Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

TUNISIE

Derrière l'assaut du pouvoir contre l'UGTT

· Inprecor n° 209, 16 décembre 1985 · p. 5-12 · 8 356 mots

Maghreb Syndicalisme Stalinisme

E jure par le Tout-puissant que s'il y a quelqu'un qui œuvre avec foi et détermination au service des travailleurs et qu'il lui tient à cœur de sauvegarder l'indépen dance de l'UGTT et de l'action syndicale, c'est bien moi. »

Ainsi s'exprimait Mohamed Mzali, Premier ministre et ministre de l'Intérieur, devant la Chambre des députés, le vendredi ler novembre 1985, alors que les milices destouriennes (1), aidées par les forces de l'ordre régulières, investissaient les locaux des syndicats, nommant à la place de leurs responsables élus de pseudo « syndicalistes authentiques », selon la formule employée par les médias officiels.

Mais avant d'en venir au coup de force contre l'Union générale des travailleurs tunisiens (UGTT), rappelons brièvement le contexte dans lequel celui-ci s'est déroulé, les enjeux n'en apparaîtront que plus clairement.

L'objectif principal et immédiat de la politique d'ouverture, entamée en avril 1981, était de résoudre ce que l'on a appelé la « crise syndicale ». Celle-ci était le résultat de la mise sous tutelle de l'UGTT à la suite de la grève générale du 26 janvier

1978 : à la place des structures et des instances disposant de la

L'« ouverture », et l'ensemble des mesures politiques qu'elle impliquait, portait en germe l'ébauche d'une solution bourgeoise à la crise globale du régime bonapartiste bourguibien.

Très rapidement cependant, la « démocratisation » va montrer ses limites.

Aux élections législatives de novembre

1981, qui auraient dû marquer l'entrée de la Tunisie dans l'ère du « parlementarisme », un raz-de-marée favorable à l'opposition montre l'isolement du parti au pouvoir. Pour masquer sa déroute et son désarroi, il ne reste plus à ce dernier que la falsification à une large échelle des résultats. Le coup d'envoi de la démocratie est aussi son premier coup de frein. La première semaine de l'année 1984 voit éclater un mouvement populaire sans précédent qui contraint le pouvoir à renoncer à l'augmentation prévue du pain (2). C'est encore une victoire des masses mais, en contrepartie, la répression s'abat sur elles, la « démocratisation » ap paraît de plus en plus formelle (3).

LA RADICALISATION OUVRIERE

Plus dangereux pour le régime, cependant, il y a la radicalisation croissante du mouvement ouvrier, le développement des luttes de travailleurs, la consolidation de l'indépendance de l'UGTT, qui battent directement en brèche les objectifs premiers de la politique d'ouverture. Celle-ci est incapable de canaliser le mécontentement des travailleurs dans le sens de la collaboration entre « partenaires sogime. qui commençaient à se manifester. ciaux », comme la répression qui a suivi la grève générale de 1978 ne parvint pas à écraser durablement la montée des luttes ouvrières. Au contraire, la classe ouvrière imposa des concessions nouvelles au pouvoir : augmentations salariales bien sûr, mais aussi indépendance de l'UGTT, marquée symboliquement par le retour Habib Achour (4) à la tête de la centrale syndicale en décembre 1981.

C'est que la montée des luttes et la radicalisation des travailleurs n'est l'expression d'un bouillonnement conjoncturel. Loin d'être un phénomène superficiel et fragile, cette radicalisation est le reflet des transformations profondes qu'ont connu la Tunisie et le prolétariat depuis I'« indépendance », en 1956. Le prolétariat en particulier n'est plus ce qu'il était lorsque, sans grandes difficultés, le Néo-Destour parvenait à l'intégrer à l'« union nationale » et à faire de l'UGTT une simple courroie de transmission de ses volontés. Avec le développement du capitalisme en Tunisie - un capitalisme étroitement dépendant de l'impérialisme —, la classe ouvrière, et de manière générale l'ensemble des salariés, a vu son poids social augmenter considérablement (dans l'absolu et relativement) par rapport au reste de la population. En 1974, on peut chiffrer la classe ouvrière à 500 000 leurs n'a fait qu'augmenter.

Cette classe ouvrière, plus nombreuse, plus concentrée, plus jeune, n'a pas connu la lutte de libération nationale et elle n'a pas les attaches historiques de la génération précédente avec le Néo-Destour. Généraconfiance des travailleurs, le gouvernement imposait, au prix de dizaines de morts et de blessés et de l'emprisonnement de centaines de syndicalistes, une direction à sa solde. Cette direction, rejetée par la masse de la classe ouvrière, s'étant avérée impuissante à faire avorter un mouvement de résistance et de contestation de plus en plus important et à empêcher le redé marrage des luttes revendicatives, la politique d'ouverture devait, dans l'esprit de ses initiateurs, mettre un terme à cette situation particulièrement instable et incontrôlable, en permettant la réalisation d'un compromis avec l'ancienne direction syndicale et la recomposition d'une UGTT crédible et capable d'encadrer les travailleurs. Ce compromis supposait évidemment une plus grande autonomie pour l'organisation ouvrière sans pour autant que celle-ci ne rompe radicalement avec le ré-

Le second objectif de la politique d'ouverture était d'assouplir les institutions du régime destourien, afin d'y intégrer plus facilement les oppositions bourgeoises et réformistes lement, la nouvelle génération a pu acquérir une formation au niveau de l'enseignement primaire et même secondaire, où elle a pu faire l'expérience des luttes lycéennes et entrer en contact, pour certains, avec les groupes d'extrême gauche. Pour ceux qui sont entrés dans la production dans les années 1970, leur ex périence syndicale est une expérience de lutte, de résistance au pouvoir et souvent même de victoires.

Cette génération se forme alors que le régime voit toutes ses contradictions sociales, économiques et politiques s'approfondir simultanément.

Incontestablement, une telle génération ne peut qu'être plus consciente que la gé.

nération des années 1960, plus accrochée à l'indépendance de son organisation,

1. Le Parti socialiste destourien (PSD) est au pouvoir en Tunisie depuis 1956, date de l'indépendance du pays. Le PSD fut fondé en

1934 par Habib Bourguiba (président du pays depuis 1957) sous le nom de Néo-Destour et est toujours largement connu sous ce nom malgré un changement d'appellation en 1964. Le mot destour signifie en arabe « constitution », référence à celle accordée par le bey de Tunis

1861, avant l'établissement du protectorat en français sur le pays.

Voir l'article de René Massignon,

« Après les émeutes de la faim » paru dans

Inprecor numéro 165 du 23 janvier 1984.

