Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

BRESIL

Interview d'Isaac Axcelrud

· Inprecor n° 207, 18 novembre 1985 · p. 19-21 · 1 885 mots

Daniel Jebrac était le pseudonyme de Daniel Bensaïd, dirigeant de la LCR et de la IVe Internationale.

Brésil Inde et Asie du Sud

nu. La construction des grandes centrales travail de la terre, dans un pays qui souf- de petites fermes.

Daniel JEBRAC : - Comment est apparu le mouvement des sans-terre ?

Isaac AXCELRUD : - Tu sais qu'on assiste au Brésil depuis la fin des années 1970 à une poussée du mouvement ouvrier pour conquérir et affirmer son indépendance de classe. Cette poussée s'expar la formation et les progrès constants de la Centrale unique des travailleurs (CUT), au détriment de l'autre organisation syndicale, Congrès de la classe travailleuse (Conclat), au sein de la-

Use retrouvent les secteurs bureaucratiques, anciens collaborateurs de la dictature, modérés et militants liés aux partis communistes. A la campagne, ce sont pour l'heure les Sans Terre qui priment ce mouvement classiste.

Le mouvement des sans-terre complexe. Il est apparu d'abord chez les Indiens du Rio Grande do Sul. Il faut savoir que les Indiens sont considérés comme des citoyens mineurs, soumis à une tutelle de l'Etat. Leurs terres au Rio Grande do Sul ont été envahies par des des paysans qui occupent et cultivent des terres sans titres de propriété. Il était évidemment plus facile et moins risqué pour ces derniers de s'emparer de terres indiennes, que de se risquer sur les grandes propriétés des latifundistes. Ce phénomène a révélé aux Indiens leur propre droit à lutter pour la terre ; ils ont expulsé les posseiros. Posseiros et Indiens se sont alors trouvés dans une situation similaire.

Un autre facteur est ensuite intervehydroélectriques dans le Sud du pays a conduit au déplacement de nombreux paysans, tant au Paraguay qu'au Brésil. Il s'est formé un premier campement de paysans sans terre. L'Eglise est intervenue par le biais de ses communautés et de la Commission pastorale de la terre (CPT). Ce campement s'est converti en un centre d'agitation de portée nationale sur la question de la terre, avec la publicatio d'un journal du même nom, Sans-Terre, d'abord ronéoté et aujourd'hui impri mé sur 24 pages et vendu à pres de 20 000

Le mouvement s'est étendu forme de réunions au niveau municipal jusqu'à la tenue d'un premier congrès national en janvier 1985 qui a été appuyé par la Commission pastorale de la terre

Uses finances et ses structures. Par certaines de ses allures ce mouvement se rapproche d'un parti agraire. La forme l'occupation terres. On occupe et on organise le travail. Il y a à l'heure actuelle plus de 7 000 familles impliquées dans ces actions.

Pour ceux qui y participent, ces actions tirent leur légitimité d'un double argument. Il y a d'abord celui de la législation officielle, qui prévoit de « garantir la fonction sociale de la terre », c'est-à-dire la mise en valeur de terres non travaillées. L'autre argument est d'origine biblique : la terre est à tous. Dans les deux cas, il faut souligner au moins pour un large secteur d'avant-garde, que ce n'est pas la question de la propriété qui est soulevée, mais celle de la production, du droit au fre du chômage, du sous-emploi et de la faim à une échelle de masse.

Je dois cependant signaler une différence importante de mentalité entre le paysan du Nord et celui du Sud. Ce dernier serait plus apparenté, pour te donner une idée, au paysan européen. Surtout dans son rapport à la possession de la terre. Il vient d'une agriculture dont les techniques ont été importées par la colonisation européenne. Celui du Nord en revanche n'a jamais eu de terre. Il vient de régions de sécheresse et de monoculture de la canne. Il hait cette culture de la canne et l'agriculture d'exportation. Cette comporte un risque de division du mouvement.

- L'exode rural accroît encore cette désagrégation de la production.

