Ly a un an , les Etats-Unis avaient au moins atteint un de leurs objectifs à Grenade, d'un parti pro-américain, le Nouveau parti national(NNP)
qui remporta les élections du 3 décembre 1984 (1). C'était là la seule réussite dont ils pouvaient se vanter depuis l'invasion de l'île en octobre 1983. Pour le reste, la situation n'était guère brillante de leur point de vue. L'économie allait de mal en pis. Les syndicats progressistes n'avaient pu être détruits. Le
Arthur MAHON
Le NNP est issu de la fusion de trois partis, dont le seul point commun était l'allégeance faite aux Etats-Unis. Le premier, le Parti national de Grenade
(GNP), était dirigé par Herbert Blaize, un vieux politicien conservateur, qui allait devenir une nouvelle fois Premier ministre.
Le second, le Mouvement démocratique de Grenade (GDM), avait été fondé par
Francis Alexis, un universitaire qui, sous le régime de Maurice Bishop de 1979 à
1983, vivait en exil et travaillait déjà avec la CIA à la « restauration de la démocratie » à Grenade.
Le dernier, le Parti démocratique national (NDP), fut créé après l'invasion par George Brizan, qui avait été autrefois associé au New Jewel
Movement (NJM) de Maurice Bishop et collabora avec le gouvernement révolutionnaire. Sans la pression insistante des
Etats-Unis et la crainte de voir l'ancien dictateur Eric Gairy gagner les élections, cette coalition hétéroclite n'aurait sans doute jamais vu le jour.
LE NNP EN CRISE
Dès le lendemain des élections, des tensions ont commencé à se manifester au sein du gouvernement. Et, depuis, ses adversaires n'ont cessé de reprocher à
Herbert Blaize ses méthodes autocraqu'en tiques.
N'ayant confiance ses proches, il leur a réservé tous les postes ministériels clés. En un an, il n'a réuni que deux fois le Parlement, alors que le
NNP y détient tous les sièges sauf un. Des gens de sa famille ont été nominés à des postes diplomatiques. Gérer une situation délicate et inédite comme celle de Grenade nécessite des qualités particulieres et
Herbert Blaize n'est guère à la hauteur de la situation, outre le fait qu'il est à moitié impotent et malade. Il avait d'ailleurs été franc au moment des élections. Alors que l'on lui demandait quelle était sa plus grande force, il répondit : « Je n'ai pas de force. Je suis juste un type ordinaire qui croit en le Seigneur, a confiance en lui et sait qu'il le soutiendra ».
Un an après les élections
"made in USA"
Pourrissement de la situation à savoir la mise sur pied
Grenade depuis décembre 1984. Blaize est le représentant typique des couches possédantes traditionnelles de prendre des initiatives, Blaize s'en remet entièrement aux Américains. Lors de la venu du vice-président Bush à Grenade, au printemps 1985, il le supplia de laisser en place les troupes d'occupation. Il demandait un « plan Marshall » pour Grenade de 500 millions de dollars, somme totalement irréaliste, et une telle demande ne pouvait que le discréditer. Après le départ des troupes américaines en juin 1985, lui et ses proches, agissant par-dessus la tête des autres ministres ont commencé à utiliser à tort et à travers la force paramilitaire d'élite entraînée par les Etats-Unis, que ce soit pour fermer brutalement une station de radio, réprimer des vendeurs ou bien brûler les habitations de jeunes fumeurs de marijuana. Ces actions ont soulevé de vives protestations dans la population.
Les Etats-Unis sont conscients que de telles attitudes sont révélatrices de la faiblesse de Blaize et accélèrent l'usure de son régime. Il est clair qu'ils souhaitent le remplacement de Blaize par Francis Alexis, un homme dynamique, qui avec son compère Keith Mitchell, saurait bien mieux que Blaize défendre les intérêts à long terme des Etats-Unis. Et, de fait, depuis quelques mois, malgré leurs dénégations, les partisans d'Alexis essayent de miner le pouvoir de Blaize. En mai, ils ont fait savoir discrètement que le bras droit du Premier ministre avait transmis de la part des Etats-Unis d'importantes sommes d'argent à des responsables du ministère de la Justice afin d'accélérer l'extradition du syndicaliste Chester Humphrey (voir encart). Et au mois de juillet, ils ont fait une première tentative pour déplacer Blaize de son poste de Premier ministre. En même temps, ils taxent en privé George Brizan de « communiste ». Certains observateurs prédisent que d'ici deux mois, Francis Alexis sera Premier ministre et que George Brizan formera un parti d'opposition.
