Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

AFRIQUE

Tensions dans la corne de l'Afrique : I. « Le socialisme en uniforme » ?

· Inprecor n° 21, 3 février 1978 · p. 21-26 · 4 768 mots

Syndicalisme

Tensions dans la corne d'une classe capitaliste indigène en la protégeant des trusts impérialistes de l'Afrique

Le Derg éthiopien cherche à encourager le développement mais aussi de sa propre classe ouvrière

|-«Le socialisme en uniforme»? Nous entamons ici la publication d'une série d'articles sur les tensions actuelles dans la corne de l'Afrique. Dans la première partie, Ernest Harsch examine les origines et les orientations du régime éthiopien. Un second article, dans notre prochaine livraison, sera consacré à la guerre actuelle et au rôle qu'y jouent Washington, Moscou, La Havane et Pékin. Le 14 novembre 1977, l'agence de presse officielle de l'Ethiopie annonçait que, la veille, le lieutenant-colonel Atnafu Abate avait été soumis à une mesure "révolutionnaire" - euphémisme désignant une exécution. Il avait été vice-président du Conseil administratif militaire provisoire, connu sous le nom de Derg, et il était considéré jusqu'alors comme la figure la plus importante de la junte après son président, le colonel Mengistu Haile Mariam. La déclaration de l'agence de presse accusait Atnafu d'avoir été coupable de "douze crimes contre-révolutionnaires spécifiques" et de "cinq positions ultra-réactionnaires". Il était accusé d'avoir fait montre d'"arrogance féodale" et d'avoir entretenu des rapports, en dehors de ses heures de travail, avec des aristocrates et des capitalistes ainsi qu'avec des "agents impérialistes extrêmement dangereux : des agents de la CIA" . Etant donné le secret absolu dont s'entoure le Derg et son habitude de qualifier tous ses opposants de "contre-révolutionnaires" , on ne connaîtra peut-être jamais les raisons véritables de la purge et de l'exécution d'Atnafu. Il s'ajoute simplement à la liste déjà longue des personnalités militaires de premier plan qui ont été éliminées au cours des nombreuses luttes pour le pouvoir qui se sont livrées au sein de la junte; parmi celles-ci on peut citer le général Aman Michael Andom et le général Tafari Banti, les deux premiers présidents du Derg. D'une certaine manière, l'instabilité du Derg ne fait que refléter les gigantesques pressions qui s'exercent sur lui. Dans les mois qui précédèrent la mort d'Atnafu, plusieurs faits sont venus illustrer l'existence d'une opposition croissante au ré-

Ernest HA.:SCH gime, particulièrement en Erythrée et en Ogaden somali, ainsi que l'incapacité de celui-ci à maîtriser cette situation agitée. Le moral des troupes commence à être miné, ce qui porte un coup sérieux au régime militaire. Lorsque les forces nationalistes avancèrent sur la ville de Jijiga en septembre, les troupes de la Ille division éthiopienne opposèrent peu de résistance, abandonnant Jijiga et, non loin de là, le col stratégique de Gara-Marda. Selon l'article du mensuel londonien "Africa" "..ils firent clairement savoir au gouvernement d'Addis-Abeba qu'ils ne continueraient pas à combattre" . Les soldats présentèrent une liste de revendications au Derg, y compris la démission de Mengistu et d'Atnafu. La mutinerie fut écrasée en quelques jours et plusieurs soldats furent fusillés. Un mois après, au cours d'une visite sur le front d'Erythrée, Atnafu fut sequestré pendant quelques heures par un régiment qui exigea qu'Addis-Abeba négocie immédiatement la fin des hostilités. A la même époque l'opposition fit surface à Addis-Abeba même. Une série de manifestations eurent lieu dans la capitale pour demander la libération des prisonniers politiques et l'établissement d'un régime civil. Le lieutenant Geveban Temesgen, l'un des quinze membres du Derg, fut assassiné le 5 novembre, tout comme un dirigeant de la municipalité de la capitale, Gutta Sernessh. Le Derg riposta en faisant assassiner davantage de partisans supposés du Parti révolutionnaire du peuple éthiopien (PRPE), un groupe clandestin d'orientation maofste opposé au régime militaire. Selon un article d' "Africa" publié en décembre, "des sources diplomatiques disent que 350 militants antigouvernementaux ont été tués au cours des deux premières semaines d'octobre". Le 12 novembre, la veille de l'exécution d'Atnafu, le Derg annonça la mise en place d'un nouveau processus de contrôle de la population. Ceux qui seraient reconnus comme "des révolutionnaires véritables et dignes de confiance" seraient dotés d'une carte d'identité; tous les autres verraient leur liberté de déplacement encore restreinte.

