Inprecor 1974–2004

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INDE

Le premier droit des femmes, c'est le droit de naître ; interview de notre camarade Trupti Shah

· Inprecor n° 214, 3 mars 1986 · p. 26-27 · 2 612 mots

Femmes Inde et Asie du Sud Syndicalisme

Le premier des droits des femmes,

Jacqueline HEINEN : - Il est sou- l'embryon ne pourront qu'accentuer la

E viol d'une adolescente de 14 ans est à l'origine de la , première campagne de masse du mouvement féministe indien en 1978. En janvier dernier, un nouveau cas de viol perpétré par quatre policiers sur une femme d'une tribu du Gujarat faisait à nouveau la une des journaux, entraînant un vaste mouvement de protestation.

des discriminations l'égard des femmes en Inde, discriminations qui prennent apparemment des formes extrêmes et se traduisent même par mortalité infantile beaucoup plus forte chez les filles que les garçons. Peux-tu nous donner des précisions à ce propos ?

Trupti SHAH : - Les données démographiques indiquent effet que, contrairement aux autres pays, la proportion des femmes dans l'ensemble de la population est inférieure à celle des hommes. C'est d'ailleurs un phénomène que l'on retrouve dans des pays comme le Pakistan ou l'Iran. Au début du siècle, on comptait 972 femmes pour 1 000 hommes, et ce pourcentage n'a cessé de baisser, pour atteindre 930 femmes pour 1 000 hommes en 1979, chiffre qui s'est pratiquement maintenu depuis lors. Cet indice ne fait que refléter un énorme problème économique et social, celui du statut des femmes indiennes. Toute la tradition culturelle et sociale veut qu'il soit préférable de mettre au monde un garçon plutôt qu'une fille, et la naissance de cette dernière est ressentie comme un fardeau économique en raison du système de la dot, alors que le garçon incarne la continuité de la famille, celui sur lequel on pourra s'appuyer en cas de besoin dans ses vieux jours, etc.

Les discriminations commencent des la plus petite enfance, avec un traitement différent sur le plan de l'alimentation et des soins accordés aux bébés selon le sexe. Non seulement on témoigne beaucoup plus d'affection aux petits garçons, mais on leur réserve le meilleur lait, et l'on va jusqu'à laisser dépérir les petites filles. Et, bien sûr, ces discriminations continuent ensuite au niveau de l'éducation et de l'orientation professionnelles, sans parler de l'attention accordée au problème de la santé, etc. La différence numérique entre la proportion d'hommes et de femmes est en quelque sorte l'expression concrète de ces discriminations. Il faut souligner que ce phénomène s'est accentué avec le processus d'industrialisation. Par ailleurs, les nouveaux modes de procréation (fécondation in vitro, transfert de l'embryon, etc.) s'appuyant sur des découvertes génétiques qui permettent une manipulation artificielle de c'est le droit de naître pour faire respecter leurs droits. tendance à donner la préférence aux gar-

Déjà, à l'heure qu'il est, l'amniocentèse - test permettant de détecter les malformations éventuelles du fœtus durant la grossesse - est utilisé systématiquement à des fins d'avortement, lorsqu'il s'agit de fœtus féminins, ce qui revient en fait à l'infanticide des petites filles. En effet, dans la mesure où cette méthode permet de déterminer le sexe du futur bébé, c'est avant tout dans ce but qu'elle est utilisée en Inde. Ce type de test est devenu une pratique tout à fait courante dans les grandes villes du pays depuis trois ans, et lorsqu'il s'avère que l'enfant à naître est une fille, les femmes cherchent à se faire avorter dans 99 % des cas. Comme l'amniocentèse ne peut être pratiquée qu'à la fin du quatrième mois de la grossesse, les conséquences pour la santé des femmes sont catastrophiques, car l'avortement ne se fait pas avant la 18e ou la 19e semaine. Et c'est au nom de la politique de contrôle des naissances que ce type de pratique est justifié !

