Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

AFGHANISTAN

Six ans après l'intervention soviétique

· Inprecor n° 209, 16 décembre 1985 · p. 19-20 · 2 442 mots

URSS et Russie Afghanistan Inde et Asie du Sud Chine

Peomas perdes de pasere dAn ganisan, pomo en

ARMI les paradoxes de la guerre d'Afghanistan, le moins connaître les nouvelles. A notre époque de retransmission quasi immédiate de la moindre crise ministérielle depuis les points les plus éloignés du monde, les nouvelles d'Afghanistan ne nous parviennent avec certitude que lorsque des voyageurs, plus hardis encore que ceux du XIXème siècle, en reviennent et tiennent une conférence de presse... où il n'y a d'ailleurs que de dix à vingt personnes. C'est que l'Afghanistan est le cadet des soucis des puissants de ce monde, voire un problème gênant pour tout le monde.

Michel LEQUENNE

La première source d'information est celle de l'équipe de quatre journalistes de l'agence Black Star qui, d'avril à juin dernier, ont parcouru 1 600 kilomètres dans tout l'Est afghan, ramenant des informations du plus haut intérêt ainsi qu'un impressionnant reportage

Ceci fit, en France, l'objet d'une publication dans le numéro d'Actuel de juilletaoût 1985. Philippe Flandrin était au

Paktya, province frontalière du Pakistan ;

Michel Setboun au Kandahar, au sud-est ;

Reza au Panchir ; Anthony Suau à Jelala-

Le renseignement concordant le plus intéressant des quatre reporters concerne l'armement de ces zones de la résistance afghane. En dehors des armes de récupération prises à l'ennemi, l'armement neuf est totalement chinois : armes légères et semi-lourdes, telles les mitrailleuses Dachaka et les Zigouyak qui permettent d'abattre des avions qui ne volent pas trop haut. Ces armes ne sont pas fiables : elles sont de médiocre qualité et cela leur assigne une durée moyenne de trois ans. En outre, leurs munitions sont en quantité insuffisante.

Autant dire que l'armement de la résistance est dans une assez étroite dépendance de l'orientation politique de ses fournisseurs. Comment sont payées ces armes ? Peut-être par les 250 millions de dollars pris sur ses « fonds spéciaux » par le

Congrès des Etats-Unis pour aider la résistance afghane. La bonne tenue militaire de celle-ci est donc très largement dépendante d'un équilibre instable des rapports internationaux: rapports russo-chinois;

rapports sino-américains ; situation intérieure du pouvoir au Pakistan, dont la diplomatie est actuellement orientée à la fois vers la Chine et les Etats-Unis, mais que son opposition« démocratique » voudrait réorienter vers l'Inde et l'Union soviétique, donc aussi vers Kaboul.

Quoiqu'il advienne, pour l'instant, la résistance afghane tient, et même s'orga-

Un pays ravagé par la guerre des terroristes. tions très différentes l'une de l'autre. nise. Pour Philippe Flandrin, elle atteint depuis 1982 son troisième âge, le premier étant la « jacquerie » désordonnée contre le régime du Parti populaire démocratique afghan (PPDA) précédant l'invasion noël 1979 par les forces de l'Union soviétique, et le second le soulèvement général et la guerre de guérilla dans tout le pays, avec participation d'éléments de l'armée, mais qui restait régionalement éclatée. Désormais, la guérilla se change avec des fronts stabilisés et organisés.

Philippe Flandrin a été impressionné - et il y a de quoi — par la base troglodyte d'Al Zubeir Ibn Anwal, au Paktya, creusée de main d'homme, avec ses ateliers de réparation d'armes pourvus de machines-outils pakistanaises et chinoises, son arsenal, sa salle vidéo de formation politique et ses garages souterrains pour les chars T 54 et T 62, pris à l'ennemi, et dont les moudjahiddines étudient le maniement en attendant l'heure où ils pourront s'en servir. Partant de cette base, Philippe Flandrin a suivi l'attaque de la ville de Khowst par 3 000 maquisards rassemblés sous le commandement de Jalal-uddin. La ville était tenue par 240 soviétiques et 1 000 Afghans, mais ceux-là sont de ces miliciens ralliés devenus maintenant les pires adversaires des partisans, parce qu'ils se battent comme eux, étant des « retournés », à l'idéologie tribale, et dont les chefs, corrompus par la vie de guerriers, ont choisi ceux qui les ont armés et ne leur imposent pas la morale musulmane. L'assaut est précédé d'appels à la fraternité islamique, par hauts-parleurs, auxquels répond un torrent d'in-

