Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

PHILIPPINES

L'agonie de la dictature Marcos

· Inprecor n° 214, 3 mars 1986 · p. 3-4 · 2 115 mots

Paul Petitjean était le pseudonyme de Pierre Rousset, membre de la direction internationale depuis les années 1970 et codirecteur de l'IIRE d'Amsterdam.

Philippines et Asie du Sud-Est États-Unis

A retranche des son palis de Malacanan, enloure de

L'HEURE où nous bouclons, l'ex-président Marcos s'est -garde prétorienne. Une foule, évaluée à 800 000 personnes, a envahi les rues de la capitale. Elle a établi une muraille humaine entre les responsables du régime qui ont rompu samedi 22 février avec Marcos - Juan Ponce Enrile et Fidel V. Ramos - et les troupes fidèles au dictateur. Washington, après ses atermoiements, a finalement été poussé à prendre publique-

Get cause pour Cory Aquino et les « rebelles ». L'administration américaine menace Marcos de représailles, s'il fait ouvrir le feu sur la foule, et déclare qu'il ne reste d'autre solution que le départ de celui qui fut, durant 20 ans, le maître des Philippines.

Marcos s'accroche néanmoins à ce pouvoir qu'il a déjà perdu. Le lundi 24 février, il proclame l'état d'urgence et le couvre-feu, que personne ne songe à respecter. Il annonce qu'il a donné l'ordre à ses troupes de tirer et, effectivement, des combats ont éclaté près de l'aéroport. Radio Veritas, qui appartient à l'Eglise catholique, a été bombardée au mortier. La soldatesque a tiré sur des manifestants qui entouraient le palais présidentiel. Le dictateur menace de mettre le pays à feu et à sang plutôt que de se retirer.

Mais il semble bien qu'il n'en a plus les moyens. Progressivement, le gros de l'armée bascule du côté du ministre de la Défense et du chef d'état-major adjoint, retranchés depuis plus de deux jours à Camp Crame, le quartier général de la police. C'est en effet le ralliement de Juan Ponce Enrile et du général Fidel V. Ramos à Corazon Aquino qui a ouvert ce qui semble bien être le dernier acte de la chute du dictateur. Sous la pression des événements et menacés d'être frappés par une purge brutale ordonnée par Marcos, c'est en effet un « baron » du régime, Enrile, et l'officier militaire de haut rang le plus proche des Américains, Ramos, qui sont ouvertement passés du côté de l'opposition.

Pour comprendre comment, en quelques semaines, le pouvoir de Marcos s'est ainsi désintégré, il faut reprendre le fil des événements qui ont conduit de l'élection présidentielle du 7 fé. vrier dernier à la situation actuelle.

L'appel à des élections présidentielles anticipées devait, aux yeux de Marcos et de ceux qui le soutenaient encore à Washington, permettre de redonner un verni de légitimité à un ré gime de plus en plus ouvertement contesté, sur le plan national comme international. Or, les élections du 7 février ont mis à nu, comme jamais dans le passé, le caractère dictatorial du pouvoir en place, l'essoufflement du système politique imposé par la loi martiale, l'incurie du palais présidentiel. Le discrédit du régime, tant dans l'archipel que dans les capitales occidentales, n'a jamais été si évident. Loin de stabiliser temporairement la situation, la confrontation électorale a débouché sur une situation explosive. Cory Aquino, battue par la fraude électorale, n'avait pas été vaincue. La légitimité morale de la veuve de Ninoy Aquino s'opposait au pouvoir de fait de Marcos. L'intransigeance absolue du dictateur a fermé la porte à tout compromis. L'épreuve de force engagée avant le 7 février s'est prolongée au-delà de l'échéance électorale. Elle est en train de

Si les élections n'ont pas mis un terme à la confrontation politique, elles ont confirmé avec éclat l'ampleur de la crise du régime Marcos. Les mécanismes habituels du clientélisme, de l'intimidation et de la fraude électorale n'ont pas suffi à assurer le contrôle du déroulement du scrutin et de son résultat. Après avoir truqué les votes, il a fallu à nouveau truquer le décompte des voix : le verdict des urnes, malgré toutes les manœuvres et tous les crimes du pouvoir, restait favorable à Cory !

