussion ne peut porter sur ce point. Mais une caractérisation de ce type reste à la fois superficielle, donc partiellement fausse, et

Se contenter de dire aujourd'hui que le FLNKS est une organisation nationaliste, voire petite-bourgeoise, ne résoud en rien la complexité de sa réalité et fourre l'ensemble de ses composantes dans le même sac. Cela revient à dire que le Parti de libération kanak (PALIKA), qui se revendique du marxisme et du socialisme, est aussi une organisation « petite-bourgeoise », que l'Union des syndicats des travailleurs kanaks et exploités (USTKE)

également, tout comme l'ensemble des comités de lutte, et cela soit politiquement (en tant que militants se revendiquant d'un programme nationaliste), soit de par leur nature sociale non prolétarienne, ce qui est le fait de la majorité écrasante de la population mélané-

La réalité est toutefois bien plus complexe. Le FLNKS et ses différentes composantes ont en quelque sorte une na-

6. Une série de bilans des Ecoles populaires kanakes (EPK) ont été publiés dans Bwenando, un hebdomadaire publié à Nouméa par des militants du FLNKS. Dans l'un d'entre eux, publié le 1er août 1985, on peut lire : « Ce dont l'EPK a sans doute le plus besoin, c'est de contacts, d'échanges. (...) La rencontre entre l'EPK de Ponérihouen et celle d'Ouvéa fut certainement

Mais c'est encore insuffisant. A Lifou, on a écrit à toutes les EPK pour leur soumettre un ensemble de réflexions et proposer une Convention nationale des EPK de Kanaky. » FLNKS qui maintiennent le boycott scolaire tentent de se coordonner et de centraliser leurs actions en prenant eux-mêmes des initiatives en

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LE PLAN FABIUS

La loi Fabius sur la Nouvelle-Calédonie, adoptée par l'Assemblée nationale en seconde lecture le 19 août dernier, est nettement en retrait par rapport au projet Pisani publié en janvier 1985. La continuité de la politique néo-coloniale du gouvernement Mitterrand apparaît dans la réaffirmation de la volonté « d'assurer à la fois l'ordre et le dialogue » en Nouvelle-Calédonie et « de prendre en compte à la fois les intérêts des diverses communautés et les intérêts de

Toutefois, le calendrier d'autodétermination est modifié, puisque le référendum prévu à cet effet aura lieu « au plus tard le 31 décembre 1987 », sans qu'aucune modification du corps électoral ne soit envisagée. Ainsi, les échéances sont repoussées après les élections législatives de mars

1986 en France, ce qui illustre bien les motivations politiciennes de la démarche gouvernementale. Aucune garantie n'est offerte aux Kanaks pour assurer la reconnaissance de leur droit à l'autodétermination.

La principale innovation est le remplacement de l'actuelle Assemblée territoriale et du Conseil de gouvernement, aujourd'hui dominés par la droite coloniale, par des conseils de régions dont les représentants siégeront au sein d'un Congrès. La Nouvelle-Calédonie est ainsi divisée en quatre régions. Après les élections régionales prochaines, deux d'entre elles devraient revenir aux indépendantistes

(le Nord et les Iles Loyauté), le conseil régional de Nouméa sera aux mains de la droite, tandis que l'avenir de celui de la région sud reste incertain. De fait, l'on retrouve sous cette ture composite.

Rappelons que nous n'avons pas affaire à un mouvement politique homogène organisé autour d'un programme bien détini, mais plutôt à un front anticolonialiste à structuration lâche, qui s'appuie sur un puissant sentiment national kanak. Ce sentiment national plonge ses racines dans les formes communautaires particulières qui continuent à régir certains rapports sociaux parmi la majorité des Kanaks (7). Cette

« coutume », de tradition assez égalitaire, a joué jusqu'à ce jour, dans le cadre d'une société mélanésienne encore peu traversée par des différenciations sociales bien achevées, un rôle éminemment progressiste, en ce sens qu'elle a permis que survive l'identité de ce peuple. Sans cette tradition coutumière communautaire restée encore vivace, la lutte nationaliste n'aurait pas atteint une telle intensité. Mais cette tradition imprègne aussi le mouvement nationaliste kanak d'une bonne dose d'empirisme et de pragmatisme, dans la mesure où elle est elle-même aujourd'hui le reflet de la situation transitoire dans laquelle se trouve le monde rural kanak.

