TCHECOSLOVAQUIE Dix ans après le «printemps de Prague», le licenciement pour délit d'opinion politique est l'arme préférée de la bureaucratie Le mouvement ouvrier doit trouver une riposte adéquate En URSS, mais aussi en Bulgarie, en Roumanie, en RDA, les opposants sont déclarés fous. Ce qui présente pour la bureaucratie les mêmes avantages que par le passé où on les déclarait criminels : on peut les enfermer et il n'y a pas à discuter de leurs idées. Jadis, il fallait trouver des juges et des avocats véreux pour jouer la comédie, aujourd'hui, il suffit de trouver les "médecins" correspondants. Mais l'avantage supplémentaire est que pour les procès d'antan, il fallait de plus la "collaboration" de l'inculpé, chose actuellement de plus en plus difficile; dans les années 30 en URSS, puis 50 dans les "démocraties populaires" , on pouvait briser bien des opposants (et ce d'autant plus que la majorité des inculpés n'étaient que des opposants potentiels, bons staliniens jusqu'alors et manifestement dépassés par ce qui leur arrivait); mais aujourd'hui, la crise du stalinisme est telle que malgré les progrès certainement réalisés par les écoles de police et de psychiatrie soviétique, l'affaire est devenue délicate. L'accusation de folie qui est, pour l'Union soviétique quelque chose d'adapté à la quantité encore petite de gens qui osent se manifester comme non conformistes, a un avantage théorique évident : dans un Etat "du peuple tout entier", si les opposants ne sont plus des espions à la solde de l'étran-
Hector SANDOR ger (modèle 36-52), ils ne peuvent être que des déviants, des anormaux, bref des fous. De ce point de vue, la lutte contre Tes "hôpitaux spéciaux" en URSS a une toute autre portée que la mise en question du "pouvoir psychiatrique" dans les pays capitalistes où la bourgeoisie a bien d'autres moyens de répression. Faire reconnaître partout dans le monde (et donc en URSS) que Pliouchtch par exemple n'était fou qu'aux yeux de psychiatres véreux payés par des bureaucrates qui considèrent naturellement le fait de s'attaquer à leur pouvoir comme de la paranofa, c'est un coup sérieux porté à la capacité de répression de ces Messieurs. Et aujourd'hui il est possible de réussir d'autres victoires dans ce domaine par des mobilisations du mouvement ouvrier et de comités ad hoc. Une opposition de masse En Tchécoslovaquie, par contre, on ne dénoté jusqu'à présent, aucun cas de "schizophrénie torpide", mais bel et bien des individus sains d'esprit et pourtant opposés aux beautés du "socialisme" de Husak. Officiellement, ce sont des résidus des mentalités bourgeoises et petites bourgeoises, jadis (c'est-
TCHÉCOSLOVAQUIE à-dire, il y a 40 ans) très développées dans le pays, renforcées par les "errements de 68" et encouragées en permanence par l'étranger. La vérité est que si toute bureaucratie est confrontée au problème de sa légitimité, en Tchécoslovaquie, ce problème est particulièrement douloureux. A la question : "Qui t'a fait roi ?" Husak et ses amis ne peuvent que répondre : 500 000 hommes de troupes soviétiques un beau matin d'août 1968. Et pour consolider cette "victoire", une bonne partie de l'ancien appareil d'Etat (donc du PCT) aura dû être congédiée. Donc à tout ce que l'intervention soviétique pouvait susciter d'opposition, s'est ajoutée la menace de quelques centaines de milliers de gens brutalement déclassés. Ces ex-membres du PCT ne constituent évidemment pas un milieu homogène; il y a des représentants de couches jadis au sommet de la bureau: cratie et qui en 67 avaient accepté le choix d'un certain libé. ralisme, jusqu'à des militants qui croyaient sincèrement que le PCT pouvait être redressé pour être l'artisan du "socialisme à visage humain" En bref, on peut dire qu'en Tchécoslovaquie, l'opposition se caractérise, à la différence de l'URSS par exemple, par so massivité et l'importance de sa composante ex-PC. Politiquement très hétérogène, on doit cependant signaler l'inexistence de courants pro-bourgeois.
