Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

DOSSIER MOUVEMENT PACIFISTE

Le débat autour de l'Appel de Prague

· Inprecor n° 212, 3 février 1986 · p. 15-16 · 1 659 mots

Jacqueline Allio était le pseudonyme de Jacqueline Heinen, membre de la direction internationale dans les années 1980, responsable du travail femmes et du travail sur la Pologne.

Paix et armements Allemagne Europe de l'Est

Les débats autour de l'Appel de Prague

DOSSIER MOUVEMENT PACIFISTE

EPUIS quelque temps, la question de la division de l'Europe a pris une importance croissante dans les débats au sein du mouvement de la paix. C'est principalement autour de ce thème que le dialogue s'est engagé entre les groupes pacifistes de l'Est et de l'Ouest, et la place qui lui a été accordée dans les conventions successives du Mouvement pour le désarmement en Europe (END) depuis quatre ans témoigne de la sensibilité qui existe à ce propos dans les rangs du mouvement. Après la rencontre internationale de Pérouse, en 1984, un Réseau pour un Dialogue Est-Ouest a été mis en place, à l'initiative de Dieter Esche, député allemand des Verts au Parlement européen. Ce réseau a organisé un premier forum à Berlin-Ouest, en février 1985, sur le thème « L'Europe et la paix, 40 ans après Yalta » et en prépare un second pour avril prochain à Milan, sous l'appellation « Les accords d'Helsinki : un mirage ou un espoir pour l'Europe ? »

La problématique de la division de l'Europe a pris d'autant plus de relief que le mouvement pacifiste occidental, malgré l'ampleur de ses mobilisations, a subi des revers successifs dans une série de pays, avec le déploiement des fusées américaines. Ces échecs ont entraîné une réflexion plus approfondie sur la question de la stratégie mise en avant jusque là, car l'incapacité a faire reculer les gouvernements des pays membres de l'OTAN dans leur folle course aux armements a montré à quel point la politique du statu quo, établie par les accords de Yalta, en 1945 et entérinée par ceux d'Helsinki, 30 ans après, pesait dans le maintien de l'hégémonie respective de l'impérialisme américain et de la bureaucratie soviétique sur les deux parties de l'Europe. Les mobilisations encore massives, l'automne dernier, en Grande-Bretagne, en Hollande ou dans l'Etat espagnol, ont montré que les pacifistes de ces pays ne désarmaient pas pour autant, mais les reculs ailleurs sont indéniables (1). Aussi, la question des alliances — avec le mouvement ouvrier organisé, avec les groupes pacifistes indépendants de l'Est - s'est-elle posée avec d'autant plus d'urgence pour battre l'adversaire et créer un nouveau rapport de forces à l'échelle nationale et internationale. La capacité du mouvement à tracer des perspectives d'action prenant en compte les problèmes politiques d'ensemble a également pris une importance accrue.

UN DIALOGUE DIFFICILE

En ce qui concerne le dialogue avec les groupes indépendants d'Europe de l'Est, les choses n'ont pas toujours été faciles, car il a fallu surmonter nombre d'obstacles et de malentendus. D'abord, les difficultés à communiquer de vive voix en raison des risques de répression encourus par les pacifistes indépendants de l'Est en cas de réunion dans leurs propres pays et vu le refus obstiné des autorités à leur accorder les visas nécessaires pour se rendre aux forums internationaux se tenant à l'Ouest. Ensuite, l'image de marque du mouvement de la paix occidental dans la plupart des pays de l'Est : la présentation favorable qu'en faisait la bureaucratie ne pouvait que susciter en retour des défiances bien compréhensibles.

Il y avait aussi le problème de certaines organisations de l'Ouest soucieuses de maintenir de bons rapports avec les comités officiels de l'Est au point d'y sacrifier les rapports avec les militants indépendants réprimés pour leurs actions, ce qui ne pouvait être perçu que comme une trahison. Sans parler des divergences de fond dans la manière d'aborder la question de la paix, les enjeux immédiats n'étant pas les mêmes à l'Ouest et à l'Est (2). Là où les uns mettaient l'accent avant tout sur le refus du déploiement des fusées, centrant leurs mobilisations sur cette question et revendiquant des mesures de désarmement unilatéral, les autres posaient d'abord, et parfois exclusivement, le problème des droits démocratiques d'expression et d'organisation en l'absence desquels tout discours ou proposition d'action en faveur de la paix sonne comme une pure abs-

La Charte 77 a joué un rôle non négligeable dans ce débat, quand bien même elle n'est pas une organisation pacifiste ni ne se définit comme telle. Alors qu'il n'existe en Tchécoslovaquie aucun mouvement de la paix comparable à celui de la RDA, des signataires de la Charte ont à plusieurs reprises adressé des lettres ouvertes au mouvement antiguerre de l'Ouest. Par leurs prises de position, et quels que soient les désaccords qu'on puisse avoir à leur égard, ils ont contribué à impulser le débat avec les militants pacifistes d'autres pays de l'Est. A la suite de leur adresse à la convention de l'END d'Amsterdam de juillet 1985 - Appel de Prague centré sur la question des accords d'Helsinki —, c'est par dizaines qu'ils ont reçu des réponses, tant de l'Est que de l'Ouest. Ces contributions font ap paraître plus que des nuances avec le point de vue exprimé par les auteurs de l'Appel, quant au sens et à la portée de ces ac-

