C'est depuis près de 30 ans que sévit la dictature duvaliériste en Haiti. François Duvalier, père de l'actuel dictateur déchu, prétendait pourtant prendre le pouvoir, en 1957, au nom des Noirs, qui constituent l'écrasante majorité de la population. L'idéologie « noiriste » dont il se faisait le défenseur, s'était développée à la suite de l'occupation nord-américaine du pays (1915-1934). Celle-ci avait en effet profité à la fraction mulâtre de la bourgeoisie, au détriment des grands propriétaires fonciers noirs. Se présentant comme l'héritier des ancêtres qui libérèrent le pays de l'esclavage et de la colonisation française en 1804 (date de l'indépendance), et reprenant à son compte les traditions du vaudou, François Duvalier réussit, pour imposer son régime, à capter les aspirations d'une grande partie de la population. S'appuyant sur sa milice des Volontaires de la sécurité nationale, les tontons macoutes, le régime duvaliériste parvint à détruire le mouvement ouvrier local et à anéantir toute forme d'opposition, y compris bourgeoise.
s'être fait proclamer « président à vie » en 1964, Papa Doc se résigna, à la fin de sa vie, à ce que la répression fut plus sélective, comme le réclamaient
En échange d'une aide financière, il proposa à Rockfeller cette
« Haïti pourrait être un grand réservoir de main-d'œuvre plus proche, plus sûr et plus facile que HongKong pour les Américains désirant établir des industries de réexportation. »
A la mort de Papa Doc en 1971, c'est sont fils Jean-Claude, Bebe Doc, qui lui succéda. Les années 1970 virent l'installation d'un grand nombre d'usines employant des dizaines de milliers d'ouvriers. Le mariage de Jean-Claude Duvalier avec Michèle Bennet marqua une tentative d'alliance entre les « dinosaures » duvaliéristes, enrichis à l'ombre de l'Etat, et la bourgeoisie traditionnelle, surtout commerçante, appuyée par les Etats-Unis. Les Duvalier et les Bennet contrôlaient ainsi une part non négligeable de l'économie du pays. Cela les rendait très réticents face à toute modification du fonctionnement d'un Etat fondé sur l'extrême corruption.
En 1980, la timide période de « libéralisation » inaugurée en 1976 se referma brusquement. Elle avait vu la renaissance de certaines formes d'organisation et la relance d'un mouvement gréviste. La contradiction entre le maintien de l'Etat duvaliériste et les impératifs d'un dévelop-
Bébé Doc est parti, mais
pement capitaliste de l'économie voulu par la bourgeoisie traditionnelle et l'impérialisme va devenir de plus en plus aiguë. Et cela à un moment où la radicalisation des couches opprimées était accélérée par la crise économique qui toucha Haiti de plein fouet et par les conséquences de la pénétration impérialiste croissante.
L'impérialisme US, conscient du caractère potentiellement explosif de la situation avait, ces dernières années, accru ses pressions sur le régime pour qu'il s'auto-réforme, et il soutint la réapparition d'une opposition bourgeoise. En même temps que ces contradictions se nouaient, de nouvelles classes d'âge (39 % de la population a moins de 15 ans) n'ayant pas connu la terreur généralisée des premiers temps de la dictature duvaliériste, sont apparues sur la scène. Par ailleurs, l'Eglise commença à prendre ses distances vis-àvis du régime et certains de ses secteurs opérèrent un travail de conscientisation. Autour d'elle se formèrent des réseaux de jeunes chrétiens. Certaines couches de la jeunesse ne sont pas restées insensibles au développement de la révolution centroaméricaine : en 1979, une radio privée avait permis de suivre heure par heure la chute de Somoza.