poli Jiri Pelikan
En Tchécoslovaquie, comme ailleurs, le but de la répression n'est évidemment pas de faire aimer le gouvernement, mais plus modestement, de limiter la contestation en en montrant le prix à la masse de ceux qui hésitent. Ainsi, seuls les plus décidés oseront. Le danger est alors que les oppositionnels, pour éviter la répression, ne s'autolimitent à une activité purement conspirative dont l'efficacité est faible et la répression finalement facile dès qu'elle devient nécessaire. C'est en Tchécoslovaquie (et en Pologne) que l'opposition a le mieux réussi, sur un échelle relativement importante à éviter ce piège du pouvoir.
La constitution, propriété privée de la bureaucratie ? Les signataires de la Charte 77, "les chartistes", ont dès le dé part refusé ce que la passivité et le bon sens avaient fini par faire accepter à beaucoup, à savoir qu'il allait de soi que la loi et son application étaient propriété privée de la bureaucra tie régnante. Demandant l'application stricte de la Constitution, les chartistes dénient en fait (et en droit) cette mainmise sur l'Etat ou comme le disent les opposant de RDA, ils mettent en question ceux qui considèrent la société comme un immense self-service à leur disposition. Cette volonté,
quelque fois même méticuleuse de faire appliquer la loi ne relève donc d'aucune naveté juridiste : au-delà d'une tactique judicieuse de défense, elle renvoie à une mise en cause du pouvoir de la bureaucratie qui a également une autre portée que les batailles juridiques que peuvent (et doivent) mener les militants ouvriers dans les pays capitalistes : les bourgeois en "période calme", ne sont pas obligés de violer systématiquement leurs propres lois; la propriété privée (légale) des moyens de production assure naturellement l'essentiel de leur domination. Il en va tout autrement dans les Etats ouvriers bureaucratiques où le viol de la pourtant très stalinienne constitution tchécoslovaque est une nécessité permanente pour les bureaucrates. Il n'y a qu'à imaginer ce que signifieraient des syndicats indépendants ou la liberté de réunion ou de presse en Tchécoslovaquie... Les asiles n'étant pas adaptés à la dimension, donc à la "nor-
Le Dr. Frantisek Kriegel, ancien membre du presidium du
PCT, le plus élevé dans la hiérarchie des anciens dirigeants communistes parmi les chartistes, est toujours soumis à la surveillance ininterrompue 24 heures sur 24, qui lui a été imposée ainsi qu'au Dr. Jiri Hajek, ancien ministre des
Affaires étrangères, le 25 février dernier. Les restrictions pesant sur le Dr. Hajek ont été un peu allégées récemment.
Petr Uhl a été gardé à vue depuis le 27 septembre à l'aube, le deuxième jour du procès Machacek-Lastuvka, dans les locaux de la police, jusqu'à 11 heures du matin, le 28 septembre. Pendant ce temps, une fouille très minutieuse a été effectuée chez lui. Beaucoup de choses ont été confisquées, en particulier des livres, des magazines, des documents de la Charte et entre 30 et 50 adresses de Chartistes. Petr
Uhl a été interrogé sur des sujets tels que des propositions pour fonder des syndicats indépendants, la préparation d'un document sur la position du consommateur, la création d'une contre-université (également connue comme l'université du
Pr. Jan Patocka), une manifestation de soutien à Jiri Lederer, la création du Parti communiste trotskyste de Tchécoslovaquie, l'importation et la distribution de livres tchèques publiés à l'Ouest. Uhl a fait une description détaillée de sa détention, interrogatoire, etc., dans son compte-rendu pou la Charte 77, daté du 29 septembre.
Le compte-rendu sur la situation de la Charte T7 (10 août-
12 octobre 1977) décrit en détail la surveillance stricte à laquelle sontsoumis Petr Uhl et sa femme Anna Sabatova,
Fille du Dr. Jaroslav Sabata, ancien membre du Comité central, qui vient de purger une peine de 5 ans de prison.
