Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

MILITARISATION

Il y a 40 ans, la guerre froide a commencé à Hiroshima

· Inprecor n° 202, 9 septembre 1985 · p. 28, 27 · 1 730 mots

URSS et Russie Japon et Corée Allemagne

E quarantième anniversaire des bombardements nucléaires américains d'Hiroshima (6 août 1945) et de Nagasaki (9 août 1945) a donné lieu, dans les médias, à de nombreux commentaires. C'est en effet le moment de se rappeler toute l'horreur de bombardements à la suite desquels « tout le centre d'Hiroshima, dans un rayon de 3,5 km, se transforma pendant un instant très court en un gigantesque four crématoire. Ensuite, il se désintégra et ce qui avait été une ville industrielle et commerçante de 250 000 habitants ne fut plus qu'un nuage de poussière fait de millions et de millions d'éclats de bois, de verre, de métal et de débris humains centrifugés ou

Eric PETER

Deux explications courantes parsèment les ouvrages consacrés à la question des bombardements nucléaires américains de Hiroshima et Nagasaki. La première, qui est la plus commune, reprend la justification avancée par le président des

Etats-Unis de l'époque, Harry S. Truman :

il s'agissait de mettre fin le plus rapidement possible à la guerre contre le Japon, en épargnant ainsi des vies humaines. La seconde, plus proche de la réalité, dit qu'en fait ce n'était pas le Japon mais l'Union soviétique qui était visée, l'emploi de la bombe atomique faisant office de coup de semonce face à la politique « expansionniste » de Joseph Staline. Voyons de plus près ce qu'il en est.

UN ACTE MILITAIRE REPOSANT

SUR DES MOTIFS HUMANITAIRES?

Cette justification, issue en droite ligne de la mythologie de la Deuxième

Guerre mondiale, est à ranger au rayon des balivernes. Elle méconnaît complètement la situation réelle du Japon à cette époque. Depuis février 1945, le pays est soumis aux raids du 21e Bomber Command. Les dégâts provoqués par les bombes incendiaires des super-forteresses volantes (des B-29 construits et utilisés exclusivement pour la guerre contre le Japon) sont effroyables : Tokyo est rasée à

50 %, Yokohama à 85 %, Osaka à 35 %,

Kobé à 56 %. L'activité industrielle des cinq grands centres japonais les plus importants est annihilée à 80 %. « Lorsque survinrent les attaques nucléaires sur Hiroshima et Nagasaki, 69 cités représentant plus de 21 millions d'habitants avaient été touchées et 290 km2 détruits.

Environ

50% de la superficie de 42 villes avaient disparu. » (3) Et, alors que le Japon est un archipel, « 90 % de la marine de guerre et de la flotte de commerce avaient été envoyés par le fond, et l'île principale, Honshu, était quaisment isolée de Hokkaido au nord, et de Kyu Shu au sud » (4). Cette

Il y a 40 ans,

aspires avec une force kusha (2) doit aussi être évoquée. situation amena le nais à négocier une capitulation, par l'intermédiaire de Moscou. Les Américains à l'ambassadeur Sato

Par ailleurs, cette « explication » n'explique rien quant au moment choisi pour les raids sur Hiroshima et Nagasaki, qui ne répondaient à aucune urgence militaire, puisque les plans d'invasion du Japon préparés par Mac Arthur et Nimitz prévoyaient un premier débarquement en octobre 1945 et un second en mai 1946. Plus encore, les responsables militaires estimaient quasiment tous que l'emploi de la bombe n'était pas nécessaire. Le chef d'état-major américain, le général Marshall, pensait que la déclaration de guerre soviétique suffirait à provoquer la reddition du Japon. (En effet, les Soviétiques s'étaient engagés à la conférence de Yalta, en février 1945, à déclarer la guerre au Japon, ce qu'ils ont fait finalement le 8 août, 48 heures après le bombardement de Hiroshima, ndir.). Pour l'amiral Leahy, « les Japonais étaient virtuellement battus et prêts à capituler ». Le commandement de la flotte stratégique de bombardement US estimait que « le Japon aurait certainement capitulé avant le 31 décembre 1945, même si les deux bombes atomiques n'avaient pas été larguées ». Selon Eisenhower, « le Japon était déjà vaincu et (...) il était absolument inutile de lancer la bombe ». Churchill affirmait que « la défaite du Japon était certaine avant la chute de la première bombe » (5).

