Pourquoi le PS est-il allé jusqu'à s'allier avec un parti dont l'histoire, le personnel dirigeant, la clientèle symbolisent tant la nostalgie
PORTUGAL un gouvernement de coalition PS-CDS de la dictature renversée le 25 avril 1974 ? Seize mois après sa formation, le premier gouvernement constitutionnel de Mario Soares est tombé, mis en minorité sur la motion de confiance qu'il avait présentée à l'Assemblée de la République, le 8 décembre. Le 19 janvier 1978, Mario Soares, à nouveau désigné comme premier ministre par le président Eanes, annonçait l'accord conclu entre le Parti socialiste et le Centre démocratique et social pour la constitution d'un "gouvernement à base socialiste comprenant des personnalités indépendantes y siégeant avec l'approbation de leur parti". Derrière ces contorsions verbales se cache (très mal) la triste réalité :la "ligne Soares ", que la social-démocratie européenne a tant de fois portée au pinacle, vient d'aboutir à la formation d'un gouvernement de coalition PS-CDS. Mario Soares est tombé, victime de son incapacité à satisfaire les exigences de la bourgeoisie portugaise et de son discrédit parmi les travailleurs. Il revient au pouvoir, cette fois flanqué de Freitas do Amaral, l'ancien conseiller du dictateur Marcelo Caetano (le successeur de Salazar), dans un contexte de crise économique toujours aussi grave et de tension politique exacerbée par sa dernière manœuvre. Cet aller et retour crée une nouvelle situation politique dont il convient de bien cerner les contours. Dès la chute du gouvernement, le général Eanes, assumant ses pouvoirs présidentiels, commença ses conversations avec tous les partis représentés au Parlement, en vue de la formation d'un gouvernement "dont la composition devrait refléter l'engagement politique des forces que leur base programmatique qualifie comme responsables" . Dans le langage de la crise politique portugaise, le président de la République, exigeant que le gouvernement dispose d'une majorité parlementaire stable sans le Parti communiste, faisait clairement savoir au PS qu'il devait désormais s'associer avec un parti de droite.
Francisco LOUÇA Mario Soares, secrétaire général du PS désigné comme premier ministre pour mettre en œuvre cette combinaison, trouva l'appui quasi unanime des grandes formations politiques. Après que le Conseil de la Révolution eut vivement recommandé ce choix, le CDS et le PCP l'applaudirent. Soares savourait modestement sa revanche : "Ma désignation n'a pas de sens, étant donné que je viens d'être renversé. C'est un peu ridicule de faire tomber un gouvernement pour le nommer à nouveau ensuite " Mario Soares fut renversé parce que sa politique a échoué. Mario Soares est chargé de former le nouveau gouvernement parce que sa présence et celle de son parti sont encore nécessaires pour faire passer la récupération capitaliste sans recourir à de nouvelles élections qui, dans l'état actuel des choses, confirmeraient, selon toute probabilité, la majorité parlementaire des partis ouvriers. Mais il ne sera pas Premier ministre du même gouvernement ni responsable de la même politique. Le Fonds monétaire international et l'impérialisme, Eanes et l'armée, la bourgeoisie et ses partis exigent que ça change. Le chassé croisé du PSD et du CDS "Il n'existe pas de difficultés insurmontables pour établir un accord politique susceptible de jouir d'un soutien majoritaire, stable et cohérent à l'Assemblée de la République" , mais il reste encore à définir " le cadre de cet accord politique quant aux modalités de traduction des responsabilités des partis dans la formule gouvernementale"; c'est ainsi qu'Eanes rendait compte, à la fin décembre, du progrès des négociations en cours sous sa houlette depuis trois semaines. Cependant, les difficultés rencontrées dans les discussions sur la plate-forme "entre partis politiques et partenaires sociaux" , devaient vite démentir l'optimisme présidentiel. Pour commencer, le Parti social-démocrate (PSD), le principal parti bourgeois portugais, se refusa à entendre parler d'une quelconque plate-forme avant la conclusion d'un accord ferme sur la composition de l'équipe gouvernementale.