On a donc affaire à une situation totalement inverse à ce qui se passe dans les pays européens, où les femmes luttent pour le droit à l'avortement et à la contraception. En Inde, les féministes doivent lutter contre la politique des autorités qui, sous prétexte de contrôle démographique, diffusent massivement des contraceptifs interdits dans d'autres pays en raison des dangers qu'ils représentent pour la santé des femmes - tel que le Depo Provera -, sans la moindre information sur les effets secondaires qu'ils peuvent entraîner. Les mêmes autorités encouragent les centres de planning familial à poser des stérilets sans que les femmes concernées en soient averties. Ce n'est que lorsque ces dernières vont consulter un gynécologue, parce qu'elles se croient stériles, qu'elles finissent par être informées. Comme conséquence de ces pratiques, de nombreuses femmes ont attrapé le cancer ou d'autres maladies extrêmement graves. En outre, le gouvernement appuie les campagnes de stérilisation, sans se soucier de savoir si elles se font dans de bonnes conditions. Or, il se trouve que, très souvent, les femmes ne sont pas informées du caractère irrévocable de cette opération et que les équipes médicales qui

La violence physique est, hélas, une donnée quotidienne de l'existence des femmes indiennes, et ce, dès leur naissance. De passage en Europe en décembre 1985, notre camarade Trupti Shah nous a expliqué quelle est la situation des femmes dans son pays et sur quels axes elles commencent à se battre en sont chargées omettent fréquemment les examens préliminaires, pour atteindre leurs quotas de 150 à 200 opérations par jour. C'est ainsi que dans l'Etat du Rajasthan, en 1984, plusieurs femmes sont décédées au cours d'une campagne de stérilisation.

On voit donc que le « droit de choisir » signifie deux choses bien différentes pour les femmes des pays développés et celles d'un pays du tiers-monde comme l'Inde, où le problème est de lutter pour le droit à l'information sur les pratiques contraceptives et abortives qu'on impose aux femmes, contre l'avortement, contraception et la stérilisation forcées. Et ce d'autant plus que les organisations internationales d'aide au tiers-monde allouent toutes des fonds au programme de planning familial du gouvernement, sans mettre en cause le caractère sexiste et raciste de ce dernier. La santé des femmes est bien le cadet de leur souci.

Alors que, sans parler de la mortalité infantile très élevée chez les petites filles, l'espérance de vie des femmes adultes est très basse, il n'existe pratiquement pas de centre hospitalier local équipé pour faire face aux besoins les plus élémentaires des femmes et de leurs enfants. Les seuls éléments pris en considération, ce sont d'une part les fonctions reproductives de la femme, laquelle est avant tout perçue comme un ventre destiné à assurer la reproduction de l'espèce et, d'autre part, les énormes problèmes liés à l'expansion démographique. C'est pourquoi, à défaut de centres hospitaliers, on trouve des antennes de planning familial jusque dans les coins les plus reculés.

Le fait que la naissance d'une fille soit considérée comme un fardeau économique et social s'explique en grande partie par l'existence du système de la dot. Cette dernière est établie en fonction du statut et de l'avenir professionnel fiancé. Donc, a priori, une fille coûte cher, d'autant plus cher qu'on ambitionne de bien la marier. Et lorsque la dot n'est pas suffisante aux yeux du mari ou des beaux parents, il n'est pas rare que cela se traduise par des actes de torture à l'égard de la jeune femme pour la pousser au suicide, voire plus directement par des assassinats. Rien qu'en 1984, des milliers de femmes ont été brûlées par leurs époux après leurs noces, c'est-à-dire

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après qu'ils eurent reçu la dot, prix obli- dans tout le pays, avec une pétition signée gé du mariage. D'ailleurs lorsque ces jeunes femmes se plaignent des traitements subis ou cherchent à se réfugier chez leurs parents, ceux-ci les renvoient le plus souvent dans leur belle famille.

— Quelles sont les caractéristiques du mouvement féministe indien par rapport à ce que tu sais des autres mouvements de femmes de par le monde ?