Un mouvement comme le FLNKS a eu des fonctions et des rôles différents suivant les moments de la lutte. Lors du boycott électoral puis scolaire, le FLNKS apparaissait surtout comme un mouvement politique de masse favorisant l'engagement populaire. Les événements évoluant maintenant plus rapidement, il peut y avoir une phase où la fonction du FLNKS redevient celle d'un cartel, notamment parce que le gouvernement français aura utilisé des relations privilégiées avec certains de ses dirigeants pour affaiblir le ressort unitaire. Mais rien ne dit que, dans institutions décentralisées. forces militaires françaises. quelques mois, le FLNKS n'en reviendra pas, sous une forme ou une autre, à une fonction comparable à celle qu'il a eue de novembre 1984 à mars 1985, grâce à de nouvelles poussées de la base, sous l'impact des contradictions coloniales. Comprendre cela est aussi nécessaire pour appréhender le débat sur l'unité au sein du FLNKS. Ce front est avant tout un cadre d'unité anticolonialiste. Jusqu'à ce jour et malgré ses limites et ses faiblesses, ce cadre unitaire a joué un rôle tout à fait progressiste dans la mobilisation des masses kanakes. constitue donc un acquis de l'engagement de novembre 1984.

L'objectif essentiel du gouvernement français est maintenant de détruire ce cadre unitaire qui représente un obstacle à l'émergence d'une troisième force politique associant des éléments modérés du FLNKS à des représentants éclairés de la population coloniale. Cette perspective suppose qu'une partie des dirigeants du FLNKS parvienne à revenir sur les revenessentielles du peuple kanak sans s'isoler de sa base militante. Cela constituerait un coup terrible à la lutte anticolonialiste. C'est pour cela qu'au congrès du FLNKS de Hienghène, les éléments les plus à gauche étaient aussi les plus opposés à une rupture de l'unité et accordaient beaucoup de prix à trouver un compromis garantissant le maintien du cadre unitaire de lutte. Ce sont aujourd'hui les manœuvres de ceux qui entretiennent des négociations parallèles avec le gouvernement Mitterrand qui mettent le plus en danger l'unité du FLNKS. La lutte pour le socialisme en Kanaky ne peut faire l'économie d'une vaste mobilisation populaire nationaliste et anticoloforme le maintien d'un statut spécial pour Nouméa, déjà clairement envisagé dans le projet Pisani.

Les différentes régions auront des pouvoirs décentralisés et notamment la possibilité de passer certains contrats de développement avec l'Etat français. Cela doit permettre à Paris de renforcer son emprise administrative et économique sur la brousse mélanésienne tout en œuvrant à l'émergence d'une élite kanake dans le cadre de la gestion de ces

Le tout se double d'un renforcement de la base militaire française, pour « assurer durablement nos intérêts stratégiques dans cette partie du monde », selon le point 4 du plan Fabius. Cette présence militaire est destinée à endiguer toute tentative du peuple kanak d'arracher une réelle indépendance et une souveraineté nationale. Par ailleurs, cela peut aussi signifier, à terme, une « tahitisation » du territoire, c'est-à-dire un accroissement de sa dépendance vis-à-vis des retombées économiques et sociales dues à la présence des

Ce texte ne prévoit nullement de transition vers une accession à l'indépendance, mais il tente plutôt de créer les conditions de ce que le gouvernement définit comme la mise en place, à terme, d'un « Etat-associé », c'est-à-dire d'un

Etat formel sans réelle souveraineté. C'est ce qu'Edgard

Pisani a nettement exprimé lors des débats à l'Assemblée nationale en mai dernier, en affirmant que le plan Fabius

« essaie de créer les conditions d'un consensus suffisant pour permettre qu'un vote soit émis par un corps électoral défini par le Parlement, sur la question qui sera posée dans le cadre d'une loi votée par le Parlement ». C'est un véritable chèque en blanc qui est réclamé aux indépendantistes. • nialiste. Cette dernière ne règlera pas tous les problèmes stratégiques et programmatiques, mais elle devrait pouvoir être l'occasion de l'élaboration d'éléments de réponse à toutes ces questions et de l'émergence des premiers éléments d'une direction révolutionnaire et anti-impérialiste. Il est aujourd'hui beaucoup trop tôt pour espérer délimiter clairement dans une partie de l'actuel FLNKS cette avant-garde potentielle. Ce serait là figer prématurément une réalité mouvante. Les débats politiques à venir au sein du FLNKS ne manqueront pas de traverser plus ou moins toutes ses composantes.

vraient permettre, tout en maintenant anticolonialiste nécessaire, que s'approfondir la réflexion structuration de ceux dont la pensée et les espoirs, et quel que soit le parti auquel ils appartiennent aujourd'hui, vont au-delà de la simple indépendance formelle.

