Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

AFGHANISTAN

La gangrène de l'armée soviétique

· Inprecor n° 213, 17 février 1986 · p. 25-27 · 2 902 mots

URSS et Russie Afghanistan Indochine Paix et armements

P afehans, la revue d'information et d'analyse éditée par le Bureau international OUR le sixième anniversaire de l'invasion soviétique de l'Afghanistan, Défis

Afghanistan (BIA) (1) , publie un numéro spécial de bilan du plus haut intérêt, comportant des comptes-rendus de missions, un historique des six ans de guerre, l'intérieur comme sur le plan diplomatique, un examen critique du soutien à la résis-

Le plus saisissant dans ces textes ce sont peut-être les extraits du film réalisé par

Christophe de Pontilly et Victor Loupan pour Antenne-2, les Damnés de l'URSS, projeté le 14 novembre dernier et consacré à l'interview de prisonniers soviétiques.

Victor Loupan est lui-même un Soviétique émigré, journaliste dont l'information sur

Les deux principaux témoignages sont ceux d'Igor Choukanov, originaire de

Kharkov, sergent qui faisait son service militaire, et de Kazbek Houdalouv, lieutenant- colonel chef, caucasien. Ce qu'ils racontent dépasse de très loin l'anecdote. Les commentaires de Victor Loupan, lors d'une rencontre au BIA, permettent, au-delà de ces témoignages, de saisir les risques profonds que cette guerre comporte pour l'URSS.

Congo-Kinshasa, en 1960-1964. Ils ont servi à désamorcer des crises dans une région, le Moyen-Orient, de la plus haute importance stratégique pour les EtatsUnis, où l'aide à l'allié israélien ne doit pas trop bousculer des régimes arabes et conduire à des renversements d'alliances. Ils ont tranché un conflit entre partenaires de l'Alliance atlantique, comme à Chypre en 1964, où leur « présence contribue à stabiliser le flanc sud-est de L'OTAN », selon l'ex-conseiller fédéral suisse Honegger (3).

Quant à l'aide au développement, il n'est pas besoin d'épiloguer. Ce sont les prêts bancaires privés qui ont pris la vedette, avec à la clé le piège de l'endettement. L'aide bilatérale, liée à des achats aux pays prêteurs, domine. L'aide multilatérale, de type onusien, est limitée, fragmentée, incohérente et souvent contradictoire entre les diverses institutions et programmes. Elle répond fréquemment aux besoins des donateurs riches et de leurs alliés locaux et non pas à ceux, prioritaires, des populations.

Or, dans le monde actuel, les institutions internationales sont manifestement nécessaires pour répondre à des problèmes urgents qui se posent aux plus démunis dans les domaines de la santé, de la faim, de l'agriculture, etc. L'Organisation mondiale de la santé (OMS), l'Organisation des Nations Unies pour l'alimen tation et l'agriculture (FAO) ou l'UNESCO, le prouvent virtuellement. Encore faudrait-il que ces organisations possèdent d'importantes ressources — celles consacrées à l'armement, par exemple - et que leurs plans s'inscrivent dans des projets répondant aux exigences des masses et gérés le plus directement possible par elles-mêmes. Néanmoins, l'expérience tend à prouver la supériorité de l'aide multilatérale par rapport à l'aide bilatérale pour les pays les plus pauvres.

Certes, l'Assemblée générale de l'ONU et les conférences de certains de ses organes peuvent servir de caisse de résonance à des revendications justifiées ou, à de rares occasions, de tribune politique pour ceux qui s'affrontent aux exploiteurs dominants. Mais les diplomates professionnels, pour qui l'« ordre du monde » se dresse face aux besoins de la communauté des peuples, ne sont pas effrayés par ces quelques incidents qui détonnent dans l'hypocrisie ambiante.

Les objectifs déclamatoires de la Charte de l'ONU n'ont pas été atteints. Cet échec est logique. L'ONU reste un rouage dans l'administration du désordre international, où les seuls trouble-fête sont les travailleurs et les peuples opprimés qui cherchent — depuis Solidarité en Pologne jusqu'aux peuples d'Amérique centrale, en passant par les Noirs d'Afrique du Sud - à prendre directement leur destin en mains.

