Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

INDOCHINE

Un conflit plus politique que frontalier

· Inprecor n° 21, 3 février 1978 · p. 27-32 · 4 756 mots

Indochine Chine URSS et Russie Stalinisme

La victoire des luttes de libération a précipité l'éclatement des contradictions qui minaient déjà le Front révolutionnaire indochinois Les affrontements armés entre le Vietnam et le Cambodge sont un fait monstrueux. Ce fait est aussi paradoxal. Car il n'y a pas d'autre exemple de processus révolutionnaire régional où la solidarité objective ait joué dans le succès du combat contre l'impérialisme et la bourgeoisie un rôle plus immédiat et profond qu'entre le Vietnam, le Laos et le Cambodge (Kampuchea). Et par deux fois, durant chacune des deux guerres d'Indochine, l'unité combattante des fronts de libération en lutte dans ces trois pays a été solennellement proclamée. Mieux, les mouvements communistes vietnamien, laotien et cambodgien ont une même origine : le Parti communiste indochinois; il n'a été dissous - pour donner naissance à des partis communistes nationaux séparés - qu'en 1951. Rien de cela n'a empêché la frontière entre le Kampuchea et le • Vietnam de s'embraser une nouvelle fois. On ne peut comprendre comment un tel conflit fut possible, sans revenir sur l'histoire du mouvement ouvrier international de ces cinquante dernières années. Sans la victoire du stalinisme en URSS et la dégénérescence de la Troisième Internationale, sans l'abandon des traditions internationalistes et la montée des chauvinismes nationaux au sein du mouvement communiste mondial, sans l'aculté du conflit sino-soviétique et sa transformation en un conflit interbureaucratique entre Etats mené aux accents triomphants de l'idéologie du "socialisme dans un seul pays" , jamais un différend frontalier mineur opposant deux régimes se réclamant du marxisme-léninisme n'aurait pu dégénérer en une confrontation militaire et politique très grave (voir la déclaration du Bu -reau du Secrétariat unifié de la IVème Internationale publiée dans " Inprecor-intercontinental Press" du 20 janvier). Un conflit politique Le différend frontalier est mineur - si du moins l'on en croit les déclarations officielles des gouvernements vietnamien et cambodgien. Phnom Penh comme Hanof se réclament des frontières définies durant la période coloniale et des accords signés en 1967 entre le Front national de libération du Sud-

Pierre ROUSSET do Vietnam et le gouvernement du prince Sihanouk. Les cartes publiées de part et d'autre, pour autant qu'on puisse en juger, sont dans l'ensemble identiques. Le seul différend important concernerait le tracé exact de la frontière maritime : le Vietnam désirerait, par exemple, que la limite des eaux territoriales khmères, qui enserre très étroitement l'ile de Pho Quoo soit éloignée des côtes, ce que Phnom Penh semble refuser. Mais en tout état de cause, le problème des frontières maritimes ne saurait expliquer à lui seul le type de conflit brutal qui oppose les deux Etats, vietnamien et cambodgien. Pour le comprendre, il faut en chercher les causes profondes. Car il ne suffit pas d'expliquer comment un tel conflit a été rendu possible par l'évolution générale du mouvement ouvrier international et des régimes indochinois. Il faut aussi tenter d'expliquer pourquoi ce conflit a eu effectivement lieu, sous cette forme extrême et si rapidement après les victoires combinées de 1975. Cela est évidemment rendu difficile du fait du monopole total sur l'information exercé par les directions des PC au pouvoir au Vietnam et au Cambodge et l'usage de la diplomatie secrète par Hanol et Phnom Penh. La recherche de l'explication, reste donc parfois hypothétiaue et sujette à discussion. Elle n'en est pas moins possible, en tenant compte à la fois de la chronologie du conflit telle qu'elle se dégage d'une confrontation des déclarations de Phnom Penh et Hanof, des orientations en vigueur au Vietnam et au Kampuchea, de la genèse du différend politique qui oppose les directions du PCV et du PCK, de l'incidence actuelle du conflit sino-soviétique dans la péninsule indochinoise. Le conflit qui oppose les régimes vietnamien et cambodgien est politique avant d'être frontalier. Les déclarations des uns et des autres ne laissent aucun doute à ce sujet. Phnom Penh accuse essentiellement Hanol de vouloir imposer par la violence une "fédération indochinoise" à sa dévotion. Le Parti communiste vietnamien nie avoir un tel projet de fédération, officiellement abandonné depuis la fin des années trente. Mais il affirme par contre qu'il en va de l'intérêt des