souvenir de Maurice Bishop restait vivant et un nouveau parti, le Mouvement patriot: e Maurice Bishop (MBPM), reprenait ses idées. Un an plus tard, le gouvernement est menacé d'une grave crise et le NNP pourait bien éclater dans les mois qui viennent. Dans l'article qui suit, nous essayons de présenter les forces en présence et d'analyser l'évolution de la situation à
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Le NNP avait remporté les élections avec 59% des voix. Un an plus tard, le gouvernement apparaît aux yeux de la majorité des Grenadiens comme incapable et corrompu. Si les méthodes de Blaize ont accéléré le discrédit du régime, elles ne l'expliquent pas à elles seules.
fondamental est le fait que le gouvernement ne pouvait pas résoudre les problèmes brûlants qui se posent à la population, en premier lieu celui du sous-emploi. Le taux de chômage, qui était de
12 % en 1983, avoisine maintenant 40%.
En outre, beaucoup de gens qui ont un emploi ne travaillent souvent que deux ou trois jours par semaine.
LA SITUATION ÉCONOMIQUE
EMPIRE
On a certes assisté à la multiplication des magnétoscopes, des motos et des voitures japonaises, entrés sans droit de douane, ou dans les bagages des soldats nord-américains. Mais cela ne compense pas la hausse du chômage, l'augmentation des prix et la disparition des programmes sociaux mis en place sous la révolution.
Il n'y a plus qu'un seul dentiste à Grenade et pourtant les autorités refusent de donner du travail aux jeunes qui reviennent de Cuba après avoir fini leurs études dentaires. C'est à la campagne que l'on souffre le plus de cette situation et les jeunes y sont nombreux à monter dans les collines pour cultiver un peu de marijuana. La cocaïne et la prostitution se sont répandues avec la présence des soldats nord-américains et les cambriolages sont devenus courants. La jeunesse est particulièrement sans espoir, et il est
1. Sur la situation avant et après les élections de décembre 1984, voir les articles de
Laurent Beaulieu dans Inprecor numéro 184 du
19 novembre 1984 et de Steve Roberts dans
Inprecor numéro 188 du
21 janvier 1985. Sur l'expérience révolutionnaire à
Grenade et la crise qui amena au meurtre de Bishop et à l'invasion américaine, voir notamment la résolution du secrétariat unifié (SU) de la IVe Internationale, publiée dans Inprecor numéro 175 du 11 juin 1984.
significatif du pourrissement actuel de la situation que le taux de réussite aux examens ait diminué de près de la moitié
Appliquant la politique économique libérale prônée par Reagan, le gouvernement continue le démantèlement du secteur public mis en place sous Bishop et qui était devenu le moteur de l'économie. C'est ainsi qu'il a récemment loué à une entreprise privée, au prix de 0,6 dollar la chambre par jour, l'ancien Holiday Inn, qui avait été acheté sous Bishop. Le gouvernement espérait que des investisseurs étrangers allaient redonner vie à l'économie. Mais ces espoirs ont été cruellement déçus. « C'est une triste histoire », devait conclure Blaize lorsque l'entreprise nord-américaine Ingle Toys ferma ses portes quelques mois après avoir milliers de dollars de subventions de la part du gouvernement nord-américain. En effet, une triste histoire et qui s'est répé-
Le gouvernement américain n'avait pas lésiné sur les moyens pour convaincre des chefs d'entreprise de venir investir à Grenade. Mais les seuls qui s'y soient précipités se sont contentés de spéculer sur le terrain. Il est vrai que par rapport à d'autres Etats des Caraibes, Grenade présente beaucoup de traits négatifs pour un investisseur ; cette île a un passé charmoins qu'on puisse gouvernement est faible, la jeunesse encore rebelle, les syndicats loin d'être tous domestiqués. L'infrastructure est carente, notamment pour ce qui est de l'alimentation électrique, l'industrialisation est très récente et très faible, le marché intérieur est pour le moins réduit, et, en outre, c'est l'île la plus éloignée des Etats-Unis Devant cet échec, la politique nord-américaine consiste plutôt aujourd'hui Brooklyn, à créer de petites entreprises dans leur pays d'origine.