PORTUGAL Le CDS, qui avait initialement demandé la dissolution du Parlement et la convocation d'élections législatives dans un délai maximum de trois mois, lui emboîta le pas et rejeta la perspective d'un compromis quadripartite incluant le PCP. C'était donc l'impasse. Mais la date limite fixée par le général-président s'approchait, avec la menace d'un gouvernement formé par ses soins et mettant sur la touche les tractations parlementaires de Mario Soares, Freitas do Amaral et Sa Carneiro. Le 15 novembre 1977, dans son memorandum proposé à l'acceptation des partis, le secrétaire général du PS disait déjà cyniquement : "Dans les circonstances actuelles, l'alternative immédiate à laquelle nous sommes confrontés se réduit au choix suivant : ou bien l'obtention d'un appui financier international par l'intermédiaire d'un ou de plusieurs emprunts, ou bien la dilapidation totale des réserves d'or qui nous restent. " Il était urgent de mettre en place un nouveau gouvernement pour s'attaquer à ces problèmes que Soares n'avait pas pu résoudre. Mais alors, quelle pouvait bien être la solution ? L'organisation d'élections anticipées fut rejetée par Soares ("Elles constitueraient un risque terrible pour le pays, car elles impliqueraient la paralysie de la vie nationale pendant plusieurs semaines"'), par Eanes, par le PCP et en fin de compte, après quelques tergiversations, par le PSD et le CDS. Il fallait donc, à tout prix, former une coalition; telle fut la conclusion d'Eanes. Il se chargea de le faire savoir aux principaux intéressés. Dans la seconde quinzaine de décembre, les positions commencèrent à se modifier. Soupesant les avantages d'une participation gouvernementale par rapport aux dangers de la crise sociale, le CDS déclara qu'il acceptait de constituer un gouvernement avec le PS, sous la présidence de Mario Soares. Le PSD publia immédiatement un communiqué annonçant la rupture de ses "accords de consultation mutuelle" avec le CDS ("la convergence démocratique"). Il accusait la formation dirigée par Freitas do Amaral de préférer "être au gouvernement une journée que d'être dans l'opposition pendant quelque temps." A nouveau, les deux grands partis bourgeois portugais piennent des chemins séparés, opérant un chassé-croisé soudain par rapport à leur tactique antérieure. Le CDS, seul parti à avoir voté contre la Constitution rédigée en grande partie par la direction du PS, participera au gouvernement avec ce dernier, après avoir été le chef de file de ses adversaires réactionnaires. Le PSD, lui, dont les députés avaient soutenu les propositions du PS sur la politique économique et financière, sera dans l'opposition. Les conditions de Washington et de Bonn Pourquoi le PS, dont l'influence et l'électorat ouvriers et populaires sont encore grands, est-il allé jusqu'à s'allier avec un parti dont l'histoire, le personnel dirigeant, la clientèle symbolisent tant la nostalgie de la dictature renversée le 25 avril 1974 ?
