Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

URSS

Le dilemme de Gorbatchov

· Inprecor n° 203, 23 septembre 1985 · p. 3-8 · 6 363 mots

URSS et Russie Stalinisme Europe de l'Est

'OICI six mois que Gorbatchov se trouve au sommet de la

V hiérarchie en Union sovieigue, Son arie au pouvoir s'est effectuée sans heurts apparents. Elle a été consolidée par des modifications rapides dans la composition des organes dirigeants du parti, de l'Etat et des forces armées. Le plus jeune chef que la bureaucratie s'est donnée depuis la mort de Staline semble donc avoir une chance de réaliser un programme de réformes au moins aussi ample que celui qu'entreprit d'appliquer jadis Nikita Khrouchtchev.

Tout concourt à penser que telle est bien l'intention de

Mikhail Gorbatchov. Ce qu'on connaît du personnage qui est notamment confirmé par le témoignage de Roy Medvedev, qui fut son condisciple - tend à confirmer cette hypothèse. En Union soviétique même, la quasi-opinion publique qui a émergé ces dernières années dans une partie de l'intellides technocrates et des apparatchiks du parti penche gentsia, vers la même conclusion. Une attente, un espoir de « dégel »,

« Il faut que cela change » : tous ceux et toutes celles qui pensent avec leur propre tête en Union soviétique sont unanimes à formuler cet avis. Leur nombre est bien plus élevé que ne le laissent supposer les Alexandre Zinoviev avec leur mythe de « l'homo sovieticus » définitivement conformiste. La perspective d'un changement initié par en bas fait pour le moment défaut. C'est donc l'attente d'un changement par en haut qui polarise dans ces conditions les espoirs des intellectuels

Ce que pensent les ouvriers, personne n'en sait grand-chose, à commencer par l'appareil du parti, qui organise de temps en temps de pathétiques « enquêtes sociologiques dans les entreprises » pour recueillir quelques bribes d'information à ce propos. Les rares renseignements qu'on peut recueillir de source directe reflètent plutôt le scepticisme, voire une hostilité ouverte. Elle se laisse résumer par la formule : Gorbatchov - Andropov - plus de discipline - serrer plus fortement la ceinture aux travailleurs... Gorbatchov luiprononcé à Léningrad, admet le sceptigénéral des masses quant à la portée et à l'efficacité des réformes en

LA LUTTE CONTRE L'ALCOOLISME

ET LA CORRUPTION

L'attente de réformes importantes n'a pas été rapidement déçue. Le 17 mai

1985, après deux sessions du comité central du PCUS entièrement consacrées à ce problème, furent promulguées « des mesures contre l'alcoolisme et l'ivrognerie »

La fin de l'immobilisme

Use font jour dans ces milieux, - et ce et les masses soviétiques. qui prirent effet à partir du ler juin. L'alcoolisme est un fléau terrible en Union soviétique qui, selon un rapport de l'Académie des Sciences, frappe 40 millions de personnes. Ses effets (absentéisme dans les entreprises) et sur la santé publique sont désastreux. C'est sans doute la cause principale de la chute de l'espérance moyenne de vie qui se manifeste depuis plusieurs années en Union soviétique, seul parmi tous les pays industrialisés ou semi-industrialisés à connaître régression (les autres causes de ce phénomene sont la mauvaise alimentation, le retard dans l'emploi des médicaments les plus modernes et la baisse de qualité de plus en plus prononcée du système de la santé). Il est donc de l'intérêt manifeste de la bureaucratie d'essayer de réagir. Les revenus importants que l'Etat tire de la vente de la vodka ne compensent certes pas les pertes causées par le fléau de l'al-

Les mesures prises sont de nature administratives et répressives : interdiction de servir l'alcool dans les cafés, cantines et restaurants avant 14 heures et après 20 heures ; fortes augmentations des prix ; accroissement de la production des eaux minérales et jus de fruits ; forte réduction future de la production de vodka ; répression renforcée des bouilleurs de cru privés ; allourdissement prononcé des peines pour l'ivresse au volant et pour l'absentéisme dans les entreprises dû à l'ivrognerie, etc. Mais les effets sont pour le moment modestes. La population partage généralement le scepticisme du correspondant à Moscou du journal Le Monde qui écrit dans le numéro du 7 juin 1985 : « Malgré la campagne de presse qui bat son plein, la vie quotidienne des Soviétiques n'a pas encore uraiment changée. Le tour de vis tels qu'on n'en avait plus connu en Union soviétique depuis la chute de Khrouchtchev. C'est à tel point vrai que même la Charte 77 s'appuye, dans une Lettre ouverte, sur cette « volonté de réforme » de Gorbatchov pour l'opposer à l'immobilisme des dirigeants du PC tchécoslovaque.

Ces considérations subjectives ne sont que le reflet de nécessités objectives pressantes. Depuis des années s'accumulent les indices de prix de plus en plus lourds que l'Union soviétique doit payer pour la mainmise de la dictature bureaucratique.