André DUBOIS, la Brèche, 18 janvier 1986. 3. Neue Zürcher Zeitung, 10 et 11 mai

AFGHANISTAN tance et des réflexions sur le devenir de cette guerre. son pays est très large. Michel LEQUENNE

Un élément essentiel pour l'avenir de la guerre d'Afghanistan, c'est l'effet qu'elle a sur l'armée soviétique. Ce type de guerre d'une armée de conscription moderne, à l'armement sophistiqué, contre une population sous-développée vée, a des caractères qui n'existaient pas dans le passé. Au temps des guerres coloniales « classiques », les troupes de métier ou de volontaires issus essentiellement des campagnes cassaient du « sauvage » avec leur bonne conscience de « civilisateurs » ayant tous les droits, y compris celui de se conduire en sauvages. Rares furent les cas où l'inégalité d'armement jointe à l'absence d'esprit « national » des popula-

La gangréne de l'armée soviétique tions agressées ne permirent pas un écrasement rapide de la résistance de ces dernières.

Plus près de nous dans le temps, on a des troupes qui découvrent vite qu'entre les buts officiels des guerres qu'on leur fait faire et la réalité, la distance est immense. En Algérie, les « rappelés » croyaient d'abord défendre « la France d'outre-mer » ; au Vietnam, les GI's partaient défendre la démocratie contre le communisme agresseur.

En Afghanistan, c'est encore pire.

Aux soldats soviétiques, on dit : « Voilà, ici il faut combattre les Américains ».

1. BIA, 24 rue de Chaligny, 75012 Paris.

Des maquisards tiennent un meeting dans un village. (DR)

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La guérilla contrôle largement les campagnes afghanes. (DR)

précisent : « Concrète ment, on nous disait : l'Angleterre, l'Allemagne de l'Ouest, la France, les Unis, l'Iran, le Pakistan. Tous ces pays se sont alliés et c'est justement ces pays-là qui se sont associés pour écraser l'Afghanistan, pour mater le peuple. Grossièredit, c'est une rialisme, une action sanguinaire impérialiste, qui est dirigée contre le peuple af contre l'armée soviétique qui, elle, justement, défend ses frères, ses frères

"Il est plus faible, faut le défendre" ", voilà la vérité ! (...) Si c'est le commandant qui le dit, pourquoi ne pas le croire ? »

LE MORAL DES TROUPES SOVIÉTIQUES VA MAL Mais sur le terrain, les soldats se battent mal, parce que, explique toujours Kazbek : « Chaque soldat se rend compte instinctivement de la situation réelle, et il

"Pourquoi je me bats ? Quelle est ma devise ? Pourquoi dois-je mourir ici? Pourquoi?" Chaque soldat comprend que quelque chose ne tourne pas rond ici. "Ici, ce n'est pas mon pays, ce n'est pas mon peuple". Il ne comprend pas leur révolution. (...) Oui, la révolution afghane ! "Oh ! là ! là ! la révolution ! Quelle révolution !" Mais dans l'esprit du soldat, la révolution ça veut dire que tous les pauvres, que tous les paysans se sont soulevés, ont pris le pouvoir contre, comment dirais-je, mais comme chez nous, comme en Union soviétique, comme a la maison, la révolution contre les riches :

on leur prend tout, on casse tout, et

Et la réalité, en voici un récit par proximité du village, on s'est étalés en tirailleurs pour aborder les premières maisons, et les chiens sont sortis tout de suite. On avait deux kalachnikou avec des silencieux. Donc, on n'entend pas du tout le coup de feu, on entend charger les fusils, mais tu sais, tend pas du tout le coup de feu, tend rien que la culasse, chlac-chlac, mais pas de détonation. Donc, on a abattu les clebs qui nous attaquaient. Ici, tous les chiens attaquent. Donc, on les a abattus, après on s'est avancés vers les premières maisons. Tout allait si bien et on s'est répartis comme ça, devant. Alors, Polovinkine a fait : "Bon allez, allez-y putain", et mon copain Georges a défoncé la premiè re porte à coups de pied. A peine est-il entré dans la baraque qu'il a reçu un coup de faucille dans le bide. Il a gueulé, ses tripes ont giclé. Quant au lieutenant Polovinkine, qui se planquait près de la fenê tre, il l'a défoncée à coups de crosse et s'est mis à arroser l'intérieur de balles, puis on a jeté une grenade offensive. Bam Bam ! Plein de fumée. Alors on s'est tous mis à tirer comme des fous par les ouvertures de la maison. Moi, j'essayais de sor-

« Puis, quand on a regardé dans la maison, il y avait les restes d'une quinzaine de personnes, plein d'enfants, de la bidoche et puis la puanteur, vraie boucherie! Et comme ça, coque à l'autre. Merde ! On s'en va de là comme saoûls, on ne pige plus rien, comme des cons, personne ne parle. On se dit que, bon, on a accompli notre mission, on a fait ce qu'il fallait faire.