3. Voir l'article de Nabil Saïd, « L'ouverture démocratique à l'ombre des potences » paru dans Inprecor numéro 176 du 25 juin

1984.

4. Habib Achour : secrétaire général de l'UGTT et également membre du bureau politique du PSD jusqu'en janvier 1978, destitué par le pouvoir après la grève générale, mais qui a progressivement repris les rênes de l'UGTT, surtout à partir de 1981.

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Mais cette unité ne fut pas longue : le vont être les différents aspects du proces-

Bourguiba avec Mitterrand en 1983. (DR) moins encline à accepter la démagogie du parti au pouvoir comme, du reste, ses menaces. Ce n'est, par ailleurs, pas à travers une explosion aussi spectaculaire qu'éphémère, mais à travers une série de luttes et leçons acquises successivement cours des années 1970 et des premières années de l'actuelle décennie, tant dans ses conflits avec le pouvoir que dans les crises internes à la centrale syndicale, que mûrit progressivement la conscience prolétariat tunisien et celle-ci, malgré ses limites encore manifestes, n'en a des racines que plus solides.

LA RECOMPOSITION

DE LA BUREAUCRATIE SYNDICALE

A ces transformations de la classe ouvrière ont correspondu des transformations au niveau de la bureaucratie syndicale. Déjà à la veille du 26 janvier 1978. l'appareil de l'UGTT, à l'échelle locale et au niveau de certaines structures intermédiaires, commençaient à refléter l'évolution de la base syndicale. Le conseil national (5), qui a appelé à la grève générale en janvier 1978, a consacré par sa composition, l'émergence de cette nouvelle génération de syndicalistes. Après le 26 janvier, les futurs dirigeants et cadres de l'UGTT se forment en opposition à une large fraction de la bureaucratie qui avait accepté la direction imposée du syndicaliste jaune Tijani Abid. Autour de la question de l'indépendance syndicale se re. groupent Habib Achour, alors emprisonné, le reste de l'appareil de l'UGTT qui avait refusé le coup de force du Néo-Destour, et la « résistance syndicale ».

« congrès de Gafsa », intervenu sous les auspices du pouvoir à la suite du tournant libéral d'avril 1981, consacrera la seconde au sein de la « vieille » bureaucratie syndicale. Alors que la majorité de la direction « légitime » accepte le compromis avec le pouvoir qui aboutit à ce congrès et à l'élection de Taïeb Baccouche au secrétariat général de l'organisation ouvrière, Habib Achour, soutenu par les secteurs les plus combatifs de la classe ouvrière, refuse de céder. Celui qui durant des années a été l'homme du Destour au sein de l'UGTT, devient, aux yeux des travailleurs, le symbole de l'indépendance syndicale. Les travailleurs exigent son retour à la tête de l'UGTT. Sans lui, le congrès de Gafsa est un coup d'épée dans l'eau et Taïeb Baccouche ressemble de plus en plus à Tijani Abid. Le pouvoir est obligé d'en convenir : seul Achour a la confiance des travailleurs, seul il serait capable de les tenir en main. Il est donc autorisé à revenir à la tête de l'UGTT. Avec l'élection de Habib Achour à la présidence de la centrale syndicale par le conseil national de décembre 1981, une nouvelle période s'ouvre au sein de l'orouvrière désormais indépendante : la recomposition de la bureaucratie sur des bases nouvelles.

C'est à cette tâche que le nouveau président de l'UGTT va s'atteler : éliminer les débris du vieil appareil bureaucratique et tous ceux qui se sont le plus compromis avec le Destour ; absorber les tendances syndicales les plus combatives ; intégrer à la nouvelle bureaucratie de jeunes cadres syndicaux ; briser les courants radicaux qu'il n'est pas possible d'assimiler, tels sus de recomposition bureaucratique.

Achour mène double. D'une part, il s'appuie sur la motravailleurs pour imposer l'indépendance de l'UGTT face au pouvoir, et d'autre part, il évite de rompre totalement avec celui-ci, ce qui lui impose d'empêcher que les luttes ouvrières ne dé-

Run certain seuil. A travers cette ambivalence, les intentions politiques de achouriste prennent forme : cette dernière veut s'inscrire dans les projets de libéralisation bourgeoise régime. Consciente de la force de l'UGTT et de la crise du régime destourien, la bureaucratie syndicale veut tenir une place à sa mesure au sein de l'Etat bourgeois, ce qui suppose actuellement que le pouvoir accepte à lui accorder plus d'autonomie et donc procède à une certaine démocratisation de la vie politique. C'est dans cette perspective que peut s'expliquer le projet de parti travailliste dont Habib Achour brandit la menace dans les moments de grande tension avec le pouvoir.

Cependant, à travers l'ambivalence de la politique de la bureaucratie achouriste apparaissent aussi les difficultés et les contradictions auxquelles se heurte sa réalisation. Pour éliminer la droite de la bureaucratie syndicale, Habib Achour est obligé de prendre appui sur les travailleurs les plus avancés. Mais, ce faisant, il renforce objectivement la gauche syndicale qui, en retour, menace sa propre influence et met en porte-à-faux par rapport au IUGTT entre deux congrès qui réunit une fois l'an des centaines de responsables et cadres syndicaux.

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pouvoir. Il ne lui reste plus qu'à frapper à son tour la gauche du syndicat au prix d'une entente avec la droite. Le pouvoir en profite pour accentuer ses pressions contre les travailleurs, et Habib Achour se contraint de prendre leur défense pour ne pas perdre sa crédibilité.

Ce jeu de balancier incessant, qui a marqué son règne depuis 1981, témoigne de la fragilité de la position de Habib Achour au sein de la centrale syndicale, plus particulièrement au niveau de son appareil. La fraction achouriste de la bureaucratie syndicale est en effet loin d'être dominante. Minoritaire au sommet de l'organisation, sans pour autant maicomplètement intermédiaires, elle a une assise mouvante, déchirée qu'elle est entre une gauche qui voit en Achour le représentant fidèle des intérêts des travailleurs, le promoteur de l'indépendance syndicale, et une droite pour laquelle il est le garant de ses ambitions bureaucratiques.

Mais cette unité construite autour du personnage de Habib Achour est aléatoire. Déjà la gauche achouriste s'interroge brusques de son leader: le la difficulté de celui-ci à imposer son point de vue à sa propre base. Par ailleurs, pour peu que Achour et sa politique apparaissent aux nouveaux bureaucrates qui lui doivent leur ascension dans l'appareil de l'UGTT comme une menace pour leur sécurité et la consolidation de leurs privilèges, nul doute que la porte sera ouverte à de nouvelles alliances au sein de la bureaucratie syndicale. Il se pourrait bien, finalement, que la recomposition de cette dernière se fasse contre Habib Achour. L'évolution de la crise actuelle montrera, en tout état de cause, ce qu'il en est.