Suit la bataille qui se termine en match nul. Les assaillants étaient attendus. Il n'y a cette fois ni morts ni blessés, en dépit d'un violent tir de barrage. Mais cela recommencera, car les opérations de harcèlement sont incessantes. A l'heure où nous écrivons, l'on ne sait pas qui tient la ville de Khowst.

Setboun éclaire ce qu'est l'étrange front de Kandahar, avec sa gar-

Que les Afghans battent le record des populations en exil, il en est dix fois moins question que des réfugiés cambodgiens que rien ne menacerait physiquement s'ils rentraient chez eux.

Que la guerre menée par l'Union soviétique soit une des plus

« génocide » de toutes les guerres du Tiers Monde, cela moins d'écho que les victimes par unités des actes désespérés

De ce fait, le gros des nouvelles que nous donnons ici datent du mois de septembre, et les principales concernent le printemps et l'été dernier. Elles proviennent de deux expédinison russo-afghane assiégée dans ses postes, au centre de la ville, laquelle est tenue par la résistance installée dans les ruines apocalyptiques des faubourgs et dans les vergers, les postes de la région ayant été grignotés un par un et les contre-attaques ayant toutes échouées. Maintenant, c'est un statu quo comportant les trèves tacites pendant lesquelles les assiégés vont se ravitailler au bazar... qui, en retour, paie des taxes à la résistance. Inversement, les la route qu'ils tiennent jusqu'à la fron-

Le chef de la résistance de Kandahar,

Haji Latif, a soixante-quinze ans ; il a quinze commandants sous ses ordres et coordonne leurs actions. Pour reprendre Kandahar, les soviétiques devraient tout raser.

La stratégie soviétique semble bien être, là aussi, de tenter d'étouffer Kandahar en fermant la frontière. Cela réussira- t-il ? Un danger pour la résistance, en combats quotidiens d'escarmouches et de harcèlement, c'est de s'endormir dans une sécurité aléatoire.

Reza est allé au Panchir, la vallée désormais légendaire pour les assauts russes déjà repoussés par Massoud, le stratège de trente-deux ans, que domine l'idée de l'unité de la résistance, à laquelle il travaille patiemment, en en nouant la trame fil à fil. Là, les soviétiques ont pratiqué la politique de la terre brûlée. Massoud y a répondu en faisant de ses partisans des soldats-agriculteurs.

Reza a vu chez lui deux mohadjiddines aux yeux bleus, blonds : des prisonniers soviétiques convertis à l'Islam, dont l'un, ancien kolkhozien, n'a jamais pu accéder à l'université.

Ce qu'Anthony Suau a vécu, lui, c'est l'attaque de Wazir, un bourg à demicontrôlé par les forces soviétiques et qui protège Jelalabad, que les moudjahiddines avaient le plan d'attaquer. L'essentiel de son reportage porte sur les terribles marches des maquisards : longs déplacements cachés, par sauts de puce, vers la concentration qui permet l'attaque, mais où, là,

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la puissance de feu est énorme pour des résultats dérisoires, parce que la disproportion des moyens matériels est écrasante. Le pire, pour les maquisards, semble ces mines anti-personnelles, semées par avion, minuscules, et d'autant plus effrayantes que manquent les médecins et le matériel médical. De ces petites mines éclatées ont été présentées à la presse : leur enveloppe verte les rend peu sur le sol. Les blessures les plus courantes qu'elles causent sont les pieds arrachés. A Peshawar, on fabrique artisanalement en masse des prothèses de pieds.

