Inprecor 1974–2004

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GRANDE-BRETAGNE

La défaite de la municipalité de Liverpool

· Inprecor n° 210, 6 janvier 1986 · p. 3-6 · 5 147 mots

Grande-Bretagne Syndicalisme

E gouvernement conservateur de Margaret Thatcher vient

. de marquer un nouveau point contre le mouvement ouvrier. Moins spectaculaire que la défaite des mineurs, moins grave et moins nette aussi, la victoire remportée par les conservateurs dans le conflit qui les opposait à plusieurs municipalités travaillistes représente pourtant un élément supplémentaire de la dégradation des positions de la classe ouvrière britannique. L'enjeu de cette épreuve de force est loin d'être négligeable. Il s'agit de la capacité de ces municipalités à défendre leur autonomie contre une offensive du pouvoir central visant à la limiter, et à refuser l'application dans leurs villes de la politique d'austérité de Thatcher.

Comme nous l'expliquons dans l'article qui suit, la plupart des municipalités travaillistes se sont rendues sans coup férir, malgré le fait qu'elles avaient hautement proclamé leur volonté de se battre. Ceci renvoie d'une part à la faiblesse politique d'une grande partie de la gauche travailliste et, d'autre part, au nouveau rapport de forces instauré après la défaite de la grève des mineurs, qui joue en défaveur du mouvement ouvrier et de sa gauche. Ce n'est sans doute pas un hasard si le conseil municipal qui a résisté le plus longtemps et avec le plus de détermination est fortement influencé par un courant, Militant, qui se réclame du trotskysme.

David CAMERON

Pour comprendre les origines du conflit qui a opposé la ville de Liverpool et d'autres municipalités britanniques au pouvoir central, il faut partir d'une des composantes de la politique d'ensemble du gouvernement Thatcher, celle qui touche à la modification de plus en plus nette des rapports entre l'appareil d'Etat et les collectivités locales. Historiquement, en Grande-Bretagne, ces rapports ont été caractérisés par une relative autonomie des pouvoirs locaux, surtout en ce qui concerne les grandes villes. Les autorités locales ont des responsabilités assez étendues, par exemple pour l'éducation, le logement, et toute une série de services publics et d'équipements collectifs. Elles disposent donc des pouvoirs nécessaires pour gérer ces services, ainsi que du droit de se procurer des ressources par le moyen d'impôts locaux. Mais elles dépendent en même temps des subventions du gouvernement central, qui couvrent approximativement 50 % de leurs dépenses et qui leur sont donc indispensables.

THATCHER

CONTRE LES MUNICIPALITÉS

Les rapports entre les pouvoirs locaux et le pouvoir central ont montré que des municipalités dirigées par des forces politiques qui sont dans l'opposition au niveau national disposent d'une autonomie assez large pour appliquer leur propre politique sur le plan local. Il y a donc un

Une victoire pour Thatcher...et pour Kinnock espace important pour des affrontements entre le gouvernement et les municipalités, ce qui s'est déjà produit dans le passé, notamment dans les années 1920 avec le cas de la commune de Poplar à Londres et, au début des années 1970, avec celui de la municipalité de Clay Cross (1). Dans une certaine mesure, un conseil municipal dirigé par le Parti travailliste (traditionnellement majoritaire dans la plupart des zones urbaines), peut donc constituer un foyer de résistance à un gouvernement de droite à Westminster, siège du Parlement britannique. C'est effectivement ce qui s'est passé dans le conflit entre Liverpool et le gouvernement Thatcher en 1985, et qui aurait pu se produire à une échelle beaucoup plus importante si d'autres municipalités avaient adopté la même attitu-

