Le réveil du mouvement lycéen lundi 11 novembre 1985 de façon encore tandis qu'un autre lançait des slogans fa-
CONGO
N novembre dernier les mobilisations des jeunes scolarisés congolais protestant contre une décision gouvernementale illustraient l'étape actuelle de la crise de ce régime néo-colonial, à l'œuvre au-delà de la phraséologie « marxiste léniniste » dont se parent les autorités depuis maintenant de nombreuses années.
Ce genre de mouvement révèle en effet le mécontentement de la jeunesse face aux mesures d'austérité adoptées par les dignitaires d'un régime profondément corrompu. Il préfigure des sentiments identiques dans les masses populaires.
Michel LAGUENAUD
Le samedi 9 novembre 1985 s'ouvrait au Palais des Congrès de Brazzaville le
5e congrès de l'organisation de jeunesse du parti unique, l'Union de la jeunesse socialiste du Congo (UJSC). Comme à l'accoutumée, les élèves étaient contraints d'aller faire une ovation et une haie d'honneur aux délégués et aux dignitaires du régime. Pour la circonstance, les élèves d'enseignement des collèges général
(CEG) et des classes de seconde des lycées de Brazzaville étaient libérés de leurs cours. Contre toute attente, les lycéens et collégiens sont venus en masse aux cris de
« La bourse pour tous, sans concours ! », portant des pancartes et écrivant ce slogan sur les murs de leurs établissements et tout au long de leur parcours. Ils répondaient ainsi à la décision du Conseil des ministres du 6 novembre, qui supprimait l'octroi systématique de la bourse à tout élève admis au baccalauréat et désireux de faire des études universitaires et instaurait par la même occasion un concours pour l'obtention d'une telle bourse.
Arrivés sur les lieux du Congrès de l'UJSC, les jeunes scolarisés se sont heurtés aux forces de sécurité qui, la première surprise passée, ont chargé faisant plusieurs blessés. Les élèves ont réagi en lapidant les voitures officielles aux abords du Palais des Congrès.
Le ministre de l'Enseignement secondaire et supérieur, particulièrement visé, n'a trouvé son salut que dans la fuite. Et pour la première fois, le président de la République, Denis
Sassou-Nguesso, allait emprunter une porte cochère pour pénétrer dans le Palais des Congrès, sans sirène ni escorte hormis quelques commandos cubains de la garde présidentielle lui servant de bouclier. Les incidents devaient se poursuivre jusqu'au milieu de la journée sur le chemin du retour des élèves, particulièrement au marché du quartier des Quinze-
Le bilan de cette journée est de ans.
onze blessés.
Après un dimanche relativement calme, le mouvement allait reprendre le masses populaires. plus intense. D'abord au lycée de la Libération où les élèves, après avoir chassé le proviseur, se sont organisés pour faire un grand rassemblement de tous les lycéens. Ils se sont divisés en plusieurs groupes chargés de rameuter les élèves des autres lycées et collèges (Lycée technique du ler mai, Lycées du Drapeau rouge et Lumumba) et les étudiants de l'Université. Certains d'entre eux se rendaient au Palais de Sassou-Nguesso pour lui signifier leur désapprobation de la mesure prise par le gouvernement et exiger le départ du ministre de la Jeunesse et des sports, ObaApounou, du secrétariat de l'UJSC dont il est membre.