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Le régime du Derg est clairement en crise. Quelles que soient ses prétentions à se réclamer du "marxisme-léninisme", il s'est avéré incapable de conserver une base suffisante pour con trôler fermement les masses urbaines d'Addis-Abeba et d'autres villes ou pour empêcher la libération de zones importantes de l'Ethiopie par les nationalités opprimées en lutte pour leur droit à l'autodétermination. Les difficultés du Derg sont, pour une partie, le produit de sa politique répressive et procapitaliste. Mais elles représentent également l'héritage légué par l'ancien régime de Hallé Sélassié. Quand le Derg s'empara du pouvoir en septembre 1974, des forces sociales importantes, dont la classe ouvrière des villes et les paysans sans terre, étaient déjà en mouvement L'empire féodal d'Haté Sélassié, fondé sur la domination amharique des nationalités opprimées, craquait par toutes ses coutures. Sous Hailé Sélassié L'ampleur des mobilisations de masse qui explosèrent en 1974 était l'expression des tensions sociales accumulées sous le long règne d' Haflé Sélassié. A la campagne, où vivaient 90% de la population, les rapports de propriété féodaux continuaient à jouer un rôle essentiel. Environ 0,01% de la population possédait 70% de toute la terre arable. Les plus gros propriétaires provenaient de l'Amhara et, dans une moindre mesure, du Tigré. Ils possédaient des domaines gigantesques, particulièrement dans le sud du pays. Certains atteignaient 4 millions d'hectares. Près de la moitié de la paysannerie était composée de fermiers et de métayers qui travaillaient sur ces domaines; comme loyer, ils devaient donner entre la moitié et les trois-quarts de leur récolte. Puisque les paysans étaient constamment endettés, la plupart d'entre eux étaient en fait réduits à l'état de servage. Dans certaines régions, les paysans devaient même être à la disposition du seigneur durant un certain nombre de jours et accomplir des tâches pour Dans la région des hauts plateaux du centre et du nord, la plupart des paysans cultivaient leurs lopins de terre, dans le cadre de systèmes de propriété communale. Mais ils étaient si minuscules que les paysans parvenaient à peine à en tirer de quoi survivre. Avec ce système arriéré, le revenu par tête n'atteignait pas 70 dollars par an. La mortalité infantile était extrêmement élevée, la maladie le lot commun et l'espérance moyenne de vie ne dépassait pas 35 ans. La réforme agraire était donc un besoin immédiat et brûlant pour la majorité écrasante de la population. La classe des propriétaires fonciers contrôlait l'Etat et résistait généralement à l'industrialisation. Sa richesse était fondée sur l'extraction du surproduit par la rente foncière et les contributions forcées. Cependant, l'Ethiopie n'était pas totalement isolée du marché capitaliste mondial. Dans les dernières décades du règne d' Hallé Sélassié un certain développement capitaliste s'initia, surtout dans l'agriculture. On cultiva le café, le coton, le sucre et les fruits pour le marché international et une petite couche de la classe des propriétaires fonciers se transforma en fermiers capitalistes (1). Les petits bourgeois des villes qui aspiraient également à devenir des capitalistes commencèrent à se renforcer. Ces forces bourgeoises étaient encore trop faibles pour promouvoir des réformes ou mettre en avant leurs propres intérêts. Ceci fut illustré par l'échec de la tentative de coup d'Etat contre l'empereur, en 1960. Un groupe de jeunes officiers intellectuels, qui se considéraient "modernistes" tenta alors de renverser l'aristocratie. Ils promettaient de promulguer la réforme agraire, de favoriser la croissance économique et, selon leur expression, de faire entrer l'Ethiopie dans le XXe siècle. Mais la majorité de l'armée resta fidèle à l'empereur et la tentative fut vite écrasée. La peur qu'elles avaient des masses freinaient également les efforts des forces procapitalistes pour en finir avec le régime parasitaire d' Hafté Sélassié. Malgré leur volonté de faire sauter les obstacles entravant la croissance économique capitaliste, elles se refusaient à mobiliser les seules classes capables de s'affronter aux propriétaires fonciers : les ouvriers et les paysans. Cela n'empêcha pas, le moment venu, les masses de se mettre en mouvement, dans leur propre intérêt, contre Hallé Sélassié. Les tensions de la société éthiopienne furent portées à leur comble par la famine désastreuse de 1973. De 100 a 250000 personnes moururent de faim. Outre qu'ils maintinrent ainsi les paysans à un niveau de stricte subsistance, les propriétaires terriens profitèrent directement de la famine en stockant d'énormes quantité de grains pour faire monter les prix. Hallé Sélassié chercha même à dissimuler l'existence de cette famine pendant des mois. La colère et le ressentiment contre Hallé Sélassié et le reste de l'aristocratie, responsables de la pauvreté et de l'arriération économique, se répandirent dans tout le pays. L'expiosion de 1974 Ce fut à Addis-Abeba, la plus grande ville d'Ethiopie, que la révolution contre Hallé Sélassié commença. Au début de 1974, des chauffeurs de taxis, des enseignants, des étudiants partirent en grève et organisèrent des manifestations. Il en résulta des affrontements avec la police. En quelques jours, 10 000 soldats environ, avec l'appui de la majorité des sous-officiers et des jeunes officiers, s'emparèrent d'Asmara, la capitale cie l'Erythrée, afin de revendiquer des augmentations de salaire. Bien que Hallé Sélassié ait fait quelques concessions, la révolte se développa, intégrant finalement tous les secteurs les plus importants de la population éthiopienne opposés à l'aristocratie éthiopienne et aux grands propriétaires fonciers. A l'occasion d'une des premières manifestations, des étudiants avancèrent le mot d'ordre : "Nous voulons la démocratie !" Au début du mois de mars, dans sa presque totalité, la jeune classe ouvrière éthiopienne rejoint le soulèvement. La Confédération des syndicats éthiopiens avait été mise en place quelques années auparavant par le régime. Mais la pression de ses membres s'exerça fortement sur elle et la contraignit à proclamer la grève générale. Elle revendiqua un salaire minimum, le