Au demeurant, dans tous les cas, les oscillations de la politique du président de l'UGTT, les multiples crises internes que celle-ci a provoquées, ont créé une situation de démoralisation et d'incertitude profonde au sein de la centrale syndicale qui a assurément facilité l'offensive du pouvoir.

Mais, par-delà les calculs propres de Habib Achour, la bureaucratie syndicale aurait difficilement pu choisir une orientation complètement différente de la sienne. En effet, la bureaucratie syndicale est prisonnière d'une combativité ouvrière qui, malgré des flux et des reflux passagers, reste toujours persistante alors que la bourgeoisie, confrontée à une crise économique sans précédent, ne pouvait qu'accentuer ses pressions pour imposer l'austérité aux travailleurs.

LA CRISE ÉCONOMIQUE

La montée des luttes ouvrières dans les années 1970 a correspondu à la fin d'une période de croissance économique. Cependant, l'essoufflement de l'économie allait se ralentir à la suite de la répression du mouvement syndical en 1978, laquelle a permis une importante baisse des salaires réels. La nouvelle politique vis-àvis de l'UGTT, à partir de 1981, supposait nécessairement que des concessions soient faites à la classe ouvrière. Ainsi, les années 1981 et 1982 connaîtront des augMais ces augmentations, accordées essentiellement pour des raisons politiques, apparaîtront à de larges secteurs de la bourgeoisie et de l'impérialisme comme des plus hasardeuses, alors que l'économie l'éclatement d'une profonde crise économique en Tunisie, conséquence principalement de sa dépendance étroite par rapport au marché mondial. Le FMI lui-même, généralement serein lorsqu'il s'agit de la Tunisie, a jeté un cri d'alarme qui a effrayé les milieux bourgeois. Selon un rapport publié récemment, 1984, le taux de croissance économique est de 3,4% par an, alors que le 6e plan prévoyait un taux de 6 %. La dette extérieure augmente par contre rapidement, passant de 38,2% du PNB en 1981 à 48,9 % en 1984. Le service de la dette représente, lui, 23,1 % des exportations de biens et services au lieu des 16,4 % prévus. Pour la même période 1981-1984, les exportations de biens et services exprimées en dinars constants ont baissé 3,5 %. « Malgré la stagnation des importations, précise un document de la Banque mondiale, il en résultait un écart en ressources de 9,6 % en moyenne pendant les années 1982-1984 au lieu de 6,7 % prévu dans le plan. »

Les solutions que préconise l'instituimpérialiste n'ont rien d'original : plus d'austérité, blocage des salaires, libération des prix, privatisation du secteur public, priorité accordée à l'industrie exportatrice et dévaluation du dinar. Et c'est ce traitement de choc que s'applique a réaliser le pouvoir, depuis 1983 en particulier. L'industrie exportatrice devient la panacée à tous les déséquilibres économiques, et les encouragements à ce secteur se multiplient ; le secteur public se privatise malgré les résistances ; le transport partiellement d'abord, tandis qu'un récent décret reconsidère, dans ce sens, la participation de l'Etat dans l'industrie ; des mesures draconiennes sont prises pour restreindre les importations, notamment cette année, non pas seulement des biens de consommation, mais également des biens d'équipement et des matières premières, ce qui contraint ainsi une partie non négligeable de la bourgeoisie commerçante et industrielle à fermer boutique ou à ralentir ses affaires. Le dinar, selon le quotidien le Temps, pourtant proche du pouvoir, connaîtrait une dévaluation qui ne dit pas son nom.

Les prix sont libérés et, en particulier, de manière progressive, ceux du pain et autres dérivés des céréales, peu de temps après la révolte populaire qui, en janvier 1984, s'y était opposée. L'austérité gagne l'ensemble des activités administratives — à l'exception de la Défense et de l'Intérieur ! -, la Santé et l'Enseignement sont également touchés, le pouvoir renonce à maints projets du 6e Plan de développement, etc. Mais surtout, le principal volet de la politique d'austérité et la plus difficile à appliquer est mis en œuvre : le blocage des salaires. Depuis 1983, le gouvernement refuse systématiquement toute augmentation des salaires. Cela est d'autant plus important pour le pouvoir qu'il se doit de donner une compensation aux secteurs de la bourgeoisie qui sont directement touchés par la politique d'austérité et les restrictions des importations.

Cette politique se traduit pour les travailleurs et l'ensemble des masses populaires par une baisse de leur niveau de vie et par l'augmentation rapide du chô300 000 chômeurs (la Tunisie compte moins de 7 millions d'habitants, ndlr.), sans compter les travailleurs saisonniers ou sous employés, ni surtout la dernière vague de licenciements à laquelle il faut ajouter les travailleurs expulsés de Libye et tous les jeunes que la politique d'austérité tous azimuts empêche d'accéder au marché de l'emploi.

Dans ce contexte, le pouvoir ne peut tolérer l'existence de syndicats combatifs et cela exige de la bureaucratie qu'elle soit apte à contenir une classe ouvrière pressée de défendre ses acquis.

L'année 1986 doit être couronnée par une échéance décisive pour l'actuel gouvernement: les élections législatives de novembre. L'importance de ces élections est double. D'une part, elles revêtent une valeur de test pour toute la politique gouvernementale après l'échec flagrant des élections de 1981 et le pourrissement progressif de la situation qui les a suivies. Si elles se tiennent dans de bonnes conditions pour le pouvoir, elles peuvent représenter un nouveau départ pour la politique d'ouverture. D'autre part, Habib Achour a déjà résolument écarté toute participation de l'UGTT sur des listes néo-destouriennes et a laissé entendre que l'UGTT pourrait même s'opposer directement au Néo-Destour lors des élections. On peut aisément imaginer que cette perspective ne ravit guère le pouvoir, qui verrait ainsi un pôle ouvrier ayant une influence sur l'ensemble de la société s'affronter à lui sur le terrain politique.

Le coup de force contre l'UGTT enlèverait, aux yeux du gouvernement Mzali, cette hypothèque sur les prochaines

D'autres raisons plus immédiates peuvent expliquer ce coup de force, et notamment les conflits au sein même du pouvoir. Le Premier ministre, déconsidéré auprès de l'impérialisme et de larges secteurs de la bourgeoisie tunisienne pour les multiples erreurs qu'il a commises et pour son incapacité à briser le mouvement de masse, se doit de faire ses preuves, s'il veut conserver quelque chance de gouverner lorsque Bourguiba, le « Combattant suprême », ne sera plus là.

