Inprecor 1974–2004

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NICARAGUA

Interview de Tomas Borge, ministre de l'Intérieur du Nicaragua

· Inprecor n° 207, 18 novembre 1985 · p. 5 · 1 140 mots

Nicaragua Syndicalisme

Les raisons de l'état d'urgence ministre de l'intérieur du Nicaragua tellement pris à la gorge qu'il soit ainsi besoin d'appliquer l'état d'urgence ?

Tomas BORGE : - (...) L'état d'urgence, qui n'est pas l'état de siège, n'implique pas de couvre-feu, ce n'est rien d'autre prophylactique contre-révolutionnaire qui, dans une certaine mesure, dans une large mesure même, a été neutralisée. Il y a aujourd'hui plans qui visent à faire pénétrer 2 500 hommes sur le territoire, comme il existe des plans pour réactiver l'activité conspirative.

- Est-ce que cela compense le coût politique qu'implique de telles mesures ?

— Sur le plan intérieur, le coût poliVous pouvez marcher dans la rue à n'importe quelle heure du jour et de la nuit, la circulation fonctionne à plein, il y a libre circulation entre les villes. Si bien que comme le disent les Nicaraguayens « celui qui n'a rien à se reprocher n'a rien à craindre ». L'immense majorité des Nica-

Best non seulement d'accord avec l'état d'urgence, mais elle se sent protégée. Seul un secteur très minoritaire lié aux activités contre-révolutionnaires peut ne pas se sentir en sécurité. (...)

- Pendant la guerre d'Espagne, s'est posé le dilemme « guerre ou révolution » ; et certaines thèses disent que l'on a alors perdu la guerre pour ne pas avoir fait la révolution ? La guerre pourêtre perdue au Nicaragua pour avoir ôté au peuple ses libertés et ne plus

- Je tiens bien à insister pour dire que le peuple n'a pas perdu ses libertés. Ici, vous avez la liberté de vous réunir, de vous divertir, de travailler, d'exprimer des idées et des critiques, une liberté religieuse absolue, liberté meme pour les secteurs qui sont les ennemis de la révolution, qui n'a pas d'autres limites que celles établies par l'état d'urgence qui requiert une autorisation préalable pour les activités politiques. Mais si l'on croit en l'image un peu manicheiste, selon laquelle l'état d'urgence limite les libertés populaires, bien sûr cela signifierait s'annihiler l'adhésion populaire. Mais au contraire, la loi d'urgence a été largement soutenue par le peuple, elle ne limite en rien les libertés populaires, mais bien au contraire

- Il existe un front idéologique inté-

Interview de Tomas Borge, rieur au Nicaragua. Il y a un cardinal qui se promène dans le pays et provoque des mobilisations importantes cardinal que Barricada (organe sandiniste officiel) situe au même niveau que Rea-

- Au moins du point de vue idéologique et de ses prises de positions politiques, s'il faut trouver un frère siamois à

Reagan, c'est Miguel Obando. C'est un adversaire politique de la révolution. Un homme qui a été nommé cardinal récemment. (...) En tout cas, mon-

Miguel Obando, pour notre malheur, n'est pas un dirigeant religieux mais un dirigeant politique qui a été qualifié par la « Voix des Etats-Unis » (émission nord-américaine de la Voix de l'Amérique) comme le opposant à la politique de la révolution. Reagan et Obando mangent à la même table politique et idéologique.

- Combien de temps allez-vous laisser ce « frère siamois de Reagan » circuler et prêcher librement ?

Vu les circonstances particulières de ce pays où il y a toujours eu un respect traditionnel des prêtres, jamais la révolution n'a mis en prison un curé. Nous voulons neutraliser sur le terrain des idées et de l'idéologie, l'activité politique de monseigneur Miguel Obando qui est notre adversaire sur le terrain idéologique et politique. Je ne vois aucune possibilité de restreindre ses mouvements ou sa liberté. Ce ne serait ni correct, ni opportun, ni

- Un autre secteur à se plaindre est celui que vous nommez « l'ultragauche », les syndicats marxistes-léninistes qui critiquent plus ou moins durement l'état d'urgence, parce qu'entre autre chose, vous avez supprimé le droit de grève. Comment peut-on défendre les ouvriers et leur ôter le droit de grève ?

-Ici les travailleurs n'ont pas fait grève pour des raisons politiques ou par conscience révolutionnaire. Nonobstant, il y a des petits groupes qui se disent de gauche et marxistes léninistes, qui profitent, de façon opportuniste à mon sens, des limites économiques du pays, pour pousser certains secteurs de la classe ouvrière, pas très nombreux, vers la mise en avant de revendications. Il est très facile dans un pays, plein de pauvreté et accablé par la crise économique et l'agression, d'aller chercher un appui pour augmenter ses rangs en poussant un secteur des travailleurs à réclamer de meilleures conditions de vie, quand objectivement, la révolution ne peut leur donner de meilleures conditions de vie. Au lieu d'impulser l'appui à la révolution, ces messieurs prétendûment de gauche, en la révolution, s'identifiant ainsi objectivement aux positions de la droite. Effectivement, ces éléments qui n'ont jamais eu la force ni le courage de s'af fronter à Somoza, nous défient aujour-

- Cet état d'urgence vise aussi à prévenir des désordres possibles qui pourraient se produire ?

- Non absolument pas. Cette possibilité n'existe pas. Ce qu'il y a d'admirable dans ce peuple, c'est que malgré autant de difficultés, il continue à appuyer la révolution avec autant de ferveur et de conscience. Nous n'avons aucune crainte en ce sens, car jamais je n'utiliserai la force publique contre la population. Ça, jamais.

- Comment pensez-vous résoudre la crise économique dont souffre le pays ?

-Il n'y a pas de solution à cette crise. Pendant des années encore, nous pauvreté, les immenses difficultés et les restrictions. Plus de la moitié des ressources du pays, des maigres ressources du pays, sont destinées aujourd'hui à la guerre et la production a considérablement baissé. Si bien que si nous comparons les chiffres de production de 1979 avec ceux d'aujourd'hui, il y a eu une baisse assez forte de la production. Cela même sans prendre en compte l'échange inégal, la crise économique internationale et l'agression. C'est une situation très difficile. Nous ne sommes pas en mesure de la résoudre. Il va avoir une situation de crise mique. Au Nicaragua, il va y avoir pauvreté, plus de pauvreté et de difficultés

- Dans une récente interview, vous déclariez « notre projet est embrouillé, compliqué, et les projets embrouillés jettent la confusion parmi les masses. » Logiquement, il faudrait réduire cette confusion. Est-il possible que cet état d'urgence fasse partie d'une espèce redéfinition au sein de la direction du

- Non. - De clarification idéologique ? - De clarification idéologique et politique si l'on veut, mais pas d'une redé finition du projet. Il faut expliquer d'une façon à la fois plus simple et plus globale à notre peuple une série d'aspects de la révolution qui n'ont pas été suffisammant expliqués. Par exemple, les chefs d'entreprise dans ce pays ont une attitude géné ralement hostile à la révolution. Elle l'est également du point de vue de leur participation au processus de production.

Propos recueillis par José COMAS, « EL PAIS », le 26 octobre 1985.

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