Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

POLOGNE

Des militants de Solidarité en grève de la faim

· Inprecor n° 205, 21 octobre 1985 · p. 28, 27 · 1 777 mots

Arthur Wilkins était le pseudonyme de Zbigniew Kowalewski, dirigeant de Solidarność dans la région de Łódź en 1981 et coéditeur de l'Inprekor polonais (1981-1990).

Pologne Syndicalisme Femmes

POLOGNE ment de protestation qui a commencé en Pologne en f

OUs publions ci-dessous des informations sur un mouve vrier 1985 et qui reste très peu connu en Occident. Il s'agit d'une grève de la faim, par roulement, dont le but est de protester contre les conditions d'existence de plus en plus difficiles et la mainmise continue du pouvoir bureaucratique sur tous les aspects de la vie. La cible de cette protestation est bien

Arthur WILKINS

« Il y a cinq ans, quand les ouvriers des chantiers navals de Gdansk commencèrent la grève pour me défendre et empêcher que je sois licenciée, je ne soupçonnais pas que ce serait le détonateur d'un grand processus historique. Je n'y ai aucun mérite.

C'est Dieu qui s'est servi de moi et qui a fait de moi le détonateur de la grève.

Mais, aujourd'hui, cinq ans plus tard, après la période d'existence légale de Solidarité, après celle de l'état de guerre, en pleine phase de répression et de procès politiques, je regarde l'avenir de la Pologne avec inquiétude. Nous vivons une période difficile, pleine d'amertume. La vie est particulièrement dure pour nous, les femmes. Le niveau de vie baisse de manière drastique, la pénurie nous tourmente constamment, les queues interminables transforment notre vie en un véritable calvaire. (...)

« Je suis profondément persuadée que c'est une période transitoire, mais qui représente aussi une grande épreuve de caractère.

Tout le peuple polonais deura passer par cette épreuve. Nous, les femmes, nous qui donnons la vie, nous savons bien quelle est sa valeur et comment il faut la protéger. Nous voulons donc des réformes pacifiques assurant un avenir meilleur. C'est aux femmes qu'il incombe aujourd'hui de témoigner de la vérité sur notre vie quotidienne, de témoigner de la manière dont on nous enlève la joie de viure. Nous sommes tous épuisés par un dur travail, écrasés, constamment menacés, gouvernés selon des modèles que nous récusons. (...) C'est pour cette raison que j'appelle toutes les personnes de bonne volonté, et les femmes en particulier, à mener une activité sociale plus vigoureuse et à protester contre le mode de vie que nous imposent ceux qui nous gouvernent. »

C'est Anna Walentynowicz qui parle, toujours révoltée, toujours très attachée à la défense des intérêts des travailleurs et en même temps très croyante et un peu messianique. Depuis huit mois, elle dirige une grève de la faim tournante l'église de Biezanow, près de Cracovie.

Cette ancienne soudeuse des chantiers

Des militants de Solidarité

en grève de la faim

Lénine de Gdansk et héroïne d'août 1980, prend les devants presque chaque fois que la direction du mouvement social polonais n'assume pas ses responsabilités, chaque fois qu'elle recule et se montre désorientée. Incontrôlable par les instances dirigeantes de Solidarité, aimant s'adresser directement aux masses pour les « faire bouger », Walentynowicz avait été éliminée de la direction régionale du syndicat, au printemps 1981 déjà, sous la pression de Lech Walesa, pour s'être opposée à la politique de compromis avec le pouvoir bureaucra-

Aujourd'hui aussi, l'initiative Walentynowicz dérange visiblement certains cercles dirigeants de Solidarité, comme en témoigne le silence presque complet qui entoure la protestation de Biezanow dans la presse directement contrôlée par la direction clandestine de Solidarité.