En réalité, à travers les batailles actuelles, se profilent les batailles politiques de l'après-Bourguiba que la bourgeoisie semble vouloir trancher du vivant de Bourguiba : ses conflits internes bien sûr,

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mais surtout la question de l'UGTT. La de négociation, et surtout des menaces bourgeoisie veut empêcher que l'UGTT, par son organisation, par le soutien de la masse des travailleurs et des autres couches exploitées, par la perspective « travailliste » que trace Habib Achour et qui est inscrite dans l'histoire de l'UGTT depuis 1955, ne joue un rôle trop grand lorsque la succession sera ouverte.

LA PRÉPARATION

DU COUP DE FORCE Le retour de Habib Achour à la tête de l'UGTT avait été imposé au pouvoir par la base syndicale contre les manœuvres de la fraction alors dominante de la bureaucratie syndicale. Toléré à contrecœur, Habib Achour apparaissait de plus en plus au pouvoir, dans ces circonstances, comme l'obstacle principal à la réalisation d'un accord durable avec la bureaucratie syndicale, et le projet de l'évincer de la direction de l'UGTT n'a jamais cessé de faire partie de ses calculs. Il restait à trouver la manière de le faire en évitant une épreuve de force aux conséquences imprévisibles. L'échec de la politique du 26 janvier 1978, celle de l'affrontement direct avec la classe ouvrière, n'a certaine-

Jusqu'à récemment, très vraisemblablement, le pouvoir n'avait pas de ligne directrice claire concernant la politique à suivre vis-à-vis de l'UGTT, oscillant entre les menaces, souvent suivies d'effets, et des trêves de courte durée. C'est sa volonté d'imposer coûte que coûte l'austérité, l'accentuation des conflits internes au syndicat - à l'aiguisement desquels il n'a pas peu contribué —, c'est aussi la faiblesse des réactions de la bureaucratie syndicale face aux multiples provocations du pouvoir, qui ont encouragé ce dernier à déclencher de manière aussi rapide qu'inattendue une offensive qui se voulait sans riposte contre la centrale syndicale.

Revoyons le film des événements depuis le début de l'année. Après une petite pause au lendemain du dernier congrès de l'UGTT en décembre 1984, les luttes ouvrières ont repris dès le mois de février, touchant la plupart des secteurs : chemins de fer, mines, médecins de la Santé publique, Société tunisienne de l'électricité et du gaz, PTT, Tunis-Air, enseignement secondaire et supérieur, etc. Face au blocage des négociations par le gouvernement, l'agitation sociale est allée crescendo jusqu'à la fin du mois d'avril. Etant donné le degré de mobilisation des travailleurs, l'UGTT aurait été en mesure de donner plus d'ampleur aux luttes d'obliger le gouvernement à satisfaire les revendications. Cependant, alors que le conseil national de l'UGTT annonçait une série de grèves régionales et sectorielles, dont la grève générale de la fonction publique prévue pour le 7 mai, la bureaucratie l'annulait aussitôt.

La grève de la fonction publique fut enterrée discrètement le jour même de la fête internationale des travailleurs, le ler mai. Les autres grèves importantes furent également oubliées. De vagues promesses listes et de supprimer le prélèvement autopar l'employeur des cotisations syndicales, ont donc suffi à faire reculer la bureaucratie. La gauche syndicale elle-même s'en tient à l'expectative, effrayée par la perspective d'un affrontement. La bureaucratie, indécise, préfère détourner l'attention des travailleurs en réglant du même coup quelques conflits tente d'éliminer Taieb Baccouche, un éventuel concurrent. Sur sa lancée, il en profite pour mener une campagne contre la gauche syndicale, tout en faisant des clins d'œil aux islamistes. La situation à l'intérieur de l'UGTT est de plus en plus embrouillée, la division règne, l'absence de perspectives paralyse toute initiative, la base bouillonne mais est impuissante, le découragement, déjà nombre de syndicalistes, Le pouvoir est désormais multiplier les attaques contre les travailleurs et leurs organisations. Malgré ses promesses, le gouvernement bloque à nouveau les négociations, exigeant plus que jamais de lier augmensalariales et augmentation de la production et de la productivité. Les patrons licencient sans retenue, tandis que le pouvoir s'engage dans une d'étouffement et de harcèlement PUGTT : suspension pour six mois du quotidien Ach-Chaab, organe de la centrale, quelques jours après la sortie du premier numéro (auparavant, il était hebdomadaire); interdiction des réunions syndicales sur les lieux de travail ; arrestations de syndicalistes et grévistes; multiplication des (PSD) dans les entreprises ; utilisation des milices destouriennes contre les syndicalistes ; encouragements de plus en plus nets au syndicat jaune ultra-minoritaire l'Union nationale des travailleurs siens (UNTT) (6). Mais ce n'était là qu'une entrée en matière, le plat de résistance

LE PRÉTEXTE DE LA LIBYE L'expulsion de milliers de travailleurs de Libye, en août 1985, va donner l'occasion au pouvoir de redoubler ses attaques contre l'UGTT. Plus de deux mois durant, le Néo-Destour et le gouvernement vont être mobilisés dans contre la prétendue libyenne. Rien ne pour relancer l'union nationale autour du gouvernement. La Libye est accusée de complots terroristes, voir même de préparer une intervention militaire contre la Tunisie. Alors que les dénonciations de la Libye occupent l'essentiel de geants destouriens font une tournée de propagande dans le pays, l'armée est mise en état d'alerte, le pays est quadrillé, tout un chacun s'attende à une guerre tuniso-

En réalité, plutôt que de relancer une union nationale de plus en plus fictive, le pouvoir visait surtout à neutraliser les masses et à aligner l'opposition sur sa politique pour faciliter son complot contre l'UGTT. Vis-à-vis de l'opposition, l'objectif fut facilement atteint : tous les partis bourgeois et réformistes, ainsi que les intégristes islamistes, ont cherché, au nom de « la consolidation du front intérieur », à s'attirer les bonnes grâces du pouvoir. Celui-ci les a utilisés, les a remerciés et les a gracieusement congédiés ! L'affaire de la Libye a surtout été l'occasion de décula campagne contre l'organisation syndicale et, en particulier, contre « certains de ses dirigeants », accusés en somme de trahison envers « la patrie en danger ». L'UGTT n'a pas pris une position assez ferme face à la Libye, lui reproche-t-on, elle ne s'est pas jetée dans les bras du gouvernement !