UNE JEUNESSE QUI EN A ASSEZ
Après avoir été bloqués par la garde présidentielle, qui n'a pas hésité à tirer, les lycéens s'en sont pris aux bâtiments administratifs, aux vitres des ministères environnants et aux voitures qui se trouvaient dans les parkings attenants. D'autres jeunes s'attaquaient à l'Ecole la jeunesse, une création d'Oba-Apounou, ainsi qu'au rectorat de l'Université raison du refus des étudiants de se rallier aux élèves. Jusqu'en fin de matinée, les élèves étaient maîtres d'une ville abasourdie et paniquée, criant et scandant leurs mots d'ordre dans les rues : « Bourse sans concours ! » ou « Sassou voleur ! ». Les lycéens et collégiens s'en sont aussi pris à des symboles du pouvoir et à tous les signes de richesse sur leur passage. Ils ont en effet cassé les vitrines de quelques magasins, abîmé des devantures de banques et saccagé des voitures officielles ou de luxe. Un camion militaire transportant des vivres aurait même été pillé et le chauffeur contraint à s'enfuir. La résidence du président de l'Assemblée nationale et celle du ministre de la Jeunesse et des sports auraient aussi été l'objet d'attaques de groupes de jeunes. Par ailleurs, un groupe d'élèves alla déposer une gerbe sur la tombe de l'ancien pré sident de la république, Marien Ngouabi,
Mais plus encore, il révele l'importante similarite qui existe dans les formes de domination et d'exploitation néocoloniale dans la plupart des Etats d'Afrique noire, quelle que soit la particularité de leur régime politique.
Ces événements rappellent qu'au-delà des professions de foi et des déclarations anti-impérialistes péremptoires de ce régime, il existe des rapports d'oppression entre la clique militaire au pouvoir, regroupée sur une base ethnique, et les vorables à l'ex-président Yombi-Opango en criant : « Sassou voleur, Yombi au
Au cours de cette journée, l'affrontement avec les forces de police a été extrê mement violent. Très tôt, les forces dépêchées aux abords des lycées se sont montrées particulièrement brutales, essayant de disperser les élèves à coups de feu et créant une très grande panique dans la population et chez les commerçants. Les policiers ont été ensuite renforcés par des bataillons de l'armée de l'air et de l'artillerie. Le bilan de cette journée a été assez impressionnant : quatre morts et une trentaine de blessés graves. Parmi les blessés, on compte le directeur de l'Orientation et des bourses et un commissaire de police.
Pendant toute la journée du lundi, les camions militaires n'ont cessé de sillonner la ville, tandis que les blindés étaient postés aux points stratégiques. Le lendemain mardi, le pouvoir faisait fermer les établissements scolaires de Brazzaville et quadriller toute la ville.
Pour comprendre les raisons des manifestations du 9 et 11 novembre dernier, les premières depuis celles de novembre 1971 (1), il faut se pencher sur deux aspects de la crise actuelle du congolais : d'abord, la crise économique, doublée de tensions au sein de l'appareil d'Etat, et la crise du système scolaire ensuite. Mais avant toute chose, il faut aussi s'interroger sur les raisons qui ont mené le gouvernement à annoncer cette mesure à la veille d'un congrès de l'organisation de jeunesse, fût-elle liée au Parti congolais du travail (PCT), le parti unique au pouvoir, alors que la tactique utilisée jusqu'à ce jour procédait toujours par de petites consultations préalables même si elles étaient purement démagogiques (2). Sans
1. De 1970 à 1974, le Congo a connu manifestations d'élèves plusieurs et grèves et d'étudiants. Cependant, la grève de 1971 est la seule qui ait été réellement et exclusivement organisée par les lycéens.
2. A quelques jours de son congrès, l'UJSC a été officiellement promue Jeunesse du PCT.
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doute, le gouvernement, convaincu de pouvoir contrôler tout mouvement de masse, pensait pouvoir se permettre ce genre d'attitude, certain qu'il était que le congrès de l'UJSC lui apporterait malgré tout son appui. En outre, le pouvoir avait sans doute misé sur le repos dominical pour que le mouvement de protestation s'essouffle. Que ce dernier ait pris encore plus d'ampleur le lundi 11 novembre prouve que le mécontentement était loin d'être superficiel. CRISE ECONOMIQUE ET MALAISE AU
SOMMET DE L'APPAREIL D'ÉTAT
L'économie congolaise de ces cinq dernières années s'est constituée en grande partie, sinon exclusivement, sur la base de la production pétrolière. De 1979 à 1982, le Congo a connu une augmentation de 20% de sa production pétrolière qui a donné lieu à une véritable euphorie. De cette rente pétrolière, la classe dirigeante en a tiré trois projets :
restructuration de la classe dominante à partir d'une savante dissimulation des tensions opposant les fractions rivales de l'appareil d'Etat, pour garantir d'un pouvoir militaire à caractère ethnocentriste et régionaliste ;
extension de sa base sociale astucieuse politique de redistribution des prébendes pétrolières à travers des réseaux familiaux, ethniques ou à une base assez large de courtiers ;
- le financement d'un plan quinquennal essentiellement conçu pour créer une infrastructure routière désenclavement de l'arrière-pays, en réalité de la partie nord du pays dont le président de la République est originaire.