Dans leur bulletin du 3 mai 1985, les grévistes de la faim de Biezanow expliquent que leur action vise à faire cesser la persécution et l'emprisonnement de citoyens pour leurs convictions, les violences physiques et les pressions psychologiques appliquées aux détenus, ainsi que les licenciements de travailleurs pour des raisons politiques. Ils protestent contre les menaces constantes de répression proférées par le pouvoir et contre la baisse brutale du niveau de vie qui menace l'existence biologique du peuple, contre les attaques de la propagande officielle à l'égard de l'Eglise et des valeurs chrétiennes. Ils exigent que les principes constitutionnels de l'Etat polonais soient respectés, en particulier la liberté de parole et l'indépendance devant les tribunaux.

Les grévistes de la faim souscrivent au « Testament de la Pologne combattante », du ler juillet 1945, document qu'ils revendiquent comme héritage politique et qu'ils considèrent comme leur guide. Il s'agit de la dernière déclaration du Conseil d'unité nationale, une espèce de parlement de l'« Etat clandestin » qui existait sous l'occupation nazie, dominé par la gauche socialiste et populiste et qui assurait la direction politique de la résistance. Adopté aux débuts du pouvoir sta-

« Testament » demandait que soit mis fin à la domination de l'URSS sur la Pologne, ainsi que des élections lisûr le régime de Jaruzelski, mais elle constitue également une critique des faiblesses et des défaillances de la direction de Solidarité clandestine. Cette critique a d'autant plus d'impact que l'inspiratrice de l'action n'est personne d'autre qu'Anna Walentynowicz, personnalité historique du syndicat interdit, dont le licenciement en août 1980 avait provoqué la grève aux chantiers navals de Gdansk, qui mena à la création de Solidarité. • bres avec la participation de tous les partis démocratiques, pour instaurer un système régi par les principes suivants : « La pleine autogestion territoriale, socio-économique, et dans le domaine de la culture et de l'enseignement; la socialisation de la grande propriété capitaliste et un juste partage du revenu national ; la cogestion et le contrôle de l'ensemble de l'économie nationale par les masses travailleuses, ainsi que des conditions matérielles assurant la subsistance de la famille et le développement culturel de l'individu ; la liberté de la classe ouvrière de lutter pour ses droits dans le cadre d'un mouvement syndical libre; la mise en œuvre d'une réforme

Le 22 juillet, fête officielle commémorant l'instauration du pouvoir stalinien en Pologne en 1944, une manifestation publique s'est déroulée à Biezanow, avec

Walentynowicz à sa tête et avec la participation de partisans de Solidarité de diverses villes, brandissant des drapeaux syndicaux. Les manifestants ont rendu hommage à la mémoire des ouvriers assassinés à Poznan en 1956 et sur le littoral de la Baltique en 1970. Ils ont également rendu hommage aux milliers d'officiers polonais exterminé à Katyn par la police politique soviétique au début de la Deuxième

Guerre mondiale, et aux combattants de la résistance antinazie disparus après la guerre dans l'« archipel du Goulag ».

Selon un communiqué de Solidarité de Cracovie, publié le 12 août, 351 hommes et femmes, ouvriers, paysans et intellectuels, venant de 39 villes et villages de

11 régions du pays, avaient participé à la grève jusqu'à cette date. 74 commissions clandestines d'entreprise de Solidarité de nombreuses régions, y compris celles de l'aciérie Lénine de Nowa Huta et de l'université des Jaguellons de Cracovie, ont exprimé leur soutien. Des leaders syndicaux comme Andrzej Slowik, Grzegorz Palka et Jerzy Kropiwnicki de Lodz, Marian

Jurezyk de Szczecin, Andrzej Gwiazda de

Gdansk, Seweryn Jaworski de Varsovie, ont rendu visite aux grévistes. Ils ont reçu un message de soutien de Kornel Morawiecki, leader de l'organisation Solidarité

(suite à la page 27)

Page 27

(suite de la page 28) combattante. L'action de Biezanow est également soutenue par la Commission provisoire de coordination des mines (TKKG) de Solidarité de Haute-Silésie, qui mène une intense campagne de propagande autour de cette protestation dans sa propre région et qui a envoyé des délégations de mineurs à Biezanow.

