Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

TUNISIE

Bas les pattes devant l'UGTT !

· Inprecor n° 207, 18 novembre 1985 · p. 28 · 965 mots

Salah Jaber était le pseudonyme de Gilbert Achcar, dirigeant de la section libanaise et, à partir de 1983, membre du Bureau de la IVe Internationale ; plus tard professeur à la SOAS (université de Londres).

Maghreb Syndicalisme

Bas les pattes devant l'UGTT! qui se conjuguait avec une radicalisation

TUNISIE

Le gouvernement tunisien - qui a, sion totale à l'impérialisme américain, par sa réaction insignifiante au raid israéloaméricain sur le QG de l'OLP à Tunis et détournement américain de l'avion égyptien transportant Abou-Labbas et les gouvernement n'a pas hésité à lancer, quelques jours plus tard, une offensive grande envergure contre l'Union générale des travailleurs tunisiens (UGTT), principale centrale syndicale du pays, largement majoritaire par rapport à sa rivale pro-gouvernementale, l'Union nationale des travailleurs tunisiens (UNTT).

Áu cours de la dernière semaine d'octobre, les milices du Parti destourien au pouvoir - version locale des forces de répression parallèle qui caractérisent les dictatures fascistes ou populistes - ont pris d'assaut les locaux de unions régionales de l'UGTT, et notamment celle de Sfax, une des prinicpales concentrations ouvrières du pays et des plus combatives. Le parti de Bourguiba sur pied en même temps des prétendus comités provisoires de l'UGTT, censés représenter la « base » du syndicat contre la direction d'Habib Achour, accusée d'anti-patriotisme au profit de la

Cette grotesque mise en scène s'étant avérée insuffisante, le gouvernement lancé ses chiens de garde officiels dans la bataille, en occupant manu militari les sièges des union régionales de l'UGTT de Sfax et de Tunis, le 30 octobre, puis le siège central à Tunis, le 31, ainsi que la quasi-totalité des locaux régionaux, à l'exception de ceux du Sud du pays, l'égard du gouvernement et où se trouvent également d'importantes concentraouvrières, notamment dans Simultanément, le gouvernement procédait à l'arrestation de dizaines de militants et cadres syndicaux sous des prétextes divers, allant de la machination policiere grossiere - comme les armes blanches et autres « livres verts » de Kadhafi, soi-disant découverts à Sfax — à l'accusation d'adultère pour laquelle Jarad, membre du Bureau exécutif de l'UGTT et bras droit du secrétaire général, Habib Achour, a été arrêté. Le propre fils de ce dernier a été également emprisonné pour une obscure affaire de fraude douanière tombant à point nommé pour éclabousser son père !

Cette vaste offensive gouvernementale, dont les méthodes ont été décrites, à juste titre, par Achour comme relevant du gangstérisme, vise à détruire l'UGTT en tant qu'expression du mouvement autoramener à ce qu'elle était, il y a plus de

You à ce qu'est aujourd'hui sa scission jaune, l'UNTT, c'est-à-dire une courroie de transmission du régime au sein de la classe ouvrière.

La radicalisation des luttes sociales en Tunisie, au cours des années 1970, avait progressivement abouti au divorce bureaucratie achouriste de et le pouvoir bourguibiste, divorce qui allait être consommé par la grève générale du 26 janvier 1978 et la violente répression qui s'était alors abattue sur le mouvement ouvrier et la bureaucratie syndicale.

De cette épreuve de force, c'est le syndicat qui sortit vainqueur à moyen terme en 1981, en maintenant sa continuité organisationnelle en dépit de la répression gouvernementale, et en confirautonomie politique qui ne cessa de se renforcer depuis lors. A tel point que l'UGTT évoluait combinant, ces dernières années, les traits d'un syndicat et ceux d'un parti ouvrier de masse. Ainsi cette année, l'UGTT choisissait, à l'instar du reste de l'opposition, de boycotter les élections municipales et décidait de transformer son hebdomadaire

Ach-Chaab en quotidien politique, tandis qu'une discussion était engagée en sein sur l'opportunité de présenter des listes ouvrières indépendantes aux élections parlementaires prévues pour 1986.

C'est cette politisation de l'UGTT, sociale se développant par vagues successives (dont les émeutes de janvier 1984) sur fond de crise économique, qui a décidé le gouvernement à agir — avant que ne s'y ajoute une crise politique, au vu des frictions avec la Libye et au cas, notamment, de la disparition possible du moribond Bourguiba, aujourd'hui âgé de 83 ans.

Depuis le début de cette année, les mesures répressives contre l'UGTT se sont accumulées : interdiction des réunions syndicales dans les entreprises, arrestations et licenciements de grévistes (notamment dans le secteur des transports), suspension du quotidien Ach-Chaab après cinq jours de parution, encerclement par les forces de police du siège du syndicat, suppression de la retenue sur les salaires (1%) qui était versée par l'Etat à l'UGTT et qui constituait sa principale source de financement, cessation du paiement par l'Etat des salaires de permanents syndicaux, etc. Enfin, le 23 octobre, le maître d'œuvre de la répression du 26 janvier 1978, Zine El-Abidine Ben Ali, grand flic du régime et pro-américain notoire, était promu au rang de ministre chargé de la sûreté nationale, dans le cadre d'un remaniement ministériel globalement dirigé contre l'UGTT et qui coïncidait avec le déclenchement de la dernière offensive répressive.

L'heure n'est pas aux bilans, bien qu'il soit d'ores et déjà possible d'indiquer à quel point la bureaucratie syndicale n'avait pas préparé les travailleurs à l'affrontement, croyant qu'elle pourrait l'éviter en multipliant les concessions et les reculades partielles. L'heure d'abord à la riposte : celle-ci a été malheureusement faible, jusqu'ici, l'échelle du pays, hormis une grève secteur bancaire (un des plus radicalisés) et des manifestations étudiantes. Cependant, dans le Sud, les grèves se multiplient, une grève générale étant appelée pour le 5 novembre, tandis que des embryons de milice ouvrière sont mis sur pied pour défendre les locaux syndicaux. C'est sans nul doute la voie à suivre dans l'ensemble du pays : formation de milices ouvrières et grève générale jusqu'à la libération de tous les syndicalistes détenus, la cessation des poursuites et l'évacuation des locaux syndicaux.

Les marxistes révolutionnaires se placent résolument aux côtés du prolétariat tunisien en lutte. Pour cela, ils doivent en appeler à l'ensemble du mouvement ouvrier international pour qu'il manifeste son soutien aux travailleurs tunisiens et à leur organisation syndicale. Par ailleurs, les marxistes révolutionnaires s'engageront à impulser des actions de solidarité, notamment au sein des syndicats dans lesquels ils militent.

Salah JABER, le 5 novembre 1985.

Une erreur sur cette page ?