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THAILANDE LAOS

CAMBODGE VIETNAM Tonlé Sap Ban-Mé-Thuc Kreke • Loc. Ninh PHNOM-PENH • Courent Preyveng • Tay Ninh Svay Riens: • HO CHIMINH-VILLE *Chau Đoi (Saigon) -Tien © de Canard Ile de Phu-Quoc Mer de Chine

Golfe de Siam populations indochinoises que des "relations spéciales" soient maintenues entre Vietnam, Laos et Cambodge. Il dénonce le rôle joué par la direction du PCK, qui attiserait les "haines nationales" , détruisant la tradition de solidarité forgée durant le combat commun contre l'impérialisme (1). Le différend politique ne porte pas seulement sur la nature des relations régionales qui devaient succéder aux victoires de 1975. Il est beaucoup plus général. Les choix opérés en matière de politique intérieure sont bien souvent inverses, à Phnom Penh et Hanof. Pour les Vietnamiens, la ligne du PCK relève d'un "communisme infantile", d'un "ultra-chauvinisme", d'un "brutal égalitarisme paysan" (2). Pour les militans cambodgiens, par contre, celle de la direction du PCV revient à "mendier du riz aux impérialistes" , voire à vendre la force de travail de ses ouvriers aux capitalistes étrangers : c'est-à-dire à renoncer "à une politique d'indépendance et de dignité nationale" • Quant aux alliances internationales, elles ne s'opposent pas moins, Phnom Penh s'appuyant presqu'exclusivement sur Pékin avec qui Hanof est de plus en plus nettement en froid. Dès septembre 1977, la direction cambodgienne identifiait le régime vietnamien, accusé de tentations annexionnistes, au régime hitlérien (3). Avec l'éclatement public du conflit entre les deux pays, le 31 décembre 1977, la direction vietnamienne sortait peu à peu de sa réserve officielle et finissait, le 20 janvier, par caractériser les "autorités" khmères de "réactionnaires" dans un éditorial du "Nhan Dan", le quotidien du parti.

Pour comprendre la violence du schisme vietnamo-cambodgien, il faut revenir sur la genèse de l'actuelle direction khmère. La dissolution de l'ancien Parti communiste indochinois, puis l'éclatement de ce qui fut connu comme le "front révolutionnaire indochinois", ont évidemment des causes profondes sur lesquelles il faudra revenir. Mais l'opposition frontale des directions vietnamienne et cambodgienne n'était pas inévitable comme en témoigne le contre-exemple vietnamolaotien. Pol Pot, premier ministre du Kampuchea et secrétaire général du PCK, ne cache pas que la confrontation politique entre le PCV et le PCK remonte loin dans le temps. Il date, en effet, le premier différend important avec les Vietnamiens de l'année 1965, c'est-à-dire bien avant que les problèmes territoriaux ne soient directement à l'ordre du jour (4). Les origines du schisme vietnamo-khmer Le schisme politique débute avec le bilan que les uns et les autres tirent des Accords de Genève de 1954. Au Vietnam, au Laos et au Cambodge, le prix que les mouvements de libération doivent payer à cause de la politique de coexistence pacifique de la bureaucratie soviétique et chinoise est très lourd. La période qui suit les Accords de Genève et précède la reprise de la lutte armée au Sud-Vietnam (en 1959-1960) est caractérisée par de fortes tensions politiques et d'évidentes hésitations quant à la ligne à suivre dans les divers PC. Au Vietnam et au Laos, la continuité des directions et des organisations est maintenue. Au Cambodge, l'histoire du PCK est par contre marquée d'une double rupture politique et organisationnelle. Elle semble bien être à l'origine d'une régression nationaliste du communisme khmer sans équivalent dans les deux autres pays indochinois. Tous les partis communistes de cette région ont combiné dans leur orientation des éléments importants hérités de leur formation stalinienne et les leçons qu'ils tiraient de leur lutte. Ce faisant ils se sont adaptés programmatiquement aux conditions spécifiques dans lesquelles ils ont dû agir plus de trente ans durant: celles de mouvements de libération nationale devant résister longtemps à l'intervention impérialiste en l'absence du soutien direct d'un mouvement ouvrier révolutionnaire dans les pays capitalistes développés. L'échec de la montée révolutionnaire en Europe occidentale dans l'entre-deux-guerres et la dégénérescence de la Ille Internationale ont eu, dans la colonie indochinoise, des conséquences profondes. Un certain esprit internationaliste qui dominait, par exemple, l'action de front unique menée entre marxistes indépendants, militants trotskystes et membres du PCI dans le journal safgonnais "La Lutte" , ne renaitra jamais. Il est fort significatif, de ce point de vue, que l'une des rares questions sur lesquelles la direction du Parti communiste vietnamien ait accepté de rompre ouvertement avec sa propre orthodoxie est la question nationale. La thèse qui prévaut actuellement politiquement dans le PCV veut en effet que la nation vietnamienne soit le produit d'un long processus de formation qui remonte jusqu'à 4000 ans en arrière, c'est-à-dire à la préhistoire... Tout aussi significative est la façon dont le passé vietnamien a été systématiquement valorisé - y compris la période des rois légendaires - dans une optique nationaliste. La