QUELQUES PROBLEMES

ORGANISATIONNELS

Pourtant, rien de tout cela ne peut trouver une solution s'il n'y a pas simultanément une avancée programmatique sur le contenu de l'indépendance kanake et socialiste, la théorie de l'Etat et de l'impérialisme, l'établissement d'une tacti-

•que de lutte et d'organisation de la population. Et, de ce point de vue, il est inquiétant de voir qu'alors même que le gouvernement français multiplie les négo-

7. Pour une analyse plus complète de la nature et des caractéristiques du FLNKS, se reporter à Nouvelle-Calédonie, la révolte kanake, op. cit.

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ciations et les entretiens avec une partie du FLNKS et de ce FLNKS, des "grands des dirigeants du FLNKS, ceux qui ont été délibérément mis à l'écart de ces tractations n'ont pas, à ce jour et à notre connaissance, publié de contribution pour faire avancer la réflexion de l'ensemble des militants du FLNKS. Pourtant, les partisans de la négociation avec le gouvernement français se font fort, quant à eux, d'appliquer dès aujourd'hui leur orientation, en se préparant d'ores et déjà à la gestion des futurs conseils régionaux Et cela a des conséquences négatives sur l'unité du FLNKS. Par ailleurs, la crise générale de la mobilisation indépendantiste rejaillit un peu dans tous les groupes composant le FLNKS. Il est donc à craindre que ces derniers soient plus accaparés par des problèmes internes que par la réflexion sur les moyens de dépasser cette crise politico-organisationnelle.

On peut aussi relever une série de questions organisationnelles en suspens qui amoindrissent l'efficacité et la capacité d'action d'abord un problème général de structuration du coordination au sein de la direction bicéphale du FLNKS (bureau politique et Gouvernement provisoire) ne semble toujours pas réglé. Cela nuit à la centralisation des démarches du mouvement indépendantiste, aggravant encore les difficultés du front ainsi que ses divisions au sommet, ce qui est, en retour, un nouveau facteur d'inertie de la direction face aux problèmes politiques posés par la mobilisation des masses. Le gouvernement provisoire, qui est censé être une structure administrative de représentation du front, et donc sous l'autorité politique du bureau politique, a eu dans la dernière période un rôle bien différent, servant essentiellement de canal privilégié pour les négociations avec le gouvernement français, négociations qui échappent partiellement à la direction reconnue du FLNKS. Paris privilégie en effet les rapports avec l'Union compose en majorité le Gouvernement provisoire.

Plus généralement, il semble que ce soit la structuration même de la direction du FLNKS conçue comme un cartel d'organisations au sommet, avec un représentant par groupe de pression au bureau politique, qui semble poser problème (8). Le processus unitaire est ainsi gelé au sommet, limitant les débats et les divergences à des problèmes tactiques ou aux anciennes différences d'appréciation entre les formations politiques composant le FLNKS. De telles discussions n'ont donc guère été favorables à la clarification politique et à l'homogénéisation. La forme actuelle de la direction du FLNKS est ainsi partiellement en contradiction avec ce que ce mouvement représente à la base, dans les comités de lutte unitaires. Ni le bureau politique ni le Gouvernement provisoire ne rendent aujourd'hui réellement compte de la réalité militante du mouvement à la base. Pour nombre de militants, une évidence s'impose : « Depuis le 18 novembre, dans aucune action il n'a pu être question d'autre chose que coups" comme des mille faits obscurs de la lutte vécue au quotidien dans tout le Pays Kanak, aucun groupe de pression ne peut s'en réclamer comme le "légataire exclusif", quelle qu'ait pu être sa contribution particulière à la lutte. » (9)