Le régime savait aussi, traditionnellement, diviser l'opposition, étouffer sa voix et prétendre respecter un minimum de normes démocratiques en faisant taire les protestations. Il n'a pu, cette fois-ci, minimiser l'ampleur exceptionnelle de la fraude et la camoufler efficacement. L'action d'une organisation comme le Mouvement national des citoyens pour des élections libres (NAMFREL) (1) est très significative de l'évolution de la situation. Bien sûr, le NAMFREL n'a pas pu interdire la fraude. En bien des endroits, ses militants ont dû quitter les bureaux de vote sous la menace des armes, laissant ainsi le champ libre aux hommes du président. Plusieurs membres du NAMFREL ont d'ailleurs payé de leur vie la défense obstinée des urnes. Mais ce vaste mouvement de citoyens a su limiter les dégâts électoraux et, surtout, a su rendre publics les truquages à toutes les étapes du scrutin : achats massifs de voix; disparition des opposants sur les listes électorales ; votes d'habitants fantômes et votes multiples en faveur de Marcos, bourrage et remplacement des urnes, etc. A tel point que dans certains villages les résultats officiels ont donné Marcos vainqueur à 100 % alors que de nombreux opposants sont connus pour avoir voté Cory.

Acculé par la pression de l'opposition, Marcos a dû étendre la fraude à la régior du Grand Manille elle-même, là où elle est le plus facile à mettre à jour. Par ailleurs, fort d'environ 500 000 membres et de l'appui de l'Eglise, le NAMFREL a réussi à développer son réseau dans les campagnes. La presse internationale a, par ailleurs, joué un rôle très actif dans la dénonciation des truquages électoraux et des opérations d'intimidation ou de terreur multipliées par un régime aux abois. Le réseau quasi national mis en place par le NAMFREL lui a permis de déjouer la dernière manœuvre du régime : le truquage du décompte des voix. Utilisant son propre système de comptage, le NAMFREL a pu annoncer Cory victorieuse et mettre en cause la validité des résultats affichés par la Commission pour les élections (COMELEC), organisme gouvernemental contrôlant les opération électorales, jusqu'au bouquet final, quand une trentaine de techniciens chargés du fonctionnement des ordinateurs du COMELEC ont brusquement quitté leurs claviers pour se réfugier dans une église et expliquer devant la presse, disquettes à l'appui, que les chiffres affichés par les agences du régime n'étaient pas ceux qu'ils avaient introduits dans les ordinateurs. Le déroulement du scrutin électoral a donc montré que Marcos ne contrôlait plus la situation dans le pays et que son système de pouvoir se désarticulait (2). Plus grave encore, l'ex-président a encore une fois fermé la porte à tout transfert organisé du pouvoir. Il a répondu à son échec électoral par la falsification des résultats et par le meurtre. Plusieurs dizaines d'opposants ont été assassinés depuis les élections du 7 février, y compris une personnalité aussi importante qu'Evelio Javier, principal responsable de la campagne de Cory dans la province méridionale d'Antique.

1. Le NAMFREL est un organisme indépendant de contrôle des élections, parallèle à celui du gouvernement. Dirigé notamment par des personnalités du monde des affaires proches de l'opposition bourgeoise, le NAMFREL fonctionnait déjà pendant les élections législatives de mai 1984. Voir Inprecor numéro 178 du 23 juillet 1984.

Voir l'article de Paul Petitjean, « La fraude électorale ne freinera pas la crise de la dictature », dans Inprecor numéro 212 du 3 février 1986.

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personnalité devenue charismatique, que cette profonde aspiration s'est manifestée. Mais il était clair que si l'opposition bourgeoise s'avérait incapable de poursuivre après le scrutin un jeu capital de l'après-7 février. de force dans l'archipel. Cette « voie médiane » est, à mi-février, irrémédiablement fermée.

LE ROLE DE L'EGLISE L'attitude de la hiérarchie catholique est, en ce domaine, particulièrement significative. L'Eglise catholique romaine a solennellement pris fait et cause pour Cory. Après 48 heures de réunion, la conférence épiscopale des Philippines a publié, vendredi 14 février, un document qui nie toute légitimité au pouvoir en place. « Le peuple s'est exprimé ou, du moins, il a essayé de le faire », note ce document qui doit être lu dans toutes les églises de l'archipel. « Le gouvernement doit respecter le mandat du peuple, c'est la condition préalable à toute réconciliation. (...) Les élections du 7 février ont été marquées par une fraude sans précédent : retrait systématique du droit de vote, achat massif de votes, manipulations délibérées des résultats, intimidation, persécutions, terrorisme et meurtre. (...) Ces irrégularités et bien d'autres mettent en lumière une utilisation criminelle du pouvoir dans le but de s'opposer à la volonté souveraine du peuple. Un gouvernement qui conserve le pouvoir de cette manière n'a plus de bases morales (...) Il ne peut réclamer l'allégeance de ses citoyens (...) L'heure est venue de se dresser pour combattre le Mal » (3).