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réaffirmation d'une identité historique et culturelle vietnamienne était évidemment indispensable et inévitable dans le développement du combat anticolonial et anti-impérialiste. La direction du PCV a aussi démontré qu'elle était capable de mettre, de même, en valeur, l'héritage culturel des populations minoritaires montagnardes. La difficulté était objective : il fallait à la fois assumer le réveil d'une identité nationale vietnamienne niée par la colonisation et lutter contre l'idéologie nationaliste. Mais l'histoire telle qu'elle est aujourd'hui présentée au Vietnam est profondément empreinte de nationalisme ce qui, dans le contexte actuel, peut avoir de graves conséquences. Mais sur ce terrain du nationalisme, l'évolution des communismes vietnamien et cambodgien diffère profondément. Pour répondre aux exigences de la lutte de libération nationale, face au poids de l'intervention impérialiste, la direction vietnamienne tendra à élargir continuellement son champ d'action politique dans l'arène internationale, ce qui explique pour une bonne part la spécificité de sa situation au sein du mouvement communiste mondial et de son orientation qui combine un "point de vue national" dominant avec une réelle préoccupation internationale. Par contre, la direction cambodgienne s'est engagée toujours plus avant dans un étroit repli nationaliste, une fois la rupture avec la tradition du communisme indochinois consommée. C'est du moins ce qui ressort clairement de l'histoire du PCK telle qu'elle est décrite par Pol Pot dans son discours anniversaire du 30 septembre 1977. La plupart des dirigeants connus du PCK des années soixante et soixante dix se trouvaient au début des années cinquante en France, en contact avec le PCF, ou membres de ce parti. Pour eux, l'échec de Genève qui voit "s'évanouir" les "acquis révolutionnaires" de la résistance antifrançaise est lié à l'absence d'une "ligne juste" au sein du PCK. L'ancienne direction avait suivi "une ligne copiée sur les autres" (à savoir les Vietnamiens). Dorénavant, il faudra adopter une "position d'indépendance, de souveraineté", il faudra "compter sur ses propres forces" Cette maxime acquiert un sens tout particulier au Cambodge. C'est en 1960 que l'équipe formée à Paris, de retour au pays, prend la direction du PCK. A partir de 1965, les frictions entre le parti khmer et son homologue vietnamien semblent s'être succédées. Il est impossible de juger, aujourd'hui, des positions défendues alors par les uns et les autres. Mais leur enjeu apparaît clairement : l'adoption ou non d'une stratégie commune. 1965, ce sont les débuts de l'escalade de l'agression impérialiste américaine sur le Laos et le Vietnam. Si conflit il y a eu alors entre le PCV et le PCK, il a dû porter sur la constitution d'une nouvelle unité indochinoise. Quand, en 1967, la direction du PCK a jugé que la situation dans le pays était mûre pour engager la lutte armée généralisée, il est possible qu'un différend se soit fait jour quant à l'opportunité d'ouvrir un nouveau front en Indochine compte tenu de la position particulière du régime sihanoukiste.