Le FLNKS est largement fondé, juste titre, sur l'autonomie des comités locaux. Cette structuration à la base est certes la plus adéquate et la plus proche des réalités concrètes d'une lutte d'abord rurale et villageoise. Cela n'empêche pas qu'il faille, sur certaines questions, pouvoir dépasser le localisme issu de cette autonomie d'action des comités de lutte - par ailleurs tout à fait nécessaire à la conduite démocratique de la lutte — pour parvenir à une réelle centralisation nationale de certaines tâches et formes de mobilisation. C'est par exemple le cas en ce qui concerne les tâches d'autodéfense que l'on ne peut prétendre résoudre au seul niveau local. Sur ce point précis, l'argument de l'autonomie locale peut servir à dissimuler une sous-estimation de la nécessité de centraliser un certain type d'expériences et de moyens, dans le cadre de d'autodéfense. Car ce problème ne se réduit nullement à son aspect technique et il doit être appréhendé dans toute sa dimension politique de centralisation et de coordination de l'action au niveau natio-

Toute stratégie de libération nationale en Nouvelle-Calédonie devant finalement se jouer à Nouméa, lieu de concentration du pouvoir politique et économique local et de la majorité de la populal'avant dans l'élaboration d'une stratégie d'ensemble si la question de la place de n'est pas abordée et résolue positivement. Or, si les indépendantistes sont largement minoritaires dans cette émeutes du 8 mai dernier ont montré que leur capacité d'auto-défense était largement inférieure, au niveau d'organisation et de détermination, à celle des groupes de la droite et de l'extrême-droite coloniale, le rapport des forces actuel à Nouméa n'est pas non plus une situation inéluctable (10). Plusieurs milliers de Kanaks vivent dans cette ville et sa banlieue et sont loin d'être à ce jour tous organisés par le mouvement indépendantiste. Le FLNKS ne compte en effet que deux co-

8. Des tribunes libres publiées dans Bwenando commencent à aborder tous ces problèmes, reflétant sans doute l'inquiétude et le désarroi de nombreux militants. Dans l'une d'entre elles, publiée dans le numéro du ler août, FLNKS : « En fait, s'il y a contradiction, s'il y a désarticulation entre la direction du FLNKS et la base, c'est peut-être parce qu'à la base on travaille en comité de lutte (progrès par rapport à antérieure), alors qu'à la tête on à travailler en cartel d'organisations pour lesquelles la suspicion et la méfiance de l'autre (...) constituent l'essentiel de la réflexion politique. Pour que le FLNKS trouve sa cohésion, la logique progressiste veut que les comités de lutte deviennent prépondérants dans le débat, que le bureau politique, par exemple, soit l'émanation non plus des partis mais des comimités de lutte à Nouméa et au Mont Dore.

Le développement d'un mouvement unitaire des jeunes, ou d'un vaste mouvement de masse des femmes FLNKS et dans lequel pourrait se fondre l'actuel Groupe des femmes kanakes et exploitées en lutte (GFKEL), serait sans doute susceptible de relancer le mouvement de masse anticolonialiste sur des thèmes spécifiques, notamment en ville. Pour accroître l'efficacité d'action des militants syndicaux se reconnaissant dans le mouvement indépendantiste, des initiatives unitaires pourraient aussi être prises pour réunir, voir réunifier l'USTKE et des syndicats comme ceux dirigés par des militants du PALIKA. Ce renforcement de paraît essentiel au renforcement de la mobilisation urbaine. S'il est peu probable que la communauté coloniale européenne donne naissance à un parti de Blancs progressistes significatif, il n'en reste pas moins que se pose aux indépendantistes la question d'attirer à eux le plus grand nombre possible d'émigrés du Pacifique (Wallisiens et Tahitiens), eux aussi victimes du colonialisme et qui sont aujourd'hui manipulés par la droite coloniale. Pour diviser les communautés tahitienne et wallisienne et parvenir à rallier à la perspective de l'indépendance une partie d'entre elles, le FLNKS se doit probablement d'approfondir son projet de société. Néanmoins, en l'état actuel des choses, il pourrait être utile de favoriser une formation politique autonome des Tahitiens et Wallisiens décidés à lier leur sort au combat des indépendantistes kanaks contre le colonialisme et ne pas simplement leur proposer d'intégrer le FLNKS