C'est la combinaison de l'ensemble de ces facteurs qui explique la profondeur du mouvement actuel. Il est, en fait. l'aboutissement d'un processus inauguré par les émeutes de mai 1984, poursuivi par les grands rassemblements à prétexte religieux du début de 1985, et par le boycott massif du référendum de l'été dernier. Durant l'année 1985, l'Eglise et les personnalités de l'opposition bourgeoise étaient restées dans l'ensemble maîtresses du jeu. Par contre, dans le mouvement actuel, elles font preuve de très peu d'initia-
Il est clair que le développement de cette situation ne correspondait pas à leur vision d'une transition en douceur, également souhaitée par les Etats-Unis. Ces dernières semaines, le mouvement semble avoir été largement spontané, sans pour autant qu'il faille sous-estimer l'action des jeunes chrétiens, des petits partis ouvriers et populistes actifs dans la clandestinité, et des organisations traditionnelles issues du vaudou et particulièrement implantées dans les bidonvilles.
Mais le mouvement n'a pas aujourd'hui une direction reconnue par de larges secteurs de la population et encore moins une direction à même de proposer une alternative ouvrière à l'agonie du régime.
C'est une des raisons qui expliquent que des drapeaux nord-américains et français soient présents dans les manifestations et que l'on y crie « Vive l'armée ! »
Bébé Doc se trouvait totalement isolé. Il concentrait sur sa personne la hargne de la population. Craignant que le mouvement de masse ne se radicalise encore plus si la crise se prolongeait, les USA imposé le départ de Jean-Claude Duvalier. L'impérialisme français, qui a maintenu les meilleures relations avec la dictature, a accepté d'accueillir momentanément le dictateur déchu. L'impérialisme tente ainsi de mettre à profit l'absence d'alternative ouvrière et populaire pour assurer une transition vers un régime ne remettant pas en cause les alliances diplomatiques Haiti et ses rapports économiques avec les investisseurs yankees et français. Par ailleurs, le départ du dictateur est destiné à lui éviter un procès qui mettrait à nu les mécanismes de corruption du pouvoir et la complicité des gouvernements occidentaux.
Le départ de Bébé Doc a relancé la mobilisation populaire. Les masses se sont lancées dans la chasse aux tontons macoutes, s'en prenant aux symboles du régime duvaliériste et aux intérêts de cette famille, depuis la tombe de Papa Doc jusqu'aux magasins appartenant à la femme de Jean-Claude Duvalier. Cela devrait inquiéter l'impérialisme US, grand ordonnateur de la mise en place d'une junte qui illustre le rôle que l'état-major militaire et certains représentants de la dictature entendent jouer dans ce processus de transition. Sur les six hommes qui en font partie, cinq sont mouillés jusqu'au cou avec le régime. Parmi eux, quatre militaires : l'un est le chef de l'armée, le second son adjoint, le troisième est le chef de la garde présidentielle et auteur de pièces de théâtre à la gloire de Duvalier père. Le dernier est un ami personnel des Duvalier. L'un des civils était un ministre réputé pour sa corruption. Pour donner un air angélique à cette bande, on leur a adjoint le président, lié dit-on aux Etats-Unis, de la Ligue des droits de l'homme de Haïti.
Cette junte a nommé un cabinet composé en majorité d'hommes de la dictature. Les premières décisions des militaires — la proclamation du couvre-feu — témoignent de leur volonté de protéger les Tontons macoutes de la vindicte populaire et d'interdire les manifestations. Toutefois, le départ de Bébé Doc peut dé clencher dans les masses un mouvement de protestation de plus grande ampleur. Aussi, le danger d'une intervention US directe existe. Le gouvernement américain a déjà prévenu que ses forces seraient prêtes à répondre à un appel à l'aide lancé par le nouveau pouvoir.
Réclamer une véritable épuration du régime, le châtiment des tortionnaires, Bébé Doc en tête, le rétablissement de tous les droits démocratiques et s'opposer à toute intervention militaire en Haiti, telles sont les tâches de l'heure de la solidarité internationale.
Claude DEVILLIERS, le 10 février 1986.