Depuis 1983 cependant, le Congo doit faire face à une stagnation, voire à une diminution de la production de pétrole brut, qui est passée de 6 millions de tonnes en 1984 à 5,5 millions de tonnes en 1985. A cela s'ajoute une chute des cours du pétrole et une baisse
En même temps, le service de la dette n'a cessé de s'accroître et il représente, en 1985, 40% des revenus pétromilliards de francs CFA contre 18 milliards de francs CFA en 1980 (1 CFA vaut 0,02 FF). La classe dirigeante congolaise doit donc payer le tribut d'une irrationnalité économique qui se caractérise par un budget d'investissement dont 55 % est consacré aux bâtiments et aux travaux publics contre 12% seulement à l'agriculture, qualifiée pourtant de priorité des priorités ; un commerce extérieur qui voit 45 milliards aux importations agro-alimentaires ; un secteur étatique gonflé artificiellement pour élargir la base sociale du régime et qui compte aujourd'hui 38 000 salariés et enregistre déficit net de 30 milliards de CFA ; une inflation supérieure en 1985 à celle de tous les pays voisins.
Devant le refus de la France de ré échelonner la dette bilatérale qui s'élevait à 40 milliards de CFA en 1983, le Fonds monétaire international (FMI) est intervenu pour obliger les dirigeants congolais à diminuer les dépenses de fonctionnement et à opérer des coupes sombres dans le budget d'investissement, celui du programme routier notamment.
June timide opposition du PCT, les dirigeants congolais ont fini par se plier aux exigences du FMI en élaborant un programme de mesures d'accompagnement du plan quinquennal, baptisé pour la circonstance Programme d'ajustement structurel (PAS), qui n'est rien d'autre qu'un plan d'austérité à la mesure du FMI. Auparavant, les dirigeants congolais avaient pris soin de s'entourer de précautions. Des campagnes d'explication avaient été organisées dans tout le pays pour montrer que le PAS n'était pas un oukase du FMI mais la voix de la raison. Ces campagnes avaient en fait pour but d'apaiser une base désempacertains secteurs de l'armée qui commençaient à grogner. A cet effet, le Premier ministre devait expliquer que l'armée n'était pas touchée par le PAS et que le programme se poursuivrait coûte que coûte. Cela témoignait du dilemme qui traversait les rangs de la classe dirigeante : terminer les routes et s'exposer aux foudres du FMI ou bien interrompre le programme routier et subir les interrogations de la population, donné que les routes qui restent à faire, même celles du Nord, ne touchent plus
3. Ces aberrations sont légion : au moment où le PCT adoptait le PAS au congrès de juillet 1983, le gouvernement issu de de 5 ministeres supplémentaires. tandis que l'appareil du parti doublait son vollume de permanents (chefs de divisions, chefs de sections, etc.) Plus près de nous, le secrétariat issu du dernier congrès de l'UJSC est passé de 15 à 25 membres, tous fonctionnaires du parti mensuel de 372 000 CFA. conseil des ministres a voté une loi augmentant le salaire du président de la République à 2,5
1,5 million jusqu'à ce jour. En ce qui concerne les avantages, il faut les membres du directoire parti et leurs familles se font soigner exclusivement en Europe occidentale. Les frais médi-
Le président Denis Sassou N'Guesso reçu à l'Elysée en septembre 1983. (DR) directement la région du président de la
En fait le PAS, loin de s'en prendre aux aberrations du régime et aux avantages exorbitants des représentants du pouvoir, s'attaque davantage aux couches ouvrières et populaires, aux élèves et étudiants, en proposant la diminution des salaires, la suppression des bourses, la diminution du budget de la Santé et de l'Education, la compression du personnel de la Fonction publique (3). Dès ce moment, on pouvait penser que les restrictions imposées par le FMI entraîneraient, d'une part, un effritement de la base sociale du régime et, d'autre part, une réapparition des clivages au sein de la classe dirigeante mis en veilleuse depuis l'installation au pouvoir de Sassou-Nguesso le 5 février d'une telle éventualité que Sassou-Nguesso avait provoqué une crise au sein même du comité central du PCT, en accusant le numéro deux du régime, J.-P. Tchistère-Tchicaya, de vouloir déstabiliser le pays et en lui attribuant la responsabilité de l'attentat de février 1982 à l'aéroport de Brazzaville qui avait fait plusieurs
Malgré le peu de charges retenues contre lui, Tchistère-Tchicaya fut écarté du pouvoir, assigné à résidence surveillée, puis incarcéré. Cette manœuvre permit au président de la République de balayer d'un tour de main tous ses adversaires caux en France ont coûté 3,5 milliards CFA à l'Etat congolais en 1985. Les frais de mission s'élèvent à 45 000 CFA par jour, ainsi que leurs allocations journalières lors des plénums.