Le ralentissement constant du taux de croissance économique au cours des deux dernières décennies, la crise agricole qui entraîne une dépendance désastreuse du pays des importations de céréales des pays occidentaux, le retard technologique grave dans le domaine de l'électronique, la crise du système de santé publique, ne sont que quelques-unes des conséquences les plus graves de l'immobilisme bureaucratique pour la société sera peut-être progressif. Après les mesures répressives viendraient l'effet automatique des diminutions annoncées de la production annuelle d'alcool. Mais pour l'instant, les habitudes restent bien ancrées, comme le relate le magazine Ogoniok. Un de ses rédacteurs en a fait l'expérience dans un restaurant. Il a demandé du thé : le garçon a souri, ayant apprécié la plaisanterie.

"En bouteille ou en carafe ?" a-t-il demandé ».

En même temps, dès son arrivée au pouvoir, Gorbatchov a relancé la campagne de répression violente de la corruption et des « crimes économiques » commencée sous Andropov et que Tchernenko avait quelque peu relâchée. Ce sont des coupes sombres dans les ministères de l'Union et ceux des Républiques, parmi les cadres des entreprises, surtout commerciales, les entrepreneurs et intermédes « marchés parallèles » (marché noir et marché « gris »).

Quelquefois des têtes tombent. A

Rostov-sur-le-Don, le directeur d'un magasin d'alimentation a été condamné à mort pour « vol à très grande échelle de propriété socialiste ». Plusieurs dizaines de responsables économiques et politiques de la région ont été reconnus coupables de corruption et condamnés à des peines allant jusqu'à vingt ans de camp de travail.

Parmi les hauts responsables limogés, on peut citer le ministre de l'Energie élec-

•trique, le ministre des Matériaux de construction, le ministre de l'Enseignement supérieur et secondaire, le ministre de la

Sidérurgie, le ministre de l'Industrie légère, celui de la Pétrochimie, celui des Machines pour l'élevage. La liste n'est point exhaustive. Au sommet de la hiérarchie,

22 des 121 premiers secrétaires régionaux du PCUS ont en outre été démis de leur

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Cinq

Chevardnadze,

ІННИ.

La sou tives sociales et une reg quarante pas seulement quarante millions de « cas » psychologiques individuels. Ce sont aussi quarante millions de preuves qu'il y a un

Gorbatchou face au peuple, dans la rue, à Léningrad. (DR)

février été ont nouveaux amis de tous bureaucraen leur offrant des traitements fort élevés, c'est s'écarter des principes de la Commune de Paris, signifierait tomber au niveau des politiciens bourgeois et tromper les masses ». Tout cela, la bureaucratie le cache soigneusement aux masses depuis plus de 55 ans, c'est-à-dire depuis que

Staline a découvert que l'égalitarisme est non pas un principe du communisme mais une « déviation petite-bourgeoise ». Elle doit le cacher aux masses non pas par ignorance ou bêtise, mais par intérêt social : car il s'agit pour elle de justifier les dont énormes privilèges matériels iout.

Voilà pourquoi elle ne peut pas dévoiler la source de la corruption et des

« crimes économiques ».

Il ne lui reste donc que le recours au bras séculier. Mais en agissant de la sorte, elle ne fait que confirmer la nature sociale et non pas individuelle du mal qu'elle est censée combattre. Marx lui-même exprimé avec une très grande clarté à ce sujet : « La peine n'est rien d'autre qu'un moyen de défense de la société contre la violation de ses conditions vitales, quel que puisse être par ailleurs leur contenu

Mais quelle société est-ce pas de meilleur instrument de défense que le juge pénal ? (...) Si donc des crimes sont constatés en grand nombre et appa raissent avec une nature et une fréquence telles à être réguliers comme des phénomènes de la nature (...) n'est-il pas néces saire, au lieu de glorifier le juge qui élimine une partie des criminels pour faire simplement de la place pour de nouveaux criminels, de réfléchir sérieusement sur la racines de ce malaise social.

nécessité de changer le système qui pro-

La corruption universelle qui sévit en duit de tels crimes ? » (article paru dans

Union soviétique (sans parler de l'Europe le New York Daily Tribune du 18 février orientale, ou de la République populaire

1853). Chaque mot reste valable aujourde Chine où elle s'étend maintenant à vue d'hui. Et chaque mot s'applique à la réad'oeil) renvoie manifestement à la survie, lité sociale de l'Union soviétique, qui la consolidation et l'extension de la procompte une « population pénitentiaire » duction marchande et de l'influence de de plusieurs millions d'individus, l'argent au sein de la société. C'est encore même qu'à celle des pays capitalistes.

une fois l'ABC du marxisme. La produc-

Récemment, la presse polonaise a pumarchande, même partielle, telle blié l'information selon laquelle le procuen Union reur, lors d'un procès contre deux jeunes révèle le caractère partiellement privé du gens poursuivis pour avoir volé une paire travail, donc la survie de l'intérêt privé, de draps dans un foyer de jeunes, a requis donc la recherche systématique d'avancontre eux la peine de dix ans de prison.

tages individuels.