La vérité est plus contradictoire. Le pouvoir avait à la fois toutes les raisons et aucune raison d'être mécontent de la direction syndicale. Toutes les raisons parce qu'en ne s'alignant pas totalement et immédiatement sur ses positions, l'UGTT a prouvé, une fois de plus, son indépendance. Aucune raison, parce que, malgré cette indépendance, l'UGTT a adopté un profil bas, suspendant les grèves, soutenant sans le soutenir le gouvernement, évitant toute initiative susceptible de heurter celui-ci de front. Il est incontestable que dans certaines situations, une or ganisation syndicale peut avoir tout inté rêt à adopter une attitude de repli tactique, mais une telle attitude ne peut se justifier que si elle est mise à profit pour préparer une offensive ultérieure et si elle n'implique pas une démobilisation et une démoralisation des travailleurs. Mais le repli de la direction de l'UGTT ressemblait là bien plutôt à une débandade. Il prépa-

Effectivement, lorsqu'a démarré la campagne antilibyenne, la centrale syndicale tunisienne, tout en dénonçant les expulsions des travailleurs de Libye - ce qui allait de soi - a maintenu officiellement les mots d'ordre de grève prévus. Cependant, très rapidement, il devenait clair qu'il n'en était rien. Les grèves, en reportées ou annulées, et la bureaucratie syndicale, sans appeler à l'union nationale du PSD, s'inscrivait implicitement dans la politique du gouvernement, en réaffirmant la nécessité de mettre la « défense de la patrie » au-dessus de toute autre considération et allant jusqu'à soutenir la rupture des relations diplomatiques avec la Libye. Pour éviter toute initiative de la base, syndicale a été

6. L'UNTT fut créée en 1982, avec l'encouragement direct du pouvoir, à la suite de l'exclusion par Achour des sept membres du bureau exécutif de l'UGTT qui avaient entraîné cette centrale dans la participation aux listes communes avec le PSD lors des élections législatives de novembre 1981.

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certains locaux de l'UGTT étant même fermés.

Il est vrai qu'entre temps le gouvernement avait déjà profité de la situation pour suspendre le prélèvement à la source des cotisations syndicales et obliger les permanents syndicaux à rejoindre leurs emplois d'origine. Ainsi, expliquaient les journaux à sa solde, les syndicats étaient « punis » de leur attitude « antipatriotique » ! Un coup très dur pour l'UGTT en général, qui voit ainsi son budget amputé de sommes considérables, et pour la bureaucratie en particulier, habituée à disposer comme elle le veut des finances de l'organisation syndicale. De concessions en reculs, la politique de la direction syndicale ne pouvait que désarmer les travailleurs face à la campagne chauvine du pouvoir et encourager son offensive contre l'UGTT.

LE RAID ISRAÉLIEN

Le bombardement israélien du siège de l'OLP, près de Tunis, le ler octobre 1985, a fourni une nouvelle occasion à la direction syndicale de manifester sa passivité. Sa réaction se borna à la publication d'un communiqué sans consistance, qui se refusait même à demander la rupture des relations diplomatiques avec les USA, alors que le très modéré et pro-américain Mouvement des démocrates socialistes (MDS) s'était trouvé contraint de le faire. En plus du communiqué, il y eut un petit rassemblement de cadres syndicaux, et l'UGTT considéra avoir fait son devoir.

Pourtant, le bombardement était survenu alors même que le pouvoir affirmait militairement le pays contre ... la Libye, et que les Etats « amis », au premier rang desquels les USA, exprimaient leur « indéfectible solidarité » avec la Tunisie et leur volonté d'assurer directement sa sécurité. Le raid israélien, soutenu explicitement par l'impérialisme américain, faisait apparaître comme grotesques ces professions de foi exprimées avec ardeur et devait ruiner en quelques minutes deux mois d'intense propagande du gouvernement : l'agression ne venait pas de Libye mais d'Israël et donc, indirectement, des Etats-Unis. Le pouvoir était incapable de la moindre riposte, cherchant à minimiser la responsabilité américaine, flagrante aux yeux de tous. La dépendance politique du régime destourien à l'égard des USA ne faisait plus de doute.

La buraucratie syndicale, cependant, ne voulut pas saisir l'occasion de reprententement était grand au sein des masses populaires et seule l'UGTT aurait pu donner de l'ampleur aux mobilisations suscitées par le bombardement. L'écho des actions (marches, meetings) impulsées par les partis de l'opposition a été certain, mais ceux-ci étaient bien trop faibles pour organiser par leurs propres moyens une riposte d'envergure et, de surcroît, le manque d'audace des partis bourgeois ou réformistes, leur volonté de chercher une base d'accord avec le pouvoir — il fallait voir leur satisfaction lorsque le Premier ministre a daigné les recevoir — ne pouvait entraîner dans la lutte les larges masses, peu habituées à intervenir dans la vie politique. L'UGTT aurait pu enclencher une vaste dynamique de luttes, comme l'ont montré les exemples, hélas isolés, de Gabès et de Sfax, mais la bureaucratie en a voulu autrement.

Dans cette situation, grâce à l'abstention des Etats-Unis au Conseil de sécurité de l'ONU - sur le vote condamnant Israël —, que le pouvoir a présenté comme une victoire, celui-ci a progressivement pu redresser la barre, rappeler que l'ennemi libyen était toujours aux portes et que l'UGTT en était la 5e colonne. Trop heureux d'avoir pu s'en tirer à si bon compte après le raid israélien, le gouvernement accélèrera son offensive contre la centrale syndicale. Il s'agissait désormais d'en finir octobre 1985, un gouvernement anti-UGTT est mis en place sous la direction du même Mohamed Mzali. Le général Zine El Abidine Ben Ali, qui a assuré la répression du 26 janvier 1978 et qui est le maître d'œuvre de la campagne antilibyenne, se voit confier le ministère de la Sûreté nationale, nouveau

Après le raid israélien contre le siège de l'OLP. (DR) département à côté du ministère de l'Intérieur dont le Premier ministre détient toujours le portefeuille. En fait de ministere de la Sûreté nationale, il s'agit bien sûr d'un ministère de la Répression politique. Nourredine Hached, ex-coordinateur de la commission nationale syndicale qui a organisé le congrès de Gafsa en 1981, accède pour la première fois de sa carrière destourienne au rang de ministre, en devenant ministre « du Travail », alors qu'auparavant existait un ministre des Affaires sociales. Rien ne prédisposait N. Hached à ce poste, si ce n'est qu'il est le fils du fondateur de l'UGTT, et quoi de mieux à opposer à l'UGTT que le fantôme de son propre fondateur ... En fait de ministère du Travail, celui-ci ressemble comme un frère à un ministère du Chômage et de l'augmentation de la productivité. Le reste est moins significatif, si l'on excepte le département des Transports, constitué en ministère autonome qui n'est autre, en vérité, que le ministère de la Privatisation des transports. Ce ministère, ce n'est pas non plus un hasard, a été confié à un ancien responsable syndical concurrent de Habib Achour. Tout un programme en somme. Tout est prêt pour le coup