Il y a deux raisons qui expliquent le conflit entre Thatcher et les municipalités., D'un point de vue conjoncturel, le gouvernement veut s'assurer que sa politique - celle de faire payer la crise aux travailleurs par le moyen de l'austérité, et no tamment par une réduction des dépenses sociales — n'est pas contournée par des municipalités qui se servent de leurs pouvoirs pour conserver des services publics et des équipements collectifs, soit en utilisant des fonds gouvernementaux, soit en faisant payer la bourgeoisie locale grâce aux impôts locaux. Mais, derrière cette raison conjoncturelle, il y a quelque chose de plus fondamental: un des éléments structurels de la politique de Thatcher est constitué par un renforcement, une re-

Malgré une série de positions politiques aberrantes (voir encadré), ce courant dispose d'une tradition politique et de cadres qui ont rendu possible cette résistance. Que ce combat se soit scellé par une défaite infligée à la fois par le gouvernement et par la la droite travailliste, ne signifie pas qu'il ne fallait pas le mener. Mais il faut analyser les raisons de cette défaite et en comprendre les conséquences. L'isolement de la lutte, la trahison de la direction du Parti travailliste et une conjoncture politique défavorable ne peuvent tout expliquer.

La direction de cette lutte a aussi commis de lourdes erreurs qui ont nui à l'établissement du rapport de forces le plus favorable possible, tant dans la ville que dans le pays entier.

La défaite de Liverpool et la capitulation sans combat de la plupart des autres municipalités influeront sur l'évolution de la lutte des classes en Grande-Bretagne, et favoriseront le recentrage à droite du Parti travailliste et l'offensive engagée contre la gauche du parti. Une des tâches les plus importantes pour les militants de la « gauche dure »dans le Parti travailliste dans les mois à venir sera d'atténuer les effets de la défaite de la municipalité de Liverpool, de défendre les militants qui ont mené ce combat et de s'opposer à la chasse aux sorcières qui a été lancée par la direction nationale du Parti travailliste contre Militant et la fédération travailliste de Liverpool.

structuration et surtout une centralisation de l'Etat britannique. Cela se voit dans la réorganisation et les pouvoirs accrus de la police, dans des réformes de la fonction publique, et aussi dans la modification des rapports entre Westminster et les colau pouvoir en

1979, le gouvernement Thatcher a cherché à limiter l'autonomie des municipalités. Mais, dans ce cas comme dans d'autres, sa politique est devenue plus cohé rente et plus agressive depuis la deuxième victoire électorale des conservateurs, aux élections législatives de juin 1983. En

1984, le gouvernement adopta deux projets de loi. Le premier envisagea l'aboli tion des six « comtés métropolitains », sortes de super-municipalités couvrant les principales agglomérations urbaines du pays et dont la plus importante est celle du Grand Londres, qui disposent de pouvoirs très étendus et qui ont presque toujours été dirigées par les travaillistes. Ces autorités municipales vont être révoquées en 1986 et leurs pouvoirs transférés en partie aux communes qui composent ces super-municipalités, mais, pour la plupart,

1. En 1921, 22 conseillers travaillistes de Poplar, commune de l'Est de Londres sont en prison pour avoir accordé « trop » d'allocations aux chômeurs de la commune.

Sous le gouvernement conservateur d'Edward

Heath (1970-1974), les conseillers

Cross, petite commune d'une région miniere du centre de l'Angleterre, ont été déchus de leurs charges et poursuivis en justice pour avoir refusé d'appliquer une loi qui les aurait contraints à des hausses de loyers de la municipalité.

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Le courant Militant dans le Parti travailliste années les Jeunesses socialistes du Parti travailliste (LPYS).

une telle politique. Une déclaration de son comité de rédaction publiée dans Mila semaine de 35 heures, un salaire minimun de 115 livres (1 300 FF) par semaine, un programme massif de travaux publics, reconnaissant que ce programme ne pourrait être appliqué que sur la base de la nationalisation des sommets de l'économie, des grandes banques et des institutions financières, ainsi qu'avec un plan de production socialiste. »

Malheureusement, au Parlement. Si une telle majorité voyait le jour, ce serait comme conséquence cette mobilisation en créant des organes extra-parlementaires du pouvoir de la ques qui est assez étrangère aux idées et surtout à la pratique du Militant.

