La paix et les arolts de tnomme
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OUR conclure ce dossier, nous reproduisons un texte de Mihailo Marcovic, un versité de Belgrade. Marcovic, qui était collaborateur de la revue marxiste critique Praxis, interdite par les autorités yougoslaves en 1975, est l'auteur de nom breux ouvrages philosophiques sur la théorie et la pratique de la démocratie socialiste. Dans le texte ci-dessous, il se livre à une réflexion originale sur les rapports entre le mouvement de la paix en Europe de l'Ouest et les luttes pour la démocratie et les droits de l'homme à l'Est.
Mihailo MARCOVIC
Les Yougoslaves se trouvent dans une situation plutôt bizarre par rapport au deux parties d'une Europe divisée et plus ou moins dominée par les super-puissanils n'appartiennent à un sens, de ces parties : ni divisions soaucune viétiques ni bases de l'OTAN ne sont installées dans leur pays ; le système social dans lequel ils vivent n'est ni étatiste ni capitaliste. En un autre sens, ils appartiennent aux deux : le système politique décentralisé existant est toujours très autoritaire, et les différenciations sociales, quarante ans après une véritable révolution populaire, restent tout à fait inacceptables.
Cette situation ambiguë présente à la fois un inconvénient et un avantage : un inconvénient, parce qu'on ne subit pas les pires maux, ni de l'Est ni de l'Ouest (et que la souffrance constitue parfois une condition nécessaire de la sagesse) ; un avantage, parce qu'une certaine distance, liée à des possibilités importantes de voyager et d'avoir contact avec des gens des deux parties de l'Europe roite de l'h
Comme permet de mieux comprendre les besoins spécifiques, les craintes et les aspirations de chacun.
DIFFÉRENTES PRÉOCCUPATIONS
Cette compréhension des préoccupations immédiates divergentes des larges masses de la population en Europe de l'Est et en Occident est la condition d'un réel dialogue, sans même parler d'une stratégie commune, entre les principaux militants du mouvement de la paix occidental et les groupes en Europe de l'Est qui luttent pour la démocratie et pour le respect des droits de l'homme. Les intellectuels indépendants d'Europe de l'Est doivent comprendre que la préoccupation la plus urgente et la plus grave des Occidentaux est le danger d'une guerre nucléaire, le cauchemar de la destruction totale dont la responsabilité incomberait en premier lieu à leurs propres gouvernements.
Les militants pacifistes occidentaux doivent comprendre que des mouvements pacifistes de masse ne se dévelop-
pas tolérés par leurs gouvernements (ce qui est certainement vrai) mais essentiellement parce que la plupart des gens ne croient pas que leurs gouvernements commenceraient une guerre nucléaire et qu'ils sont donc préoccupés par d'autres problèmes, comme par exemple le bas niveau de vie, le manque d'indépendance nationale, la violation des droits civiques ou la corruption.
Il est vrai, bien sûr, que des gens partout désirent les mêmes choses : la paix, une meilleure qualité de vie, plus de liberté, de justice sociale etc. Cependant, ces valeurs universelles sont menacées et violées à des degrés divers dans les différentes parties du monde. Les priorités pratiques ne sont pas les mêmes et les causes pour lesquelles les gens sont prêts à se battre, à adhérer aux mouvements et prendre des risques sont différentes, bien qu'elles ne soient pas forcément mutuellement exclusives, voire qu'elles soient en fait parfaitement compatibles.
C'est pourquoi, il est en pratique inutile pour un « dissident » est-européen de poser des conditions qui doivent être remplies par le mouvement de la paix occidental (lutte pour la « liberté » là où elle n'existe pas encore, « engagement indéfectible pour les revendications fondamentales des droits de l'homme », « élimination de la violence et de l'injustice au sein des Etats », « renversement du système totalitaire » etc.). Il est également inutile pour un militant du mouvement de la paix occidental de se plaindre de l'absence d'un mouvement pacifiste de masse à l'Est et d'exprimer l'opinion que la paix - et non la lutte pour le changement politique et social - doit être partout la première préoccupation.
De telles discussions peuvent être d'un intérêt théorique considérable (...) elles sont de peu de pertinence pratique si elles sont censées servir de guide à des mouvements sociaux qui surgissent dans des conditions sociales différentes. Loin de moi l'idée de nier que des déclarations normatives sur des mouvements sociaux pourraient avoir un impact pratique et conduire à une certaine modification de leurs orientations. Dans ce cas particulier, pourtant, il y a deux excellentes raisons pour que ces mouvements restent ce qu'ils sont et pour qu'on fasse des efforts dans le sens de la collaboration et du soutien réciproque plutôt que d'essayer d'aller vers une stratégie commune.
