Inprecor 1974–2004

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BRESIL

Le mutirao de Campo Alegre

· Inprecor n° 207, 18 novembre 1985 · p. 21-22, 22-23 · 2 239 mots

La mutirao de Campo Alegre

'ARTICLE ci-après est repris du journal Sans Terre du mois d'août dernier

Rédigé par un des principaux animateurs de ce mouvement d'organisation des paysans, il retrace une lutte considérée comme un exemple très significatif de la mobilisation des paysans pour la terre. Celle-ci a donné lieu à la formation du

Des paysans s'organisent mutirao de Campo Alegre dans la lointaine banlieue de Rio. Isaac AXCELRUD

Elle vient de loin, de trop loin, la longue lutte pour la terre. Le mutirao de Campo Alegre, dans la municipalité de Nueva Iguaçu (Etat de Rio de Janeiro), est une communauté qui relève la tête et résume une bonne part de cette histoire de la lutte pour la terre. C'est un tableau des modifications intervenues dans la dure bataille pour un morceau de champ et de pain. Campo Alegre est la preuve vivante de la possibilité de conquérir la terre. L'histoire de ce mutirao commence avec le déclin de la monoculture du café au Sud d'Espirito Santo.

LE MUTIRAO DE CAMPO ALEGRE

Avec la fin des vieilles plantations de café, au profit de la canne, les agriculteurs sans terre se sont trouvés repoussés vers le Sud, le long de la route qui relie Bahia à Rio. La Baixada fluminense (banlieue éloignée de Rio, ndlr.), zone alors à l'abandon, est récupérée par le gouvernement de Rio et devient le théâtre d'une lutte avec les paysans qui veulent s'emparer de la terre (posseiros). La récupération de ces terres par le gouvernement avait été payée avec l'argent du peuple, par le biais de l'impôt. C'est pourquoi la terre appartient au peuple, et non pas à une demi-douzaine de propriétaires (grileiros). La zone, très proche de la ville, située à une soixantaine de kilomètres de Rio de pour occuper et cultiver des terres Janeiro, est devenue un objet de convoitise pour les promoteurs immobiliers.

Entre 1962 et 1964, dans la seule Baixada fluminense, ces luttes pour la terre ont obligé à l'expropriation de 18 grandes propriétés. Mais, avec le coup d'Etat de 1964, une vague d'arrestations et y compris d'assassinats est venue à bout de cette expérience d'associations de travailleurs.

Ce n'est qu'en 1979, que les travailleurs urbains, à partir de l'ABC de la banlieue de Sao Paulo, ont donné le véritable signal d'un nouveau cycle de lutte (1). Dans la Baixada, les occupations de terre ont recommencé. Des directions de lutte ont refait surface. Les travailleurs agricoles ont compris qu'avec le coup d'Etat de 1964 ils avaient perdu une bataille mais pas la guerre. Et l'organisation a repris corps avec la formation du noyau agricole de fluminense.

A partir de là, l'expérience de la communauté de Campo Alegre a mis en évidence un fait nouveau de première importance : le retour des travailleurs ruraux des bidonvilles de la métropole

1. L'ABC est la grande banlieue ouvrière de Sao Paulo, où sont concentrés près de 400 000 travailleurs de la métallurgie employés par les multinationales de l'automobile, Ford. Volkswagen, General Motors, Scania etc. C'est le phare des luttes ouvrières de 1978. L'ABC, sont les villes de Santo Andre (A), Sao Bernardo (B) et Sao Caetano (C). La CUT, trait d'union entre les travailleurs urbains et ceux de la campagne. (DR)

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urbaine vers la campagne. Le mutirao a également illustré à quel point le capitalisme est sauvage, aussi bien à la campagne qu'à la Ville. A la campagne, il étend le latifundium et expulse les paysans vers la ville. A la ville, ce même capitalisme transforme le paysan sans terre en favelado (habitants des bidonvilles, ndlr.), c'est-à- dire en misérable condamné au sous-emploi.

Aujourd'hui, le mutirao de Campo Alegre montre que ce n'est pas le capitalisme, mais le peuple organisé, qui est civilisé : au lieu de mourir de faim et de froid sous un pont, ou de sombrer dans le désespoir qui conduit au vol et aux agressions, ce peuple retourne à la terre. C'est une leçon du mutirao de Campo Alegre.