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du pays, la riposte ouvrière a été des plus tions, la riposte a été largement sponta-

La campagne de presse reprend plus belle, la gestion de la direction syndicale est mise publiquement en cause, la société d'assurance de l'UGTT lui est enlevée par décision du gouvernement, ainsi que l'hôtel Amilcar qui lui appartient, et son imprimerie. Les deux fils de Habib Achour sont accusés de détournement de fonds et la presse officielle publie des centaines de télégrammes de prétendus syndicalistes affirmant leur perte de confiance dans l'actuelle direction de l'UGTT, demandant des comptes sur les finances de l'organisation et exigeant la convocation d'un congrès extraordinaire de la centrale. Plus grave encore, les milices destouriennes s'emparent par la violence de locaux syndicaux et désignent des « comités provisoires » chargés de la préparation de ce congrès extraordinaire. Simultanémenpots police annonce la découverte de d'armes aux sièges de certains syndicats : des bâtons et autres bouts de bois, des chaînes et un pilon en métal. Le prétexte est tout trouvé pour procéder à l'arrestation de nombreux syndicalistes et en particulier de responsables syndicaux connus pour leur combativité ou pour leurs liens avec Habib Achour. Ainsi, le pouvoir espérait bloquer toute réaction.

LE COUP DE FORCE Et, de fait, la bureaucratie syndicale semble paralysée. Alors que les milices destouriennes s'attaquaient déjà à ses locaux, elle se contentait d'en dénoncer les agissements et à remettre au conseil national - qui devait se tenir les premiers jours de novembre - toute décision, alors qu'il apparaissait de plus en plus clairement que le pouvoir n'avait pas l'intention d'en autoriser la réunion. La commission administrative de l'UGTT préparait une motion pour le conseil national, dans laquelle, après une mise en cause virulente du régime, elle s'en tenait à préconiser des grèves régionales et sectorielles sans en préciser les modalités (7). Le conseil national une fois reporté à une date indéterminée, la direction de l'UGTT ne jugea pas utile de lancer des mots d'ordre de lutte concrets et unificateurs à la hauteur de l'offensive du pouvoir.

Cependant, une fois le mouvement de stupeur passé, la mobilisation de nombreux militants et de la base syndicale devait empêcher la bureaucratie de capituler complètement. Habib Achour lui-

Men s'accrochant à son poste de secrétaire général de l'UGTT que voulait lui arracher le pouvoir, rendait des plus capitulation, à tel point que pas un seul membre du bureau exécutif du syndicat, dont certains lui sont carrément hostiles, n'ont osé désolidariser ouvertement de lui.

La riposte des travailleurs a certainement été supérieure aux prévisions du pouvoir. Dans de nombreuses régions, face à la résistance ouvrière, les milices destouriennes ont dû faire appel aux forces de police régulières pour investir les locaux syndicaux. A Sfax, la seconde ville vigoureuses et il a fallu plusieurs jours pour la mater définitivement; dans le Sud, la réaction des travailleurs a été particulièrement forte. A Gabès, les autorités destouriennes locales ont préféré ne pas intervenir contre le siège de l'union régionale, protégée par des milliers de travailleurs. Un meeting de 5 000 personnes au centre de la ville et une manifestation aussi nombreuse ont constitué, avec une grègénérale de 24 heures, les moments forts de la mobilisation.

A Gafsa, ville minière, les travailleurs se sont mis en grève générale deux jours de suite, les 1 et 2 novembre, en réponse aux tentatives des milices destouriennes de s'emparer de leurs syndicats. A Sidi Bou Zid, petite localité plus rurale qu'industrielle au centre du pays, la réaction a été des plus courageuses, et une manifestation de quelques milliers d'habitants s'est soldée par la mort de 3 lycéens renversée par une voiture des Brigades de l'ordre public (BOP). Mais si un peu partout dans le pays on a signalé des grèves et autres mouvements de protestation, dans l'ensemble la réaction a été des plus inégales. A Tunis, elle a été particulièrement faible, où les seuls secteurs importants à se manifester ont été ceux des banques et de l'enseignement, tandis qu'un aussi combatif d'ordinaire que celui des transports, connu pour son « achourisd'une grève générale de la région de Tunis n'a pas abouti.

Outre la répression gouvernementale, deux facteurs ont affaibli la réaction des travailleurs. D'une part, le refus de la bureaucratie syndicale de prendre en charge l'organisation de la riposte, non seulement au sommet de l'appareil, mais également au niveau de nombreuses structures intermédiaires où les responsables syndicaux ont parfois espéré que l'orage passerait sans les atteindre. En tardant à réagir, en laissant croire que des menaces de grève suffiraient à faire reculer le pouvoir plutôt que d'avancer des mots d'ordre clairs et immédiats de mobilisation générale, la bureaucratie a entravé le développement et la coordination des luttes. Lors d'une assemblée générale à Tunis, alors que les milices s'apprêtaient à s'emparer du local de l'UGTT, un membre du bureau exécutif, « achouriste » de renom pourtant, s'évertuait à calmer les syndicalistes présents et se contentait de proposer une grève de 2 heures sur la région de Tunis si le pouvoir investissait les lieux ! Et lorsque la BOP se présenta à l'union régionale de Tunis du syndicat, son secrétaire général invita les syndicalistes à se retirer sans résister.

D'autre part, la gauche syndicale elle-même n'a pas été à la hauteur de la situation. Tandis que tel courant envisageait déjà la préparation d'une « résistance syndicale » à long terme similaire à celle qui avait suivi le 26 janvier 1978, d'autres syndicalistes d'avant-garde croyaient pas à la possibilité d'une riposte générale ou craignaient une réaction encore plus forte du pouvoir. Dans ces condinée, inorganisée, dispersée, à l'initiative de certaines structures locales ou de syncombatifs. Les luttes ont été conçues de manière extrêmement défensive, comme moyen de pression dans le cadre de négociations où il s'agissait seulement de s'en tirer à meilleur compte.

