Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

NICARAGUA

La révolution en état d'alerte permanent

· Inprecor n° 207, 18 novembre 1985 · p. 3-4 · 2 511 mots

Nicaragua Syndicalisme

E 15 octobre dernier, le président nicaraguayen Daniel Ortega décrétait l'état d'urgence pour la durée d'un an. Une douzaine d'articles du Statut des droits et garanties des Nicaraguayens adopté en 1979 ont été totalement ou partiellement suspendus, dont ceux régissant le droit de circulation dans le pays, le droit de réunion, de manifestation, l'habeas corpus, ainsi que le droit de grève. Ces mesures sont justifiées par Daniel Ortega du fait « de l'agression américaine et de ses alliés intérieurs, qui a créé une situation véritablement exceptionnelle ». Illustrant ce propos, le ministre de l'Intérieur, Tomas Borge, précisait : « Qui pourrait mettre en doute que nous sommes en guerre ? Il ne s'agit pas d'une guerre avec des petits soldats de plomb. (...) C'est une guerre qui est en train de faire de notre pays une nation criblée par les balles et en état d'alerte permanent. »

Ces mesures constituent une démarche préventive de défense de la révolution bien plus que la réponse à une dégradation immédiate de la situation militaire. Le 14 octobre, le vice-ministre de la Défense et chef d'état-major de l'Armée populaire sandiniste (EPS), Joaquin Cuadra Lacayo, n'affirmait-il pas qu'en 1985, « les forces de la révolution ont connu une situation totalement favorable dans la confrontation avec le bras mercenaire de l'administration Reagan » ? Cela ne signifie pas que la pression militaire de la contra ait faibli, mais plutôt qu'elle a été contenue, notamment dans son ambition d'occuper certaines zones du pays pour pouvoir y proclamer un gouvernement provisoire et appeler l'impérialisme à l'aide à partir de ce point d'appui.

Toutefois, la contra demeure une armée de mercenaires, nombreuse, fort bien équipée et entraînée par l'impérialisme US. Ses actions ont déjà provoqué la destruction de 321 écoles, 50 centres de santé, de nombreuses coopératives, de villages entiers et d'une importante quantité de matériel. Les programmes sociaux destinés à l'amélioration du sort des populations laborieuses s'en trouvent totalement désorganisés, car plus de la moitié du budget de la nation est consacrée de manière incompressible aux dépenses d'ordre militaire. La guerre a des conséquences désastreuses sur la production agricole dans certaines zones. L'engagement dans des tâches militaires de nombreux cadres et militants sandinistes d'avant-garde dégarnit d'autant leur activité dans les organisations de masse. Le coût humain de cette guerre est tel que, rapporté à la population nord-américaine, cela représenterait l'équivalent de 723 000 morts.

A cela s'ajoute aussi l'embargo nord-américain décrété en mai 1985, pour essayer d'asphyxier la révolution en bloquant laccès du Nicaragua au crédit, en interdisant aux produits nicaraguayens l'accès à leurs débouchés traditionnels, et en paralysant l'infrastructure du pays par l'arrêt du ravitaillement en pièces de rechange. Sur le plan diplomatique, l'impérialisme US maintient une pression constante sur les régimes latino-américains désireux, pour leurs propres raisons, de voir aboutir une solution négociée du conflit centro-américain. Difficultés économiques et poursuite de la guerre engendrent un sentiment de lassitude dans certaines couches de la population. Ce sont ces réactions que la contra veut manipuler à son avantage, en servant de l'offensive idéologique menée de manière publique et ouverte par la hiérarchie catholique.

C'est la mise à mort de la révolution sandiniste, le retour sur ses acquis sociaux, le démantèlement de l'Etat ouvrier nicaraguayen que recherche l'administration Reagan. Et pour atteindre cet objectif, elle ne recule devant l'utilisation d'aucun des moyens que sa puissance impérialiste lui offre (militaire, économique, diplomatique), de manière à affaiblir suffisamment les capacités de résistance et de mobilisation des masses populaires nicaraguayennes, pour pouvoir ensuite leur porter le coup fatal, sous une forme ou sous une autre.