Mais les conclusions des quatre journalistes concordent quant au progrès de l'organisation militaire, la professionnalisation de la résistance, qui n'hésite même plus à mener des combats de jour, et qui, armée contre les hélicoptères, n'en a plus peur, ce qui oblige les forces soviétiques à y substituer les vols en piqué des Migs, qui sont imprécis parce que trop rapides.

L'importance même du déplacement forcé population par l'occupant comme moyen d'isoler la résistance, n'a pas que des effets négatifs. Si une partie des Afghans déplacés s'installent au Pakistan, les immenses camps sont devenus des fronts. Enfin, un fait important pour tirer le bilan de l'année, c'est que les bonnes récoltes permises par la situation climatique n'ont pas rendues tragiques les difficultés de ravitaillement. Cela est, bien entendu, un autre facteur dont la cons-

LA MISSION DU BIA AU KUNAR

Un autre témoignage du plus haut intérêt, c'est celui d'Alain de Bures et de Bernard Juan, de la mission d'aide à l'agriculture envoyée par le Bureau International Afghanistan dans la vallée de la Kunar. C'est encore là une région frontalière avec le Pakistan. La mission du BIA, était au plus haut point humanitaire. seignait aux paysans les méthodes de prédes maladies animales, l'hygiène des troupeaux ; l'agronome, l'implantation des cultures maraîchères permettant de substituer au riz et au blé des aliments de conserver les dans des caches. Aux méthodes traditionnelles millénaires, il s'agissait de substituer ou d'adjoindre des acquis simples de l'agronomie et de la zoo-technique modernes qui peuvent permettre de tenir dans des conditions de survie, mais aussi auront une prolongation dans l'Afghanis-

Déjà la vallée centrale était vidée de ses habitants, réfugiés dans les petites vallées. Quand l'offensive de mai-juin s'est dessinée, les deux techniciens ont été envoyés avec deux vieux bergers et deux jeunes dans de hauts alpages. Mais ils ont pu voir ensuite les cultures dévastées, brûlées. La récolte globale sera là amputée d'un bon tiers. Encore les emblavures restées intactes sont-elles souvent piégées. L'essentiel des blessés le sont par « ces petites saletées vertes à ailettes larguées par avion » dont il faut faire la cueillette comme des champignons, non sans risque jambes amputées les hommes et les animaux. L'usage, mentionné partout, de telles armes est bien la preuve d'une guerre faite à la population.

Ce coup de boutoir sur la vallée de la Kunar, n'a pas toutefois, atteint ses fins. Une nouvelle offensive serait en cours.

ET MAINTENANT? Au terme de la sixième année de guerre, l'enlisement soviétique en Afghanistan se confirme. Si la résistance n'a toujours pas de représentation politique unique, les efforts vers la constitution d'un front diplomatique ont progressé, tandis qu'au contraire, le pouvoir de Kaboul a connu la plus grave des ruptures internes depuis la liquidation d'Amin et l'instauration du gouvernement fantôche de Babrak Karmal, avec le complot, dénoncé le 3 octobre par Radio Kaboul, dans lequel étaient impliqués rien moins que Ghulam Hussein, ancien haut responsable de la police, Abdullah Mohammed, chef des Jeunesses communistes du PPDA, Sherdad Waziri, conseiller politique du PPDA, Abdul Rashid Ali Zai, chef de la de la province du Logar et plusieurs autres responsables de la police

Une autre information sonne comme un terrible avertissement pour la bureaucratie soviétique : celle de l'affrontement d'un jour entier, très meurtrier, pour une cause restée obscure, dans la partie tadjik de l'Afghanistan, proche de la frontière soviétique du Tadjikistan, soviétiques de Biélorussie et troupes sotadjiks, donc musulmanes, parlant la même langue que les Afghans de la région. On a là comme le signal d'alarme d'une contagion de la guerre musulmane afghane dans les républiques musulmanes d'Union soviétique.