L'attitude de l'opposition politique a été, quant à elle, des plus lamentables.

d'être la prochaine après l'UGTT, elle a avant tout cherché à sauver les meubles. L'opposition bourprincipalement par le MDS et la mouvance qui sympathise avec l'hebdomadaire Errai, a dénoncé l'oppression syndicat ouvrier qu'elle considère dangereuse pour le « processus démocratique » et la réalisation de l'union nationale. Précisant l'opinion de la bourgeoisie libérale, Erraï explique, dans son éditorial du 8 novembre, que la mainmise du PSD sur l'organisation syndicale qu'avoir des effets néfastes sur l'économie du pays: « La violence et le terrorisme provoquent chez les travailleurs le sentiment d'être soumis à la contrainte et à la tyrannie, ce qui influence négativement sur la production. Il est à craindre, ajoute Errai, que la diminution de la production ne devienne un moyen de lutte syndicale qui serait bien plus dangereux que la grè ve légale. En outre, les détenteurs de capitaux, tunisiens ou étrangers, ont toujours tendance, dans des conjonctures instables, à réduire leurs investissements. »

Puis Erraï rappelle qu'il n'est pas dans l'intérêt du PSD que l'organisation ouvrière perde sa représentativité. L'hebdomague », après avoir adjuré la direction de l'UGTT de mettre au premier rang de ses préoccupations la préservation de son organisation contre les risques d'un démantèlement complet et d'envisager à nouveau son orientation en fonction de la situation de crise économique qui impose, selon lui, le report de certaines revendications, « même si elles sont légitimes ».

Le « dialogue », tel est le mot clé de toute la politique de l'opposition bourgeoise et réformiste. Un communiqué commun du MDS, du Parti d'unité populaire (PUP), du Parti communiste tunisien (PCT), du Rassemblement socialiste progressiste (RSP) et du Mouvement de la tendance islamique (MTI) (8) souligne que « la solution des divergences entre l'UGTT et le gouvernement passe par le dialogue responsable, dans un esprit de compréhension mutuelle, en tenant compte de l'intérêt supérieur de la patrie ». Et dans la même veine, la Ligue des droits de l'homme, dont la direction se d'un cartel de ces mêmes organisations, appelle à « un dialogue sérieux et cons-

7. La commission administrative est comdu bureau exécutif plus les secrétaires généraux des unions régionales, des syndicats de

: groupuscule bourgeois issu du grande influence. RSP : groupe de la gauche nationaliste arabe, issu du courant mao-stalinien. MTI : mouvement intégriste,

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tructif qui permette la résolution de la crise sans vainqueur ni vaincu ». Le PCT a cru bon, en outre, de prendre position de manière indépendante, appelant à « soutenir » l'UGTT. Rien de moins, rien de plus. Une façon, une fois de plus, pour ce petit - mais ô combien intrépide ! — parti de ne pas se mouiller. Cette position a d'ailleurs semblé par trop audacieuse au gouvernement, qui a suspendu un numéro de l'hebdomadaire du PCT,Ettarik Ejjadid.

La gauche révolutionnaire organisée, constituée de groupes plus ou moins clandestins, s'est abstenue, selon son habitude prendre position publiquement, mais elle représente un élément actif et souvent déterminant au sein de la gauche syndicale, dont elle partage aujourd'hui les hésitations.

LA RECHERCHE D'UN COMPROMIS

Les souhaits de l'opposition bourgeoise et réformiste pourraient bien se réaliser. Les négocations entre la bureaucratie syndicale et le pouvoir vont, en effet, bon train pour trouver une solution de compromis qui se terminerait par l'éviction de Habib Achour et l'hégémonie au sein de la direction de l'UGTT de la fraction la plus conciliatrice envers le gouvernement.

Du côté du pouvoir, l'intention ne semble pas être la réédition du 26 janvier, en imposant un nouveau Tijani Abid, dont l'inefficacité à briser les luttes ouvrières a été prouvée. En outre, pour qu'une telle solution n'aboutisse pas à l'inverse du résultat recherché, comme cela a été le cas avec Tijani Abid, cela impliquerait une répression massive encore plus forte et systématique que celle qui a suivi la grève générale de 1978. Cette solution, lourde de dangers, qui signifierait un bouleversement complet de la politique gouvernementale, n'est sans doute ni dans les intentions du pouvoir ni dans celles de l'impérialisme, échaudé par l'échec de nombreuses dictatures militaires et policières. Janvier 1978 avait pour objectif de briser par la violence le mouvement ouvrier; avril 1981 visait plutôt à rétablir la crédibilité de l'organisation syndicale en lui accordant un semblant d'autonomie pour qu'elle puisse canaliser les luttes ouvrières dans le sens de la collaboration de classes ; octobre 1985 cherche à réaliser la politique d'avril 1981 par les méthodes de janvier 1978. Mettre un terme à la vague de mobilisations et de radicalisation commencée en 1976-1977 et que n'a pas écrasé le 26 janvier ni résorbé la politique d'ouverture, telle est, en dernière instance, la signification du coup de force contre l'UGTT.

Revenir au congrès de Gafsa de 1981, voilà encore le sens des derniers événements. Il est significatif dans cette perspective que le pouvoir ait concentré dès le départ ses attaques contre Habib Achour, évitant de mettre directement en cause le reste de la direction syndicale. Les arrestations opérées n'ont pas été massives, comme en 1978, mais essentiellement sélectives, visant en premier lieu les syndicalistes les responsables syndicaux susceptibles d'organiser la riposte ou pour leurs liens avec Achour. Il n'y a pas eu démantèlement complet des structures de l'UGTT, alors même que les structures fantoches se mettaient en place dans la quasi totalité du pays. Par ailleurs, au fur et à mesure que les négociations avançaient avec le bureau exécutif de de l'UGTT, les syndicalistes arrêtés étaient libérés, y compris les éléments « achouristes » ou de la gauche syndicale. Parallèlement, par contre, Habib Achour était placé en résidence surveillée — « iso-

- sans perdre, pour autant, son titre de secrétaire général de l'UGTT.

Par ailleurs, ce n'est certainement pas un oubli de sa part si le pouvoir n'a pas, jusqu'à présent, réprimé les partis de l'opposition ni les journaux qui contestent sa politique, à l'exception de l'hebdomadaire du PCT dont l'audience est bien moins large que celle d'Errai. Les déclarations officielles confirment cette orientation, même s'il ne faut pas leur accorder plus de crédit qu'elles n'en ont. Ainsi, dans son discours à la Chambre des députés, le Premier ministre a annoncé, pour le mois de juin 1986, la promulgation d'une loi libérale sur les organisations politiques et une autre qui restreindrait le délai de garde à vue. Dans les circonstances présentes, le sens des paroles de Mohamed Mzali est clair. Il propose une transaction : une législation plus libérale contre le droit des travailleurs à s'organiser librement.

Sur le plan politique, il s'agit aujourd'hui de donner un second souffle à la démocratisation bourgeoise par le moyen de la répression de la classe ouvrière. Avec ce nouveau contenu, la politique d'ouverture Tunis, au moment de la grève générale, le 26 janvier 1978. (DR)

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plus étroites, et l'avenir des quelques libertés démocratiques existantes sera déterminé par les nécessités de l'épreuve de force avec le mouvement syndical.