4. Pour une analyse plus approfondie de la situation économique et politique du Congo Brazzaville ces dernières années, se reporter à l'article de Claude Gabriel, « Un masque progressiste pour un Etat néocolonial » paru dans celui d'André Bassinet, « A qui profite la rente
5. Ce fait est rapporté par Madame Tchismembres du comité central du PCT.
en les reléguant à des postes subalternes (6), de concentrer entre ses mains un pouvoir quasi absolu (président de la République, chef de l'Etat, président du Conseil des ministres, chef du gouvernement, ministre de la défense chargé de la sécurité d'Etat) en s'appuyant sur son clan familial (7) et sur certains éléments du M 22, dont le membre le plus éminent est Camille Bongou, secrétaire permanent du PCT et seconde personnalité du régi-
Pourtant après le troisième congrès ordinaire du PCT de juillet 1983, qui consacra la victoire de Sassou-Nguesso, les conflits allaient reprendre. D'abord au plenum du comité central du juillet 1985, où Sassou-Nguesso lança une attaque très violente contre Pierre Nzé, ancien ministre des Affaires étrangères, visant tout simplement à le limoger de cette instance de la même façon que Tchistère-Tchicaya. C'était sans compter avec l'expérience et la roublardise de cet ancien bureaucrate de la Fédération des étudiants d'Afrique noire en France (FEANF). Accusé d'avoir enfreint les principes du centralisme dé mocratique en diffusant dans la presse étrangère son analyse de la situation politique nationale, Nzé avait réussi à transaccusation en plaidoyer en faveur des travailleurs à qui le PAS faisait supporter tout le poids de la gabegie du régime. Sa rupture du centralisme démocratique, expliquait-il, tenait à des désaccords profonds dans la conduite des affaires économiques du pays. Il en venait ainsi à réclamer que les dignitaires du francs CFA cachés dans les banques suisses ou brésiliennes ». Pour la première fois, Sassou-Nguesso était mis en minorité, ce qui évitait l'exclusion à Pierre Nzé.
D'autres conflits internes survinrent du 5e congrès de l'UJSC et se cristallisèrent entre le président de la République et le secrétaire permanent du PCT, Camille Bongou. Pour ce dernier, il ne faisait aucun doute que le secrétaire général de l'UJSC, souvent désavoué par sa base, devait être remplacé par un élément plus jeune et plus dynamique en même temps qu'il fallait séparer le poste de premier secrétaire de l'UJSC de celui de ministre de la Jeunesse et des Sports. Sassou-Nguesso craignait à juste titre que le départ de son neveu du secrétariat général de l'UJSC ne réduise son droit de regard sur la jeunesse, d'où son refus catégorique à ces propositions. Un tract diffusé à cette occasion exhortait, suivant le jargon en vigueur, « les forces révolutionnaires à redoubler de vigilance pour que ceux-là même qui ont favorisé la mort de Marien Ngouabi ne provoquent pas la chute du président Sassou-Nguesso », ceux-là même dont les « noirs desseins ont déjà été réalisés, (...) puisqu'ils ont réussi à séparer le président de ses compagnons du 5 février, X. Katali, P.D. Ngolo, J.P. Tchistère-Tchicaya, L. Sylvain-Ngoma ». Ce tract, produit vraisemblablement par la direction de l'UJSC d'Oba-Apounou, est une invite peu voilée à reconsidérer l'alliance actuelle entre le président de la République et les membres repentis du M 22 et une incitation claire à revenir à l'ancienne équipe issue directement du 5 février 1979. Il faisait écho à la lettre ouverte de madame Tchistère-Tchicaya qui plaide pour la libération de son mari en suppliant les membres du comité central du PCT de se ressaisir pour que « la machination ourdie contre son mari, leur ancien compagnon, ne se retourne pas contre d'autres membres du CC ».