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droit de grève et d'autres concessions. Durant quatre jours, environ 100 000 travailleurs se croisèrent les bras, paralysant les ports et les aéroports, la plupart des usines et tous les secteurs de l'économie où la présence syndicale se manifestait. Hatté Sélassié accepta certaines revendications, mais refusa celle du salaire minimum. Pourtant, les dirigeants réactionnaires du syndicat donnèrent la consigne de mettre fin à la grève. Mais dans les semaines suivantes, d'autres grèves éclatèrent lorsque des militants syndicalistes plus combatifs prirent la direction du mouvement. La vague de grève gagna toutes les villes et agglomérations les plus importantes du pays, de même que celles d'Erythrée. De plus, des femmes travailleuses revendiquèrent les mêmes droits et le même salaire pour un travail identique. Environ 100000 musulmans participèrent à une marche à travers Addis-Abeba afin de revendiquer la suppression des discriminations religieuses contre les musulmans. Un des éléments les plus importants de ce soulèvement réside dans son extension aux régions rurales. Dans les provinces du sud, les paysans initièrent le mouvement de révolte, s'emparant des récoltes, occupant la terre et mettant le feu aux maisons de maître. La révolte se répandit dans toute la fertile vallée du Rift. Malgré leur relatif manque d'organisation, les paysans commencèrent à appliquer de leur propre chef une réforme agraire radicale, sous le slogan : "la terre à ceux qui la travaillent!" La plupart des revendications mises en avant durant les premiers moments du soulèvement furent de type démocratiques : pour la liberté d'expression, de presse, de réunion, pour le droit de grève et d'organisation des travailleurs, pour la réforme agraire, pour l'égalité de droit pour les femmes, pour la suppression des discriminations religieuses, pour un gouvernement élu. Elles mettaient directement en cause la monarchie et les seigneurs terriens. Les éléments antiféodaux mais procapitalistes dans l'armée n'étaient pas nécessairement opposés à ces revendications, mais ils étaient terrifiés par la façon dont elles étaient avancées par les masses de manière directe et indépendante. Il y avait déjà des indications que le soulèvement dépassait les limites d'une révolte spontanée et qu'il se donnait des formes initiales d'organisation de masse. Des journalistes ont décrit l'émergence de ce qu'ils nommèrent des "comités révolutionnaires" et des "tribunaux populaires" dans quelques villes de province. Dans quelques cas, ces organes populaires cherchèrent à remplacer les autorités locales qui s'étaient enfuies vers Addis-Abeba face au soulèvement des paysans. Ce processus atteignit son point culminant à Jimma, la capitale provinciale de Kefa, qui se trouve au sud-ouest d'Addis-Abeba. Addis Hiwet écrit : "Vers la fin de mars il y eut un soulèvement populaire à Jimma : une gigantesque manifestation qui réunit la presque totalité de la population de la ville s'oppose aux forces de police. Le gouverneur est expulsé et un comité de 34 personnes est élu au suffrage populaire. Il devra administrer la ville en lieu et place de l'administration provinciale qui a été renversée. Ce comité, composé essentiellement d'enseignants, d'étudiants et de marchands, responsable devant la population, resta au pouvoir durant quelques semaines. Jimma fut la seule ville où l'insurrection donna naissance à une administration populaire urbaine élue. " (2). En fait, un processus identique se développa au sein même de l'armée. Les soldats et les sous-officiers de nombreuses unités commencèrent à arrêter leurs officiers et à élire des comités. Ils publièrent des tracts revendiquant les droits démocratiques, la réforme agraire et l'expulsion des officiers d'origine aristocratique. En Erythrée, certains tracts allèrent jusqu'à revendiquer la légalisation des organisations luttant pour l'indépendance, ce qui constitue un phénomène des plus significatifs pour une armée engagée dans une guerre coloniale. Le Derg C'est dans ces circonstances qu'un groupe de jeunes officiers se réunit en avril, pour former le Comité de coordination des forces armées, le prédécesseur du Derg. Mengistu Hatlé Mariam, aujourd'hui lieutenant-colonel et dictateur du pays, y jouait déjà un rôle de premier plan. Lors de sa constitution, le comité regroupait des représentants d'intérêts et d'horizons politiques très divers. Mais son objectif était de prendre le contrôle exclusif du soulèvement, mettant un frein aux mobilisations et brisant les grèves dès qu'elles le débordaient. Mais pour cela il fallait au préalable que le comité acquière une certaine crédibilité politique. Il fut donc forcé de reprendre à son compte beaucoup des revendications mises en avant contre le régime d'Haflé Sélassié. Les préoccupations du comité au sujet du soulèvement s'exprimèrent peu après sa constitution. Il accusa le régime d'être incapable de mettre un terme aux grèves et aux manifestations. Il déplora aussi qu'Hatlé Sélassié ait échoué à écraser la lutte pour l'indépendance de l'Erythrée. Le 30 avril 1974, le correspondant du journal "Le Monde" rapportait que "les militaires ont été amenés à prendre des initiatives en dehors des pouvoirs établis en vue d'enrayer le développement de l'anarchie" Leur entreprise fut partiellement couronnée de succès mais ne réussit pas à prendre le contrôle total des mobilisations en cours. Sentant la menace que ces mobilisations indépendantes représentaient non seulement pour l'aristocratie, mais pour leurs propres projets de réforme du système, les jeunes officiers nationalistes tentèrent désespérément de négocier avec Hallé Sélassié pendant des mois. Ils essayèrent de l'amener à faire suffisamment de concessions pour calmer l' agitation. Confrontés à leur échec, ils déposèrent l'empereur en septembre, mais la monarchie ne fut abolie que plus tard. Peu après, le colonel Tessema Aba Derash, membre du Derg, expliqua pourquoi ils avaient détrôné Sélassié : "Nous avons offert à l'empereur de le mettre à la tête du mouvement. Il a refusé. Nous lui avons rappelé l'exemple du Chah d'Iran qui fit une révolution par en haut alors que son trône et son pays étaient menacés par une révolution d'en bas; mais le vieil homme ne voulait rien savoir. " (3).