Reste que la réaction ouvrière — plus importante malgré ses limites que ne l'avait vraisemblablement envisagé le pouvoir - ne facilite guère la concrétisation rapide du compromis auquel il aspirait. Cela l'oblige à louvoyer, à alterner menaces et concessions pour permettre à la bureaucratie syndicale, dont certains dirigeants lorgnent depuis longtemps déjà vers un arrangement avec le pouvoir, de justifier auprès de la base syndicale le départ imposé de Habib Achour.

A l'heure où nous écrivons ces lignes, la situation n'est pas encore tranchée. Le bureau exécutif de l'organisation syndicale est allé jusqu'à tenir une réunion avec le ministre du Travail, alors qu'Achour venait d'être mis en résidence surveillée, et a accepté la publication d'un communiqué commun qui se contente d'enregistrer « avec satisfaction » la reprise du « dialogue ». De nombreux mots d'ordre de lutte ont été annulés, dont celui de la grève générale de 24 heures prévue à Gafsa. Le bureau exécutif s'est également réuni avec les responsables régionaux et fédéraux de la centrale pour finalement leur arracher un communiqué, au ton des plus modérés, qui dénonce l'« isolement administratif » dont Achour est l'objet comme une atteinte aux « droits de l'homme », sans spécifier que c'est là, avant tout, une atteinte à l'indépendance syndicale. Ensuite, le communiqué s'empresse de marquer sa « satisfaction » pour la libération des syndicalistes et la reprise du « dialogue », pour conclure timidement que l'UGTT est « prête à la lutte et au sacrifice quand la situation l'exige ».

Malgré cela, la direction de l'UGTT n'a pas encore franchi le pas qui lui permettrait un accord définitif avec le pouvoir, et celui-ci menace, par la bouche de coordinateurs de ses « comités provisoiconvoquer un congrès extraorélirait un nouveau bureau QUELLES PERSPECTIVES ? La grande inconnue, en fait, est la réaction de la base syndicale et celle de nombreux cadres intermédiaires à un compromis qui apparaîtrait comme la perte de l'indépendance syndicale.

Si la base syndicale se rebelle, il ne restera plus au pouvoir que la fuite en avant dans la répression ou l'acceptation d'une défaite qui risque de sonner le glas du gouvernement Mzali. Une autre solution, plus probable, serait la stagnation de la situation dans l'état actuel des choses, qui éviterait au gouvernement ainsi qu'à la direction syndicale de faire un choix tranché. Malgré le risque de pourrissement de la situation, cela permettrait de faire passer un compromis, favorable au pouvoir ou à l'UGTT, progressivement et façon inaperçue. Beaucoup plus sûre encore apparaît la possibilité immédiate d'un compromis satisfaisant au moins partiellement les volontés du pouvoir.

Mais, quand bien même la mobilisation des travailleurs ne serait pas assez forte pour empêcher un tel compromis, celui-ci ne garantıra en aucun cas au pouvoir la paix sociale. Personne dans le pays n'a été dupe du sens véritable de la campagne de presse et de l'offensive contre l'UGTT. Le coup de force ne sera pas effacé par un compromis qui ne ferait que dance syndicale. Bien au contraire, l'opération montée par le gouvernement Mzali ne peut qu'accélérer et approfondir la rupture de la classe ouvrière avec le régime. De surcroît, comme nous l'avons souligné plus haut, la radicalisation ouvrière,

Uses fluctuations, n'est pas une éruption éphémère. Elle est bien plutôt l'expérience de la crise du régime destourien à tous les niveaux, et nul doute que le coup de force contre l'UGTT ne saurait résoudre les problèmes de fond qui sont à l'origine de cette crise.

Certes, la mainmise du Néo-Destour sur l'UGTT risque, même indirectement, de donner un répit suffisant à la bourgeoisie pour imposer son programme d'austérité, et l'austérité peut, à terme, démobiliser les travailleurs. Mais la misère et le chômage peuvent aussi renforcer la rancœur et la colère des masses et engendrer une crise sociale explosive qui, en se combinant avec la crise politique que ne manquera pas de provoquer la mort prochaine du Bonaparte, conduira tout droit à une crise révolutionnaire.

communistes révolutionnaires ne constituent encore en Tunisie qu'un petit groupe aux moyens et à l'influence limités, plus tourné vers la propagande générale que vers une réelle intervention dans le mouvement de masse. Cependant, dans les circonstances exceptionnelles que vit la Tunisie aujourd'hui, ils ont déployé toute leur énergie pour populariser des d'imposer un recul au pouvoir. S'inspirant de l'expérience des masses, qui face aux provocations du pouvoir fin 1977 et début 1978 avaient imposé une grève générale, ils ont mis en avant la nécessité Un local du PSD saccagé pendant la grève générale de janvier 1978. (DR)

d'une grève générale immédiate et illimitée, à l'échelle de tout le pays. De même, systématisant l'initiative des travailleurs qui ont défendu et tenté de récupérer par la force les locaux syndicaux, les communistes révolutionnaires ont avancé l'idée d'organiser ces actions par la formation ouvrières. Ces deux mots associés à celui de comités pour organiser les différents aspects de la lutte là où les structures synpouvaient fonctionner, vaient à leur sens permettre l'organisation et l'unification de la résistance syndicale pour que les travailleurs fassent bloc contre le pouvoir et l'acculent ainsi à re-

A l'heure actuelle, les communistes révolutionnaires mettent travailleurs et les syndicalistes contre l'illusion de faire reculer le pouvoir en acceptant un compromis en sa faveur. Plus l'UGTT et sa direction baisseront la tête, moins les travailleurs seront capables de s'opposer aux projets du pouvoir, et plus celui-ci multipliera les exigences pour mettre le mouvement syndical à genoux. Par ailleurs, ils considèrent que la formation de milices ouvrières reste un impératif alors qu'une seconde offensive gouvernementale, encore plus virulente en cas d'échec des négociations, est une éventualité qu'on ne peut écarter. La formation de milices ouvrières est d'autant plus importante que la grève générale demeure la seule perspective possible pour défendre l'indépendance syndicale, imposer la libération de tous les syndicalistes et de Habib Achour, récupérer les locaux et autres biens de l'UGTT et battre en brèche la politique d'austérité.

C'est dans cette perspective unifiante que les communistes révolutionnaires s'attachent à stimuler toutes les formes de résistance et à mobiliser les travailleurs contre tout compromis qui se ferait au détriment de l'indépendance de la centra-

Nabil SAID, Tunis, le 14 novembre 1985.

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