Cette "unité des contraires" résulte d'abord de la pression de l'impérialisme. Depuis le rapport de l'OCDE, en 1975, qui suggérait la formation d'un gouvernement PS-PPD (l'ancienne dénomination du PSD), la politique constante de l'impérialisme a été d'appuyer très modérément le gouvernement du PS en lui tenant économiquement la tête tout juste au-dessus de l'eau, mais pas plus. L'impérialisme - américain et allemand notamment - a toujours exigé de lui qu'il se soumette à ses conditions, au premier rang desquelles figurait la nécessité d'une alliance avec les partis bourgeois pour faire définitivement pièce à une combativité ouvrière que le 25 novembre 1975 a ralentie mais certainement pas supprimée. La survie économique du gouvernement dépend, hier comme aujourd'hui, des crédits que Washington et Bonn lui dispensent chaque mois, goutte à goutte. Juste avant la fausse sortie de Soares, Medina Carreira, son ministre des Finances, assurait que, faute de crédits importants, le gouvernement devrait déposer son bilan avant trois mois. C'était en octobre... Les conditions de l'impérialisme étaient claires : face à l'incapacité de Soares d'utiliser son audience dans les classes laborieuses pour ramener ces dernières à l'acceptation d'une brutale politique d'austérité, seuls les partis bourgeois - ou, à défaut, l'un d'entre eux -peuvent se porter garants de l'utilisation économique et politique des crédits impérialistes. Soares a bien reçu le message. Au cours des mois de juillet, août et septembre I9T7, il a désespérément cherché un accord avec le PSD. Sa Carneiro devait le coiffer au poteau par un coup de théâtre renyersant la majorité de la direction du PSD qui s'était montrée ehélire à cette collaboration. Il ne lui restait plus qu'à se tourner vers le CDS. Pour ce faire, le PS a dû accepter les exigences de la bourgeoisie - internationale et portugaise. Vasco de Mello, membre du CDS et l'un des grands patrons du pays, s'est chargé de les expliciter en demandant, au nom de la Confédération de l'industrie portugaise, que soient abrogés tous les décrets de l'ancien gouvernement faisant des concessions aux conquêtes des travailleurs et que soit instituée une totale liberté pour les licenciements individuels ou collectifs. Abandonnant, pour l'instant, la revendication d'un gouvernement à égalité stricte de postes entre le PS, le PS Det le CDS, celui-ci demandait qu'on lui attribue quatre ministères-clé, dont ceux des Affaires étrangères et de l'Industrie. La « bonne volonté » du PCP Les négociations pour la formation de ce gouvernement de coalition se sont déroulées dans un contexte de relatif calme social. Le PCP s'était chargé de faire taire le mouvement syndical, qu'il domine largement, en attendant la conclusion des pourparlers dans lesquels il était aussi engagé. "Nous n'avons pas d'exigences, nous n'avons que notre bonne volonté", déclarait Alvaro Cunhal, le secrétaire général du PCP.
Son parti avait commencé par quémander sa participation au gouvernement, sous le camouflage d'un "indépendant" de son choix; sa "bonne volonté" devait rapidement le conduire à accepter de ne pas faire formellement partie de la nouvelle équipe tout en y étant lié par un accord programmatique avec le PS. En novembre dernier, le PCP avait déjà été le seul parti à donner son approbation (comme "base de discussion") au memorandum présenté par Mario Soares. Dans le droit fil de cette orientation, les dirigeants staliniens n'hésitaient pas à faire preuve de "souplesse" . "Il est aussi dangereux de ne pas être au gouvernement que d'y être", disait Cunhal. "Si le nouveau gouvernement Soares correspond à une alliance avec la droite, nous serons contre; mais s'il s'avérait qu'il est l'expression d'une ou de plusieurs plates-formes, alors nous le considérerons comme une formule qui peut contribuer à résoudre la situation" , répétait Carlos Costa, le président du groupe parlementaire du PCP. En fin de compte et jusqu'au dernier moment, la direction du PCP s'est montrée disposée à accepter la nouvelle formule gouvernementale mijotée par Soares. Le parti d'Alvaro Cunhal ne demandait qu'une chose : que le PS veuille bien signer avec lui une plate-forme écrite suffisamment vague et générale pour lui permettre de couvrir sa capitulation devant ses militants et les travailleurs qui lui font confiance. Sous la pression du CDS et sous les injonctions des mandataires de son nouvel allié, la direction du PS n'a même pas voulu inscrire sur un morceau de papier quelques formules creuses sur "la défense des conquêtes d'Avril" . A la mi-janvier, les pourparlers entre la direction du PS et celle du PCP étaient rompus. Mais cette dernière aura fait preuve de "bonne volonté" jusqu'au bout. Le 14 janvier, lors du grand meeting convoqué par le PCP à Lisbonne, Alvaro Cunhal expliquait : "Un accord entre le PS et le PCP était très avancé. Sur les questions générales et sur les questions en discussion, nous étions déjà parvenus à un accord commun. ne restait que deux ou trois petits points à régler et l'accord aurait été conclu." La division politique de la droite Les négociations puis la conclusion de l'alliance entre le PS et le CDS ont eu pour première conséquence de faire voler en éclats la "convergence démocratique" établie en mai dernier par le CDS et le PSD. Pour le parti de Sa Carneiro, cette rupture n'était que l'aboutissement d'une évolution commencée cet été. En juillet 1977, lors de la discussion du projet de loi sur - ou plutôt contre - la réforme agraire présenté par le ministre de l'Agriculture Antonio Barreto, la direction du PSD se divisa. La majorité prit position en faveur du soutien à la loi Barreto, tandis qu'une minorité, dirigée par le président du parti - Sa Carneiro - préconisa l'abstention. Plus tard, ce dernier devait provoquer une crise ouverte du PSD en démissionnant de son poste. En novembre, Sa Carneiro reprenait le contrôle de la direction par l'intermédiaire de l'un de ses hommes-lige, Sousa Franco.