Il paraît que les draps sont introuvables

Certes, personne ne demande que dans les magasins et que les « honnêtes tout cela soit aboli du jour au lendemain.

gens » sont particulièrement indignés par peut même s'avérer indispensable un tel crime.

d'étendre momentanément la sphère d'in-

Ce discours en dit plus long sur la fluence de l'économie marchande et moréalité sociale de l'Union soviétique et de nétaire. Mais aucun marxiste digne de ce l'Europe de l'Est (1) que cent volumes nom ne peut fermer les yeux devant les d'un « marxisme-léninisme » rendu mé effets objectivement néfastes, désorganiconnaissable par adaptation aux besoins sateurs et démoralisants, de l'influence de et intérêts de la bureaucratie. Même si l'argent et de l'extension de l'inégalité

Mikhail Gorbatchov, qui ne manque manisociale et de l'égoïsme dans le processus festement ni d'intelligence ni de connaisde construction du socialisme. Comme sances, comprend cette réalité à moitié, il l'écrivit Lénine dès 1918 : « On ne saudoit se taire. Non par « raison d'Etat », rait contester l'influence démoralisante que les hauts traitements exercent sur le pouvoir soviétique (...) aussi bien que

1. Cela n'empêche pas le général Jaruzelssur la masse ouvrière. » (« Les tâches imki d'affirmer froidement au journal l'Humanité médiates du pouvoir des soviets »). Et endu 3 juin 1985 : « Notre Etat assure aux citocore plus nettement : «Cacher aux masses yens tant de prestations sociales et d'une telle nature que l'équivalent n'existe pas dans les le fait qu'attirer les spécialistes bourgeois pays capitalistes les plus grands et les plus ri-

(cela s'applique plus fortement encore ches ». Ce n'est plus seulement la langue de aux spécialistes appelés « communistes »)

bois, mais c'est le visage de bois.

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mais par intérêt de la bureaucratie (2).

Le 11 juin 1985, devant une session pleinière du comité central rassemblant tous les hauts dignitaires soviétiques, à l'exception de son principal rival, Romanov, Gorbatchov prononça un véritable réquisitoire concernant l'état de l'économie soviétique. Ses auditeurs furent appelés à comprendre et appliquer des « changements radicaux ». La réforme doit se réaliser de manière urgente : « il ne nous reste plus de temps ».

A ceux qui affirment que cet appel est marqué des « traits nouveaux » du moins quant à la forme (voir Le Monde du 13 juin 1985), nous nous permettons de rappeler qu'on retrouve exactement les mêmes formules dans des rapports de Malenkov, il y a ... 32 ans, au lendemain de la mort de Staline. On les trouve également dans les discours de Kossyguine, pendant la deuxième moitié des années 1960.

LA RÉFORME ÉCONOMIQUE

Les principales tares de l'économie soviétique dénoncées par Gorbatchov le retard technologique, la basse qualité de nombreux produits industriels (les deux phénomènes entraînant « la basse compétitivité des produits soviétiques, y compris des machines, sur le marché mondial » (3)) ; le faible rendement des investissements en bonne partie excessifs et longtemps inachevés (gelés), la planification déséquilibrée et de plus en plus désarticulée, le gaspillage croissant d'énergie et de matières premières (voir tableau).

Un rapport élaboré par l'Académie des Sciences de Pologne, et cité par l'hebdomadaire The Economist du 6 juillet 1985, calcule les dépenses d'énergie (en équivalent de kg charbon) et de produits sidérurgiques

(en équivalent de kg d'acier) pour chaque 1000 dollars de produit national brut (au taux de change officiels) en moyenne pour les années

1979-1980 :

Pays Energie Prod. sidér.

URSS 1 490 135

RDA 1 356 88

Tchécoslovaquie 1290 132

Hongrie 1 058 88

Grande-

Bretagne 820 38

RFA 565 52

France 502(*) 42(*)

Suisse 371(*) 26(*)

(*). Ces chiffres ne sont pas tout-à- fait comparables ; l'industrie manufacturière joue un rôle plus réduit dans la formation du PNB de ces pays que dans les autres pays mentionnés.

Le réquisitoire de Gorbatchov a culminé dans une décision sensationnelle : le projet du prochain plan quinquennal 1986-1990 a été renvoyé au Gosplan pour modifications sérieuses. Gorbatchov a résumé ses critiques dans une attaque en règle contre le ministère de la sidérurgie : «50 milliards de roubles d'investissements ont été assignés à la sidérurgie en quinze ans . La majeure partie en a été affectée au financement de la construction de nouvelles capacités, d'ailleurs intechnique des entreprises a été négligé. En raison de la politique fautive du ministère de la sidérurugie et du ministre, le camarade Kazanets, ce secteur n'a pu réaliser les objectifs ni du l0ème ni du lleme quinquennat. La situation qui s'y est créée exige des changements radicaux » (4).