dans le Parti travailliste qui se réduit à son propre agrandissement. Son sectarisme se voyait clairement au moment du développement spectaculaire de la gauche travailliste après les élections législatives de 1979, notamment autour de

Tony Benn. Militant faisait preuve, à ce moment-là, d'une incapacité quasi totale à comprendre la nécessité d'une pratique unitaire avec d'autres courants de luttes des classes dans le parti.

se ouvrière, ce n'est pas seulement en ce qui concerne son organisation et sa mobilisation. La classe ouvrière vue par ce courant est masculine, blanche et britannique. Si ce n'est pas cela la position théorique du groupe, c'est ce qui ressort en tout cas de ses prises de position sur une série de questions. Donnons quelques exemples. Militant est contre l'organisation autonome des Noirs, des femmes et des homosexuels, au nom de « l'unité de la classe ouvrière ». Suivant ce même principe, il appelle de façon complètement abstraite à l'unité entre catholiques et protestants en Irlande du Nord, refusant de la sorte de soutenir la lutte de libération nationale et le mouvement républicain.

« fédération socialiste de la Grande-Bretagne et de l'Irlande ». Pendant la guerre des Malouines en 1982, le groupe avança, dans le même genre, le mot d'ordre d'une fédération socialiste entre la Grande-Bretagne, l'Argentine et les Malouines.

Cette proposition originale lui servait de justification pour son refus d'appeler à la retraite de la flotte de guerre britannique de l'Atlantique Sud. On voit bien qu'avec de telles positions, s'ils dirigent les Jeunesses travaillistes, ils n'ont jamais réussi à les transformer en organisation de masse.

impossible une caractérisation de Militant comme courant révolutionnaire, le groupe, au travers de ses militants dévoués et souvent ouvriers, défend quotidiennement les intérêts des travailleurs, en particulier contre les multiples effets de la politique anti-ouvrière de Thatcher. Ils s'opposent également avec autant d'opiniâtreté à la direction du Parti travailliste. C'est pour cela qu'ils deviennent aujourd'hui la cible privilégiée de Kinnock. C'est pour la même raison qu'il incombe à tout militant révolutionnaire de les défendre, si besoin est, malgré leur propre sectarisme. à de nouveaux organismes non élus.

Le deuxième projet, appelé Loi sur les impôts locaux, visait à donner des pouvoir accrus au ministre de l'Environnement pour contrôler les dépenses des municipalités, dans le sens de limiter les subventions centrales, de fixer un plafond aux dépenses des municipalités et d'imposer des sanctions financières et légales aux conseils municipaux qui ne respecteraient pas cette Loi. Par exemple, des conseillers municipaux qui persistent à appliquer une politique municipale contre la déci. sion du ministre peuvent subir des peines

Le groupe Militant est organisé autour du journal du même nom, fondé en

1964 et qui est aujourd'hui hebdomadaire. Il revendique 4 000 partisans organisés à travers le pays, ce qui ne semble pas être une exagération. Il dirige depuis des

Militant se réclame du marxisme et du trotskysme. Sur de nombreuses questions, il défend les intérêts de la classe ouvrière. L'axe central de son action politique a toujours été la nécessité de gagner le Parti travailliste à une politique socialiste et de se battre pour un gouvernement travailliste qui s'engage à appliquer litant du 29 novembre 1985 résume ses positions : « Nous sommes pour le retour d'un gouvernement travailliste engagé à appliquer un programme comprenant

Militant est loin d'être clair sur ce qu'il faudrait faire suite à l'adoption d'un tel programme par une majorité de députés marxistes d'une mobilisation de masse de la classe ouvrière. Elle serait obligée de structurer classe ouvrière et en se basant sur eux. Cela impliquerait, entre autres choses, une conception de la nécessité d'organisations de masse unitaires et démocrati-

En plus, ce groupe a une vision de la construction d'un courant marxiste

Si Militant montre des défaillances sur la question de l'unification de la clas-

La solution proposée par Militant sur la question irlandaise est celle d'une

Malgré des positions politiques spécifiques tellement erronées et qui rendent allant jusqu'à la confiscation de tous leurs biens personnels et à l'interdiction de détenir un mandat électif pendant cinq ans.