L'autre élément sérieux à prendre en compte, c'est que depuis l'adoption du statut de la terre en 1964, il y a eu sous la dictature militaire, une forte pénétration du capitalisme à la campagne, une sorte de solution à la prussienne, avec concentration et non pas fragmentation de la terre (1). Sont apparus de grands latifundia

1. Isaac Axcelrud fait référence ici à la manière dont s'est déroulée la transformation capitaliste de la campagne en Prusse au 19ème siècle, c'est-à-dire essentiellement par la transformation des grandes propriétés féodales en grandes propriétés capitalistes, accompagnée de l'apparition d'un prolétariat agricole. Ce processus contraste avec le modèle francais, où la destruction du féodalisme avait conduit à la fragmentation de la terre en une multitude

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"Assez de promesses, nous voulons la terre et la justice". (DR) appartenant directement aux multinationales comme la Volkswagen ou aux grandes banques. De plus l'extension de la culture du soja et, dans les dernières années, le plan alcool (visant à remplacer l'essence par de l'alcool de canne, ndlr.) ont détruit l'agriculture de subsistance. L'offre d'aliments a donc baissé. C'est ce qui rend la revendication de réforme agraire populaire auprès des populations qui reprennent volontiers le slogan : « le latifundium rend la marmite plus chère ».

-Ici, la production a toujours tournée vers le marché mondial, même à l'époque de la production esclavagiste. C'est d'ailleurs pourquoi il d'opposer un Brésil féodal à un Brésil capitaliste. Les modifications structurelles des vingt dernières années à la campagne sont aussi responsables du gonflement de la population urbaine, de la prolifération des favelas (bidonvilles, ndlr.), de la prostitution, de la misère, des crimes. Pour la bourgeoisie industrielle, cet exode rural massif a fourni une réserve de main-

Mais avec la crise, il y a eu un essor de la lutte pour la terre. Ainsi ici, autour de Rio, avec le développement du chômage, il y a quantité d'ouvriers d'origine paysanne qui veulent retourner à la terre. Ils ont travaillé en usine, ils ont participé à des grèves, comme celle de la Fiat. Ils ont donc connu des formes de lutte modernes qu'ils introduisent à la campagne, dans des circonstances nouvelles, dangereuses, où l'on court toujours le risque de « se réveiller la bouche pleine de fourmis », selon une formule populaire.

Rien que ces dernières semaines, on a recensé plus d'une quarantaine de militants paysans assassinés par les jagunços, les mercenaires des latifundistes. Et toutes les informations recueillies indiquent que ces derniers s'arment dans des proportions considérables.

- Comment s'établissent les rapports entre ces couches urbaines et les paysans ?

- A Rio, il existe une fédération des favelados (habitants des favelas) de l'Etat de Rio de Janeiro. Cette fédération est en train d'organiser un recensement des tavelados d'origine paysanne qui sont candidats au retour à la terre. Il s'agit ainsi de jeter les bases sociales du mouvement des sans-terre dans les villes. Le mouvement a donc trois composantes, au Sud, au Nord et dans les villes.

L'autre question importante pour la force et l'unité du mouvement, c'est de maintenir la mobilisation et la solidarité chez les asentados, c'est-à-dire ceux qui ont pris possession de terres. Ils ont besoin de ciment pour construire leurs maisons, leurs ecoles, leurs centres medicaux. Ils ont besoin d'engrais et d'instruments de culture. Certains peuvent commencer à s'enrichir un peu (c'est tout relatif) et à se désintéresser du reste du mouvement. Nous voulons faire en sorte qu'ils restent conscients de leur devoir de solidarité envers ceux qui n'ont pas encore obtenu de terres. Il y a pour cela plusieurs terrains de lutte pratique. Le petit producteur est en guerre permanente avec son créditeur (les banques) à l'amont de la production et avec les trusts agro-alimentaires en aval.