Qu'il y a cause globale d'alarme, cela est notamment attesté par le fait qu'après une brève reprise sous le fouet des mesures disciplinaires d'Andropov, le taux de croissance de la production industrielle s'est de nouveau mis à baisser cette année. D'après les sources soviétiques officielles, la production industrielle n'augmenta que de 3,1% pendant la période janvier-juin 1985, contre 4,5 % pendant la période janvier-juin 1984 et 4,1 % pendant la période janvier-juin 1983. Pour la période janvier-avril, la discordance fut même plus forte : 2,7 % contre respectivement 4,9 % et 4,4 % pour les deux années précédentes.

Les dénonciations sont significatives mais, somme toute, routinières, sauf en ce qui concerne le sens d'urgence qui les entoure. Elles renvoyent à des conditions générales, dont nous avons souvent, et depuis longtemps, souligné le caractère ralentissement de la croissance économique en Union soviétique reflète l'échec de la dictature bureaucratique à réaliser le passage du développement extensif au développement intensif de l'économie. Il entraîne une tension sans cesse croissante pour l'allocation de ressources supplémentaires. Contrairement à ce qui était la règle au cours de la période 1953-1973, le Kremlin ne peut plus simultanément. développer les investissements

Andropov aux funérailles de Brejneu. (DR) productifs, les dépenses militaires et le niveau de vie des masses. On retrouvera ces constatations textuellement dans le rapport de Gorbatchov. La conclusion est nette : il faut relancer la croissance avec moins d'investissements. Il faut « ratioavant tout les investissements L'accent est mis sur deux facteurs : modernisation et discipline. Gorbatchov est le héraut de la « révolution scientifique-technique », paraphrase de la troisième révolution langage de la nomenklatura. Automatiser, informatiser, robotiser : voilà les thèmes centraux qui sont repris en chœur par l'idéologie officielle et qui vont sans doute constituer le leitmotiv des documents « programmatiques » (la formule est encore une fois celle de Gorbatchov lui-même) du 27ème congrès du PCUS, convoqué pour février 1986.

2. A Moscou circule actuellement l'anecdote suivante : ayant été invité à un banquet par de hauts dignitaires du régime, Gorbatchov aurait demandé à connaître le coût total des

Gênés, les responsables mirent du temps à effectuer le calcul, mais ils finirent quand même par présenter un chiffre. Gorbatchov le divisa par le nombre de convives et proposa de demander 50 roubles par personne présente.

50 roubles, c'est le quart du salaire mensuel moyen d'un ouvrier. Le quart du salaire ouvrier pour un seul repas de butoute la pension de vieillesse que reçoivent la majorité des 51 millions de retraités en URSS. Belle synthèse de l'inégalité sociale dans ce pays et des privilèges de la bureaucratie. peine nécessaire d'ajouter le des vivres consommés au banquet sont introuvables pour l'ouvrier, même s'il disposait de l'argent pour les acheter. l'écrivait Trotsky, quand il y a pénurie, il faut un gendarme pour surveiller la queue devant les magasins, et le gendarme se sert le premier.

3. Dans son discours devant le comité central, Gorbatchov réclama pourtant une augmenconsidérable de la production de ces « machines non compétitives ». La croissance de la production de machines doit se situer entre 9 à 12% par an pendant la période 1986-1990, contre une croissance de 6 % pendant la

4. Une traduction in extenso du rapport Gorbatchov a notamment paru dans le quotidien Frankfurter Rundschau du 29 juin et du

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doit faire paraître dans le numéro du ler juin en Union soviétique est aujourd'hui l'un

Quant à la « discipline », elle consister en une majeure économie d'énergie et de matières premières, en un emploi plus rationnel de l'équipement et de la main-d'œuvre, en une réduction des demandes de moyens d'investissements supplémentaires pour réaliser les objectifs du plan. Tout cela est traditionnel, abstrait et irréaliste, vu les intérêts matériels de la bureaucratie plus que jamais « maîtresse de maison » dans l'économie.

La seule proposition concrète, c'est la réduction substantielle des travaux de construction d'usines nouvelles au profit d'une modernisation des usines et de l'outillage déjà existants. La « reconstruction » doit dorénavant absorber plus de 50 % des dépenses d'investissements, qu'elle ne s'élève actuellement qu'à 30 % environ de celles-ci. L'AGRICULTURE ET LES SERVICES, BANC D'ESSAI DE L'EXTENSION DU

Comment réaliser ce projet, ainsi que les projets annexes contenus dans le rap port Gorbatchov ? Il y a bien entendu, les allusions traditionnelles et routinières à « l'intéressement matériel » et à la « mobilisation des travailleurs ». Mais tout le monde sait qu'il ne s'agit là que de la phraséologie creuse, surtout vu le peu analogues utilisées pour réaliser les « réformes Liberman-Kossyguine » du milieu des années 1960. Le seul recours restant est celui aux modifications administratives, c'est-à-dire à une refonte de la bureaucratie. C'est bien à cela, et à cela seulement, qu'aboutissent les propositions

Il propose de renforcer simultanément le pouvoir des organes centraux de planification et le pouvoir des directeurs d'entreprises et de groupements d'entreprises. Ce sont donc les instances intermédiaires - ministères, surtout ceux des Républiques, organes locaux et régionaux, organes de branche, organes de contrôle - qui devront être réduits, en nombre, en compétence et en poids. Une simplification des indices du Plan accompagnera cette rationalisation bureaucratique.