C'est cette lutte pour le contrôle de l'appareil de l'UJSC qui a retenu l'attention ces derniers temps et qui a fait penser que les manifestations lycéennes des 9 et 11 novembre derniers étaient l'expression d'une épreuve de force entre la fraction du M 22 et celle de Sassou-Nguesso. En fait, celui-ci, pris de court, a accusé un peu tout le monde d'être à l'origine des émeutes lycéennes : depuis les sectes religieuses qui n'ont pas été reconnues et légalisées, jusqu'au Premier ministre qui n'aurait pas tenu compte de la situation avant de promulguer certaines mesures, en passant par les partisans de Yombi-Opango, puisque certains manifestants n'ont pas hésité à crier « Vive Yombi, Yombi au pouvoir ! » (9).
En dernière instance, le pouvoir a refait une unité de circonstance autour de cette dernière hypothèse, en s'appuyant essentiellement sur la thèse de la manipulation de la naiveté des lycéens par les partisans de Yombi-Opango. Des réunions syndicales et de parents d'élèves ont été organisées sur le thème « Sachons sur-
6. Le cas le plus flagrant est celui de l'anpour qui il fut créé un poste sur mesure, celui de président du Conseil constitutionnel, poste Constitution, c'est le chef de l'Etat.
Le clan d'Oyo du nom natal du président de la République, compte sept membres au gouvernement et au comité central du PCT et quatorze au comité central de l'UJSC. Les plus éminents sont NdingaOba ministre des affaires étrangères et ObaApounou ministre de la Jeunesse et des sports et premier secrétaire de l'UJSC, respectivement oncle et neveu de Sassou-Nguesso.
8. Le mouvement du 22 février (M 22) est issu de la mobilisation des « trois glorieuses » en août 1963 et de sa décomposition. Pendant veiller nos enfants pour éviter qu'ils ne soient induits en erreur », en même temps qu'un meeting de soutien au président de la République était préparé. Mais ces réunions, loin d'être de simples séances d'enregistrement de la volonté du pouvoir, ont donné lieu à des discussions qui ont abouti à la remise en question de la mesusuppression de bourse. Car, comme le reconnaissaient les délégés syndicaux et les parents, la bourse constitue aussi une source de revenus pour les familles modestes qui ont un ou plusieurs enfants inscrits en faculté.
La direction de la Confédération syndicale congolaise (CSC) demanda chaque fédération de faire des propositions à ce sujet. Les document produits par les fédérations ont dépassé la simple compilation de « bons conseils » pour devenir de véritables textes politiques, surtout en ce qui concerne celui de la Fédération des travailleurs des banques (FESYBA) (cf. encart). Lors d'un meeting de soutien au régime, Sassou-Nguesso, tout en maintenant ses accusations contre les « forces occultes », a essayé de nuancer les propos gouvernementaux en invitant « toutes les organisations de masse et tous les parents à rechercher les nouvelles modalités d'attribution de la bourse, étant donné que celle-ci coûte près de 10 milliards CFA à l'Etat », ce qui traduit tout de même un léger recul du gouvernement.