Face à cette offensive du pouvoir central, quelle a été la réaction des municipalités travaillistes ? Au congrès du Parti travailliste, en octobre 1984 - en pleine grève des mineurs -, une résolution avait été adoptée pour résister à l'application de la Loi sur les impôts locaux. Par la suite, 42 municipalités travaillistes ont déclaré leur refus individuel et collectif de se plier devant les exigences du gouvernement. En l'occurrence, moins de vingt d'entre elles se trouvaient face à ce défi, c'est-à-dire que leurs projets de budgets municipaux, adoptés en mars 1985, ne furent pas acceptés par le ministre de l'Environnement, Kenneth Baker. Plus ou moins rapidement, et avec plus ou moins de justifications « réalistes », la quasi-to talité d'entre elles ont trouvé des raisons pour se dérober et céder devant le gouvernement. En juin 1985, il n'en restera que deux, Liverpool et Lambeth, commune de la banlieue sud de Londres. Suite à des défections dans les rangs du groupe travailliste, Lambeth a cédé. Ainsi, Liverpool se retrouva seul contre Thatcher. Nous allons voir comment le Parti travailliste de la ville a mené la bataille.

LIVERPOOL SE BAT SEUL Liverpool, grande ville du nord-ouest de l'Angleterre a été durement frappée depuis longtemps par le déclin de son port et par la crise dans les années 1970. Le taux de chômage est de 23 % pour la ville et d'environ 60 % dans certains des quartiers les plus pauvres et où sont concentrés des immigrés antillais. Le taux de chômage parmi les jeunes est encore plus élevé. Dominée pendant longtemps par un Parti travailliste droitier et corrompu, la municipalité passait sous le contrôle du Parti libéral dans les années 1970. La gestion municipale de ce parti fut désastreuse. La construction de logements fut interrompue, 5 000 emplois municipaux furent supprimés. En même temps, les impôts locaux atteignirent un niveau inconnu en dehors de la région de Londres, où le niveau des salaires est beaucoup plus élevé. C'est ce qui explique qu'en mai 1983, un mois avant la deuxième victoire de Thatcher aux législatives et contre la situation au plan national, le Parti travailliste remporta la victoire aux élections municipales et prit le contrôle du conseil

Entretemps, les choses avaient changé au sein du Parti travailliste à Liverpool. Le groupe travailliste qui prit la direction du conseil municipal en 1983 était nettement plus marqué à gauche, et la tendance Militant joua un rôle important en son sein, notamment grâce au contrôle de la fédération travailliste de la ville. La politique appliquée par la municipalité sous sa direction fut efficace et populaire. Mille emplois municipaux furent créés grâce à la remise en marche des services sociaux. Un programme établi en 1983, et qui prévoyait la construction de 5 000 logements en cinq années est en avance sur les plans. Cela n'est pas négligeable dans un pays où depuis 1979, voire avant, la tendance est partout à la suppression d'emplois et à la diminution des équipements collectifs et des services sociaux Cette politique a renforcé la popularité des travaillistes dans la ville. Ils obtinrent 46 % des suffrages au moment de prendre la direction de la municipalité en 1983 et les sondages leur donnaient 55% des intentions de vote deux ans après.

Le conflit entre Liverpool et le gouvernement a commencé en mars 1984. Au moment de la préparation du premier budget

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de la nouvelle municipalité travailliste, les dirigeants de la ville se trouvaient confrontés aux exigences du gouvernement. Ils avaient le choix entre tripler les impôts locaux ou licencier 5 000 employés de la municipalité, s'ils voulaient bénéficier des subventions gouvernementales. Face à ce défi, les dirigeants travaillistes de Liverpool n'ont pas cédé. Au contraire, ils ont mobilisé la population de la ville. Le 29 mars 1984, une journée de grève a fait débrayer non seulement les employés municipaux, mais beaucoup de travailleurs du secteur privé. Ce jour-là, des dizaines de milliers de manifestants sont descendus dans la rue pour montrer leur soutien à la municipalité.