Tout cela n'est pas très radical ni très convaincant. On en est ramené à la vieille locution du poète latin Horace : cela se termine en queue de poisson. Il y a une disproportion manifeste entre la gravité du mal, la sévérité du réquisitoire et le caractère flou et limité des remèdes proposés. On pense forcément au fameux « rapport de Novosibirsk » de 1983 dans lequel Tatiana Zaslavskaia avait formulé une analyse critique des vices structurels de l'économie soviétique, pour déboucher sur des propositions de réformes extrêmement vagues et limitées (5).

Cette référence n'est point fortuite Malgré des réprimandes publiques à l'égard de Zaslavskaia, celle-ci n'a pas été démise de ses fonctions. Ses idées ne sont point tombées en discrédit. Elles ont été relancées dans une interview qu'elle a pu des Izvestia. Et elles semblent du moins en partie, la réforme économique de Gorbatchov, comme elles avaient inspiré la « réforme expérimentale » d'Andropov (6). On retrouve en tout cas dans le « rapport de Novosibirsk » le même thème du renforcement parallèle de la planification centrale et du pouvoir des directeurs d'entreprises avec réduction du poids et du pouvoir des instances bureaucratiques intermédiaires, thème qui domine la « réforme Gorbatchov ».

Mais on y trouve aussi une autre proposition de réforme, qui n'a pas encore été reprise officiellement par Gorbatchov, mais qui viendra peut-être à l'avant-plan avant le congrès du PCUS de février 1986 :

élargissement de la « privée » de l'économie marchande dans le domaine de l'agriculture et dans celui aux Izvestia mentionne explicitement la possibilité de mettre à l'œuvre un tel élargissement dans la sphere de l'agriculture, à condition qu'il reste « dans les limites

Il faut se rappeler à ce propos que Mikhail Gorbatchov a été pendant sept ans le maître de l'agriculture soviétique au sein du secrétariat du comité central du PCUS. Le moins que l'on puisse dire, c'est que le bilan de cette gestion n'est pas fort brillant. L'agriculture soviétique est en stagnation persistante. Le déficit de céré ales fourragères aboutit à un plafonnement de la production de viande qui oscille autour de 60 kg par tête d'habitant, contre plus de 100 kg en France et 92 kg en RDA, pays de plus en plus cité en exemple par des dirigeants soviétiques (y compris Gorbatchov) en matière de planification et de gestion économique.

Cette année-ci, la production céréalière est en légère hausse. Elle se situera sans doute autour de 190-195 millions de tonnes. Mais on est loin de l'objectif de 240-250 millions de tonnes, initialement fixé pour le plan quinquennal 1981-1985

Bien des indices laissent supposer que Gorbatchov désire stimuler la production sur les lopins privés des kolkhoziens (paysans des fermes collectives) et des ouvriers des sovkhozes (fermes d'Etat), production tombée en stagnation sous Brejnev. Elle représente quelque 25 % de la production agricole totale, mais avec un poids plus grand dans le domaine de l'élevage et de la production des fruits et légumes (7). Stimuler la production privée mais sous le contrôle de l'Etat et avec des débouchés dans le circuit étatique et coopérateur : voilà une des solutions prônées par les réformateurs, qui se situe proche du modèle est-allemand, à mi-chemin entre la Khrouchtchev et Brejnev) de l'agriculture soviétique et le modèle hongrois, pour ne pas dire polonais ou yougoslave.

L'aspect le plus audacieux de cette réforme apparaît dans le domaine des services où elle est expérimentalement ap pliquée dans la République socialiste soviétique (RSS) d'Estonie. article paru dans les Izvestia du 19 août 1985, le secteur des services de réparation de ceux qui donnent le moins de satisfaction à la population. Les services de réparation étatiques-coopérateurs « officiels » ont un chiffre d'affaires de 6 à 7 milliards de roubles par an. Le « travail noir » a un chiffre d'affaires équivalent. Les besoins de réparation non satisfaits sont estimés à quelque 5,5 à 6 milliards de roubles par an, c'est-à-dire un tiers du total.

Quelques 17 à 20 millions de travailleurs s'adonnent à ce travail noir de réparateur en plus de leur « emploi officiel » qui en souffre évidemment, en en pillant notamment ses ressources (8).

En RSS d'Estonie, l'association de réparation d'appareils télévision « Elektron » de Tallin a donné un de ses ateliers en fermage à une brimensuel de 650 roubles par technicien. Ceux-ci doivent en outre payer les frais de matériaux, d'électricité, de chauffage etc. En échange, ils peuvent demander aux leur semble. Celui-ci sera donc établi par le jeu de la loi de l'offre et de la demande. Les réparateurs peuvent conserver 70% de leurs revenus. Ils doivent verser 30 % à l'entreprise étatique, sorte d'impôt sur

Le résultat semble avoir été sensationnel. La durée d'attente pour les réparations qui était de deux semaines - Tallin est privilégié à ce propos : à Moscou et à Léningrad, l'attente est bien plus longue - a été réduite à une ou deux journées. L'appareil remis le matin est souvent réparé et repris le soir. La qualité des travaux s'est améliorée de manière remarquable. Les pots-de-vin ont disparus, les prix se sont stabilisés rapidement. En fait, l'offre et la demande se sont équilibrés à tel point que la brigade part maintenant à la recherche de nouveaux clients à la campagne, les besoins de Tallin ayant été rapidement saturés.