Les accusations lancées tous azimuts par les autorités restent en fait sans fon-
Elles trahissent une panique d'autant plus grande que les manifestations des 9 et 11 novembre ont touché beaucoup plus les quartiers de Poto-Poto et de Ouenzé, qui sont habités majoritairement par les groupes ethniques du Nord et qui constituent donc la base socioethnique du pouvoir, que les quartiers bakongos. En outre, toutes les investigations afin de détecter les meneurs et de savoir si ceux-ci ont eu des contacts avec l'ancien président Yombi ont été infructueuses. Les élèves qui ont été arrêtés ont avoué n'appartenir à aucun groupe politique et affirmé que les slogans favorables à Yombi qu'ils avaient lancé relevaient de la pure provocation. On peut le croire, puisque le tract distribué le lendemain par les partisans de Yombi dénotait une méconnaissance manifeste des mobiles de la manifestation des lycéens. En revanche, il n'est pas exclu que certains partisans de l'ex-président se soient mêlés aux manifestants, surtout dans le quartier d'Ouenplusieurs années, cette formation d'opposition avait pu apparaitre comme la dépositaire des acquis de ce mouvement. Mais la logique de l'entrisme au sein de l'appareil d'Etat reprit le dessus avec le recul de la mobilisation, ce qui plusieurs responsables de Ce ment, actifs notamment dans l'immigration étudiante en France, à rejoindre ouvertement le régime.
9. Le même décret qui abolissait l'octroi systématique de la bourse, interdisait plusieurs sectes religieuses. Par ailleurs, le Premier ministre a été sommé de s'expliquer à la télévision et devant le congrès de l'UJSC. Le poste de Premier ministre comporte un paradoxe, n'est pas chef du gouvernement mais il est au premier rang pour justifier les bévues du chef de l'Etat pourtant chef du gouvernement.
zé (10). Le régime doit donc faire face à un désaveu qui touche aussi sa propre base sociale.
PROGRAMME D'AJUSTEMENT
STRUCTUREL ET SITUATION DES MASSES : LA QUESTION DE L'ECOLE
Le mouvement lycéen des 9 et 11 novembre est l'expression spontanée du mécontentement populaire ressenti beaucoup plus profondément par les couches jeunes de la population. Il a été dicté avant tout par la situation objective dans laquelle le PAS va plonger les masses populaires, ou l'a déjà fait. C'est pourquoi ce mouvement a reçu l'aval de toute la
D'un point de vue plus spécifique, la révolte lycéenne des 9 et 11 novembre est aussi l'expression d'une crise fondamentale, celle de l'école néo-coloniale. Celle-ci repose en effet sur une contradiction de plus en plus difficile à maîtriser dans le contexte économique et financier actuel. Cette contradiction résulte de l'incapacité d'une économie structurée en fonction de besoins exogenes, et qui plus est en pleine stagnation, absorber le flux des élèves. Et ce d'autant plus que le gouvernement, loin de consolider le système s'est imprudemment endetté dans leuphorie pétrolière, débouchant ainsi sur une politique d'austérité conforme aux admonestations du FMI.
L'école congolaise, dont le contenu ne s'éloigne guère du système d'enseignement colonial, est orientée uniquement vers l'enseignement de type général pour la recherche ultérieure d'un emploi administratif. Au lieu d'y remédier, le pouvoir de Sassou-Nguesso et le plan quinquennal ont fortement accentué ces tendances. Avec la création d'un réseau routier, dont l'avantage majeur est de drainer les populations rurales vers Brazzaville, qui a augmenté ainsi 155 000 habitants en six ans, cette école entraîne une désaffection pour l'agriculture, une diminution constante de la main d'œuvre et un exode rural massif. Comment pourrait-il en être autrement quand le bénéficie d'Ouesso, dans la région de la Sangha, capitale du cacao. Mais ils ne disent pas que les plantations de cacao y meurent, victimes des maladies et de l'exode rural, et que le chocolat en poudre servi au petit déjeuner provient du Cameroun.