« Donc, sur le chemin du retour, personne ne parle. Il n'y a que les officiers qui n'arrêtent pas de jacter entre eux, comme si tout était normal, quoi ! Mais pour nous, c'était la première fois, bordel ! On marche, puis il y en a un qui se met à dégueuler, un autre qui tombe dans les pommes. Et on avance comme ça, en traînant notre copain Georges. Tout ça en silence ... et on arrive à l'unité. Personne ne dit rien. Puis les plus vieux commencent à parler tout doucement. Mais nous, on y était pour la première fois, on n'y comprenait rien à cette chierie. Alors, nous voyant comme ça, les vieux chnoques ont amené de la vodka, de la came. Ils nous ont bourrés de came et de vodka, on est tombés raides. C'était la première fois, bordel, oui! (...)

« Une autre fois, on a été en opération pas loin de Rabatak, bref, on a attrapé une dizaine de gars, ils avaient deux armes de chasse, tu vois, pour chasser les oiseaux. Alors, le même officier les a fait ligoter, il les a mis par terre, comme ça, alignés sur la route, pas tres loin de la garnison, et puis trois voitures a chenilles BNP leur sont passées dessus et les ont complètement écrasés. Alors, il nous a fait descendre des camions en gueulant : "Allez ! Nettoyez-moi toute cette viande." Et de la viande, et du sang, il y en avait partout ! Alors, on s'est mis à jeter toute cette bidoche dans une espèce de fossé, près de la route. On était tous dégueulasses, rouges de sang. Il y en avait qui gerbaient, d'au-

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tres qui titubaient. Mais moi, j'étais là déjà depuis un an, j'étais plus blindé que les jeunots qui venaient d'arriver, mais eux, alors, ils étaient complètement cassés.

« Ça devait se passer vers quatre heures de l'après-midi, on venait de tout mettre dans le fossé et on avait jeté un peu de terre dessus. Le soir, vers neuf heures, l'officier est retourné là-bas, a attrapé une tête dans le tas et l'a rapportée au cantonnement. Alors, il l'a mise dans une marmite, l'a arrosée d'essence et y a mis le feu. Et on était là, pas loin, tout le régiment, à regarder ça, et lui le con, il se marrait, complètement beurré. Qu'est-ce que tu voulais qu'on lui dise ? Complètement saoûl, le mec ! Maintenant, il est dans la garde du Kremlin. »

LE SANG ET LA DROGUE Une telle chute, des buts de guerre mythiques à la réalité sordide et atroce pourrit une armée. Comme au Vietnam, les soldats se droguent : haschisch, opium, héroïne. Comme au Vietnam, la population la leur vend. Igor précise : « Des qu'il y a du sang, c'est parti, les beuveries, la came, tout le bordel, quoi ! Ici, quand je n'en ai pas, j'ai du brouillard dans la tête. J'ai trop de pensées dans la tête quand je ne fume pas, et quand tu en as, tu réfléchis moins à cette tragédie, tu oublies un peu tout ça. (...) Dans l'armée soviétique, putain, tout le monde se came ! - Même les officiers ? — Oui, même les officiers ! »

Le service militaire en Afghanistan ans, plus pour les officiers. Ceux qui rentrent sont désaxés, comme on l'a vu pour de nombreux démobilisés d'Algérie et du Vietnam. Un exemple rapporté par Victor Loupan : un libéré, dans la rue, demande du feu à l'homme d'un couple qui passe. L'homme n'en a pas. Il le tabasse. Arrêté par la milice, il ne comprend pas, il est incapable d'expliquer ce qui est arrivé.

des ressemblances avec les armées engagées dans des guerres de ce genre, il y a deux grandes différences qui caractérisent l'armée soviétique et aggravent les effets de la guerre.

D'abord, les officiers parlent aux soldats un langage ordurier, il les humilient et les battent. Officier supérieur, Kazbek le confirme : « Oui, c'est la vérité, les soldats sont terriblement battus, battus très fort. Je l'ai vu moi-même et, effectivement, pourquoi battre un soldat ? Ce n'est pas mon ennemi. Combien d'officiers ai-je arrêtés, stoppé leur main et raisonnés ? (...) Moi-même, je ne l'ai jamais fait. Au pire, vraiment au pire, je leur ai donné une claque, une simple claque. »

De plus, la présence d'officiers du KGB, espions permanents des militaires (on peut se faire une idée précise de leur façon la plus « amicale » de procéder, dans le roman de Vassili Grossman, Vie et Destin), permet de comprendre la tension que cela entraîne, jusqu'à faire souvent des officiers de simples anticommunistes. Pour contenir la haine que dégagent de telles situations, on y oppose la haine raciste par le mélange des ethnies dans les troupes, obstacle radical à l'union des soldats entre eux face aux officiers. De même, explique Loupan, les troupes de l'intérieur - sortes de CRS soviétiques -sont, dans les républiques de l'Ouest, des