Enfin, en 1972-1973, les "Khmers rouges" ont refusé d'harmoniser leur politique avec celle des Laotiens et des Vietnamiens orientée vers la signature des accords de Paris et de Vientiane. Ils ont alor, reproché aux Vietnamiens de se compromettre avec l'ennemi au lieu de mener jusqu'au bout une lutte sans concessions. Dans ces conditions, le "Front révolutionnaire indochinois" semble bien s'être réduit, en ce qui concerne du moins le Cambodge et le Vietnam, à une alliance militaire conjoncturelle. Le rejet de la tradition indochinoise du PCI est allé très loin. L'histoire officielle dorénavant représentée par le discours prononcé par Pol Pot pour le 17e anniversaire du PCK fait silence sur le rôle joué par les forces de libération vietnamiennes et laotiennes dans les succès de la résistance au Cambodge (et vice-versa). Elle fait même silence - si l'on excepte des allusions - à l'existence même du PCK avant 1960 et au rôle du PCI dans l'introduction du marxisme au Cambodge. Le contraste est ici total avec les déclarations en vigueur à Hanol et à Vientiane où l'on ne manque jamais de rappeler la solidarité combattante d'hier et le passé commun des mouvements communistes. Les choix du Cambodge et du Laos On ne saurait, en l'absence de toute information sérieuse à ce sujet porter de jugement sur les différends apparus entre le PCV et le PCK en 1965, 1967, 1972-1973. Mais on ne saurait non plus sous-estimer la portée du profond repli nationaliste opéré par la direction cambodgienne. Le Kampuchea et le Laos sont en effet tout deux caractérisés par l'arriération de leur développement économique et social. La classe ouvrière n'est que très faiblement présente, le prolétariat agricole est généralement d'origine vietnamienne, la crise agraire est tardive et plus limitée qu'au Vietnam. La possibilité de voir un processus de révolution permanente se dérouler dans ces deux pays découle donc largement de leur intégration à un processus révolutionnaire régional indochinois. Dans ces conditions, la fermeture du pays sur lui-même au lendemain de la victoire ne pouvait qu'avoir de très graves conséquences. La direction s'interdisait en effet, au nom de l'indépendance nationale, de faire appel à l'aide internationale et de s'adresser au Vietnam et à son réseau d'alliances. Elle devait alors tenter de compenser la faiblesse de son implantation par une fuite en avant de sa politique intérieure. C'est en fait en 1973 que l'adoption d'un nouveau cours aurait été décidée, contrastant avec la politique prudente qui avait prévalu auparavant dans le FUNK. Les "sihanoukhistes" sont isolés et un vaste mouvement coopératif est déclenché dans les campagnes. Deux mois avant la prise du pouvoir, la décision est prise de vider Phnom Penh de l'entièreté de sa population une fois la victoire acquise. L'un des arguments essentiels qui pèsent dans la balance est la crainte de ne pouvoir contrôler la capitale cambodgienne. Dès avril 1975, un état de "communis-