Mais, pour limiter le coût politique et humain d'une telle entreprise, l'impérialisme US cherche à ouvrir et à stabiliser un front intérieur, militaire et politique, pour miner la base sociale du régime. Dans cette tactique, le pôle idéologique de la contre-révolution intérieure joue un rôle clef. Les USA ont essayé de lui donner corps en apportant leur appui aux démarches du Conseil supérieur de l'entreprise privée (COSEP), de certains partis bourgeois ou de certaines personnalités, comme Arturo Cruz, lors de la campagne électorale de novembre 1984. A chaque fois dans le passé, les initiatives politiques de la direction sandiniste et la mobilisation conjointe des masses populaires ont empêché que ces manœuvres n'atteignent leur objectif. Aujourd'hui, c'est la hiérarchie catholique qui tient la place centrale dans l'offensive politique contre-révolutionnaire à l'intérieur du pays. Elle constitue le canal de mobilisation en soutien à la propagande impérialiste et à la contra. Elle représente une véritable cinquième colonne. La proclamation de l'état d'urgence doit être interprétée, en tout premier lieu, comme une tentative de donner un coup d'arrêt préventif à cette campagne à un moment où la conjoncture politique est marquée par une accentuation des difficultés du Nicaragua et par l'absence de perspectives immédiates de solution à ces

Cette évolution de la conjoncture est illustrée par l'augmentation récente des crédits américains à la contra. Ajoutée au vœu de Ronald Reagan de voir les effectifs de la Force démocratique nicaraguayenne (FDN) passer d'environ 10 000 hommes à 30 000 hommes d'ici à la fin 1985, cela signifie qu'il faut s'attendre à un saut qualitatif dans l'agression militaire contre le Nicaragua. L'impérialisme US a, d'autre part, marqué un point au plan diplomatique, en obtenant de l'Equateur qu'il rompe ses relations diplomatiques avec le Nicaragua. Cela sanctionne l'entreprise impérialiste de torpillage processus de négociation initié dans le cadre de la Contadora. Ainsi se rétrécissent d'autant les possibilités de manœuvre diplomatique du régime sandiniste, qui avaient jusqu'alors été mises à profit pour gagner du temps et des soutiens face à

Enfin, l'offensive idéologique de la hiérarchie catholique a connu une accentuation autour d'une campagne pour l'ouverture d'un dialogue entre le gouvernement sandiniste et la contra, et d'une agitation de plus en plus systématique en faveur du refus du Service militaire patriotique (SMP) qui constitue un élément central de défense du pays. A la différence de nombreux partis et syndicats bourgeois, l'Eglise catholique dispose, pour mener à bien son entreprise de déstabilisation politique, d'un réseru d'organisateurs nombreux et efficaces, d'appuis internationaux et financiers importants et de marges de manœuvre liées à son activité religieuse. Elle s'est ouvertement saisie de la question du SMP, qui soulève des réticences dans certaines couches de la population, pour mener sa fronde contre le pouvoir révolutionnaire. Cette campagne s'est assortie d'une provocation pour défier le gouvernement sandiniste, avec la publication d'une revue, Iglesia, par des proches du cardinal Miguel Obando y Bravo. Cette revue, tirée à 10 000 exemplaires, n'avait pas été légalement déclarée et contenait un éditorial appelant à boycotter le SMP. C'est la raison de sa saisie et de la perquisition dans les locaux du porte-parole de la curie, Bismark Carballo, le bras droit du cardinal Obando, ordonnées par le ministre de l'Intérieur. Un tel défi à la légalité révolutionnaire et aux nécessités de sa défense contre l'agression impérialiste justifie en effet le recours à des dispositions exceptionnelles. Ces dispositions n'ont été appliquées à ce

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jour que de manière préventive. Ainsi, le 21 octobre dernier, 7 000 catholiques ont pu se réunir à Estelli à l'occasion d'une procession religieuse conduite par le cardinal Obando. Mais la direction sandiniste pourrait être amenée à les appliquer plus sévèrement contre l'offensive idéologique et militaire de la réaction.