Le fait que ce genre d'articles soit publié dans la presse semble indiquer que Gorbatchov et son équipe désirent étendre ce genre d'expériences, celui des ser vices étant déjà plus proche du modèle hongrois. Mais comme l'exemple de la

5. Sur le rapport de Tatuana Zaslavskaia, voir l'article de Marina Bek dans Inprecor numéro 193 du 1er avril 1985

6. Celle-ci concernait un nombre limité de branches et d'entreprises, où le pouvoir des directeurs pour déterminer le prix et l'assortiment des produits a été élargi.

7. Pour les fruits et les légumes - moins les pommes de terre - les jardins des travailleurs citadins jouent également un rôle non négligeable.

8. Dans son excellent ouvrage Travail et travailleurs en URSS (éditions la Découverte, Paris. 1984), Jacques Sapir rappelle que sous Andropov, pour combattre l'absentéisme qui est en partie le produit du travail noir, et qui est accentué par l'alcoolisme, on a fait une tentative de « chasse aux embusqués » qui a fait long feu : " L'envoi des miliciens, au début de l'année 1983, pour contrôler si les gens présents dans les cafés, les cinémas, les théâtres, n'étaient pas des travailleurs absentéistes peut être un indice. Mais la manière dont cette campagne a tourné court montre aussi les limites d'une action coercitive. On ne peut mettre un policier derrière 128 millions de travailleurs. » (p. 68)

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1983 et 1984 à peine 1% de ce chiffre. en software, difficultés à justifier les

Hongrie lui-même l'indique, appliquer ce genre de réformes dans la grande industrie n'est guère facile ni assuré de succès, tant économique que social.

LE CAS TEST DES ORDINATEURS

Le retard soviétique dans le domaine de la diffusion et de l'utilisation des ordinateurs résume en quelque sorte les problèmes scientifiques, techniques, économiques, sociaux et politiques avec lesquels la « réforme Gorbatchov » est confrontée.

Dans le domaine de la recherche scientifique pure, on ne peut guère parler d'un retard prononcé de l'Union soviétique par rapport aux Etats-Unis, à l'Europe ou au Japon : les mathématiciens soviétiques sont parmi du monde. Vladimir Gurevitch a affirmé, le 20 janvier 1985 à Radio Moscou, que l'Union soviétique était en train de produire à Severodonetsk le super-ordinateur le plus avancé du monde. Nous ne savons pas s'il s'agit d'une vantardise mais, en soi, l'information n'est pas invraisemblable.

Il y a cependant une énorme distance entre, d'une part, le projet, la fabrication des prototypes, les premiers essais et, d'autre part, la production en série, voire l'utilisation généralisée. A ce propos, le retard de l'Union soviétique est indéniable, frappant et lourd de conséquences. Le seul type d'ordinateur auquel les entreprises, les administrations et les écoles ont pratiquement accès — et encore ! -est celui dit de troisième génération. La production dite de quatrième génération - généralisée en Occident - a à peine commencé. Seul 35 % des grandes entreprises soviétiques (employant plus de 500 salariés) sont dotées d'un ordinateur, alors que ce pourcentage est pres de 100% aux Etats-Unis et au Japon. Alors que le plan quinquennal courant avait prévu une production annuelle de software (logiciel) de 2,5 à 3 milliards de roubles, la production réelle a atteint en

Construction d'un oléoduc en URSS. (DR) Les ordinateurs ne sont employés en moyenne que 12 heures par jour, contre un emploi prévu par le plan de 18 à 20 heures.

L'introduction massive des ordinateurs dans les écoles est une nécessité urgente pour préparer la jeune génération soviétique à l'emploi généralisé de ce nouvel instrument de travail et de recherche. Vu la production insuffisante en Union soviétique même et les capacités d'exportation limitées de la RDA, les autorités soviétique se sont adressées à des firmes britanniques et américaines en vue d'importer à grande échelle des ordinateurs « personnels » du type Apple-Macintosh ou IBM PC-AT. Mais le retard est là. Il est estimé de 10 à 15 ans par rapport aux Etats-Unis, et de 5 à 10 ans par rapport au Japon et à la Grande-Bretagne, en ce qui concerne la quantité et la qualité des ordinateurs largement diffusés.