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me de guerre" paysan est décrété : suppression immédiate de l'argent, suppression du commerce au profit du troc et de la répartition administrative des biens, concentration de tous les efforts dans la production agricole et la production industrielle ou artisanale de première nécessité, organisation de vastes chantiers de travail mobiles pour assurer la réalisation des grands travaux hydrauliques, collectivisation forcée, etc. On doit tenir compte du fait qu'une campagne d'intoxication internationale s'est déroulée depuis 1975 à propos du Cambodge. Mais le coût humain et politique de cette orientation ne pouvait qu'être très élevé, surtout pour la population citadine envoyée sans préparation travailler à la campagne dans des conditions souvent très insalubres, sans médicaments, sans soins médicaux suffisants. Quant aux mesures de répression, elles furent certainement très lourdes et graves à la différence du Vietnam. Cette orientation semble avoir mis à rude épreuve l'unité de la direction khmère. Phnom Penh reconnaît aujourd'hui l'existence de plusieurs graves crises qu'elle présente comme le résultat de "complots" ourdis par les "agents" du PCV. On est actuellement sans nouvelle de la majorité des dirigeants connus de l'époque du FUNK et il est impossible de savoir ce qu'ils sont devenus. L'orientation adoptée à Phnom Penh, au lendemain de la victoire, contrastait non seulement avec celle en vigueur au Vietnam mais aussi avec celle à l'œuvre au Laos. Dans ce dernier pays, notamment, le choix d'une "voie cambodgienne" était inconcevable : il est loin de bénéficier de la richesse agricole du Kampuchea qui profite de bonnes terres et d'un extraordinaire régulateur naturel des eaux : le lac Tonle Sap. A la différence du Cambodge, aussi, le Laos ne possède pas d'accès à la mer et dépend largement du bon vouloir de la Thailande pour ses approvisionnements tant que la route Laos-Vietnam n'est pas en état. Le nouveau gouvernement devait, enfin, faire face à une dangereuse dissidence d'une partie des tribus méos, armées par la CIA et soutenues par Bangkok. La direction laotienne conçoit le développement du pays en association avec le Vietnam. Cette option semble avoir été renforcée après qu'aurait été découvert, en décembre 1976, un complot de droite visant à renverser le nouveau régime. Le ministre adjoint des Affaires étrangères lao, Khamphay Boupha, insistait dans une interview sur l'importance renouvelée de la coopération entre les pays indochinois, affirmant même qu'elle était "encore plus nécessaire" une fois la victoire acquise que durant la lutte de libération (5). Le 18 juillet 1977, un traité valable pour une période de 25 ans renouvelable était signé entre le Vietnman et le Laos. Il affirmait la nécessité de "développer la coopération socialiste dans tous les domaines" (6). Un accord de principe était de même signé pour délimiter le tracé frontalier entre les deux pays après deux ans de négociations apparemment difficiles. Des forces vietnamiennes participent conjointement aux forces laotiennes aux opérations contre les maquis de droite et contre les incursions de commandos venus de Thatlande. Une aide en marchandises et en riz, ainsi qu'une aide financière de 400 millions de dongs (environ 155 millions de dollars) a été accordée par le Vietnam au Laos. Cette aide financière servirait pour moitié à rémunérer de nombreux soldats et ouvriers vietnamiens envoyés au Laos pour participer à des travaux des Ponts et chaussées, rapporte le journaliste Nayan Chanda (7). L'enjeu fédératif Est-ce à dire que la coopération vietnamo-laotienne est exemplaire ? Non pas . Le traité de 25 ans est important en ce qu'il souligne la nécessité vitale pour les populations indochinoises du renforcement de la solidarité et de la coopération régionale. Mais il met aussi en lumière les limites programmatiques que les directions vietnamienne et laotienne ne sauraient dépasser du fait de leurs origines historiques et du poids des déformations bureaucratiques dont elles sont tributaires. La perspective proprement fédérative est absente du "traité" , comme de la "déclaration conjointe" vietnamo-laotienne, alors même que ces documents traitent des relations à long terme entre les deux pays. Il se contente d'insister sur le renforcement des rapports de coopération entre Etats nationaux souverains, sans jamais évoquer la nécessité de mettre en place une superstructure politique fédérative. Des tonnes de riz ont été détruites par les troupes cambodgiennes. (Agence vietnamienne à à Hanof). Or, la constitution d'une fédération - à partir du moment évidemment où elle est librement voulue par les populations concernées - est irremplaçable à au moins trois titres. Elle seule permet l'élaboration d'un véritable plan économique commun assurant le développement prioritaire du pays socialement le plus arriéré en concentrant pour ce faire les ressources nécessaires. Elle seule fournit un cadre politique dans lequel les populations des deux grands pays peuvent décider conjointement des grandes orientations en matière de développement comme de politique étrangère. Elle seule permet de lutter durablement contre le réveil des nationalismes en donnant pour perspective le dépassement effectif des frontières nationales, souvent arbitraires par ailleurs.