209 Cette division reflétait bien le débat stratégique qui partage les politiciens de la bourgeoisie : ou bien maintenir la ligne de collaboration de classe, à travers un appui ou une participation au gouvernement de Soares, afin d'épuiser la combativité du mouvement ouvrier par l'application d'un pacte social; ou bien, au contraire, opter pour une confrontation sociale plus immédiate provoquée par l'imposition brutale d'une politique d'austérité sans nuances, élaborée et menée directement par les partis bourgeois avec le soutien de l'impérialisme. La base du PSD, essentiellement recrutée parmi les caciques locaux qui lancèrent les campagnes et les agressions anticommunistes de l'été et de l'automne 1975, fit pencher la balance de ce côté-ci en faveur de Sa Carneiro. Le président du PSD commit toutefois l'erreur de prendre ses distances avec Eanes, jugé trop manœuvrier pour l'application résolue de cette orientation. Les notables du PSD, emmenés par Sa Carneiro, organisèrent même la promotion du commandant de la région militaire du Nord de l'époque (il fut peu après relevé de ses fonctions par Eanes) : le colonel Pires Veloso, connu pour ses sympathies d'extrême-droite. L'affaire tourna court car Eanes, malgré toutes ses faiblesses, demeure pour l'instant le seul recours possible de la bourgeoisie en raison de ses fonctions présidentielles et militaires. Mais les deux options continuent à être discutées dans les rangs de la bourgeoisie. Autour d'elles s'opère une recomposition de la droite portugaise, dont les secteurs les plus réactionnaires relèvent maintenant la tête et tentent d'occuper la rue par des manifestations provocatrices. La décision prise par le CDS de participer à un gouvernement de coalition avec le PS, s'insère également dans ce contexte. Doublé sur sa droite par le PSD, le CDS cherche à s'assurer un espace politique propre. La clientèle électorale des deux partis de la bourgeoisie portugaise n'est en effet pas fondamentalement différente. C'est la masse de ces petits propriétaires terriens du nord du Tage, regroupés dans la Confédération des agriculteurs portugais (CAP) et qui chassaient, en août 1975, leur peur de la réforme agraire à coups de casse-têtes, du côté de Rio Maior. C'est la multitude des fonctionnaires et des anciens dignitaires qui ont prospéré, 45 années durant, à l'ombre de "l'Etat nouveau" de Salazar et de Caetano et qui, pour beaucoup, enragent d'avoir perdu leurs gras privilèges dans les colonies africaines. C'est tous ces petits entrepreneurs paternalistes et féroces qui, après le 25 avril 1974, découvraient d'un seul coup que la classe ouvrière existait et qu'elle voulait changer la base du monde. Ce sont aussi ces masses arriérées du Nord, encore analphabètes et abruties de misère, mais toujours incrustées du catholicisme le plus obscurantiste et que le prêche fanatique de l'évêque de Braga jetait à l'assaut des locaux du PCP et des organisations d'extrême-gauche, pendant l'été chaud de 1975. Le tout encadré par les réseaux multiples des agents de l'ex-PIDE - la sanglante police de la dictature - , des notables et des caciques, relayés dans les villes par une petite bourgeoisie déboussolée par la révolution.