L'état d'urgence est donc avant tout un coup de semonce à la hiérarchie catholique. C'est ce qu'explique l'éditorial de Barricada du 17 octobre 1985, dans lequel on peut lire : « Il s'agit de ne plus admettre qu'on utilise les croyances religieuses du peuple pour légitimer la négation de la légalité révolutionnaire, comme tentent de le faire certains groupes de la hiérarchie de l'Eglise catholique, en publiant des périodiques politiques contre-révolutionnaires et en ignorant les dispositions légales pour utiliser ces moyens de communication. »

Mais Barricada a aussi présenté l'objectif de ces mesures sous un autre angle, en écrivant qu'il s'agissait « de mettre fin aux tentatives de provoquer plus de difficultés à l'économie, de saboter le travail productif et d'attenter à la stabilité sociale sous prétexte de défendre des revendications ouvrières, en manipulant certains secteurs de travailleurs et en niant la gravité de la situation économique que l'agression impérialiste a créée. Il n'y aura plus de tolérance pour cette activité qui, d'un côté, exige injustement de plus grands bénéfices matériels que ce que notre économie est en mesure de produire et qui, d'un autre côté, refuse l'apport minimum nécessaire à la défense ».

Cela renvoie à un épisode récent, assez révélateur, de l'actualité politique nicaraguayenne, et au problème plus fondamental des contradictions auxquelles se heurte le processus de transition au socialisme dans ce pays.

Le jour même de la proclamation de l'état d'urgence, un long débat avait lieu à l'Assemblée nationale sur la question du 13e mois. La proposition initiale du FSLN était de reconduire la formule de l'année précédente, qui accordait le paiement intégral du 13e mois à tous les salariés dont la rémunération ne dépassait pas 5 000 cordobas, soit un peu plus que le salaire minimum (1 dollar vaut 700 cordobas), les sommes non versées aux salariés dépassant ce plafond devant alimenter un fonds destiné à combattre le chômage.

A l'Assemblée nationale, une formation bourgeoise, le Parti conservateur démocrate (PCD) et l'un des deux partis prosoviétiques, le Parti socialiste nicaraguayen (PSN), s'opposèrent a cette proposition, en réclamant le versement du 13e mois à tous les salariés. La Centrale sandiniste des travailleurs (CST) et l'Association des travailleurs de la campagne (ATC) proposèrent alors le paiement intégral du 13e mois pour tous les travailleurs gagnant jusqu'à 12 700 cordobas (échelon 10 du barême salarial), ce qui concernait 70 % des salariés. De plus, cette prime serait calculée sur la base du dernier salaire, permettant ainsi aux travailleurs de bénéficier dans ce calcul des augmentations survenues durant cette année. Cette disposition fut avalisée par l'Assemblée.

Le PCD, le PSN, le Mouvement d'action populaire (MAP) et le Parti libéral indépendant (PLI) maintinrent leur opposition à cette formule, continuant à revendiquer le paiement intégral du 13e mois jusqu'au 20e échelon du barème des salaires, à savoir 21 700 cordobas. Parallèlement à ces discussions à l'Assemblée nationale, Alejandro Solorzano, dirigeant de la Confédération des travailleurs (CGT) liée au PSN, se mit en grève de la faim pour appuyer cette campagne. Emprisonné, puis presque aussitôt relâché, il cessa son action au bout de trois jours. Le 15 octobre, une manifestation était organisée par le Syndicat des charpentiers, maçons et professions annexes dirigé par le PSN, pour réclamer le paiement du 13e mois pour tous les travailleurs. Cette action rassembla 1 500 personnes. Un reportage publié dans Barricada du 16 octobre rapporte les témoignages de manifestants qui révèlent que la grande majorité des personnes présentes étaient des salariés qui bénéficiaient déjà du paiement du 13e mois, puisque gagnant moins