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La simple coopération entre Etats proprement indépendants ne saurait remplir ces tâches et ne peut jouer à long terme qu'en faveur de l'Etat le plus puissant. D'autre part, la mise en pratique de décisions supra-nationales sans constitution d'une fédération ne peut que renforcer le rôle substitutiste des partis au pouvoir par rapport aux masses, ne peut que renforcer le pouvoir de la bureaucratie face aux masses. C'est en cela que l'on peut affirmer que la prise en compte réelle des droits nationaux des populations minoritaires exige le dépérissement des Etats nationaux et que le combat pour un véritable internationalisme exige que soit indissociablement mené le combat pour la démocratie socialiste. Or, compte tenu de leurs programmes, de leur histoire, de leur situation internationale et du caractère bureaucratique des régimes à la naissance desquels elles ont présidé, ni la direction vietnamienne, ni la direction laotienne ne peuvent avancer cette double perspective d'internationalisme et de démocratie socialiste. Les données du conflit Le conflit vietnamo-cambodgien agit donc comme un révélateur des problèmes auxquels la révolution indochinoise est aujourd'hui confrontée, moins de trois ans après les victoires combinées de 1975. Problèmes d'ordre différent : l'orientation et les programmes du PCV et du PPR laotien ainsi que le caractère bureaucratique des régimes laotien et vietnamien interdisent la mise en place d'une véritable fédération démocratique en Indochine; le cours suivi par la direction cambodgienne explique pourquoi les tensions vietnamo-khmères ont brutalement dégénéré en une série d'affrontements armés contrastant violemment avec l'évolution des relations vietnamolaotiennes (qu'il ne faudrait pourtant pas croire toujours faciles). La comparaison des déclarations vietnamiennes et cambodgiennes et l'analyse des événements qui se sont déroulés d'avril 1975 au début de l'année 1978 permettent de tirer trois conclusions, au moins à titre hypothétique. Tout d'abord, l'initiative de l'escalade - militaire et polémique - du conflit entre le Vietnam et le Kampuchea semble bien revenir dans la majeure partie des cas à Phnom Penh. Cela est particulièrement net en mai-juin 1975 et fin 1977. On peut tenter de comprendre pourquoi. L'exacerbation du nationalisme comme ciment idéologique du régime est le pendant indispensable de la politique de fuite en avant que représentent les mesures "radicales" mises en pratique dans la foulée de la prise du pouvoir. Dans ce contexte, les frictions frontalières ne pouvaient que se multiplier et s'envenimer, ne serait-ce qu'à cause du flot de réfugiés cambodgiens qui se seraient enfui au Vietnam. La frontière vietnamo-khmère est une zone d'autant plus sensible que sur les Hauts-plateaux vietnamiens, on signale l'existence d'une importante poche de dissidence où des éléments de l'ancienne armée fantoche tiendraient le maquis - dont peut-être des éléments Khmer Krom (Khmers de Cochinchine).

Sept enfants vietnamiens massacrés par les soldats cambodgiens le 30 avril 1977 (Agence vietnamienne à Hanof) La direction nationale du PCK a traversé, entre 1975 et 1977, plusieurs crises, graves, Il est probable que certaines zones frontalières, là où la présence directe des troupes vietnamiennes avait été durant la guerre la plus durable, formaient des bastions d'opposition. Compte tenu des mesures de répression sociale prises par le PCK, on comprend qu'un appel à la mobilisation nationale contre "l'ennemi extérieur" ait pu lui être utile. Enfin, en réveillant les vieilles haines nationales historiques qui ont si longtemps déchiré l'Indochine, le conflit vietnamo-khmer ne pouvait que tendre à pourrir. Pour Hanol, par contre, on voit mal comment la montée des tensions aux frontières pouvait être souhaitable. Il est certain que le PCV appelle de ses vœux un changement de direction au Kampuchea. Il est aussi vrai que le soutien accordé par Hanol à l'intervention soviétique en Tchécoslovaquie - à partir d'arguments proches de ceux des Cubains - constitue un précédent politique très grave. Il prouve en effet que la direction vietnamienne pourrait considérer un jour que l'ultime "solution" envisageable à ses yeux pourrait être la "solution" militaire. C'est pourquoi il faut réaffirmer qu'il n'y a pas de solution militaire acceptable ni en ce qui concerne le différend frontalier, ni en ce qui concerne le conflit politique qui opposent les régimes de Hanol et de Phnom Mais l'analyse de l'orientation adoptée au Vietnam au lendemain de la victoire rend fort peu crédible l'idée selon laquelle Hanot aurait pris l'initiative de l'escalade du conflit. L'état de demie guerre actuel met en effet en cause la réalisation d'objectifs pressants sur le plan économique (telle la mise en valeur des zones agricoles en friche de l'ouest cochinchinois), financier (la recherche de prêts et d'investissements internationaux), politiques (Hanol tâchant d'éviter la dégradation de ses relations avec Pékin), diplomatiques (tout particulièrement l'effort de normalisation de ses rapports avec les pays d'Asie du Sud-est). La direction vietna-