Le conflit avec le gouvernement allait donc vers une épreuve de force, mais dans une conjoncture politique fort différente de celle d'aujourd'hui. En mars 1984, la grève des mineurs avait commencé le gouvernement était encore loin d'avoir confiance dans sa capacité de la vaincre. La dernière chose que voulait Thatcher, c'était une extension du mouvement à d'autres secteurs de la classe ouvière ou à d'autres fronts. Le moment devint critique lorsqu'au quatrième mois de la grève des mineurs et à la veille de la première grève des dockers - qui débuta le 9 juillet 1984 -, Liverpool menaça de constituer le troisième volet de l'affrontement de la classe ouvrière avec le gouver-

A ce moment-là, les dirigeants travaillistes de Liverpool acceptèrent de, devint conclure un compromis avec le gouvernement, qui comportait des concessions réelles bien que limitées de la part de ce dernier. Mais, dans la situation concrète de l'époque, ils ont laissé passer une chance de faire à la fois céder le gouvernement sur le front municipal et d'aider les mineurs, ce qui aurait ouvert la possibilité de balayer le gouvernement conservateur. A l'époque, Derek Hatton, dirigeant de Militant, leader adjoint du conseil municipal et principal porte-parole de ce dernier, déclara : « Ce n'est qu'un début. Au fur et à mesure que d'autres municipalités se joignent à la campagne l'année prochaine, nous verrons l'échec des projets du gouvernement sur les municipalités, mais aussi le renversement de Thatcher elle-même. » Pour sa part, le Financial Times, l'un des organes les plus intelligents de la bourgeoisie britannique, faisait remarquer que l'accord « soulageait grandement le gouvernement ». On verra que « l'année prochaine », après la défaite des mineurs, les choses ne se présenteront pas de la manière prévue par Hatton. UN NOUVEAU RAPPORT DE FORCES

En effet, quand la bataille recommença entre Liverpool et le gouvernement, en mars 1985, au moment de la preparation du budget annuel, plusieurs éléments de la situation avaient changé. D'abord, le gouvernement s'était donné de nouveaux pouvoirs, avec l'adoption par le Parlement de la Loi sur les impôts locaux. Deuxièmement, et plus important, tout le mouvement ouvrier était sous le choc de la défaite des mineurs. Cela facilita grandement la capitulation sans combat d'une série de municipalités travaillistes. Plus exactement, la nouvelle situation renforça toutes les tendances les plus disposées à une telle capitulation en affaiblissant en même temps les militants combatifs, que ce soit dans les conseils ou dans les syndicats. En effet, à la suite de la défaite des mineurs, la situation nettement plus favorable à la droite du parti. Toute une série de dirigeants de la gauche travailliste commencèrent à s'accomoder de Neil Kinnock, le leader du parti. Parmi eux, le leader du conseil du Grand Londres, Ken Livingstone, dont la capitulation devant le gouversur la question du budget, au printemps 1985, eût un impact considérable, étant donné le poids de cette municipalité et l'image de gauche de ses

Troisièmement, à Liverpool même, la manière dont le conseil avait mobilisé puis démobilisé ses troupes en 1984, ne facilita pas la relance de la bataille en 1985. C'est dans ce cadre qu'il faut examiner le déroulement de cette bataille. La municipalité lança son défi au gouvernement en adoptant, le 14 juin 1985, un budget déficitaire. A partir de ce moment-là, tout allait dépendre du rapport des forces que les dirigeants du conseil municipal seraient capables de construire, d'abord au niveau de la ville et, partant de là, à l'échelle du pays.