Il est encore plus prononcé en ce qui concerne leur utilisation. Au début des années. 1970, l'idée était largement répandue en Union soviétique et en RDA que l'économie planifiée se prêterait beaucoup mieux que l'économie capitaliste à l'emploi des ordinateurs pour planifier et gérer la production, les investissements, la vie économique dans son ensemble. Des projets pour un système central unifié d'information de toute l'éconoélaborés. Aujourd'hui, philosophes, économistes, managers et apparatchiks soviétiques doivent bien déchanter. L'utilisation généralisée et rationnelle des ordinateurs dans la gestion des entrel'économie nationale se heurte à des difficultés innombrables et

Certaines de ces difficultés sont de nature techniques, mais difficiles à éliminer à court ou moyen terme : insuffisance d'infrastructure (notammant déficience du système des téléphones et des télécommunications en général), pénurie d'électroniciens et surtout de spécialistes avantages de l'emploi de l'informatique en termes financiers ou de productivité (l'introduction des ordinateurs ne conduit pas à la suppression des départements mécaniques ou même manuels de comptabilité ou de correspondance, etc.).

Mais les principales difficultés sont socio-économiques et socio-politiques. L'emploi généralisé de l'ordinateur présuppose la transparence et la diffusion sans entraves des informations, ce qui est garanti au sein des entreprises capitalistes par la propriété privée. Sa diffusion à l'ensemble de l'économie nationale n'est pas indispensable pour le fonctionnement d'une économie de marché (9).

Au sein de l'économie soviétique, vu l'intérêt matériel des bureaucrates à obtenir le maximum de ressources pour des objectifs du plan aussi réduits que possible, non seulement la transparence des informations n'est pas assurée entre les entreprises et les instances supérieures, mais elle en est pratiquement exclue. Elle est même limitée au sein de l'entreprise. Le système de gestion bureaucratique fonctionne en bonne partie sur la base de faux renseignements, reconnus comme tels par tous les intéressés, c'est-à-dire sur ce que l'ancien Premier ministre communiste de Hongrie, Andras Hegedus, a appelé jadis « l'irresponsabilité généralisée » (10).Comment utiliser « rationnellement » un système unifié d'ordinateurs dans ces conditions-là ? Le système de gestion bureaucratique lui-même semble y faire obstac-

A côté de la difficulté socio-économique, il y a la difficulté socio-politique. L'ordinateur personnel est normalement doté d'une imprimante, c'est-à-dire d'un appareil d'impression qui peut fonctionner comme une petite offset ou comme une polycopieuse. Du coup, des millions d'ordinateurs personnels répandus dans les écoles, les universités, les entreprises, ce sont autant de sources de samizdats en publications échappant à la censure. Quel cauchemar pour le KGB, et quelle aubaine pour ce que les « organes » appellent « l'agitation antisoviétique » et qui n'est que l'exercice normal, naturel, prévu et défendu par Marx et Lénine, du droit des travailleurs à exprimer franchement et publiquement leurs opinions sur toute la réalité sociale dans un Etat ouvrier.

9. La préoccupation croissante de la bourgeoisie et de son Etat concernant les « crimes informatiques » reflète bien cette contradiction. L'accès relativement facile de « gens extérieurs à l'entreprise » aux informations relatives à celle-ci « fausse la concurrence ».

10. Le rapport de Novosibirsk insistait de même, une décennie plus tard, sur le fait que le système de gestion économique (et il faut y ajouter « sociale et politique ») en vigueur en URSS génère «la paresse, la malhonneteté et un bas niveau moral au sein de la population dans son ensemble ». Il aurait pu ajouter : l'exemple vient d'en haut, le poisson commence à pourrir par sa tête.

11. Voir à ce propos des considérations intéressantes contenues dans une thèse de doctorat de William K. McHenry, un spécialiste américain (fort hostile au communisme) de l'informatique soviétique.

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Ce sont ces deux difficultés-là qui ont provoqué des hésitations et des débats multiples au sein de l'establishment soviétique quant à l'opportunité de diffuser largement les ordinateurs miniaturisés dans l'administration et dans l'enseignement. Le progrès technique étant irrésistible dans le monde qui est le nôtre - notamment sous la pression de la compétition entre les deux systèmes —, l'ordinateur finira par percer massivement en URSS également. Mais des bureaucrates tenteront toutes sortes de compromis pour « limiter les dégâts ». Ainsi, est-il question de décentraliser les ordinateurs mais de centraliser les imprimantes, c'est-à-dire de généraliser des ordinateurs personnels mutilés, coupés de leurs moyens d'impression.

LE CHOIX EST SOCIAL Ainsi, le dilemme de Gorbatchov est-il de nature essentiellement sociale. Il s'agit d'un choix entre intérêts sociaux contradictoires qui se heurtent dès le départ de la « réforme » et qui doivent entrer en collision explosive les uns avec les autres, si certains développements sont poursuivis jusqu'au bout (12).

La « rationalisation bureaucratique de la gestion bureaucratique » implique de toute évidence un accroissement des droits des directeurs, qui frappera la garantie de l'emploi, la principale conquête de la révolution d'octobre qui survit pour les travailleurs soviétiques. Toutes les tentatives de contourner cette difficulté, notamment grâce à l'auto-discipline et à l'auto-licenciement des collectifs de salariés, par le truchement du système des brigades et en faisant miroiter des augmentations substantielles des primes (pour une minorité), se sont heurtées jusqu'ici à la solidarité de classe et à l'égalitarisme instinctif des ouvriers (13). Il est peu probable que la simple pression politique fasse sauter ce verrou. Il faudra une pression économique majeure, c'est-à-dire Gorbatchou avec Jaruzelski avant une réunion du pacte de Varsovie. (DR)

l'introduction massive du chômage. Or, le chômage massif ne pourra être introduit dans les rapports de forces actuels sans provoquer une résistance ouvrière énorme, explosive.