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Massawa, Erythrée : prisonniers éthiopiens du Front de libération de l'Erythée (FPLE).

L'une des premières mesures prises par le Derg après son accession au pouvoir fut d'interdire les manifestations et les grèves. A peine une semaine après le renversement de l'empereur, la nouvelle junte au pouvoir fut confrontée à une manifestation de 4000 étudiants et collégiens qui défilaient aux cris de : "Nous voulons la démocratie" , "Pas de gouvernement militaire". Le Derg répondit en lançant la prétendue campagne zemecha pendant laquelle des dizaines de milliers d'étudiants et de professeurs furent envoyés dans les régions rurales. Ils y étaient supposés apprendre à lire et à écrire aux paysans. En fait, il s'agissait pour le Derg de faire sortir les étudia combatifs des Iles et de les disperser dans la campagne. Une assemblée générale de la Confédération des syndicats éthiopiens adopta des résolutions en faveur de l'abolition immédiate du gouvernement militaire et de l'établissement d'un "gouvernement populaire provisoire" . Le Derg intensifia la répression et fit arrêter les trois principaux dirigeants de la Confédération syndicale.

« Le socialisme en uniforme » ? En quelques mois, les jeunes officiers nationalistes promul -guèrent des réformes dans l'intention de "moderniser" par le haut le vieil empire d'Hallé Sélassié et de fournir une base à l'expansion de l'industrie capitaliste. Evidemment, ils ne déclarèrent pas qu'ils étaient en faveur d'une orientation capitaliste. En raison de l'agitation permanente et de leur propre faiblesse politique, les membres du Derg furent obligés de dissimuler leur dessein. Au début, ils ne savaient pas bien quelle était la rhétorique la mieux adaptée à leur objectif. Ainsi, une des premières déclarations du Derg se prononçait pour l'institution d'un régime "anti-impérialiste, anticapitaliste et anticommuniste" • En décembre 1974, ils avaient enfin trouvé une étiquette : le "socialisme éthiopien". En janvier et février 1975, la junte nationalisa toutes les banques, les institutions de crédit, les compagnies d'assurance, de nombreuses entreprises étrangères et quelques firmes locales. Parmi ces dernières, cependant, la plupart avaient déjà été placées sous propriété de l'Etat du temps d'Hallé Sélassié: de nombreux trusts impérialistes furent épargnés.