- On peut dire que la naissance du mouvement autonome des femmes, en 1975, a marqué une nouvelle phase dans la lutte des femmes indiennes, qui jusqueavaient participé à des mouvements contre les augmentations de prix ou contre la corruption, mais qui ne s'étaient pas mobilisées sur leurs problèmes spécifiques. L'influence du mouvement féministe occidental entraîna la naissance des premiers groupes de femmes en 1975, dans les universités, mais aussi parmi les femmes de la classe ouvrière. La plupart de celles qui y participaient étaient d'ailleurs membres ou avaient été membres de partis ou de groupes politiques de gauche, et elles s'organisèrent entre elles en réaction contre le peu d'attention, voire le mépris dont ces organisations faisaient preuve à l'égard des problèmes spécifiques des femmes.

Il existait bien des associations de femmes liées aux partis politiques, mais elles étaient considérées comme des courroies de transmission destinées à appliquer la ligne des partis en question, et non comme des regroupements censés s'occuper des questions concernant plus particulièrement les femmes. Par ailleurs, ni les associations féminines d'entraide ou de charité ni les associations corporatistes de femmes des professions libérales ou du secteur informel n'avaient ce type de vocation. Il a fallu l'apparition du mouvement autonome pour que ce soit le cas. Une coordination de groupes de femmes se mit en place en 1978, laquelle servit à impulser diverses initiatives : conférences nationales, journées du 8 mars, campagnes contre le viol, actions contre certains films sexistes incitant à la violence vis-à-vis des femmes et contre la mort de plusieurs jeunes femmes victimes des sévices de leurs maris.

C'est sur la question de la violence exercée contre les femmes qu'eut lieu la première campagne de masse du mouvement féministe indien. Plusieurs cas de femmes violées par des policiers avaient déjà été rendus publics lorsque l'histoire d'une jeune fille de 14 ans, violée par deux officiers de police en 1978, fit de cette question jusque-là tabou, un problème social majeur qui trouva un écho dans tout le pays. Après que les policiers eussent d'abord été déclarés innocents par le tribunal local, qui s'en prit au contraire à « l'absence de morale » de l'adolescente, ils furent condamnés à 7 ans et demi de prison par la Haute-Cour, qui cassa le premier jugement. Mais la Cour suprème intervint à son tour en 1979 pour décréter que la jeune fille avait été consentante, ce qui déclencha une vaste polémique par des personnalités, des iniellectuels, etc. La campagne que mena alors le mouvement des femmes obligea le gouvernement à réviser la loi sur le viol en 1980.

En 1981, le mouvement des femmes appuya la grève des femmes de maison qui exigeaient une augmentation de salaire, deux jours de congé par mois, une assurance-maladie et protestaient notamment contre les agressions sexuelles dont elles étaient victimes de la part de leurs employeurs. Cette lutte a permis de faire bouger un peu les syndicats mais, malheureusement, dans l'ensemble, les organisations du mouvement ouvrier restent très peu sensibles au problème de l'oppression spécifique des femmes.

Les dirigeants syndicaux n'ont presque rien fait sur la question des crèches, des cantines, des problèmes d'horaires de travail, pas plus qu'à propos de la ségrégation professionnelle ou des agressions sexuelles sur le lieu de travail. Dans le textile, ils se sont même mis d'accord avec les patrons pour limiter le nombre de postes de travail des femmes, voire pour remplacer celles-ci par des hommes en cas de rationalisation ou de mécanisation. Cela ne facilite pas la tâche des féministes au sein des syndicats, et c'est à cause de cela qu'a surgi l'idée de créer des syndicats de femmes. Dans plusieurs syndicats, les femmes ont constitué des comités pour peser plus efficacement sur les directions.