L'école au Congo vise donc à l'intériorisation et à la consolidation hiérarchisée des rapports marchands dominants, où le pouvoir économique est concentré entre les mains d'une minorité. L'appareil productif étant dominé par l'impérialisme, la possibilité de dégager un surplus économique ou même de jouir
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Extrait d'une prise de position syndicale Nous publions ci-après quelques extraits du document rédigé le 18 novem-
simple promotion sociale n'est réalisable que dans la sphère de la circulation (commerce, affaires) et du pouvoir politico-bureaucratique, auquel on accède par l'école. Le pouvoir y contribue activement en multipliant les écoles-bidon telles que l'école du PCT, l'école de la jeunesse, qui forment à leur niveau des fonctionnaires qui seront au service du PCT mais payés par l'Etat. Ces écoles ont réussi à débaucher 1062 enseignants du primaire en sept ans pour les verser dans l'appareil du PCT et de l'UJSC, dans un
10. Signalons tout de même que dans sa voir, considérant sans doute qu'il n'y a pas de petites économies, a annulé la participation des clubs de football congolais aux compétitions continentales. Cette mesure frappe le club militaire interclub ainsi que celui de l'Etoile nier ayant toujours symbolisé l'unité du Nord, il est fort probable que cette mesure ait été vécue comme une rupture d'alliance et une autorités. Beaucoup de supporters ont pu alors prendre part aux manifes-
11. De 1969 à 1984, les effectifs scolaires pays qui ne comptait que 6852 instituteurs en 1978, au moment où cette hémorragie a commencé.
Devant la pression de la demande scolaire très forte au Congo, l'attachement de la classe dirigeante aux rapports sociaux dominants, en dépit de son verbiage socialisant, impose une politique de sélection de plus en plus dure à l'école (11). C'est ainsi que le régime de Sassou-Nguesso a d'abord institué le service national obligatoire pour retarder l'embauche des jeunes au sortir des lycées ont triplé avec un accroissement annuel de 10 %, près de 3,5 fois le taux d'accroisement naturel de la population. Au niveau de l'enseignement secondaire, le nombre d'élèves s'est accru de 467 % en dix ans. Les équipements de base sont de plus en plus à la charge des parents, qui sont parfois obligés de contribuer à la fourniture des tables-bancs, quand ce n'est pas à la construction des bâtiments scolaires. Au début du plan quinquennal, il existait à l'école primaire 50 170 tables-bancs pour 383 018 élèves. Même à 5 par table (prévue pour 2), il n'était guère possible de faire asseoir tous les élèves. En 1985, la situation n'a guère changé et beaucoup d'élèves suivent encore les cours assis par terre ou sur les marches d'escalier.
et des facultés, en attendant de mettre en application la loi sur la suppression des bourses. FORCES ET FAIBLESSES DU MOUVE-
MENT DES 9 ET 11 NOVEMBRE
Les 9 et 11 novembre ont vu l'apparition d'un type nouveau de mouvement lycéen et collégien. Celui-ci est beaucoup moins l'expression d'une radicalisation politique propre à la période des batailles politiques et des luttes étudiantes fécondées par mai 1968 et la Jeunesse du mouvement national de la révolution (JMNR) que le produit de la nouvelle crise que traversent les Etats néo-coloniaux, et particulièrement le Congo (12). Les mots d'ordre revendicatifs qui ont servi d'étincelle au mouvement en sont l'expression vivante. Ils peuvent aussi apparaître comme sa limite objective.
Très tôt, le mouvement a en effet fait la preuve à la fois de sa force et des limites de ses objectifs strictement économiques. En réclamant le départ d'Oba-Apounou de la tête de l'UJSC, et surtout en dénonçant la prévarication - « Qu'avez-vous fait de l'argent du pétrole ? » criaient les lycéens -, les jeunes ont fait spontanément le lien entre la situation économique et politique. Le durcissement du mouvement que l'on a observé dès le 11 novembre est le fruit de cette évolution. Car, pour spontanée qu'elle ait été, la révolte lycéenne a montré une maturation continue.