C'est la France qui, dans les derniers mois, a manifesté le plus d'intérêt pour Grenade. Une entreprise française basée en Floride, le Groupe international du Transport et de l'Industrie Pétrolière, est en train de construire un hôtel luxueux de 700 chambres et va aider Grenade à mettre sur pied une compagnie aérienne nationale, dont elle aura le contrôle. Le ministre Keith Mitchell a effectué septembre un voyage en France. Et le gouvernement français se serait engagé à prendre part à des forages pour rechercher du pétrole dans les eaux grenadiennes, ainsi qu'à installer une centrale hydroélectrique et un central téléphonique
Selon les termes d'un dirigeant du Mouvement patriotique Maurice Bishop, le gouvernement, incapable de créer des emplois productifs se contente des tâches d'un gouvernement colonial ; à savoir « boucher les nids de poule sur les routes et collecter les impôts ». Une grande partie de l'aide américaine est en effet employée à la réfection des routes. Cela permet d'employer quelques milliers de personnes, qui travaillent dans des condi-
tions primitives, les usines d'asphalte et de concassage de pierres ayant été fermées ou vendues. Depuis l'invasion, les Etats-Unis n'ont donné que 8 millions de dollars chaque année. Et les nombreuses personnes qui avaient voté pour le NNP en espérant faire ainsi affluer les dollars américains sont amèrement déçues.
RETOUR EN FORCE DE GAIRY ET
CROISSANCE DU MBPM Il n'y a pas aujourd'hui de force à Grenade qui ait attiré à elle les gens qui se sont écartés du NNP. Deux mouvements essayent cependant d'occuper la place laissée libre par le NNP et ont vu leur audience progresser depuis un an. Il s'agit d'une part du Parti travailliste unifié de Grenade (GULP) de l'ancien dictateur Eric Gairy, évincé du pouvoir par la révolution de mars 1979, qui obtint 36 % des voix aux élections, part du MBPM, qui fut crédité de 5 % des bien qu'en réalité il en ait obtenu Eric Gairy possède deux atouts majeurs. D'une part, il dirigea au début des années 1950 un grand mouvement de ouvriers agricoles qui prit un tour insurrectionnel. Emprisonné à cette
Oil fut le premier dirigeant qui apparut aux yeux des paysans grenadiens comme leur représentant face aux hommes des villes liés aux planteurs et aux colons. Et la population grenadienne reste
Men grande majorité Gairy reste un habile démagogue, doué d'un charisme
Sa base sociale se trouve dans les couches les plus pauvres et aussi les plus frustes, souvent analphabètes. Depuis un an, il a travaillé à consolider et étendre son influence. Il est allé « sur le terrain », ce qu'il n'avait pas encore fait depuis son retour dans l'île, et a tenu plusieurs meetings réussis. Il a recréé son surtout implanté chez les ou vriers agricoles. Et en octobre, il a lancé une grève sur les plantations pour revendiquer une augmentation de salaire. Le mouvement fut d'abord suivi à 55%, mais après que le gouvernement ait menacé de licencier les ouvriers en grève, il s'effilocha rapidement.
Eric Gairy a, par contre, peu de succès dans la jeunesse, qui forme la moitié de la population. Ayant vécu la plus grande part de leur vie consciente sous le régime révolutionnaire, les adolescents se tournent plus volontiers vers le MBPM, qui a lancé au mois de mai l'Organisation de jeunesse Maurice Bishop. Et lors d'un meeting organisé récemment pour rendre 1983, la moyenne d'âge des 1 500 participants ne dépassait guère la vingtaine étaient sortis presque totalement isolés de la crise d'octobre 1983. Ils avaient recréé des liens avec la population à travers les activités de la Fondation Maurice Bishop, dont le but est de faire en sorte que le souvenir et l'œuvre de Maurice Bishop et de ses compagnons se perpétuent. Puis, ils avaient lancé d'abord le journal Indies ensuite le MBPM. Celui-ci se réduisait à une poignée de militants lorsque commença la campagne électorale. Leur particiaption aux élections leur permit de se tremper à nouveau dans une campagne politique de masse et de se présenter dans les villages avec un manifeste et des propositions. A l'issue des élections existait un nouveau parti qui revendique aujourd'hui une centaine de membres, ce qui n'est pas négligeable pour un pays de 110 000 habitants.