A Liverpool, une grève d'une journée, avec la possibilité de la reconduire, fut décidée par la coordination des délégués du personnel des employés municipaux, dirigée par Militant, pour le 25 septembre. Par la suite, ces representants des travailleurs cederent devant la droite syndicale, en permettant une série de consultations à bulletin secret dans le cadre des lois antisyndicales adoptées par le gouvernement conservateur. Il en résulta par la suite une situation des plus confuses. Certains des syndicats dirigés par la droite décidèrent tout simplement de refuser de participer à la grève, sans consulter leurs adhérents. Là où ont eu lieu des consultations, certains syndicats votèrent pour la grève et d'autres contre. A la veille de la grève, celle-ci fut annulée, malgré le fait que 47 % des adhérents consultés avaient voté en sa faveur, ce qui, dans la confusion ambiante, aurait pu justifier la décision de commencer l'action à partir des secteurs combatifs et d'essayer de faire démarrer les autres.

La direction Militant du Parti travailliste de la ville justifia cette décision en expliquant qu'il ne fallait pas « contraindre » les travailleurs. Mais cette direction elle-même prit bientôt une décision, sans doute la plus grande erreur de toute la lutte, qui serait comprise par les travailleurs municipaux comme une contrainte intolérable : le 27 septembre, deux jours après la date de la grève avortée, les 31 000 employés municipaux reçurent une lettre mettant fin à leurs emplois à partir du 31 décembre 1985. Cette lettre comprenait également la promesse d'être réembauchés le ler avril 1986 « au plus tard ». Ces lettres furent envoyées sans aucune consultation des représentants syndicaux du personnel et même malgré des engagements dans le sens contraire. Le 18 septembre, Hatton avait écrit à l'un de ces représentants: « Je t'écris pour confirmer que le groupe travailliste du conseil de Liverpool ne voterait pas des licenciements - pour des raisons tactiques quelconques - ou n'importe quelle

"formulation" qui pourrait être interprétée par les syndicats comme signifiant des licenciements. »

Il semble que le conseil ait agi ainsi parce qu'il était paniqué par la menace de voir la municipalité déclarée en faillite. L'annonce de ces licenciements représentait une manœuvre tactique pour gagner du temps. Mais gagner du temps pour faire quoi? Et à quel prix ? Cette mesure aggrava surtout la démobilisation, par la manière dont elle fut prise, suite à la grève avortée, et ébranla irrémédiablement la des travailleurs municipaux dans les dirigeants travaillistes. La confusion et la démoralisation ambiantes furent bien illustrées par une résolution de la coordination des délégués des employés municipaux. Cette résolution déclarait : « Cette coordination ne s'oppose pas à la décision d'envoyer des préavis de licenciement au personnel. Elle réaffirme son opposition totale à de réels licenciements éventuels. »

La façon dont Militant a agi sur la question des licenciements n'est qu'un exemple parmi d'autres, même s'il est extrême, des conceptions et pratiques manipulatoires et sectaires pour lesquelles ce groupe est connu. Il avait déjà réussi à s'aliéner la •confiance d'une bonne partie de la population noire de Liverpool en nommant, en novembre 1984, contre l'opposition des organisations noires, l'un de ses propres partisans comme conseiller des relations inter-communautaires de la ville. Cette décision avait déjà contribué à isoler Militant des secteurs les plus combatifs de la gauche travailliste. Mais l'affaire des licenciements a eu des conséquences encore

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plus graves, pas seulement dans la ville, mais parmi tous ceux qui étaient disposés à soutenir le combat de Liverpool contre