Rien n'est donc joué. Mais on sait l'acharnement têtu de la bureaucratie du Kremlin. En face, l'infinie patience musulmane d'un peuple de guerriers convaincus du bon droit de leur guerre sainte n'est pas moindre. Cependant, ainsi que le note l'éditorial de Défis afghans (1) : « La question afghane représente aussi un lourd handicap pour la politique inté rieure de l'Union soviétique (...) : l'intervention soviétique est dénoncée au sein même d'une opinion que l'Union soviétique a toujours prétendu contrôler : celle les mouvements anti-imperialistes et j de la gauche communiste ( commencer par les Jeunesses communiste italien, le PC le plus important d'Europe). La présence d'un représentant de la résistance afghane aux côtés de ceux de l'OLP et de l'Afrique du Sud à la Convention des mouvements de paix d'Amsterdam montre aussi que les Soviétiques continuent de perdre sur ce terrain ».

L'on continue de s'interroger sur ce que le règne de Gorbatchev peut apporter de nouveau. Evidemment, ceux pour qui le problème se pose en termes de « droite » et de « gauche », de « libéralisme » et d'« orthodoxie » s'égarent. Plus adéquate est l'opposition des « technocrates » contre les « bureaucrates sclérosés ». Avec Gorbatchev, c'est la bureaucratie technocratique moderniste qui est arrivée au pouvoir. En quoi est-ce que cela peut avoir un effet sur la guerre afghane ? Pas un direct, bien que Gorbatchev ait probablement plus de penchant pour les mesures du type de celles qui avaient marqué d'Andropov -privilégiant la corruption et la politique - que pour les coups de marteau à la Tchernenko. Mais ce type de mesures s'est révélé aussi inefficace pour en finir avec la guerre. Les contre son véritable visage, et en particu ainsi, à Tachkent, où même les marchés sont interdits aux Afghans qui sont mis en quarantaine.

C'est indirectement que la politique de Gorbatchev peut influer sur cette guerre. Le cœur de la politique nouvelle consiste à trouver les moyens de minimes réformes continues et d'améliorations du niveau de vie qui assurent le calme et la stabilité des masses soviétiques et cela n'est possible sans bouleversement du sysdiminuant les charges de l'économie de guerre. C'est pourquoi l'es sentiel des efforts de Gorbatchev tendent à trouver une nouvelle politique de coexistence pacifique avec les Etats-Unis, comme d'ailleurs avec la Chine où se poursuivent les mêmes buts. Dans ce cadre, l'Afghanistan tient une certaine place, liée d'ailleurs à la place des militaires dans le système bureaucratique

Que l'Union soviétique veuille se débarrasser du boulet afghan, n'est pas une hypothèse absurde. Mais cela n'implique aucune solution précise. Le poids, moral plus que matériel, de l'Afghanistan a entraîné une relativisation de l'activité de l'Union soviétique dans les zones d'influences bourgeoises, surtout en Amérique crifiant à la fois les peuples d'Amérique centrale et celui d'Afghanistan constitue un danger redoutable pour les deux réon doit souligner que les deux causes sont liées. Et l'on ne saurait donc mieux conclure, en tant que marxistes révolutionnaires, qu'en d'une lettre adressée au président argentin Alfonsin par le Prix Nobel de la Paix, Adolfo Perez Esquivel : « Hier, je vous écrivais pour solliciter votre intervention en faveur du drame que vit le Nicaragua face à l'action brutale et impunie d'un grand pays souverain contre un autre Aujourd'hui, je vous écris pour solliciter votre intervention sur le drame que vit l'Afghanistan, victime de l'orgueil de l'autre grande puissance ».

Michel LEQUENNE, le 15 novembre 1985. 1. Cette excellente revue vient de publier numéro 4 (août-septembre-octobre) avec en particulier un dossier Pakistan, essentiel à la compréhension de la politique régionale. C'est une publication à lire à chaque fois tout entière, pour la densité, la sûreté de son information, en vente à la BIA, 24, rue de Chaligny, 75 012 Paris, et à la librairie La Brèche, 9, rue de Tunis 75 011 Paris.

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