Avant le scrutin, le cardinal Sin, archevêque des Philippines, avait déjà qualifié la campagne électorale de combat entre les forces de la lumière et celles des ténèbres, qui seraient représentées respectivement par Cory et Marcos. Religieux et militants laïques de l'Eglise ont été nombreux à s'engager dans l'action du NAMFREL. Mais les résultats de la conférence épiscopale vont au-delà de tout ce qui avait été fait par l'Eglise auparavant. Connu pour ses propos irrespectueux, le cardinal Sin avait dans le passé tour à tour dénoncé et soutenu le régime, sans engager pour autant la hiérarchie, divisée entre une minorité progressiste, une aile d'extrême droite et une majorité conservatrice. Cette fois-ci, c'est la hiérarchie elle-même qui, collectivement, bascule dans l'opposition à Marcos.

Cette prise de position est d'une très grande importance dans un pays à 85 % catholique, où l'Eglise romaine est la deuxième puissance matérielle, après l'Etat, et la première puissance morale. La légitimité retirée à Marcos est reconnue à Cory, qui l'a soulignée en organisant un grand rassemblement de protestation d'un million de personnes, le dimanche 16 février, dans le centre de la capitale.

A partir de ce moment-là, le rôle de la hiérarchie conservatrice catholique ne s'est pas démenti. Elle a immédiatement pris fait et cause pour les militaires « rebelles », a appelé la population à les rejoindre pour les protéger de leur masse, fait sonner le tocsin pour mobiliser Manille quand une compagnie de chars, fidèle à Marcos, tenta d'approcher les mutins du Camp Crame

Washington cherche aujourd'hui à sauver les meubles. L'administration américaine jette tout son poids dans la re-

Les funérailles de Benigno Aquino en août 1983. (DR) cherche d'une transition rapide du pouvoir. Les Etats-Unis savent que le prochain régime demeurera leur allié. Mais on peut déjà dire que les Philippins ont provoqué l'un des grands échecs internationaux de Reagan, et cela d'autant plus que ce dernier est un ami personnel de longue date des Marcos, qui avaient largement contribué aux frais de sa campagne présidentielle !

Depuis l'assassinat de Ninoy Aquino, en août 1983, Washington s'est en effet révélé incapable de promouvoir une politique cohérente. Divisée sur l'attitude à prendre, l'administration américaine n'a jamais su imposer les compromis réclamés au président Marcos, sûr de son pouvoir. Ils n'ont même pas pu obtenir la démission effective du général Ver, maillon clef du contrôle de l'armée aux yeux de l'ex-président. En pleine crise post-électorale, Reagan n'avait rien trouvé de mieux à faire que de mettre en doute l'ampleur des fraudes perpétrées par le régime et de proposer que Cory et Marcos s'entendent pour former ensemble un gouvernement. Ce qui a fait dire au représentant démocrate de New York, Solarz, que l'on avait là « la preuve irréfutable qu'ils fument du haschich à la Maison Blanche » (4). A force de danser une valse hésitation, Reagan a réussi le tour de force de susciter le réveil du nationalisme anti-américain, non seulement dans la gauche philippine mais aussi dans le camp de Cory et celui de Marcos !

Washington n'a pas su éviter que la crise ne débouche sur

Le drone

la division de l'armée philippine. Seule consolation pour les Etats-Unis, la gauche et l'extrême gauche ont été marginalisés durant ces mois cruciaux. Pour la première fois, une opposition bourgeoise crédible a su s'imposer, au moins temporairement, grâce notamment à la personnalité de Cory. Mais cet effacement des forces populaires organisées des Philippines n'est que temporaire. Le Parti communiste des Philippines, la Nouvelle armée du peuple et le Front national démocratique qu'il dirige, représentent des forces trop enracinées pour disparaître longtemps de la scène politique. La crise économique et sociale est trop profonde pour qu'une réforme démocratique du régime mette durablement un terme à la mobilisation populaire indépendante. Dans toutes leurs composantes, le marxisme et l'anti-impérialisme sont trop vivaces aux Philippines pour être rejetés durablement dans les marges de la vie politique du pays. L'archipel n'est en effet pas seulement gros d'une révolution démocratique. Il a aussi déjà commencé à montrer les premiers symptômes d'une révolution sociale.

Paul PETITJEAN, 24 février 1986. 3. Cf. l'article de Patrick Sabatier dans Libération du 15-16 février 1986.

4. Le Monde du 13 février 1986.

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