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En mars, le Derg décréta sa réforme la plus radicale : un large programme de réformes agraires qui nationalisait tout le sol cultivable et - au moins sur le papier - abolissait la propriété privée de la terre. Toutes les dettes et obligations des fermiers et des métayers étaient annulées. Tout fermier individuel ne pouvait disposer de plus de 50 hectares. La constitution de coopératives de village était encouragée. Les quelques fermes commerciales importantes qui existaient dans le pays étaient nationalisées. Les gros propriétaires des provinces du sud, qui ne vivaient pas sur leur terre, étaient le plus sérieusement touchés par ces mesures. La réforme agraire promulguée par le Derg répondait aux révoltes paysannes. Elle tentait de canaliser, en l'institutionnalisant, un processus déjà largement en cours. Afin de neutraliser certaines des associations paysannes indépendantes, formées dans le cours de la révolte, un nouveau système associatif fut établi sur la base d'un modèle pyramidal. Les associations devaient alors servir de courroies de transmissions pour la politique gouvernementale. Le Derg cherchait essentiellement à miner toute initiative indépendante. C'est pourquoi, la réforme agraire ne fut jamais totalement appliquée. La dernière des mesures décrétées par le régime fut la nationalisation du sol foncier urbain et du logement. Il n'y eut rien d'important depuis. Malgré la rhétorique "socialiste" du Derg, aucune de ces mesures ne sortait du cadre capitaliste. En soi, les nationalisations, même sur une large échelle comme en Ethiopie, ne peuvent suffire à briser la domination impérialiste, pas plus qu'une planification étatique limitée ne peut le faire. De nombreux régimes néocoloniaux ont procédé à des mesures analogues pour négocier en meilleure position avec l'impérialisme, sans parvenir, pour autant, à se soustraire à la domination économique étrangère. Seule la mobilisation révolutionnaire des masses peut mettre fin à la suprématie impérialiste. Mais, en pratique, le Derg montra qu'il était clairement opposé à une telle perspective. Ces réformes économiques ne représentent que la volonté de stimuler une croissance économique capitaliste par l'intermédiaire de l'appareil d'Etat. Comme ailleurs, elles sont marquées par de forts traits de nationalisme. Le régime cherche à encourager le développement d'une classe capitaliste indigène en la protégeant, autant que possible, des trusts impérialistes les plus puissants mais aussi de sa propre classe ouvrière. Les propres déclarations du Derg indiquent bien que telle était sa volonté. En même temps qu'il décrétait les nationalisations, il réaffirmait le rôle des compagnies privées. Pour rassurer Washington et les autres puissances impérialistes sur ses intentions, la Déclaration de politique étrangère du Derg spécifiait que "de nombreux secteurs d'activité économique seraient réservés aux investissements privés étrangers et que des profits justes et suffisants leur seraient assurés". A la fin de 1975, la junte leva certaines des restrictions qu'elle avait placées sur les activités des entreprises locales ou étrangères. Quelques mois plus tard, elle promettait des facilités aux hommes d'affaire et aux négociants éthiopiens.