LES VERROUS NÉO-COLONIAUX

DU PLAN FABIUS Le congrès du FLNKS de Hienghène (mai 1985) a qualifié le plan Fabius de plan néo-colonial et décidé de participer aux élections régionales qui en découlaient. Cette double décision est pourtant largement insuffisante pour orienter le mouvement anticolonialiste dans la période à venir. Tout d'abord, la caractérisation du plan gouvernemental ne suffit pas à elle seule à déterminer si ce plan offre des failles par lesquelles le mouvement populaire kanak, tel qu'il existe actuellement, peut s'engager pour en compromettre la logique ou en déstabiliser l'ap plication. Ensuite, l'essentiel en ce qui tés de lutte. Ne serait-ce que par souci d'efficacité. »

9. Bwenando, numéro 5, 9 août 1985.

10. Le 8 mai dernier, le FLNKS avait envisagé d'organiser une journée de mobilisation nationale pour protester contre la décision de Mitterrand d'agrandir les installations militaires françaises en Nouvelle-Calédonie. La mobilisation de Nouméa fut décommandée à la dernière minute par le bureau politique du FLNKS, mais elle fut finalement maintenue par le comité de lutte de Nouméa. La droite et l'extrême-droite locale en profitèrent pour mener une chasse dûment préparée aux Kanaks, pour pourchasser les manifestants indépendantistes, encercler le siège du FLNKS puis organiser un commando pour assaillir les quartiers kanaks par des tirs de fusils, faisant un mort mélanésien et plusieurs blessés.

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¡Bolop LA POPULATION MÉLANESIENNE Quégoa Poum Pouébo Koumac Hienghène Touho Gomen Poindimié 1 Voh Kone Ponérihouen Houailou concerne la question tactique de la participation du FLNKS aux élections régionales est surtout de savoir de quels moyens le mouvement indépendantiste se dote pour essayer de faire de cette période électorale un moment de relance de l'activité et de la mobilisation des masses.

L'appréciation FLNKS à s'inscrire dans le cadre du planning proposé par le plan Fabius a été développée par certains de ses dirigeants, et principalement par Jean-Marie Tjibaou, de la manière suivante : ce plan Fabius n'est certes pas celui du FLNKS, mais il comporterait un certain nombre de « verrous » rendant inéluctable et irréversible la marche vers l'indépendance. Toutefois, s'il y a bien des verrous dans le plan gouvernemental, ils ne se trouvent pas là où les attendait Jean-Marie Tjibaou. Tout est fait, au contraire, pour limiter juridiquement et institutionnellement les possibilités pour le FLNKS de se saisir de ces élections régionales et des futurs conseils régionaux comme d'instruments pour relancer la mobilisation de masse. Le projet de Fabius n'est nullement de déboucher, mêsur une indépendance réelle et souveraine. Et, pour plus de sûreté dans l'application de cette démarche, le gouvernement français s'emploie d'ores et déjà à l'inscrire dans les faits sur le terrain. De Paris s'organisent donc une série de projets « culturels » ou de micro-développement qui visent à accroître encore la dépendance financière des régions de la brousse calédonienne par rapport à la mé tropole. Le simple soutien à de tels projets, décidés en fonction des objectifs du plan Fabius, ne peut tenir lieu d'axe de mobilisation du peuple kanak pour une authentique indépendance, car tous ces projets ne peuvent en définitive que conduire à une grave division du mouvement indépendantiste et du peuple kanak lui-même, accélérant les différenciations sociales en son sein en faisant bénéficier certains individus, certaines tribus ou certaines régions des mannes financières du colonisateur. De plus, cela n'est pas susceptible de modifier les rapports de dépendance de la campagne mélanésienne vis-àvis de Nouméa, où continueront à sé concentrer les principaux intérêts économiques du pays. Les lois du système capita-

50 100 km

Ouvéa

3 ILES Lifou

OYAUTÉ

Carte montrant les 4 régions électorales en Nouvelle-Calédonie. (DR) liste auront plutôt tendance à s'étendre encore plus profondément à l'ensemble du pays, et les contradictions et les inégalités s'y généraliseront.