L'autre différence est pire encore. Le prisonnier américain au Vietnam attendait sa libération et le retour au paradis de la vie civile. Le prisonnier soviétique, s'il rentre un jour, sera jeté en camp de concentration ou fusillé. Ceux qui, de Suisse, ont voulu rentrer en URSS, ont été mis à la disposition de la presse pendant quatre mois, puis ils ont disparu. D'où les actes de désespoir de soldats ou d'officiers en situation d'être pris, qui gardent pour eux leur dernière cartouche ou

LES RÉPERCUSSIONS EN URSS Malgré le black-out sur la guerre, ses conditions finissent par être connues en URSS. En effet, si le corps expéditionnai-

One compte aujourd'hui qu'entre 150 000 et 200 000 hommes, la rotation l'a déjà multiplié par environ trois fois, c'est-à-dire qu'au moins 200 000 à 250 000 soldats sont retournés dans tous les coins d'URSS.

De plus, l'effet du retour des cercueils plombés, souvent vides, est désastreux et se propage. D'autant qu'une vieille tradition exige que l'on ouvre les cercueils pour un dernier adieu aux morts. Dans les campagnes, les paysannes passent outre à l'interdiction de faire sauter les plombs. Et s'il n'y a pas d'opinion publique en URSS - ce qui exige une presse ouverte -, les « mères », également par tradition, s'accordent le droit de parler haut à n'importe qui quand il s'agit de leur fils.

Si la guerre d'Afghanistan est une « petite guerre », elle est toutefois la plus longue qu'ait connu l'URSS, et la jeunesse n'a pas pour celle-ci les motivations de la Grande Guerre patriotique, encore moins celles de la guerre civile. Il existe une hantise d'aller à l'armée avec le risque de se retrouver dans cette guerre cachée (les adresses du courrier des militaires et il est courant de payer des professeurs

Pour obtenir des papiers qui sauvent. Selon Igor, 3 000 roubles (environ 30 000 francs) constituent un pot-de-vin suffisant colonel du bureau de recrutement et éviter l'Afghanistan.

Au début, comme dans toute guerre de ce type, il semble bien que les troupes aient été sélectionnées à « bon escient ». Igor dit des officiers: « Les premiers étaient des "pros". C'est eux qui ont tout renversé dans ce pays. C'est eux qui ont massacré et égorgé tout ce qu'ils pouvaient, je veux dire ceux qui sont arrivés les premiers. Ceux qui sont arrivés deux ans après - moi j'en avais presque fini avec mon service -, les nouveaux donc,

Ils étaient plus doux avec nous, ils nous faisaient moins chier. » Et Victor Loupan, répondant à la question de savoir si l'envoi en Afghanistan avait un aspect de sanction pour les soldats, affirme : « Ce n'est pas le cas, mais je pense qu'au début, il y avait beaucoup

La durée d'un conflit oblige toujours à élargir l'éventail des troupes utilisées. Cela ne peut pas humaniser une guerre déjà pourrie, mais, en revanche, contribue à augmenter la gangrène de l'armée.

Dernier élément de démoralisation : les troupes soviétiques se battent de plus en plus seules. Non seulement les soldats afghans traînent la patte et désertent en masse, mais on sait que l'échec des offensives soviétiques — surtout celles de la vallée du Panshir - tenait à ce que les résistants étaient prévenus à l'avance de chacune d'elle. Ceux qui les renseignaient viennent d'être fusillés. C'étaient des généraux afghans de haut niveau. Quand l'opposition aux envahisseurs atteint des sphères aussi hautes de l'armée « alliée », que peut-on espérer de ses couches inférieures ? Plus aucun Afghan n'est fiable, en dehors du président Babrak Karmal. L'isolement des Soviétiques dans le pays est désormais absolu.

Jamais le processus de désagrégation morale d'une armée n'a été, pour un état-major, un indicateur suffisant pour qu'il le conduise à arrêter une guerre. Ce sont toujours les conséquences directes ou in-

- défaite par insuffisance de combativité ou désagrégation à l'intérieur du pays agresseur - qui amènent à la fin de la guerre. Rien n'indique que la guerre d'Afghanistan ait déjà de telles conséquences. Mais il n'est pas exclu que les manœuvres diplomatiques de Gorbatchev et les annonces de plans de dégagement soient sous-tendues, en partie, par l'état moral désastreux du corps expédi-

Michel LEQUENNE, 24 janvier 1986. ABONNEZ-V008, RÉABONNEZ-VOUS A « INPRECOR » I

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