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mienne, enfin, devait probablement attendre que le mûrissement des contradictions internes au Cambodge impose un jour ou l'autre un changement d'orientation - voire de direction - à Phnom Penh. On voit donc mal pourquoi Hanol se serait lancé dès 1975 dans une politique de provocations militaires vis-à-vis du Kr puchea. Par contre, ce qui est certain, c'est que confi tée au pourrissement du conflit frontalier et à la tension politique croissante avec le régime cambodgien, la direction vietnamienne a riposté par une combinaison de mesures de rétorsion, d'appels aux négociations secrètes, de pressions par "gouvernements amis" interposés. C'est-à-dire dans le strict cadre de la diplomatie secrète et du monopole étroit de l'information concentré dans les mains du BP du PCV. Ce qui souligne une nouvelle fois les conséquences dramatiques de l'absence de programme proprement internationaliste et de régime de démocratie ouvrière au Vietnam, l'usage de la diplomatie secrète ayant certainement facilité, ici, le pourrissement du différend avec le Kampuchea. Le rôle de la Chine, enfin, apparaît particulièrement net. Depuis quelques années, l'Asie du Sud-est est devenue aux yeux de Pékin, l'une des zones de confrontation majeure avec le "social-impérialisme soviétique". On a vu lors de l'occupation militaire en 1975 des îles Paracels, que la direction chinoise ne prend pas beaucoup de gants dans ses rapports avec le "parti frère" vietnamien. Depuis, le PCV doit lui apparaître comme particulièrement dangereux. Non seulement la direction vietnamienne s'est refusée à condamner Moscou, mais l'URSS s'affiche comme l'allié principal, de Hanol dans l'arène internationale. Que Pékin souhaite affaiblir autant que faire se peut le régime vietnamien, n'est plus un mystère. On comprend alors pourquoi la direction chinoise a accordé l'indispensable couverture politique à Phnom Penh, bien que l'orientation intérieure de la direction cambodgienne soit particulièrement hétérodoxe au vu de la ligne actuelle du PCC. Ce soutien chinois s'est manifesté avec éclat en septembre 1977, à l'occasion de la visite triomphale de Pol Pot à Pékin. Or, c'est à ce moment que le conflit frontalier vietnamo-khmer a brusquement pris une dimension aigut et que la direction cambodgienne a commencé à assimiler de façon transparente le régime de Hanol à celui de Hitler. L'appui chinois s'est à nouveau manifesté au moment du pourrissement définitif du conflit, dans les premiers jours de janvier, avant de s'afficher spectaculairement lors de la visite de Madame Teng Ying-chao, veuve de Chou En-lai et vice-présidente de l'Assemblée nationale chinoise, en janvier, à Phnom La victoire des luttes de libération, en avril 1975, a donc précipité l'explosion de contradictions qui minaient le défunt Front révolutionnaire indochinois. Les conséquences du pourrissement du conflit khméro-vietnamien sont graves. Phnom Penh semble avoir voulu, en dénonçant publiquement "l'invasion" vietnamienne le 31 décembre, interdire définitivement à toute opposition interne de s'exprimer puisqu'elle est d'emblée qualifiée de pro-Hanal, faire apparaître de façon spectaculaire le soutien chinois et créer une situation qui interdise tout retour en arrière et toute adoption d'une ligne "modérée" au Kampuchea. A Hanof, on semble de plus en plus convaincu qu'il ne saurait y avoir de solution au différend frontalier sans une négociation politique globale qui implique qu'un changement d'orientation s'opère à Phnom Penh. Le conflit sino-vietnamien vient de connaître une brutale aggravation. Le danger est réel de voir le conflit vietnamo-khmer rebondir et s'aggraver encore. Tout doit être fait pour qu'une solution négociée - et négociée publiquement - soit apportée à ce conflit frontalier et que l'usage des armes soit banni. Plus généralement, il importe de réaffirmer que l'intérêt des peuples vietnamien, cambodgien et laotien exige la formation d'une fédération démocratique entre ces trois pays. Mais cette fédération ne peut voir le jour que grâce à une adhésion volontaire des populations concernées, adhésion qui réclame l'abandon du monopole politique total exercé par chaque direction des PC indochinois dans son pays : les problèmes politiques de fond qui séparent aujourd'hui les directions vietnamienne et cambodgienne doivent être exposés et débattus publiquement et librement. NOTES 1) Sauf indications spéciales, les citations sont tirées des documents diffusés par les services vietnamiens et cambodgiens. 2) Voir à ce sujet l'article de Nayan Chanda dans la "Fa astern Economic Review" du 13 janvier 1978 3) Dans le discours prononcé par Pol Pot le 30 septembre pour le 17e anniversaire de la fondation du PCK. (Voir texte en français, p.61). Cette accusation a été réaffirmée - explicitement cette fois - dans la déclaration gouvernementale du 31 décembre. 4) Dans son discours du 30 septembre. 5) Dans la "Far Eastern Economic Review" du 26 août 1977.

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du Vietnam". 7) Dans la "Far Eastern Economic Review" du 23 décembre 1977.

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