KINNOCK CONTRE LIVERPOOL C'est dans cette situation de confusion, d'isolement et de démoralisation des travailleurs de Liverpool que la direction du Parti travailliste est intervenue pour reprendre les choses en main. Au congrès du Parti, en octobre 1984, pendant la grève des mineurs, les dirigeants travaillistes n'osèrent pas attaquer Liverpool. Kinnock conservait le silence. Son « ministre fantôme » de l'Environnement, John Cunningham, parlait de la nécessité « de se battre contre la loi sur les impôts locaux et de l'écraser». Le leader du conseil municipal de Sheffield et personnage en vue de la gauche du parti, David Blunkett, déclara qu'« aucune collectivité locale ne devrait supprimer des emplois ou des services ». Quant au dirigeant du Syndicat national des employés publics, Rodney Bickerstaffe, il lança de la tribune du congrès : « Il ne s'agit pas de savoir si nous allons violer les lois, mais de définir quelles lois nous allons respecter. »

Un an après, au congrès d'octobre 1985, Kinnock se livra à une attaque si violente contre la seule municipalité qui à défier les conservateurs qu'Eric Heffer, l'un des dirigeants de la gauche et député de Liverpool, quitta la tribune en signe de protestation. Et après le congrès, on assista à une offensive en règle contre la municipalité de Liverpool. Pour cette offensive, il y eut une division du travail. Le gouvernement maintenait son attitude intransigeante. Il était tout à fait prêt à révoquer le conseil et nommer des commissaires pour gérer la ville. Le Parti travailliste au niveau national ne s'y serait pas opposé. Kinnock menait l'offrontale contre les conseillers travaillistes de Liverpool, pendant que Blunkett et les dirigeants syndicaux tentaient de faire pression sur ces derniers acceptent un connu sous le nom de « rapport Stonefrost », du nom de son auteur, qui aurait impliqué des hausses des impôts locaux et des loyers municipaux, ainsi que des suppressions d'emplois à une échelle impor-

Parallèlement, les dirigeants syndicaux menaient la bataille à la base, parmi le personnel municipal de Liverpool, afin de gagner leur soutien pour une telle « solution de compromis ». Ils ont largement réussi, dans la situation créée par la débâcle du mois de septembre. Tous les secteurs du personnel, sauf quelques bastions de la tendance Militant, votèrent le rapport Stonefrost, même ceux qui avaient été largement favorables à la grève en septembre. A ce point de la lutte, Liverpool se trouvait complètement isolé. Les erreurs commises par Militant dans la ville, et l'image et la pratique en général sectaire de ce groupe, n'ont pas facilité la tâche des militants qui voulaient organiser la solidarité dans une situation déjà peu favorable. Le refus de Militant de suivre une politique unitaire avec d'autres secteurs de la gauche combative a effectivement rendu impossible une campagne nationale de

C'est dans ces circonstances que le conseil municipal de Liverpool conclut un accord avec des banques suisses, par lequel il devait bénéficier d'un prêt de 30 millions de livres, soit 330 millions de francs. Passons sur les réactions de la presse à sensation en Angleterre, ironisant sur cette liaison inhabituelle entre les taupes trotskystes et les gnomes de Zürich. Là n'est pas l'essentiel. D'ailleurs, il n'y a aucune interdiction de principe à ce que des représentants de la classe concluent des accords financiers avec des banquiers. Le problème est de savoir dans quelles conditions un accord est conclu, ce qui est gagné et ce qui est cédé. De ce point de vue, l'accord conclu pose de sérieux problèmes. D'après Militant, implique moins de concessions que la solution proposée par Stonefrost. Il est vrai que l'accord permettra de compléter le programme de construction de logements prévu par la municipalité, bien que ressources du budget « logement » devront être utilisées pour payer les salaires des employés municipaux. Il y aura certaines réductions des dépenses sociales de la municipalité, mais moins que celles proposées par Stonefrost. Mais tout cela n'est vrai qu'à

UN « REVERS » ET SES CONSÉQUENCES La fédération travailliste de Liverpool elle-même reconnaît, dans une résolution, « que ce compromis constitue un revers pour le parti et le peuple travailleur de Liverpool, mais pas une défaite irréparable ». Pas une défaite irréparable peutêtre, mais certainement plus qu'un revers. Car, à long et même à moyen terme, les conditions du prêt sont contraignantes. La municipalité ne commencera à rembourser le prêt que dans deux ans, mais ce remboursement sera étalé sur dix ans. Elle a dû s'engager à fixer un budget conforme à la législation gouvernementale, l'an prochain et pendant la période du remboursement du prêt, c'est-à-dire pendant dix ans. En plus, l'accord a dû être approuvé par le gouvernement, à la demande des banques suisses. On voit bien que ces dernières se sont données des garanties solides d'être remboursées.