Si le mouvement des 9 et 11 novembre peut donc être analysé comme essentiellement économique, il montre aussi qu'il s'est politiquement radicalisé en s'attaquant aux symboles du pouvoir (13), en dénonçant le gaspillage, les concussions du régime, et en balayant dans un mouvement unitaire les divisions de type ethnocentriste qui encombrent au Congo la conscience collective, réduisant à sa plus simple expression l'Union gouvernementale de la jeunesse (UJSC). De meme, sur le terrain, le mouvement a témoigne d'une réelle capacité d'organisation en établissant la liaison entre les différents pièges de la police et en organisant de petites assemblées générales dans la cour des écoles.
On peut regretter cependant que les étudiants ne se soient pas solidarisés avec les collégiens et les lycéens, bien que ceux-ci soient venus chercher du renfort dans les campus et les facultés. Cette absence de liaison entre étudiants et élèves a été la plus grande faille du mouvement de protestation de la jeunesse. Elle a sûrement marqué la suite des événements. Car le mouvement aurait gagné en ampleur et touché beaucoup plus rapidement les lycées, collèges et facultés qui se trouvent à l'extérieur de Brazzaville. C'est ainsi que le mouvement est resté localisé à Brazzaville.
Tout au long de son déroulement aussi, le mouvement a connu de nombreux paradoxes. Nous ne citerons que la pose d'une gerbe de fleurs au pied de la statue de Marien Ngouabi. Il est vrai que pour toute une génération d'élèves nourrie à l'idéologie du PCT, le personnage de Ngouabi peut encore apparaître comme un symbole, d'autant plus qu'une bonne partie de la jeunesse a perdu la tradition des luttes lycéennes initiée par les grandes grèves de 1971.
Il va de soi que le mouvement lycéen de novembre 1985 a fait les frais d'un manque de direction véritable qui aurait permis de coordonner les actions dans la ville de Brazzaville avec d'autres centres scolaires, de les préparer ailleurs et d'imprimer une ligne politique empêchant tout débordement au profit d'une fraction du pouvoir néo-colonial (yombiste ou événements cache mal la tension qui prévaut encore dans les lycées et collèges. Après onze ans d'embrigadement et de mutisme, le mouvement lycéen se réveille, aiguisant les contradictions au sein de la classe dirigeante, bouleversant les données traditionnelles de la vie politique congolaise.
Pour le pouvoir de Sassou-Nguesso, il ne reste plus que l'alternative de la répression. Plus d'une soixantaine d'interpellations, certains élèves sont toujours emprisonnés et ont été battus et torturés. Les lycéens doivent exiger la libération de leurs camarades, en même temps qu'ils devraient maintenir leur revendication initiale : «La bourse pour tous sans concours! ».
NIGERIA libreville GABON
CONGO
brazzaville
Aujourd'hui, ce sont les élèves qui entrent en action, demain ce sera le tour des travailleurs d'être sanctionnés par le PAS. Les fonctionnaires le sont déjà plus ou moins, puisque certaines mesures ont été prises dans ce sens, dont la dernière en date est la diminution du salaire du mois de novembre, camouflée sous les traits d'une augmentation des versements à la caisse de retraite. Dans tous les cas, mouvement lycéen doit rechercher la voie de l'unité avec les organisations de parents d'élèves et les syndicats qui sont, comme le montre le document de la FESYBA, de plus en plus opposés à ce que leurs enfants fassent les frais de la gabegie du pouvoir.
Michel LAGUENAUD, 5 janvier 1986. 12. La JMNR était la jeunesse du MNR, l'organisation dirigeant le pays après le soulèvement d'août qui renversa le régime de Fulbert Youlou. Quelque peu autonome du parti de Massemba-Debat, cette JMNR avait pris l'aspect d'un courant plus radical (groupes armés, références à Che Guevara, contrôle des quartiers, etc.)
13. Contrairement ce qu'a affirmé la presse d'Etat, seuls ont été touchés les symboles attributs du pouvoir (voitures noires des dignitaires du PCT et voitures de fonction), les lieux et les objets de la surconsommation capitaliste qui marquent l'enrichissement pétrolier (supermarchés, voitures Mercédès) et les lieux d'habitation de certains dignitaires particulièrement honnis, comme Oba-Apounou et le président potiche de l'Assemblée nationale Ganga Zanzou. CENTRAFRIQUE bangui ZAIRE ANGOLA