La police arrête tous les visiteurs à l'entrée de la maison de
Uhl et contrôle leur identité; certains sont emmenés pour de longs interrogatoires, d'autres sont avertis de cesser leurs rapports avec Uhl qui "sera arrêté sous peu"
• Les deux encadrés ci-dessus sont extraits des publications de l'Agence "Palach Press Limited", dont le siège est :
145 Gray's Inn Road, London WC 1X8 UB.
malité" de l'opposition et les procès politiques ayant les inconvénients ci-dessus mentionnés, la répression de base va être économique : c'est le licenciement. Il y a eu quand même quelques procès; pour prendre les plus récents, ceux de Vladimir Lastuvka et Ales Machacek dans la ville de Ustinad-Labem du 26 au 28 septembre dernier (voir encadré) et celui, plus connu, à Prague de Jiri Lederer, Ota Ornest, Vaclav Havel et Frantisek Pavlicek. Les condamnations ont été à chaque fois entre 14 mois et 3 ans et demi de prison. Formellement, aucun des condamnés ne l'a été pour avoir signé la Charte, mais pour avoir détenu et fait circuler des livres "séditieux" pour les premiers, pour avoir publié des articles à l'étranger pour les seconds. A part Ornest qui va plaider coupable, aucun ne baissera la tête. Manifestement, pour la bureaucratie, l'intérêt politique de tels procès est faible.
La répression économique a par contre, l'avantage d'avoir, comme la condamnation pénale un effet dissuasif ; mais, ici la peine est appliquée sans même le simulacre d'un jugement contradictoire, sans possibilité de défense. Enfin, sur le plan international, on escompte que ce type de sanction suscitera moins de protestations. Il s'agit d'un Berufsverbot, (une interdiction professionnelle comme en RFA), mais appliquée dans un pays où l'Etat est l'unique employeur. Cette répression peut aller de censures jusqu'a des interdictions partielles dans les domaines artistiques (voir le document n° 13 de la Charte du 20 novembre 1977 sur la situation de la musique populaire en Tchécoslovaquie actuellement) à des licanciements définitifs purs et simples. Bien entendu, après le licenciement peut venir, sur le modèle soviétique, l'accusation de hooliganisme. A moins que ce chômeur forcé n'ait reçu de l'argent de
l'étranger, auquel cas il peut être poursuivi sous le motif de liens avec l'impérialisme ou de trafic de devises (cette dernière accusation visant à le salir auprès de la population). Par rapport à cette nouvelle forme de répression, il faut une riposte adaptée du mouvement ouvrier. Aujourd'hui, pratiquement toutes les centrales ouvrières (y compris celles contrôlées par les PC) ont fait des déclarations condamnant ce type de pratique. Pour être efficace maintenant (et donc mobilisateur) il faudrait obtenir des réactions plus concrètes et qui donc engagent davantage. Pourquoi ne pas faire prendre en charge par des sections syndicales d'entreprise la défense d'un cas de licenciement pour délit d'opinion, si possible dans la même branche d'activité. C'est-à-dire que sur la base d'un dossier clairement établi, la section syndicale entre en contact avec son homologue là-bas, pour s'enquérir d'abord, protester ensuite; qu'elle entre en contact également avec le licencié par lettre, téléphone (si possible même envoie quelqu'un pour aller le voir; y aurait-il en République socialiste de Tchécoslovaquie des personnes non in-
culpées et interdites de contact ?) et lui envoie, si besoin est, un soutien financier au nom de la section syndicale. Laissons à la bureaucratie le soin de dénoncer là, la main de la CIA. De telles actions multipliées, outre qu'elles sont un geste de solidarité internationaliste élémentaire auront le double effet dans les pays capitalistes de prouver le rejet pratique dès à présent du socialisme du goulag et en Tchécoslovaquie d'être un encouragement ouvrier très puissant pour l'opposition. Aujourd'hui, dans les démocraties populaires, c'est avec courage et intelligence politique que les oppositionnels ont choisi la publicité la plus large. Ce serait quand même un paradoxe honteux, qu'en Occident capitaliste, la réponse du mouvement ouvrier soit seulement conspiratrice.
APPEL POUR UNE ACTION INTERNATIONALE DU MOUVEMENT SYNDICAL CONTRE LES LICENCIEMENTS POLITIQUE EN TCHECOSLOVAQUIE