UN EXEMPLE D'OCCUPATION DES

TERRES En janvier 1984, l'ancienne fazenda (ferme, ndlr.) de Mato Grosso, un latifundium de 3 500 hectares, commença à être occupé par des travailleurs qui étaient alles tenter leur chance à la grande ville, mais avaient échoué dans le sous-emploi. Le secteur était contrôlé par sept éleveurs, qui lâchaient quelques têtes de bétail, piétinant et durcissant la terre. Des gardes mercenaires à cheval (les jagunços) rôdaient par là comme des fantômes, la carabine dressée. La tactique des travailleurs fut d'affronter les propriétaires un par un. Chaque progrès comptait ainsi sur le maximum de participants. La politique fut celle de toujours concentrer les forces des sans-terre et maintenir les propriétaires divisés et sur la défensive. Leurs menaces étaient dénoncées sans relâche.

Les dirigeants du mouvement étaient protégés par la force de la collectivité. Pas question de s'aventurer a parler seul. Pas question de porte-parole : « Ici, il n'y a pas de je et de mien. Il y a seulement nous et notre. Nous sommes tous des chefs... » Tout poussait à l'union : cuisine collective, campement concentré, travail en groupe pour ne pas s'exposer aux actions des jagunços ou de la police. Une fois, ils ont eu le culot d'enlever quelques occupants. C'est tout le mutirao qui a couru au commissariat de police et s'est constitué prisonnier. La police a dû libérer tout le monde.

Il a fallu quelques mois pour que l'occupation progresse et s'impose, mètre carré par mètre carré, bout de terre par bout de terre. Pendant ce temps, la lutte se développait pour arracher l'expropriation au gouvernement de l'Etat. En juillet 1984, le gouvernement de Rio publiait au journal officiel un décret proclamant d'utilité publique le secteur dans une perspective d'expropriation. Avec ce décret, l'ancien latifundium du nom de Fazenda Mato Grosso, disparaissait de droit et de fait pour devenir de droit et de fait le mutirao de Campo Alegre. Le décret dispensait le gouvernement de Rio de payer la terre, dont les anciens maîtres n'avaient pas de titre de propriété, il lui suffisait d'indemniser les équipements construits par ceux qui se prétendaient maîtres de la terre.

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Une réforme agraire : pour qui, pourquoi? Distribuer les 280 millions d'hectares de terre non exploitée des latifundia

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L'expérience a montré l'importance du travail collectif non seulement pour l'autodéfense des travailleurs, mais aussi pour obtenir le meilleur résultat avec un moindre effort. La zone compte aujourd'hui sur le travail de plus de 400 familles. Beaucoup d'entre elles continuent à habiter à la ville et ne viennent au mutirao que pour travailler la terre. Mais toutes ne travaillent pas collectivement. Il y a une combinaison entre le travail collectif et le travail individuel sur des lots de trois hectares par famille.

Cette combinaison présente plusieurs avantages. Les occupations antérieures à 1964 ont établi une norme limite de 19 hectares, par la suite ramenée à 15 hectares, suffisante pour pouvoir planter et laisser aussi une partie du sol se reposer par rotation, afin d'éviter un épuisement rapide de la terre. Comme dans le cas présent, les lots individuels sont petits, c'est sur la terre communautaire que s'oagricole, un apprentissage d'auto-administration, et une expérience qui développe la conscience politique. Réunissant travailleurs de la ville et des champs, le travail collectif est aussi la meilleure forme pour initier la foule urbaine au problème de la terre. Il arrive chaque jour de nouvelles familles réclamant de la terre. Il y a déjà 3 600 inscrits. Beaucoup s'engagent sur les surfaces collectives. D'autres ne se joignent à la communauté que parce que la subsistance est garantie. C'est une expérience inespérée. Ils découvrent la solidarité, l'aide mutuelle, la lutte en commun. débouche sur l'ouverture d'autres fronts de lutte. A la ville, il y a des réserves inépuisables de travail pour des salaires de misère, le mutirao les transforme en réserve de forces de combat pour la réforme agraire.

Enfin, le travail collectif de la terre renforce les liens et l'union entre les familles déjà installées. Il manque encore beaucoup d'infrastructure. Il n'y a pas d'électricité, ni d'eau courante. L'école n'en est qu'à ses débuts. Cela retarde l'installation définitive des familles. La solution actuelle est de travailler la parcelle de terre et d'habiter en dehors. Les surfaces de travail collectif permettent donc de maintenir un climat solidaire dans la communauté. Pour les nécessités de l'autodéfense, le collectif s'impose comme un

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instrument politique. Il seigne, réunit les gens. Il forme de nouveaux dirigeants et crée les conditions de reconquête du syndicat. C'est en quelque sorte « l'Université des Sans-Terre de la Baixada fluminense ».