Les représentants gouvernementaux expliquent d'ailleurs eux-mêmes très clairement la finalité du plan Fabius et des nouvelles institutions qui seront créées. Pour le député socialiste Bertrand Delanoë, les assemblées de région et le Congrès seront des institutions commencer à travailler ensemble des représentants de toutes les options politiques et de toutes les ethnies ». Pour Edgard Pisani, ministre chargé de la Nouvelle-Calédonie, s'agit d'une « tentative pour que des intérêts apparemment contradictoires s'articulent afin de devenir complémentaires ». Les régions se verront seulement attribuer la responsabilité de la « mise en œuvre » d'une réforme foncière qui continuera à être décidée à Paris. Enfin, Edgard Pisani rappelle que sera créé un Conseil exécutif, « lieu où se retrouveront les représentants des régions, dans un débat non public, aux côtés d'un haut-commissaire représentant l'Etat. Ils pourront ensemble, au-delà des matières techniques qui leur seront soumises, aborder des problèmes touchant à l'avenir du territoire et à son équilibre général » (11). Il s'agit donc bien, à n'en pas douter, d'une vaste manœuvre pour, en revenant sur les acquis de la mobilisation indépendantiste de novembre 1984, amener les nationalistes kanaks à accepter de collaborer aux nouvelles institutions coloniales dans le but de dévoyer leur mobilisation sur ce

A plus long terme, la gestion des régions par les indépendantistes dans le Nord et sur les Iles Loyauté, devrait favoriser le dégagement d'une élite kanake, au sujet de laquelle le gouvernement français parie que l'attachement à ses nouveaux intérêts économiques et politiques l'amènerait à rompre définitivement avec les mobilisations populaires, à renier les revendications indépendantistes et notamment celle concernant la récupération de toutes les terres spoliées, et à abandonner la lutte pour une authentique indépendance. Certes, nous n'en sommes pas encore là, mais il est néanmoins inquiétant de voir qu'un certain nombre de projets économiques visant à tisser les mailles du filet de la dépendance sont déjà en cours de préparation, avec la collaboration d'une partie du FLNKS.

Pour le gouvernement français, l'enjeu est donc d'enfermer le FLNKS et ses dirigeants dans une activité de gestion des institutions régionales, ce qui aurait pour effet d'ouvrir la voie à une dégradation encore plus substantielle du rapport des forces pour le mouvement indépendantiste. Le problème ne réside donc pas tant dans la participation du FLNKS aux consultations régionales que dans sa détermination à se donner les moyens tactiques de faire de cette campagne électorale un levier pour relancer la mobilisation de masse anticolonialiste. Ainsi, l'élaboration de plate-formes revendicatives régionales précisant les bases nationales sur lesquelles le FLNKS fera campagne pourrait être un de ces moyens. Cela permettrait d'associer les comités de lutte à la bataille électorale tout en maintenant intacte la pression pour les revendications concrètes des masses. Ces plate-formes revendicatives constitueraient par la suite une base d'ap pui pour encadrer la gestion des conseils régionaux indépendantistes.

Mais pour aller dans ce sens encore faut-il avoir une idée précise de la manière de manœuvrer face à un gouvernement français qui dispose d'un plan relativement bien ficelé. Et sur cette question, beaucoup de zones d'ombre subistent encore. Ainsi, les élus indépendantistes aux conseils de région accepteront-ils de siéger aux côtés des représentants de la droite coloniale au sein du Congrès où ces derniers seront majoritaires ? Accepteront-ils de jouer le jeu des « débats non publics » au sein du Comité exécutif, comme l'espère Pisani ? Les conseils régionaux du Nord et des lles Loyauté, qui devraient échoir au FLNKS, seront-ils utilisés pour accentuer la mobilisation sur le terrain dans ces régions, par exemple en prenant en charge les revendications foncières mélanésiennes ou en subventionnant et en organisant les écoles parallèles ? Ou alors, ne constitueront-ils que de simples relais pour la gestion locale de projets économiques culturels dont les priorités sont élaborées à Paris dans le cadre du plan Fabius ?

Rappelons à cet égard la douloureuse expérience du passage des indépendantistes au Conseil de gouvernement, en 1982 1984, qui démontra à la fois l'impossibilité de gérer ces institutions pour élargir le pouvoir des Kanaks, et le danger de toute période de gel de la mobilisation de masse.

Pour s'engager dans la nouvelle partie qui l'attend, le FLNKS se doit donc de se doter des moyens politiques et organisationnels susceptibles de lever les blocages actuels à la mobilisation. La solidarité internationaliste, c'est aussi toute l'aide que l'on peut apporter, dans cette période délicate, à la lutte du peuple kanak.

Louis MARTINOT, 23 août 1985.

11. Toutes ces citations sont extraites du journal officiel du 31 mai 1985 relatant la séance de débat à l'Assemblée nationale sur la loi Fabius du 30 mai 1985.

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