PORTUGAL Le PSD a pris le parti de s'appuyer ouvertement sur cette base sociale réactionnaire pour précipiter une épreuve de force et en finir avec les solutions de compromis. Pour lui, il n'est plus question de gouvernement PS-PSD ou PS-PSD-CDS. Quant au parti de Freitas do Amaral, qui diffère de celui de Sa Carneiro par son intime liaison avec les secteurs en pointe du capital financier rassemblés dans la Confédération des industriels portugais (CIP), il tente de se présenter comme le parti bourgeois qui fera céder et tomber Soares. Mais le pari est risqué. Electoralement, PSD et CDS ensemble n'ont jamais pu atteindre la barre des 40 %. Leur séparation actuelle retarde la solution de la crise de direction politique de la bourgeoisie et affaiblit donc d'autant les possibilités du CDS de jouer le rôle de gérant lucide des intérêts du capitalisme portugais et de l'impérialisme au sein d'un gouvernement qui possède déjà tous les attributs de l'impuissance et de l'instabilité. Le frein des directions ouvrières Le Parti socialiste avait reu agné un peu de terrain en retrouvant son langage antifasciste au moment de la discussion parlementaire sur la motion de confiance au gouvernement Soares. Cela ne pouvait cependant pas lui permettre de recon quérir son implantation dans le mouvement syndical. La politique antipopulaire du gouvernement, la corruption qui règne dans les hautes sphères de l'Etat-PS, les huit démissions successives qui ont affaibli la crédibilité de l'équipe gouvernementale de Soares et, enfin, la scission de la gauche socialiste dirigée par Lopes Cardoso ont durablement ébréché la force organisée du PS dans la classe ouvrière. Le PS a perdu le contrôle de pratiquement toutes les directions syndicales qui lui étaient acquises, soit parce qu'il a été battu dans les élections pour le renouvellement de ces directions, soit parce qu'elles sont maintenant composées de militants qui ont quitté ses rangs pour rejoindre la "Fraternité ouvrière" de Lopes Cardoso. Mais l'influence du PS parmi les travailleurs reste grande. Leur combativité continue à s'y refléter, comme en témoigne l'apparition récente d'un nouveau courant critique vis-à-vis de la direction, de ses derniers décrets gouvernementaux anti-ouvriers et des mesures d'austérité qu'elle a promulguées avant d'être mise en minorité à l'Assemblée de la République. Ce courant regroupe des dirigeants et des militants syndicalistes qui se prononcent pour un travail dans la Confédération générale des travailleurs portugais (CGTP), la centrale largement majoritaire, et contre torte entreprise de division syndicale. Cette dernière reste en faveur chez les membres les plus à droite de l'appareil social-démocrate. L'ancien ministre du Travail, Maldonado Gonelha, promoteur d'un projet de centrale syndicale parallèle à la CGTP, vient de nouveau d'enfourcher son cheval favori en lançant l'idée d'une Fédération nationale des syndicats de service : autre nom pour un même but réalisé sans doute avec le même succès.