La décision de recourir à l'arme atomique relevait tellement peu d'une nécessité militaire que le commandant en chef des forces alliées dans le Pacifique, le général Mac Arthur, n'en fut même pas averti ! Bref, Truman négligea les autres moyens de terminer la guerre, c'est qu'à long terme il avait besoin de l'utilisation militaire de la bombe pour renforcer sa nouvelle diplomatie » (6). L'objectif de cette « nouvelle diplomatie » n'était ni terrible » (1). La lente agonie des habitants irradiés, la mort sociale et psychologique des Hiba-

Pourtant, cette commémoration fut aussi l'occasion de voir réaffirmer certaines explications des raisons des bombardements nucléaires américains, qui sont autant de tentatives de justification. L'article ci-dessous, initialement publié dans La

Brèche - organe du Parti socialiste ouvrier (PSO), section suisse de la IVe Internationale - du 6 juillet 1985, s'emploie à démontrer comment la politique impérialiste américaine a abouti à ces bombardements nucléaires.

gouvernement japo- Rome ni Tokyo ni Berlin, mais Moscou.

REFOULER

L'« EXPANSIONNISME » RUSSE

De fait, tous les historiens sérieux considèrent que le recours à l'arme atomique fut la pierre angulaire de la nouvelle stratégie américaine, impulsée par Truman, qui déclarait à son gouvernement, le 23 avril 1945 : « Nos accords avec l'Union soviétique n'ont été jusqu'ici qu'une rue à unique et cela ne peut continuer.

sens

(...) C'est maintenant ou jamais. » (7)

Il s'agit donc clairement de modifier le rapport des forces entre les Etats-Unis et l'Union soviétique, l'emploi de la bombe atomique devant fournir aux premiers un avantage décisif. L'argument de l'« expansionnisme » soviétique n'est pas encore avancé, et pour cause, puisqu'il n'a à ce moment-là aucune assise dans la réalité. Il ne sera inventé que bien plus tard, entre autres lors du célèbre discours de

Churchill à l'université de Fulton, le 15 mars 1946, qui donna à l'expression « rideau de fer » ses lettres de noblesse ...

bourgeoises : « De Stettin, sur la Baltique, à Trieste, sur l'Adriatique, un rideau de fer s'est abaissé, qui coupe en deux le continent. » (8)

Mais ce rapport des forces, que Tru-

(suite à la page 27)

1. Louis Allen, « Hiroshima et Nagasaki in Historia, numéro spécial « 1945 : l'été de l'apocalypse », juin 1985.

2. Hibakusha: terme désignant les survivants irradiés et leurs descendants. Le décompte officiel des victimes d'Hiroshima et de Nagasaki a été arrêté à 400 000 personnes environ. Or, aujourd'hui encore, à la troisième génération, les radiations poursuivent leur œuvre.

bombardements américains », in Historia, op.