Ces derniers reprochent au mouvement antiguerre de n'avoir pas fait plus de cas d'un document qui leur apparaît, quant à eux, comme un gage de paix de la part des Etats signataires. Beaucoup de leurs interlocuteurs, plus que sceptiques sur les intentions pacifistes des gouvernements en place, ne cachent pas leurs doutes en ce qui concerne la valeur de traités internationaux que la non application transforme en simples bouts de papier (c'est l'une des raisons invoquées par le KOS polonais - structure clandestine liée à Solidarité -pour avoir refusé de signer l'Appel de Prague). Et la plupart d'entre eux s'insurgent à l'idée qu'il faudrait accepter le statu quo comme un état de fait intangible, car cela va à l'encontre de toute perspective de dissolution des blocs militaires.

Sur la question des libertés démocratiques, l'Appel de Prague est suffisamment ambigu pour donner lieu à des commentaires tout à fait contradictoires. Ceux qui, à l'Est en particulier, entretiennent des illusions sur la « démocratie occidentale » et aux yeux de qui les USA ont tous les mérites, reprochent aux auteurs de l'Appel de ne pas admettre que le seul agresseur sur le plan militaire, c'est l'Union soviétique (voir dans notre dossier le texte de Politikus, auquel Petr Uhl répond vertement). D'autres, comme les militants de l'Initiative Est-Ouest de Berlin-Ouest, ou nous-mêmes, éprouvent le besoin, dans leurs réponses, de mettre l'accent sur les violations quotidiennes des droits démocratiques à l'Ouest, ce qui est illustré par le mépris avec lequel les gouvernements élus traitent l'avis de la majorité de la population, dans le domaine de la politique

1. Pour les Pays-Bas, voir l'article de Wineke t'Hart publié dans Inprecor numéro 198 du 10 juin 1985. Pour la Grande-Bretagne et l'Espa gne, voir les articles publiés dans le dossier « Militarisation » d'Inprecor numéro 199 du 24 juin 1985.

2. Voir l'article de Jacqueline Allio, « Les mouvements pacifistes dans l'autre Europe », publié dans le dossier « Militarisation » d'Inprecor numéro 199 du 24 juin 1985. Cette question est aussi largement traitée dans la contribution de Mihailo Marcovic, que nous publions dans le présent dossier.

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militaire en particulier. A peu près tous insistent sur l'absence totale de telles libertés à l'Est, point qui n'est pas abordé de manière explicite dans l'Appel.

LA QUESTION DE L'UNIFICATION DE L'EUROPE Un autre thème, pour nous essentiel, à propos duquel le texte reste silencieux, c'est celui des transformations sociales, économiques et politiques sans lesquelles il ne saurait être question d'une Europe indépendante et démocratique. contribution est-allemande, que nous publions dans le dossier qui suit et qui est signée par les principales personnalités du mouvement indépendant de la paix de RDA, a le mérite d'aborder le problème de front. Pour les signataires de ce texte, c'est une question préalable et décisive pour l'unification de notre continent sur des bases pacifistes. Comment imaginer mettre fin à la division si l'on ne s'attaque pas aux racines du mal ? A la logique d'un système économique, à l'Ouest, cause de toutes les injustices sociales et politiques, du chômage, de la pauvreté, de la destruction de l'environnement ? Au maintien, à l'Est, d'un régime totalitaire où une minorité bureaucratique monopolisant la gestion des moyens de production nie les besoins les plus élémentaires des masses, afin de préserver ses propres privilèges, renchérit sur la politique militaire impérialiste et impose une politique économique absurde et catastrophique pour le développement du pays et pour le cadre de vie ?

C'est dans ce contexte que le débat sur la division de l'Europe et sur le contexte historique, politique et social dans lequel suit.

La te de l'Appel lui-même.

elle s'inscrit, prend toute son importance. Nous souhaitons que le forum qui se tiendra à Milan du 11 au 13 avril, permette de faire avancer le débat sur les divers problèmes abordés dans les contributions dont nous publions des extraits, et notamment sur la question de la division de l'Allemagne, à laquelle nous n'avons pu accorder l'espace qu'elle méritait dans le dossier qui

Nous sommes convaincus, quant à nous, que le mouvement antiguerre ne peut exister en tant que mouvement social de masse que s'il s'articule autour de mots d'ordre simples, immédiats, compréhensibles par tous. En ce sens, les revendications de désarmement unilatéral adressées aux gouvernements restent absolument d'actualité, qu'elles portent sur le retrait des fusées nucléaires en place ou sur tout autre aspect d'une politique militaire que nous récusons. Mais dire cela ne peut suffire à résoudre la crise que le mouvement traverse actuellement, crise à la fois stratégique et de direction. Pour ce faire, il faut qu'il définisse une orientation prenant en compte la réalité des systèmes économiques et sociaux des deux côtés du « rideau de fer » et la nécessité de leur transformation radicale pour que la perspective d'une Europe unie, démocratique et pacifiste devienne réalité. C'est parce que le débat déclenché par la publication de l'Appel de Prague aide à avancer dans cette voie que nous avons décidé de publier des extraits importants de ce débat. Nous commençons notre dossier avec le tex-

Jacqueline ALLIO, le 17 janvier 1986.

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