MAINTENIR L'AUTONOMIE DE LA COMMUNAUTE A l'étape actuelle, le mutirao de Campo Alegre développe une centralisation administrative. Il s'est subdivisé en quatre directions régionales. Chaque secteur a ses assemblées quinzomadaires. Les responsables sont des gens du lieu, capables de traiter et de résoudre les questions qui se présentent, sans bureaucratie et sans excès de palabres. Ces quatre directions régionales se réunissent avec direction centrale pour former le Conseil de Campo Alegre, une sorte de parlement qui discute, décide, et participe en même temps à l'application de la même qui s'était formée par consensus à l'époque initiale de l'occupation. On a ressenti un risque d'usure, d'où la déci-

Le mutirao de Campo Alegre est encore très pauvre. Malgré les efforts et

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deux récoltes déjà réalisées, les résultats sont maigres. La seconde récolte a été partiellement perdue en raison d'inondations. Il fut cependant possible de récolter un peu de haricots, de courge, de patates douces, de fruits. A présent, la communauté lutte pour obtenir des machines, des engrais, des fertilisants, des moyens de transports, des crédits. Elle réclame l'assistance d'ingénieurs agronomes,l'accès à des salles de cours, des instituteurs pour les enfants. En attendant, on vit dans

C'est ici qu'intervient la question délicate des rapports avec l'Etat bourgeois, illustré par la récupération de deux tracteurs et d'un camion après de laborieuses négociations avec les autorités. Avec l'obtention de ces machines, certains ont voulu remplacer la force de l'organisation de la communauté par des accords négociés au sommet avec les autorités. De son côté, le gouvernement de l'Etat de Rio ne cache pas son intention de transformer l'assistance technique moyen de contrôle sur la communauté. Il a déjà été question d'envoyer administration gouvernementale dans la communauté.

commence donc pour l'autonomie et l'indépendance du mutirao. Le mutirao a en effet répondu par écrit à Leonel Brizola, gouverneur La réforme agraire à la une du journal de la CUT en décembre 1984. (DR)

AGRARIA

de Rio et dirigeant du Parti démocratique du travail (PDT), que son Conseil « exige que Campo Alegre soit dirigé par ses propres membres » et se déclare compétent pour gérer tous les crédits provenant du gouvernement fédéral et de celui de l'Etat, des municipalités, des banques, ou de tout autre créditeur. De plus, chaque fois que ce sera nécessaire, le mutirao présentera aux pouvoirs publics une proposition administrative destinée à être examinée pour aboutir à une décision prise d'un commun accord. Ainsi, le camion et les tracteurs fournis par le gouvernement de l'Etat resteront sous la garde de la communauté, dans un garage approprié, avec des chauffeurs désignés et rémunérés par le mutirao et travaillant SouS sa direction. L'Etat n'aura de contact qu'avec la direction élue de la communauté. Ses fonctionnaires ne peuvent pas convoquer de réunions parallèles.

temps, la communauté perfectionne le règlement qu'elle a elle-même élaboré, sa propre loi, tout en sachant fort bien qu'il ne s'agit que d'un petit îlot de solidarité dans une mer d'égoïsme et de corruption capitaliste. Il faut bien se défendre. La première partie de ce règlement fournit à la question « A qui est la terre ? » la réponse suivante : « La terre a été conquise par tous les travailleurs unis. C'est pourquoi elle ne peut être la propriété de quiconque. La terre appartient à la communauté. Chaque occupant a le droit d'utiliser un lot de terre pour lui-même et sa famille. Le lot n'est pas acheté. Quiconque donnerait de l'argent pour acheter la terre perdrait à la fois l'argent et la terre. Il est interdit de se livrer à quelque commerce que ce soit avec le lot. Seuls ont droit à une parcelle ceux qui veulent travailler la terre et n'ont pas d'emploi salarié fixe et ne sont ni propriétaires ni commerçants ». Sont également exclus de la communauté les fonctionnaires publics, civils et militaires, les policiers, comme ceux qui ont une retraite suffisante pour entretenir leur famille. Seul pourra conserver sa parcelle celui qui défrichera la terre et commencera à construire une maison dans un délai de trois jours.

Le chapitre du réglement du mutirao de Campo Alegre concernant les devoirs de ses membres est une sorte de code moral du peuple travailleur. Il y est stipulé que c'est un devoir de cultiver de façon permanente et collective la terre et d'apporter un soutien à ceux qui n'ont pas encore de terre. Il y est aussi précisé que ne pas venir aux assemblées est considéré comme une faute grave et que quiconque ne peut cultiver son lot doit le rendre dans un délai d'un an et sera indemnisé pour les infrastructures installées. L'article 13 du réglement contient tout un programme écologique de mesures de protection de la nature et de l'environnement, car le mutirao fait aussi naître une nouvelle mentalité du peuple travailleur.

Isaac AXELRUD « SANS TERRE », numéro 46, août 1985.

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