- Existe-t-il des « lieux de femmes », comme c'est le cas dans d'autres pays ? Et comment le mouvement est-il structuré ?

existe des maisons de femmes dans plusieurs villes. De nombreux groupes de femmes, après quelques années, ont compris qu'on ne pouvait en rester à des initiatives, des campagnes ou des manifestations - aussi larges soient-elles - sans offrir un minimum d'alternative concrète aux victimes de violences ou de discriminations sexuelles. C'est ce qui a été à l'origine de l'ouverture de centres d'aide aux femmes battues, violées ou victimes du système de la dot.

avant tout soucieux d'éviter l'isolement, ont noué des liens avec des mouvements sociaux plus larges, tels que le mouvement des bidonvilles, le mouvement contre les castes et le communalisme, ou se sont engagés dans un soutien actif aux grèves de travailleurs. Bien qu'il n'existe pas de fédération des groupes des diverses villes à proprement parler, les groupes actifs sur un même thème ont des liens entre eux, que ce soit à propos du viol, de la dot ou de la contraception forcée. Tous soutiennent la parution d'un bimensuel, Manushi, alternativement publié en anglais et en hindi, qui permet aux divers groupes de débattre de leurs positions et de leurs expériences respectives. En outre, il y a de nombreux bulletins locaux ou régionaux correspondant à la diversité du mouvement des femmes.

Mais il faut dire que le développement du mouvement autonome a été très inégal. Dans ma ville, par exemple, à Baroda, il y a eu une premiere tentative de mettre un groupe féministe sur pied en 1980, mais il n'a pas duré. Pendant quelques années, la seule chose existante, ce furent les associations de femmes réformistes organisant des concours de beauté ou des après-midi de couture. Puis, nous avons redémarré avec de petits groupes de discussion à l'Université, sur des problèmes personnels liés à notre situation dans nos familles, aux discriminations dont nous étions victimes par rapport à nos frères, au problème des agressions, etc.

Le 8 mars 1985, nous avons décidé de prendre une initiative publique en organisant une exposition sur les discriminations sexuelles et la manière dont certai-

Sont commencé à lutter contre cet état de fait dans le reste du pays. L'idée était de permettre une prise de conscience sur des problèmes tels que la dot, la pratique de l'amniocentèse, la condition des ouvrières, etc. Il fallait que l'exposition soit aussi visuelle que possible, avec un maximum de photos et de dans la mesure où 75 % des femmes ne savent ni lire ni écrire. Près de 500 personnes sont venues, ce qui est un succès, et l'exposition a été présentée depuis lors dans d'autres villes.

A part cela, nous avons discuté des problèmes économiques et sociaux auxquels les femmes sont confrontées et de la nécessité d'établir des liens avec d'autres regroupements sociaux. Toutes les femmes du groupe n'étaient pas convaincues à ce propos. Vinrent alors les soulèvements organisés à Baroda par les couches moyennes contre le principe des quotas qui réservaient, jusque-là, un nombre déterriné de places aux membres des castes inférieures — les intouchables - dans divers aspects de la vie sociale et notamment dans le système d'éducation et de formation (1). Cela conduisit beaucoup de féministes à prendre fait et cause pour les intouchables et à participer aux manifestations en défense de leurs intérêts, quand bien même la plupart d'entre elles étaient issues des couches moyennes.

Il faut dire que leur propre situation les a certainement aidées dans cette prise de conscience, car en Inde, les femmes quand elles ont leurs règles, et en fait on peut affirmer qu'elles n'appartiennent à aucune caste, puisqu'elles sont souvent amenées à en changer au moment de leur mariage. Cet exemple illustre bien en quoi la lutte des femmes pour leur émancipation joue et jouera un rôle important dans la lutte pour des transformations sociales radicales. La place du mouvement des femmes est aux côtés de tous ceux et de toutes celles qui se battent pour abolir la de classe et les préjudices liés au En même temps, il aura un poids déterminant dans la bataille pour que les nouveaux rapports sociaux impliquent une véritable émancipation de tous les individus. Propos recueillis par Jacqueline HEINEN, le 20 décembre 1985. 1. Voir Inprecor numéro 179 du 10 sep-

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