DOSESTAMOS

On a un cas où ces petits paysans se sont organisés en coopérative. Ils ont découvert que le haricot était une production rentable et ils ont tout misé sur le haricot. Ils ont gagné de l'argent et tout réinvesti dans la culture du haricot jusqu'à ce qu'une chute des prix les conduise au bord de la faillite.

- Comment s'organisent les communautés paysannes en lutte ?

- Il existe des tentatives pour organiser les communautés paysannes occupent les terres dans une perspective de mobilisation et de résistance. communautés élaborent et adoptent des réglements qui leurs sont propres, dans la mesure où il n'existe pas de législation officielle claire. On retrouve souvent l'idée que le membre de la communauté ne peut vendre cette terre (elle est considérée comme instrument de production et non comme propriété) ; que la police ne peut pas entrer sur la terre ; qu'il existe un découpage entre des parcelles travaillées individuellement et des surfaces travaillées en commun ; que ne pas participer aux assemblées générales qui régissent la vie de la communauté constitue une faute grave.

C'est gratifiant, pour un vieux communiste comme moi, de voir des expériences de ce type. J'ai là sous les yeux le règlement adopté par le mutirao (communauté) de Guandu. Le terme de mutirao désigne en quelque sorte le travailleur collectif associé. Ce règlement n'est encore qu'un projet. Il précise que la terre a été conquise par tous les travailleurs

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et n'est pas une propriété particulière, elle appartient au mutirao. Le membre de la communauté reçoit un lot à cultiver qui n'est ni acheté ni vendable. Il a un délai précis pour défricher et cultiver, faute de quoi son lot retourne à la communauté. Il doit cultiver en permanence, travailler en groupe, donner tout son soutien à ceux qui luttent pour la terre, participer aux assemblées. Il n'a pas le droit d'exploiter le travail d'autrui, même en payant un salaire (le travail salarié est interdit dans le mutirao.).

- Comment se nouent les liens entre le mouvement paysan et les travailleurs urbains?

- Evidemment, le mouvement des sans-terre n'exprime qu'un aspect particulier de la question agraire au Brésil. Il y a bien d'autres problèmes, celui des salariés agricoles, des paysans attachés au latifundium dans une situation de semi-esclavage, celui des petits producteurs, celui des journaliers sans emploi stable (les boia frias, bouffe-froide, ainsi appelés parce qu'ils amènent leur gamelle pour la journée, quand ils en ont une). Mais on estime déjà à plus de 3 millions le nombre de paysans qui luttent pour l'accès à la terre. Des campements sont apparus dans plusieurs Etats qui attendent les décisions du gouvernement sur la réforme agraire.

Nous avons besoin d'un programme agraire d'alliance ouvrière et paysanne: Cette alliance avance, au moins au niveau des rapports entre la CUT et le mouve ment des sans-terre. A la dernière rencontre nationale du Congrès des travailleurs agricoles (Contag), sur 4 500 délégués, il y en avait déjà 700 attachés à la CUT. J'ai là un journal d'agitation publié en commun par la CUT et le mouvement des sans-terre.

Le mouvement des sans-terre est déjà présent dans quinze Etats avec un journal national. Nous sommes allés en délégation à l'assemblée de la CUT. J'ai dit qu'on ne venait pas demander un appui, mais apporter le nôtre. L'accueil a été enthousiaste. La réceptivité est énorme. Cette question de la terre, c'est comune allumette dans une nappe d'essence.

Le problème n'est pas seulement de conquérir la terre, mais d'y rester. Il faut une maison, de l'eau, une assistance médicale, de quoi se nourrir jusqu'à la première récolte. Tout cela est la responsabilité du gouvernement. Mais le gouvernement est « avec eux » (les propriétaires latifundistes, ndlr.). Cela pose le problème du pouvoir. Seuls, ni les ouvriers ni les paysans ne peuvent le résoudre. Mais unis, tout est possible.

Propos recueillis par Daniel JEBRAC, Rio de Janeiro, le 5 septembre 1985.

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