Ce débat parlementaire et l'agitation sociale à laquelle il a donné lieu sont révélateurs de la situation politique actuelle au Nicaragua. Certains secteurs bourgeois d'opposition et d'autres courants de gauche tentent par une surenchère systématique sur les propositions du FSLN de capitaliser le mécontentement qui se fait jour dans une partie de la population, du fait des difficultés économiques du pays et de la dégradation de son niveau de vie. Au-delà du caractère tactique de la discussion sur le 13e mois se profile en fait le véritable débat de fond : celui du problème posé par la défense de la révolution sous l'angle des exigences de répartition des ressources entre les crédits destinés à l'effort de guerre et ceux destinés à éviter une trop grande dégradation du niveau de vie des masses populaires, alors que, parallèlement, le maintien d'un large secteur privé permet l'accumulation de profits et le détournement à des fins spéculatives d'une partie des aides et crédits de l'Etat, ce qui grève d'autant les possibilités de planification économique et de répartition plus égalitaire des sacrifices et de

Les effets sociaux de cette situation sont pesants et durables : exode rural, développement du marché noir et du secteur informel (marché non contrôlé du travail). Cela contribue à alimenter des phénomènes de lassitude, de mécontentement, voire de démobilisation parmi certaines couches de la population. C'est sur ce terreau que cherche à prendre pied la campagne de la hiérarchie catholique. C'est ce même terreau qui peut favoriser, au sein des classes laborieuses, l'apparition de revendications difficiles à satisfaire sur le plan économique, ou de mobilisations constituant une gêne pour les priorités de défense de

Cette situation renferme un risque d'effritement de la base sociale de la révolution que la suspension du droit de grève pourrait encore aggraver. Le dialogue politique avec les masses, y ficace à ces problèmes. Le dialogue politique avec les masses, y compris avec la fraction de celles qui pourraient être amenées à désespérer de la situation présente ou à mettre en avant des revendications économiques difficiles à satisfaire dans l'immédiat, ainsi que l'appel à la mobilisation sociale des couches qui appuyent sans faiblesse le processus révolutionnaire, ne peuvent pas être efficacement remplacés par l'épée de Damoclès que la suspension du droit de grève fait peser sur certains courants politiques du mouvement ouvrier et populaire qui veulent tirer parti de cette situation.

Parce que la révolution est acculée, elle ne dispose pas aujourd'hui des moyens de résoudre rapidement l'ensemble des problèmes qui contribuent à entamer les conditions de vie des masses laborieuses. Elle ne peut pas non plus espé rer, par une victoire militaire totale à court terme sur l'agresseur impérialiste, réduire ce qui est la cause principale de la situation que connaît le Nicaragua. La poursuite de la réforme annoncée par le gouvernement sandiniste est un bon moyen de renforcer l'adhésion de la paysannerie à la révolution et à la défense du pays. Pareillement, la poursuite de l'effort de guerre réclamé aux travailleurs peut être consolidé par une relance de la mobilisation sociale des masses populaires. Celle-ci a eu en effet tendance à baisser dans la dernière des capacités d'organisation des Comités de défense sandinistes (CDS) en est un bon exemple. Le corollaire de cela est le risque de voir se développer des comportements administratifs au sein des échelons intermé diaires de l'appareil d'Etat, dont nombre de membres n'ont pas toujours été de fervents partisans de la révolution. Un autre problème est constitué par les difficultés gouvernementales à maîtriser le développement de formes multiples de spéculation sans une relance de l'activité de contrôle des masses populaires.

Sans doute, aucune mesure simple ne peut, à elle seule, ré soudre les problèmes que rencontre le Nicaragua aujourd'hui, dont l'origine réside pour une bonne part dans l'agression impérialiste. Mais deux conditions doivent permettre de renforcer les acquis sociaux des masses au-delà des nécessaires mesures d'auto-défense prises face à la contre-révolution : d'une part, la relance de la mobilisation sociale des masses populaires et le renforcement de leurs organisations propres et, d'autre part, le développement d'une solidarité internationale venant maté riellement en aide au Nicaragua. Ce sont toutes nos forces qui doivent, en ce moment difficile pour la révolution nicaraêtre jetées dans la bataille pour répondre à ce second objectif.

Vincent KERMEL, 10 novembre 1985.

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