La scission de gauche du PS, regroupée dans l'association "Fraternité ouvrière", a appelé à la convocation d'une "Convention de la gauche démocratique et socialiste" en vue de fonder une "Union de la gauche démocratique et social iste" . Impulsé par 19 ex-membres de la Commission nationale du PS, 8 anciens députés à l'Assemblée constituante et 3 députés à l'Assemblée de la République, ce "mouvement politique" - selon sa propre définition - n'a pas connu de croissance significative au cours de la dernière période. Ses animateurs espèrent la participation de 1000 à 2000 militants lors de leur prochaine convention. Ce chiffre est peu élevé, comparé aux 25 % de votes que la gauche avait réunis pour le dernier congrès du PS. Cette différence dans l'affirmation externe de la "Fraternité ouvrière" est sans doute le reflet de la politique hésitante, réformiste de gauche, suivie par ses dirigeants depuis leur rupture avec le parti de Mario Soares. Dans le domaine syndical, en particulier, ceux-ci ne font rien pour se différencier de la politique suivie par la fraction du PCP dans la CGTP. Par exemple, Kalidas barreto, dirigeant de la "Fraternité ouvrière" et secrétaire de la centrale syndicale nationale, ne tranche guère par ses propos ou ses initiatives sur les bureaucrates staliniens et leur version d'une austérité "démocratique". La gauche socialiste n'a fait aucun pas concret dans le sens du regroupement d'un courant syndical luttant pour l'instauration d'un fonctionnement démocratique dans les organisations de masse de la classe ouvrière et combattant pour une solution ouvrière à la crise du capitalisme portugais. Ainsi, elle est restée particulièrement silencieuse au cours des dernières semaines de débat politique intense dans le pays. En s'alignant plus ou moins sur la ligne actuelle du PCP, la "Fraternité ouvrière" (ou la future "Union de la gauche démocratique et socialiste") risque fort de gaspiller les importantes potentialités qu'elle représentait par rapport à la crise désormais chronique du PS. Mais c'est dans le PCP qu'il faut chercher l'élément déterminant qui freine l'expression politique de la combativité des travailleurs. Dans l'espoir de passer un accord avec le PS, la direction du PCP a tout fait pour maintenir le calme social à la suite des énormes manifestations des 18 et 19 novembre dernier, dirigées contre les mesures anti-ouvrières du gouvernement Soares. La plupart des luttes ont été isolées, découragées, démoralisées par les soins des collègues de Cunhal. "Bonne volonté" oblige, ils ont fait un pas de plus. L'histoire se passe aux chantiers navals de la Setenave, l'une des plus grosses entreprises du pays (dont l'administration vient d'être reprise en main, grâce à l'obligeance de Soares, par ses anciens propriétaires capitalistes, la famille des Mello). Une assemblée générale des travailleurs y est convoquée La direction de la section du PCP de la Setenave propose l'adoption d'une résolution en faveur de la suppression des primes et de la réduction généralisée des salaires, tout ça pour "sauver l'entreprise". Cette illustration concrète de la
collaboration de classe préconisée par les staliniens provoqua une véritable explosion de colère de la part des travailleurs. Les cartes déchirées du PCP furent tellement nombreuses que les bureaucrates jugèrent plus sage de procéder à une autocritique, afin de tenter de récupérer quelque influence. L'histoire est significative de la contradiction dans laquelle se trouve la direction du PCP. Le fait qu'elle ne soit pas parvenue à signer une plate-forme commune avec le PS la place dans une position encore plus délicate. Avec la présence du CDS en son sein, le nouveau gouvernement de coalition ne peut même plus poser au "seul gouvernement de gauche possible", comme aimait à le claironner Soares. Dès avant son entrée en fonction, il jouit déjà de la haine justifiée de larges secteurs du prolétariat des villes et des campagnes, y compris ceux qui sont influencés par le PS. Les illusions
1O9 envers les discours du précédent gouvernement et la crainte de servir la droite en se battant contre lui, ne pourront plus entraver les travailleurs, et la direction du PCP ne pourra plus s'appuyer sur elles pour répéter à satiété : il faut savoir jusqu'où ne pas aller trop loin. La prise en charge par de nombreux syndicats de l'exigence d'une journée nationale de grève générale pour défendre les revendications et les conquêtes des travailleurs, l'écho rencontré dans les rangs socialistes et communistes par le mot d'ordre de gouvernement du PS et du PCP pour appliquer une solution ouvrière à la crise actuelle, voilà des signes de cette disposition des travailleurs au combat contre le nouveau gouvernement, ceux qu'il sert et ceux qui voudraient le servir.