Le 10 septembre 1977, le journal gouvernemental "Ethiopian Herald" écrivait : "Les hommes d'affaire et les industriels nationaux sont aussi encouragés à poursuivre leurs activités dans l'intérêt des larges masses... " Pour protéger les capitalistes effarouchés par ces mêmes "larges masses" et pour freiner les revendications salariales "excessives", le Derg annonça son intention de contrôler le mouvement ouvrier et de le lier directement à l'Etat. En plus d'interdire les grèves "illégales", le Derg dissout la Confédération des syndicats éthiopiens qui s'était opposée au régime militaire. Le dernier président de la fédération fut tué. Le Derg lui substitua un organisme à sa botte, dont tous les dirigeants sont nommés par le gouvernement. Enfin, un nouveau code du Travail interdit à quiconque de quitter son emploi. Les oppositions de droite et de gauche Les mesures prises par le Derg aussi bien contre l'aristocratie terrienne que contre les masses, ont suscité à la fois l'opposition de la droite et celle de la gauche. L'Union démocratique éthiopienne (UDE) est un groupe armé de droite, fondé par d'anciens aristocrates. Des personnalités bourgeoises, des fonctionnaires et même certains notables de second rang du régime l'ont récemment rejointe. Elle n'appelle plus à la restauration de la monarchie et essaie de se présenter comme une solution de rechange "démocratique" moins comme une force capable de rétablir "la stabilité". Le gouvernement soudanais soutient ouvertement |'UDE et certains Etats impérialistes semblent lui apporter une aide matérielle. L'UDE déclarait être implantée dans les provinces du nord et de l'ouest mais le Derg prétend l'avoir fixée dans le Gondar où ses forces étaient les plus actives. Tout comme Hallé Sélassié, la junte a beaucoup de mal a gouverner Addis-Abeba. Le soulèvement de 1974 a stimulé la radicalisation de la population urbaine, particulièrement pami les travailleurs et les étudiants. Au cours du soulèvement et peu après le chute d'Hatté Sélassié, certaines tendances du mouvement étudiant commencèrent à se transformer en partis et en organisations politiques. A un degré ou à un autre, presque tous furent influencés par le maofsme. L'une des tendances, qui soutint la junte pendant une période, devait plus tard donner naissance au Mela Ethiopia Socialist Nekenake (Me'ison : Mouvement socialiste panéthiopien). Celui-ci défend la théorie stalinienne classique de la révolution par étapes. Etant donné que le Me'ison caractérisait l'étape de la révolution en cours comme "antiféodale", il étendit son soutien - ou "soutien critique", comme il disaitau Derg, au moins jusqu'à la mi-1977. C'est à cette époque qu'il travailla dans les comités de quartier et les syndicats gouvernementaux (4). Il existe d'autres groupes. Le plus important est le Parti révolutionnaire du peuple éthiopien (PRPE). Celui-ci a publié son programme en avril 1975. Il y annonce que son but ultime est l'établissement d'une "démocratie prolétarienne" mais que son