Le 16 juin, les grévistes envoyaient une lettre à Lech Walesa, lui demandant d'adopter une position correcte face à la situation prévalant dans le pays et d'appuyer activement les initiatives des diverses structures de Solidarité visant à réunifier le mouvement social dans la lutte. Dans une déclaration du 21 août, ils appelaient tous ceux qui, « après cinq ans d'erreurs tactiques et stratégiques (...) persévèrent dans leur adhésion aux idéaux de Solidarité, à préserver l'unité des objectifs et à être tolérants en ce qui concerne le choix des formes de lutte pour la liberté ». Dans cette déclaration, « la communauté de grévistes de la faim, formée autour d'An-

Walentynowicz », affirme que « les idéaux de Solidarité ne sont pas seulement ceux d'un syndicat, mais qu'ils tracent un chemin qui, en partant de l'unité, conduira à la libération de l'esprit et à l'indépendance de la société ».

La volonté, même si elle a un caractère plus moral que politique, d'agir contre la crise que traversent le mouvement social et sa direction, est donc transparente dans la protestation de Biezanow. Mais les clivages qui traversent l'Eglise catholique s'accentuent aussi à cette occasion. Certains prêtres, à commencer par ceux de la paroisse de Biezanow, appuyent l'action et même encouragent son extension aux autres églises. Mal vue par le primat Josef Glemp et son entourage, elle est boycottée par d'autres curés, qui refusent de lire dans leurs églises les messages provenant de Biezanow. Lors du dernier pélerinage traditionnel à la Vierge Noire de Czestochowa, la plus grande manifestation de masse qu'organise chaque année la hiérarchie ecclésiastique, la délégation des grévistes de Biezanow, formée de 52 personnes, fut traitée comme une brebis galeuse par les curés responsables. Certains fonctionnaires de l'appareil ecclésiastique ont accusé cette délégation de diffuser des tracts à caractère politique, de se « comporter en provocateurs », et même d'être composée de gens suspects, « émargeant à diverses caisses ». Sous la pression des organisateurs, la délégation dut plier ses banderoles et entrer finalement à Czestochowa en portant des hampes en forme de « V », ce qui provoqua une agitation dans la foule rassemblée qui ne cachait pas sa sympathie pour les grévistes.

Le 20 septembre dernier, pendant sa visite aux Etats-Unis, Glemp a renouvelé ses attaques contre « le petit nombre de prêtres polonais qui préfèrent prononcer des sermons politiques plutôt que de prêcher l'Evangile ». Mais l'ouvrière chrétienne Anna Walentynowicz a une conception particulière de l'Eglise qui ne correspond pas à celle de la hiérarchie. Walentynowicz ne se résigne pas devant les tentatives de plus en plus énergiques de Glemp visant à écarter le mouvement social du terrain des églises. « Nous devons nous rassembler dans les églises, parce que c'est le seul lieu où nous pouvons nous exprimer librement. Notre lutte ne doit pas se dérouler dans les églises, (...) mais la chaire doit servir le peuple, parce que nous n'avons pas d'autres moyens de communication », déclarait Anna Walentynowicz, en janvier dernier, à Biuletyn Dolnoslaski, un journal clandestin de Basse-Silésie, quelques semaines avant de lancer la pro-

Ce point de vue semble être très populaire parmi les travailleurs. A la fin d'un pélerinage à Czestochowa, cette fois purement ouvrier, le 15 septembre dernier, une masse énorme de gens, entre 40 000 et 100 000 personnes selon les estimations des agences de presse, proclama ouvertement sa fidélité au syndicat mis hors-la-loi, ne cachant pas les banderoles apportées en grand nombre et n'hésitant pas à scander : « Pas de liberté sans Soli-

Arthur WILKINS,

Une erreur sur cette page ?