Ces raisons sont les suivantes. Le mouvement de la paix est la conséquence d'une crainte tout à fait légitime de la part de larges masses de la population dans les pays occidentaux que la politique de leurs gouvernements pourrait conduire à la destruction nucléaire. Bien que le bilan militaire de chacune des deux superpuissances depuis 1945 soit sensiblement égal (le Guatemala, le Vietnam, Grenade pour l'un, contre la Hongrie, la Tchécoslovaquie et l'Afghanistan pour l'autre), il y a quand même une asymétrie importante en ce qui concerne les armes
Atelier des « Femmes pour la Paix » en été 1983 à Berlin-Est. (DR) nucléaires. Toute l'histoire de l'armement nucléaire depuis 1945 est faite de séries négociations, où à chaque fois les Etats-Unis avaient l'avantage à leur ouverture et où l'Union soviétique à leur clôture finissait par rattraper son retard En ce moment, nous sommes au début d'une nouvelle série de négociations. Le gouvernement de Reagan est prêt à dépenser 1,5 millions de milliards de dollars pour acquérir une nouvelle « position de force ».
Comme le sait toute personne qui se soucie des détails techniques élémentaires, il est tout simplement faux d'affirmer que l'Occident ne fait que lutter pour redresser l'équilibre. La vérité, c'est que le nombre plus important d'armes américaines techniquement supérieures, plus exactes, plus mobiles et « légères » fait plus qu'égaler le nombre plus grand d'armes soviétiques plus anciennes, lourdes, immobiles et donc plus vulnérables. Quand aujourd'hui les Américains commencent un nouvelle escalade dans l'armement nucléaire, ils le font non seulement pour des raisons économiques et politiques (afin de maintenir un niveau élevé d'activité économique et d'épuiser l'économie soviétique dans cette course aux armements) mais aussi pour une raison militaire fondamentale. Dans chaque scénario de conflit militaire conventionnel en Europe avec l'Union soviétique, les Etats-Unis, où il n'y a pas de service militaire obligatoire et où, par conséquent, l'armée conventionelle est relativement faible, doivent « envisager l'option nucléaire » pour éviter la défaite et l'humiliation.
L'élément crucial de la stratégie de l'OTAN est l'utilisation d'armes nucléaires américaines en cas d'invasion soviétique conventionnelle. C'est pourquoi le gouvernement soviétique a pu renoncer officiellement à l'utilisation première des
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armes nucléaires, alors que les EtatsUnis n'ont pas encore pu prendre le même engagement. C'est pourquoi, dans l'histoire déjà longue des négociations pour le désarmement tous les efforts pour trouver un accord ont fini par échouer : l'Union soviétique a toujours cherché à préserver sa supériorité dans la sphère des armes conventionnelles et les Etats-Unis n'ont été prêts à réduire leurs armements nucéaires que de manière à garder une nette supériorité (...)
LA LIBERATION DE L'EUROPE DE L'EST Pour l'instant, il n'existe aucun mouvement de masse en Europe de l'Est. Ceux qui existaient ont été supprimés par la force. Leurs objectifs n'étaient pas la paix mais la liberté politique, l'indépendance nationale, l'auto-gouvernement, l'abolition de la tyrannie bureaucratique, de la corruption et de la mauvaise gestion. Les gens qui vivent dans ces pays ont toutes les raisons de craindre la destruction universelle. Mais la plupart d'entre eux ne pensent pas, et pour cause, que leurs gouvernements déclencheraient une guerre nucléaire, bien qu'ils soient prêts à employer une violence conventionnelle considérable contre des peuples voisins.
Combien énorme est la différence de situation dans cette partie du monde, et combien la réponse à cette situation doit être différente : la meilleure illustration en est le fait que les trois mouvements les plus importants en Europe de l'Est depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale - en Hongrie en 1956, en Tchécoslovaquie en 1968 et en Pologne en 1980-1981 — auraient eu une possibilité de réussir seulement s'ils avaient pris le risque d'une guerre civile prolongée et s'étaient organisés de manière appropriée en fonction de cet objectif.
Tout mouvement dans cette région sera écrasé par la force dans un avenir prévisible s'il ne crée pas une auto-défense impressionnante qui rendrait trop élevé le prix d'un recours à la violence de la part des gouvernements et qui obligerait ces derniers à faire certaines concessions. (...)
La libération de l'Europe de l'Est ne peut être que l'œuvre des Est-européens - bien sür, avec le soutien de tous ceux dans le monde qui luttent contre toute sorte d'oppression. Cette libération prendra beaucoup de temps, elle exigera une force morale énorme, des risques, des sacrifices. Malheureusement, une Europe libre et unie, riche par la diversité de ses traditions politiques et culturelles, n'est pas en vue, loin s'en faut. Les divisions sont tellement profondes, conditions de vie tellement différentes, que ni un seul grand mouvement uni ni un programme ou une stratégie commune ne sont possibles.
En revanche, ce qui est possible, c'est l'existence d'une série de mouvements et de groupes dont les objectifs particuliers quoique différents se recouvrent. Ils pourraient partager au moins certaines préoccupations communes : la lutte pour la survie et le développement du genre humain, la solidarité et un soutien réciproque fort dans la lutte contre toute forme de domination, d'oppression et d'injustice sociale. Tous les Européens pourraient partager le rêve d'une Europe libérée, développée, désarmée et riche en ressources humaines. Mais ce qui est le plus difficile à atteindre est la fusion du rêve utopique avec la sagesse pratique et l'engagement courageux et résolu pour donner le jour à la possibilité historique optimale de notre temps.
Mihailo MARCOVIC, END, numéro 12, Londres, octobre-novembre 1984.