Interview d'un collaborateur du journal des Sans Terre
BRESIL gouvernement de José Sarney orchestre une active propa- EPUIS son entrée en fonction au printemps dernier, le gande selon laquelle le Brésil avec ses 800 000 titres de propriété distribués à de petits agriculteurs depuis de nombreuses années aurait réalisée la plus importante réforme agraire au monde. Pour saisir la véritable situation de la question agraire dans ce pays, il faut laisser de côté ces proclamations et partir de la structure de la propriété foncière et du revenu agricole, ainsi que leur évolution au cours des vingt dernières années.
Le sens de cette évolution marque une nette accélération du processus de concentration de la terre. Les chiffres officels montrent que 2 % des exploitations — celles qui s'étendent sur plus de 1 000 hectares - correspondent à 58,3 % des surfaces agricoles. A l'inverse, 83% des exploitations - celles qui sont inférieures à 100 hectares - occupent 14 % des surfaces enregistrées. La concentration s'est encore aggravée depuis 1967 puisque cette année-là les latifundia correspondaient à 47 % des surfaces et les minifundia à 18 %. Si l'on détaille un peu ces données, l'on s'aperçoit que les propriétés de moins de 20 hectares qui représentaient en 1970 6,7 % de l'ensemble des surfaces agricoles n'en constituent plus que 4,5 % en 1984. Les propriétés dont la superficie est comprise entre 20 et 100 hectares sont passées quant à elles de 16,7 % de la surface agricole à 14%. Mais dans le même temps les propriétés de plus de 100 hectares passeront de 76,6 % des surfaces agricoles à 81,5 %.
Aujourd'hui les propriétés de plus de 1 000 hectares que l'on peut considérer comme des latifundia occupent environ 170 millions d'hectares de terre. Les terres aux mains du gouvernement ou d'entreprises publiques représentent plus de 17 millions d'hectares. Les multinationales et quelques propriétaires étrangers accaparent à eux seuls plus de terre que le gouvernement lui-même, soit plus de 36 millions d'hectares, l'équivalent de la superficie des Etats d'Alagoas, Rio Grande do Norte, Sergipe et Sao Paulo mis bout à bout.
La distribution du revenu agricole signifie la misère la plus absolue pour la moitié des personnes vivant ou dépendant de la terre, et une extrême concentration de richesses pour ceux qui l'exploitent sans la travailler directement. En 1984, la moitié la plus pauvre de la population agricole ne recevait que les 11 % du revenu de la terre (contre 22,4% en 1972), alors que venu agricole (contre 10,5 % en 1970).
Les processus de concentration de la terre et du revenu pre terre diminue dans la population active agricole tandis leurs (CUT) estime qu'en 1984, le nombre de salariés agricoles celui des journaliers ou saisonniers aura dépassé les 5,5 milfamilles le nombre de foyers sans terre ; ce qui représente plus de 16 millions de personnes. Mais parallèlement l'on considère officiellement que les grands propriétaires laissent en friche 41 % des surfaces qui pourraient être exploitées. Le tableau que nous publions ci-après donne une idée de l'évolution en cours du monde rural au Brésil.
La confrontation de plus en plus violente entre les grands propriétaires et les petits propriétaires ou les occupants de terre prend souvent la forme de conflits armés. On a recensé plus de deux mille conflits pour la terre au cours des années 1970 surtout dans le Centre-Ouest, le Nord et le Nordeste. En 1983, 217 000 paysans ont été impliqués dans des conflits pour la terre portant sur 4 500 000 hectares.