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objectif immédiat est une "nouvelle révolution démocratique" Le PRPE possède ainsi sa propre version de la révolution par étapes. Il qualifie le Derg de "fasciste" et appelle à son renversement. Il demande la formation d'un "gouvernement populaire provisoire" civil. Et, surtout, il soutient la revendication érythréenne d'indépendance. Etant donné que le PRPE fonctionne dans la clandestinité, il est difficile de juger avec précision de son implantation. Selon les quelques indications disponibles, il paraît jouir d'un appui notable, au moins à Addis-Abeba et dans plusieurs autres villes. En juin 1977, le PRPE organisait une grève des étudiants de la capitale, à laquelle participaient 90% des universités et des écoles. Parallèlement, le PRPE poursuit une ligne aventuriste. Il a formé une branche armée qui se livre à la guérilla urbaine et au terrorisme dans la capitale. Le PRPE a assassiné des dizaines de fonctionnaires et de partisans du gouvernement. Il semble que cette orientation ultra-gauche a commencé à provoquer son isolement de la population. Le Derg a riposté aux campagnes du PRPE par une répression massive, faisant abattre dans la rue, dans les écoles ou chez eux, des centaines de militants supposés du PRPE. Le lermai 1977, le PRPE organisait simultanément quatre manifestations dans différents quartiers de la capitale. Elles furent toutes cernées par les troupes qui tirèrent dans le tas. Il est probable que 600 jeunes périrent dans ce seul massacre. Le régime utilise ce déploiement de forces contre le PRPE pour terroriser la population tout entière. Depuis juillet 1977, cependant, le Derg s'attaque également au Me'ison. Il l'a accusé de vouloir s'emparer du pouvoir. De nombreux partisans du Me'ison ont été chassés des fonctions qu'ils occupaient dans l'administration civile. David Ottaway, correspondant du journal américain "Washington Post", écrivait le 8 octobre 1977 : "Le Mouvement socialiste panéthiopien vient de rejoindre les rangs de l'opposition. Deux cents de ses responsables sont passés dans la clandestinité, ont fui le pays, ont été capturés ou assassinés au cours des six dernières semaines. " Des journalistes étrangers en poste à Addis-Abeba ont rapporté qu'on y entendait souvent le bruit des coups de feu qu'échangent dans les rues, partisans et adversaires du régime. La question nationale Les limites de la junte "révolutionnaire" éthiopienne sont encore plus évidentes dans le domaine de la question nationale. 'Un de ses premiers slogans fut "Ethiopia tikdem" : Ethiopie d'abord ! Elle vise à centraliser et a "moderniser" selon une option capitaliste l'empire multinational d'Hafté Sélassié, s'engageant à maintenir "l'unité sacrée" de l'Ethiopie par la force des armes si nécessaire. Dans un pays qui est traditionnellement sous la coupe d'une nationalité dominante, les Amhariques, cette position est des plus réactionnaires. Elle se heurte à la revendication d'indépendance de l'Erythrée, qui fut une colonie de l'Éthiopie depuis le début des années 1950. Cela va à l'encontre des revendications