4. David Elstein, « La décision », in Histo-

8. W. Burchett, Hiroshima maintenant, Paris, Ed. Messidor/Temps actuel, 1984, p. 147.

----- photo credits and running heads -----

L

Page 27

(suite de la page 28) man juge trop favorable à l'URSS, d'où vient-il ? De l'inaction des Anglo-Américains face à Hitler. Lors de la conférence de Yalta (la bête noire de Truman), Churchill et Roosevelt avaient dû faire quelques concessions à Staline, parce qu'ils n'étaient pas en mesure de faire autrement sur le terrain. On ignore trop souvent, dans la partie occidentale de l'Europe que, concernant ce continent, la Deuxième Guerre mondiale fut essentiellement une guerre germano-soviétique. En témoignent les fantastiques destructions infligées à l'URSS par la Wehrmarcht hitlérienne (9). Et c'est non sans plaisir que la Grande-Bretagne, qui espère retarder son propre déclin de première puissance mondiale, et les Etats-Unis, sur le point de devenir le gendarme du monde, assistent à l'empoignade de la contre-révolution nazie et de l'ennemi de toujours, l'Etat soviétique né de la Révolution d'Octobre.

Cyniquement, Churchill constatera que, jusqu'en 1943, les Alliés occidentaux « firent joujou » avec six divisions allemandes, alors que l'Union soviétique devait fare face à ... 185 divisions ! (10) De même, Truman, alors simple sénateur, expliquait en 1941 : « Si nous nous rendons compte que c'est l'Allemagne qui est en train de gagner la guerre, il faut aider la Russie, et si c'est la Russie, il faut aider l'Allemagne, et, de cette manière, en tuer le plus possible. » (11)

LA POLITIQUE DU REFOULEMENT

En sous-estimant gravement les fantastiques capacités de résistance du peuple soviétique, les Alliés occidentaux se placèrent eux-mêmes en position de fai-

- relative - lors de la conférence de Yalta. L'emploi de l'arme nucléaire devait permettre d'effacer ce handicap et d'ouvrir la voie à une politique beaucoup

Le visage de la destruction nucléaire. (DR) plus agressive des Etats-Unis, devenus chef de file de l'impérialisme.

La politique dite « du refoulement » - qui provoquera directement la guerre de Corée et celle du Vietnam - n'est pas une réplique américaine à une prétendue politique d'expansion de Staline, mais bien le signe de la volonté des Etats-Unis de dominer le monde (12). En ce sens, comme dut le constater le très anticommuniste éditeur de la Saturday Review of Literature, le recours à l'arme atomique « veut dire que la guerre froide avait commencé avant même que l'autre eût cessé Et les habitants de Hiroshima n'auraient pas été les dernières victimes de la Seconde Guerre mondiale, mais les premières victimes de la lutte de puissance ouverte entre les USA et l'URSS » (13). Et l'initiative de cette confrontation revint aux Etats-Unis. •

Eric Peter, La Brèche, 6 juillet 1985. 9. Quelques chiffres officiels : 20 millions de morts, 15 grandes villes, 1710 cités et 70 000 bourgs et villages complètement ou partiellement détruits, 25 millions de sans-abri, 31 850 entreprises industrielles détruites, 98 000 kolkhozes pillés et détruits ainsi que 40 000 hôpitaux et polycliniques, etc. Source : Histoire de la politique extérieure de l'URSS, Moscou, Ed. du Progrès, Cf. aussi note 7.

10. David Horowits, Kalter Krieg : Hintergründe der US-Aussenpolitik von Jalta bis Vietnam, Berlin, Ed. Wagenbach, 1980, p. 36.

11. W. Burchett, op. cit., p. 102. 12. « George Kennan qui, en 1947, en tant que dirigeant du service de planification de politique extérieure, occupait un poste de responsable, avoua dix ans plus tard qu'il n'avait jamais considéré une expansion militaire de l'Union soviétique comme une possibilité réelle Il alla même plus loin, expliquant que le service de planification (...) considérait le danger communiste dans sa forme la plus dangereuse comme un problème intérieur, c'est-à-dire comme un problème de l'ordre social des sociétés occidentales. » D. Horowitz, op. cit., p. 384.

13. Robert Jungk, Plus clair que mille soleils. Le destin des atomistes. Paris, ed. Arthaud, 1958, p. 185.

Une erreur sur cette page ?