Pour sa part, la municipalité semble bien s'être mise dans une situation où elle ne pourra éviter de faire des coupes claires dans son budget social, à partir de l'année prochaine. Les dirigeants de Militant ont beau parler de la nécessité d'une bataille unie de toutes les municipalités travaillistes l'année prochaine et de pré senter comme une solution globale le retour d'un gouvernement travailliste engagé à appliquer une politique socialiste après les élections de 1988. Cela a l'air d'une fuite en avant. Il n'y a aucune garantie qu'il y aura un gouvernement travailliste en 1988, encore moins qu'il appliquera une politique socialiste. Quant à une résistance unie sur le front municipal, l'année prochaine, rien n'est moins sûr, étant donné le rapport des forces actuel dans le Parti travailliste.

Mais critiquer la direction de Militant pour les erreurs qu'elle a faites à Liverpool ne doit pas cacher l'essentiel. La responsabilité fondamentale pour ce qui s'est passé à Liverpool est celle des autres municipalités travaillistes, souvent « de gauche », qui se sont agenouillées devant les conservateurs. C'est celle de la direction du parti, qui a trahi les travailleurs de Liverpool, comme elle avait déjà trahi les mineurs, mais de façon plus ouverte, parce qu'elle bénéficia justement du nouveau rapport des forces, suite à la défaite des mineurs (2). C'est celle des dirigeants plus ou moins de gauche des syndicats, qui ont aidé Kinnock à éteindre le foyer de résistance à Liverpool.

La défaite de la municipalité de Liverpool marque un nouveau recul de la classe ouvrière britannique face à Thatcher, suite à la grève des mineurs. Au travers du rôle de Kinnock et de Blunkett, on voit s'approfondir le recentrage à droite du Parti travailliste et la suite se précise d'ores et déjà. Sur proposition de Kinnock, le comité exécutif national du Parti travailliste a annoncé la dissolution provisoire de la fédération de Liverpool et l'ouverture d'une enquête sur ses activités. Il est clair que cela constitue la première étape dans une chasse aux sorcières contre la tendance Militant, qui vise à terme toute la « gauche dure » du Parti travailliste, c'est-à-dire la gauche qui défend une orientation de lutte des classes. D'ailleurs, les conseillers de Liverpool et de Lambeth se trouvent confrontés à la menace d'être traînés devant les tribunaux, où ils risquent d'encourir des amendes, la saisie de leurs biens personnels et l'interdiction d'être élus pendant cinq ans, comme conséquences de la bataille qu'ils ont menée contre le gouvernement.

Il est clair aujourd'hui que la gauche de lutte des classes dans le Parti travailliste sera obligée de mener une bataille à la fois contre la chasse aux sorcières et pour organiser la résistance aux attaques des conservateurs, que ce soit sur le front municipal ou ailleurs. Contre le glissement à droite du Parti travailliste et la débandade d'une bonne partie de son aile gauche, il va falloir organiser les forces qui veulent se battre. Au-delà des divergences au sein de cette « gauche dure », et malgré les erreurs des uns et des autres, c'est la tâche de l'heure. Concrètement, puisque c'est la tendance Militant qui est dans le collimateur de Kinnock, il faut la défendre de la manière la plus large possible. Aucune critique des positions politiques ou des pratiques de Militant ne peut justifier un refus de défendre ses militants contre la bureaucratie travailliste.

David CAMERON, le 23 décembre 1985.

2. Voir l'article de Steve Roberts, « Les conséquences de la défaite des mineurs » dans Inprecor numéro 208 du 2 décembre 1985. -

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