Le MBPM travaille sous la pression constante des services de renseignement mis en place par les Etats-Unis. A Washington, Herbert Blaize n'a pas caché sa volonté de réprimer les révolutionnaires : « Vous ne pouvez pas faire disparaître ces gens avec seulement une mission de sauvetage », déclarait-il, faisant référence à l'invasion nord-américaine. Le ministre de l'Education a déclaré que les passeseraient retirés, ce qui est déjà le cas pour
Le MBPM souffre de trois autres handicaps. Le premier, et peut-être le principal, est ce que Georges Louison, un des dirigeants du parti, expliquait dans une interview en février 1985 : « Si Maurice remporté les élections haut la main. Mais nous portions sur nous l'héritage événements d'octobre 1983 : le meurtre de Maurice le 19, l'invasion US le 25. Les gens disaient qu'ils avaient donné tout ce qu'ils avaient à un parti, à une révolution et au développement de la nation. L'effondrement de la révolution a ébranlé leur foi. Par conséquent, ils ont perdu confiance, ils ont perdu espoir, et c'est cela qu'il s'agit de reconstruire » (2). La crise de confiance dans le mouvement progressiste qui a suivi la crise d'octobre 1983, ne
pourra être surmontée avant que Grenade ne traverse de nouvelles expériences importantes.
Le second obstacle qui empêche le MBPM de tirer parti de toutes les opportunités existant actuellement est son manque de cadres. Des vingt membres du comité central du New Jewel Movement de 1979, deux seulement sont membres du MBPM. Les autres ont été tués ou sont en prison attendant le début de leur procès consécutif au meurtre de Maurice Bishop. Tirant les leçons de l'échec du NJM, qui était un parti quasi secret, les dirigeants du MBPM ont largement ouvert les portes de leur parti et mis l'accent cette année sur le développement de la démocratie interne. Mais le manque de cadres est un frein à ce processus.
Le troisième obstacle est le fait que le MBPM est un parti pauvre, qui ne bénéficie pas comme les autres de l'aide d'une fraction de la bourgeoisie. Il a ainsi le plus grand mal à publier toutes les semaines son journal et il n'a pas la possibilité d'en imprimer suffisamment d'exemplaires. La solidarité internationale est d'autant plus nécessaire et d'autant plus urgente. LA MILITARISATION DE LA RÉGION
Le MBPM vise à devenir le parti majoritaire chez les travailleurs, comme l'était le NJM à la veille de la révolution de mars 1979. Et il est conscient qu'il lui faudra pour cela disputer à Gairy sa base sociale. Mais les Etats-Unis ne sont pas prêts à laisser se répéter l'Histoire et à accepter qu'un gouvernement allié soit renversé en quelques heures, que ce soit à Grenade ou ailleurs dans les Caraïbes. Ils ont retiré leurs troupes de Grenade, car cela coûtait cher, était inutile et politiquement négatif. Mais ils ne l'ont fait qu'après avoir mis en place une police forte de 600 hommes, et surtout une force paramilitaire très bien équipée qui compte 80 personnes.
Ils ont fait de même dans plusieurs îles et ces unités sont intégrées dans un système régional de sécurité, dont le commandement se trouve à la Barbade. Aux côtés de troupes nord-américaines et britanniques, elles ont participé en septembre à des exercices sur l'île de Sainte-Lucie. Le thème en était l'invasion d'une ile tombée sous le contrôle d'insurgés soutenus par des Etats marxistes léninistes nommés « Carumba » (Cuba) et « Nigaro » (Nicaragua). De tels exercices sont prévus dans toutes les îles, ce qui permettra aux troupes nord-américaines de mieux connaître le terrain que lors de l'invasion de Grenade. Faute de succès sur le plan politique et économique à Grenade depuis un an, les Etats-Unis se rattrapent dans le domaine militaire, la seule valeur encore sûre.
Arthur MAHON, le 11 novembre 1985. 2. Cette interview a été publiée dans Africasia numéro 15 de mars 1985.