1975 1980 en nombre en % en nombre en % d'individus d'individus Agriculteurs avec leur famille 16 374 435 80,5 % 15 642 855 73,9 % Salariés permanents 1 553 097 7,6 % 2 170 654 10,3% Salariés temporaires 1 696 865 8,3% 2 767 880 13,1 % Fermiers 561 336 2,8 % 493 143 2,3 % Autres 159 959 0,8% 89 203 0,4% Total 20 345 692 21 163 735
« De tels conflits, note Le Monde du 29 mai dernier, sont de plus en plus sanglants : on a compté 180 morts en 1984, deux fois plus que l'année précédente. Pour la plupart, il s'agissait de travailleurs agricoles et de syndicalistes tués par Dessin du journal des Sans Terre. (DR)
les milices privées des grands propriétaires terriens ». Et les connaissent une hausse brutale depuis le Devant l'énormité du problème, la réforme agraire annoncée le 27 mai dernier par le gouvernement Sarney apparaît comme une fragile soupape de sécurité. Il s'agit pour l'essentiel d'appliquer le statut de la terre, promulgué dès 1964 par la dictature militaire, mais depuis lors resté lettre morte. Dans plusieurs interventions, le président en a soigneusement délimité la portée. Il s'agit ainsi de répartir les terres non-productives sans pour autant toucher d'un centimètre aux terres cultivées quel qu'en soit leur propriétaire et la superficie ni aux biens des entreprises. Il n'est pas davantage question de revoir les priorités de la production agricole, bien que la production alimentaire ait beaucoup souffert de l'extension de la culture du soja ou de la canne.
« Il ne s'agit pas d'attaquer la propriété mais de la démocratiser » affirmait le président de la République José Sarney le 26 mai dernier. L'objectif officiellement proclamé serait de distribuer en quinze ans 480 millions d'hectares de terres et d'y installer 7 millions de paysans, sur la base de l'exploitation familiale. Il est déjà prévu que le démarrage se fera en douceur : il n'y aura pas plus de 100 000 bénéficiaires jusqu'à juillet 1986. Le chiffre de 1,4 millions de paysans « installés » est avancé pour la fin de la décennie. Voilà pour le projet sur
Face aux limites du contenu et du rythme de cette loi agraire, la CUT a pour sa part engagé une campagne d'agitation autour du thème : « la réforme agraire que nous voulons ». La plate-forme revendicative de cette campagne est la suivante :
« Lutte pour une réforme agraire radicale, massive et immédiate, sous le contrôle de l'ensemble des travailleurs et qui garantisse la satisfaction immédiate des revendications des paysans.
pas à des agriculteurs.
agriculteurs.
formes collectives.
munauté de base).
ment ouvrier, notamment avec la CUT.
La terre à qui la travaille et à qui en a besoin pour viure. Les terres qui doivent être revendiquées et conquises sont : les terres des multinationales, les terres des latifundia, les terres de l'Etat, les terres mal utilisées, les terres qui n'appartiennent L'accès à la terre passe par la mobilisation et la lutte. Expropriation des terres qui n'appartiennent pas à des Partout les paysans doivent discuter de la façon de répartir la terre et de la travailler de manière individuelle ou sous diverses Une fois conquise, personne n'est autorisé à la vendre. »
Cette mobilisation est aussi l'occasion d'approfondir les liens entre les paysans sans terre qui sont entrés en lutte et les travailleurs urbains. Ces liens peuvent être facilités par le fait que nombre de ces travailleurs urbains ayant fait récemment l'expérience des pratiques de lutte de la classe ouvrière sont en fait des personnes récemment déracinés des campagnes du fait de l'exode rural. La lutte des paysans sans terre a notamment donné lieu à des occupations et des formes d'auto-organisation paysannes communautaires comme les mutirao (com-
Les documents que nous reproduisons dans le dossier ci-après permettent une première appréciation de la question agraire dans ce pays. Nous publions tout d'abord ci-dessous une interview de Isaac Axcelrud, collaborateur au journal Sans Terre, organe du mouvement des travailleurs ruraux sans terre, qu'au mensuel marxiste révolutionnaire Em Tempo. Dans cet entretien, Axcelrud fait le point sur l'émergence du mouvement des paysans sans terre, sur l'état des mobilisations paysannes autour de cette question et sur les rapports qui s'établissent entre le mouvement des Sans Terre et le mouve-