Mais si ce verrou de la résistance ouvrière ne saute pas, l'accroissement des droits des directeurs restera limité, se réduisant essentiellement à une redistribution mineure des compétences au sein même de la bureaucratie. Les effets positifs sur le taux de croissance économique, sur l'accélération de l'innovation technologique (14), seront donc limités dans le temps, meme s'ils peuvent etre réels, comme le furent ceux des premieres réformes Malenkov-Khrouchtchev, puis des réformes Liberman-Kossyguine. Après quelques années, les mêmes causes auront les mêmes effets. Le mal est structurel et non pas conjoncturel.

Tout indique que par ses origines, sa nature sociale, la tournure de sa pensée, Gorbatchov est incapable de se détacher de l'appareil tentaculaire qui, par mille moyens d'obstruction, défend le quo, c'est-à-dire ses privilèges. La crise de l'économie et de la société soviétiques, même limitée à la description qu'en donnent le « rapport de Novosibirsk » et les rapports de Gorbatchov, et qui restent loin en deçà de la réalité, exigent une cure radicale. Elle s'appelle gestion démocratiquement centralisée de l'économie par les travailleurs eux-mêmes, groupés dans leurs démocratiquement élus, agissant en pleine publicité de leurs dé profonde des producteurs par la réduction énergique de l'inégalité sociale et la participation claire transparente toutes et de tous au dividende social ; libération, de ce fait, de l'énorme potentiel créateur des masses laborieuses. Ce virage est irréalisable sans l'abolition de la nomenklatura, la suppression du monopole politique de la bureaucratie l'URSS, l'introduction du pluralisme politique, la légalisation des partis et des formations politiques qui respectent dans tea faits la Constitution soviétique. Touir ia réclame une véritable révolution portique.

Gorbatchov a quelquefois des accents qui, à côté du verbiage traditionnel et de la langue de bois, reflètent une prise de conscience de la gravité de l'enjeu. Dans l'interview qu'il a accordée à l'hebdomadaire Time, du 9 septembre 1985, i affirme notamment: « Le besoin d'un changement drastique et la nécessité d'une amélioration radicale de la perfor mance (des résultats) ne sont pas seulement appuyés par le peuple; ils deviennent sa revendication, l'impératif réel de notre époque. » « Changement drastique », « amélioration radicale », ces paroles ont un accent précis, mais ce ne sont pas les réformes bureaucratiques prévues par le même Gorbatchov qui portront atteindre ces buts.

Quand Gorbatchov rappelle ic ; grandes réalisations de l'Union soviétique, grâce aux structures créées par la révolution d'octobre, il n'a pas tort. Si les propagandistes impérialistes se moquent l'URSS, qui compte aujourd'hui un quart des diplômés scientifiques et près de la moitié des ingénieurs du monde entier tout en manifestant un retard technologi que accentué par rapport aux pays impérialistes, leur mauvaise joie, leur « Schadenfreude » est par trop rapide trop facile. Ces savants, ces ingénieurs, la qualification et la culture des travailleurs soviétiques, ce sont des faits et des faits impressionnants. Quiconque ne comprend pas cela ne comprend pas la réalité mondiale d'aujourd'hui dans son ensemble.

C'est l'immobilisme et la mainmise de la bureaucratie soviétique qui empêche cet énorme potentiel d'avoir le rendement qu'il pourrait avoir pour le bien des peuples soviétiques, pour le bien du socialisme international et pour celui de l'humanité toute entière (15). Si les masses soviétiques éliminent cette mainmise, le monde changera aussi rapidement et aussi dramatiquement que pendant jours qui l'ébranlèrent en octobre 1917.M

Ernest MANDEL, 11 septembre 1985.

12. Le rapport de Novosibirsk avait explicitement mentionné les intérêts contradictoires de diverses couches sociales comme l'une des causes du retard d'une réforme économique radicale en URSS. Gorbatchov lui-même a fait allusion au même phénomène, fût-ce en des termes atténués. Sur tout le débat déclenché en URSS concernant l'existence de telles contradictions, voir l'article déjà cité, de Marina Bek, paru dans Inprecor numéro 193 du ler avril 1985.

13. Un industriel français invité en URSS rapporte à ce propos des détails intéressants dans un reportage paru dans la revue l'Expansion du 24 mai 1985.

14. Gorbatchov a promis d'augmenter les salaires des ingénieurs et des techniciens et d'accroftre les primes pour les « innovateurs ».

15. Le professeur Harley D. Balzer a récemment analysé les causes de cette contradiction dans la revue américaine Issues in Science and Technology. Elles se ramènent toutes à la gestion et à la dictature bureaucratiques et non au système de propriété collective des moyens de production ou à la planification économique.

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