des Somalis vivant sous la domination éthiopienne, de s'unir politiquement avec leurs frères de Somalie. De plus, la junte dénie le droit à l'autodétermination des autres nationalités opprimées, y compris les Oromos (Gallas), les Afars et d'autres. La politique du Derg s'oppose très nettement à celle qu'auraient suivie des socialistes révolutionnaires. Un réel Etat ouvrier aurait immédiatement pris des mesures afin de supprimer toutes les formes de discrimination contre les diverses nationalités, leur assurant les mêmes droits et leur reconnaissant le droit à l'autodétermination, y compris le droit à la sécession et à la formation d'un Etat indépendant si elles le désirent. Seule la protection et la garantie des droits nationaux des opprimés peut permettre aux socialistes de convaincre les différents peuples de la région du besoin d'une union volontaire et plus large. Toute politique sortant, de ce cadre, et spécialement l'acharnement du Derg à maintenir les frontières présentes de l'Ethiopie par la force, ne peut qu'aboutir à accroître l'amertume et l'animosité des Erythréens, des Somalis, des Oromos, des Afars et des autres. Le caractère explosif de la question nationale en Ethiopie est lié à la formation même de l'actuel Etat qui fut mis en place au travers d'une série de conquêtes militaires. Dans les deux dernières décennies du XIXe siècle, la dynastie en place à Addis-Abeba étendit son empire féodal en direction du sud et de l'est, annexant les Oromos et les Somalis. En fait, le dirigeant amharique de cette époque, Menelik, coopérait avec les colonialistes britanniques et italiens en découpant les territoires peuplés de Somalis et en traçant des frontières d'Etat totalement arbitraires. Entre 1900 et 1904, les troupes éthiopiennes, en accord effectif avec les forces coloniales britanniques, combattirent une révolte dirigée par Mohamed ibn Abdullah Hassan dans le désert d'Ogaden. Ce dernier fut l'un des fondateurs du nationalisme somali. La façon dont le Derg fait de Menelik un "héros" éthiopien traduit bien le fait qu'il se place dans cette tradition. Dans les régions conquises par Menelik et ses successeurs, la terre fut enlevée aux indigènes et distribuée aux seigneurs amhariques. Les paysans furent contraints de travailler la terre pour leur conquérant et oppresseur. Le fait que ces propriétaires terriens étaient le plus souvent des Amhariques distilla des éléments de nationalisme au sein des soulèvements qui commencèrent au début de l'année 1974.

(à suivre) NOTES 1) Voir l'article de Tabor et Hana : "De la monarchie absolue au bonapartisme ?" dans "Inprecor" n° 3, nouvelle série, du 31 mars 1977. 2) Addis Hiwet : "Ethiopia : From Autocracy to Revolution" (Review of African Political Economy, Occasional Publication n°1, 1975-Londres), p. 107. 3) "Revolution in Eritrea" (Eritreans for Liberation in North America, 1975), p. 11. 4) Pour une brève description des positions du Me'ison, se reporter à l'article de Tabor et Hana : "Vers la guerre civile" dans "Inprecor" n°7, nouvelle série, du 26 mars 1977.

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