La lutte contre une oppression multiforme
PHILIPPINES
E mouvement des femmes aux Philippines ne s'est formé
L qu'au cours des cinq dernières années, bien que diver.
groupes de femmes soient apparus dès les années 1970.
Le mouvement s'est développé plutôt en réponse à la crise économique et politique règnante et à ses effets particuliers sur les femmes que par rapport à des questions à proprement parler féministes. La dégradation économique et politique des conditions de vie a profondément touché les femmes et les enfants, et c'est dans ce contexte que les femmes ont été poussées à se regrouper et à s'organiser. Par exemple, un groupe comme les Femmes conscientes des Philipinnes a rassemblé des femmes sur le problème de la fraude effrénée aux élections législatives de 1978.
Alors que la crise politique se poursuivait et éclatait avec le meurtre du chef de l'opposition, Benigno Aquino, le 21 août
1983, le mouvement s'est implanté plus largement. Un nombre sans précédent de femmes, aux côtés d'autres organisations de masse, a rejoint le « parlement de la rue » pour manifester leur colère contre le régime de Marcos. Le 18 octobre 1983, mois après l'assassinat, des femmes représentant divers groupes
C'est en mars 1984 qu'une coalition de groupes de femmes politiquement actives s'est formée sous le nom de GABRIEcontre la colonisation espagnole, mais ce qui est aussi une abréviation pour Assemblée générale liant les femmes pour les réformes, l'intégrité, l'égalité, la prise de responsabilité et l'action. Cette coalition a regroupé des organisations de femmes d'une grande diversité qui ont depuis joué un rôle et pris des responsabilités aux côtés d'autres organisations combatives de masse, dans d'importantes mobilisations comme des manifestations ouvrières et paysannes. Parmi les organisateurs de
GABRIELA, on trouve des groupes catégoriels de femmes ainsi que des centres de exemple SAMKANA
WOMEN (femmes de média), CAP (artistes), NOWRP KAMAY (religieuses), KMK
(ouvrières), etc.
coalition a aussi joué plus qu'un rôle de soutien dans la campagne contre la central nucléaire de Bataan, en posant les questions du droit à la reproduction, à la santé et à la sécurité pour souligner les effets nocifs de la centrale sur les femmes et les enfants. Le 18 octo-
GABRIELA a organisé une marche de 2 000 femmes pour clôturer une semaine de discussions et d'activités exposant les problèmes des femmes leur rapport aux conditions sociales, éco-
Cette journée a maintenant été proclamée philippines, comme première grande marche de femmes après
Les années 1984 et 1985 marquées par le souci et l'attention portés à la condition des ouvrières philippines tant à l'intérieur qu'à l'extérieur du pays.
de torture et ments des Les grèves auxquelles les femmes ont participé ont été nombreuses, malgré la répression militaire et policière. A la « Bataan Export Processing Zone » (zone franche de Bataan), où les grèves sont illégales et où il est difficile de se syndiquer, les femmes continuent à exiger des salaires et des conditions de travail meilleures. Deux organisations se préoccupant des ouvrières se sont formées. : le Mouvement des ouvrières (KMK) et l'Organisation des femmes nationalistes des masses (MAKAMASA).
LA SITUATION DES OUVRIERES
Dans la zone franche de Bataan, 80 % des ouvriers sont des jeunes femmes de 15 à 22 ans. Elles produisent des textiles, des vêtements, de l'électronique, jouets, des articles de sport et de la maroquinerie. Les industries du vêtement et de l'électronique emploient un nombre de femmes : les statistiques de 1983 signalent 752 700 femmes dans ces année-là. C'est également dans ces deux secteurs que les salaires en 1984 ont été les plus bas de toute l'Asie : 30 cents l'heure dans l'électronique et 17 cents l'heure dans la confection.
En plus des salaires très bas, les femmes se plaignent de traitements inhumains et de conditions de travail épouvantables. Dans l'industrie de l'électronique par exemple, les ouvrières sont obligées de travailler à la chaîne huit heures ou plus par jour au rythme des machines. Elles n'ont pas le droit de parler et doivent respecter des quotas élevés de production. Le travail est extrêmement dangereux à cause des risques d'exposition aux subschimiques. On a déjà signalé des cas de cancer. Les ouvriers ne restent en ont organisé une marche - réservée aux femmes - de protestation contre les pratiques répressives du régime et sa politique museler l'expression des d'assassinats pour dissidents. Women's Update, revue de la coalition des mouvefemmes philippines,
GABRIELA, a parlé d'une participation de 10 000 femmes à cette marche.
Quatre mois plus tard, on assistait à l'apparition de mouvements de femmes avec une orientation politique militante.
Les Femmes pour l'éviction de Marcos et le boycott (WOMB)
fut à l'origine un forum pour les femmes qui optaient pour un boycott des élections législatives de mai 1984. L'Organisation des femmes libres et unies (SAMAKANA) est partie d'un groupe de ménagères dans une communauté de squatters et s'est implanté par la suite dans des communautés pauvres des villes.
Au bout de deux ans, l'organisation se félicite de compter
2 400 membres, répartis dans ses 30 groupes locaux et a récemment tenu un congrès national dont le but était de promouvoir la compréhension du problème de la femme dans le contexte des réalités sociales des Philippines.
moyenne que trois ans ; ils se plaignent de vertiges, de troubles de la vue, de surmenage et sont alors jugés trop vieux et renvoyés pour laisser place à des ouvriers plus jeunes et plus rapides.
Les droits habituels dans une usine, comme les congés maladie, les congés payés et les allocations de maternité, n'existent pas ; cela fait partie intégrante du forfait à l'investissement qu'a lancé afin que des nationales investissent dans la zone. La sécurité de l'emploi et les promotions ne sont pas assurées puisque les ouvriers ne sont jamais engagés de façon permanente.
Les postes de surveillants sont toujours attribués à des hommes, industries à majorité féminine. Pour simplement conserver leur emploi, les femmes doivent affronter le harcèlement sexuel de la part de leurs chefs sous la menace :
se soumettre ou se démettre.
Les ouvriers qui essaient d'organiser des activités syndicales à l'intérieur de la zone sont menacés de renvoi, voire de n'a pas été facile d'amener les ouvrières au syndicalisme, à cause de ces mesures répressives, sans parler de toutes les auleur incombent maison. Pourtant, malgré ces contraintes, il y a des femmes à la tête des syndicats militants et elles participent à des grèves.
Dans certaines régions du pays, des ouvrières commençent à étudier les principes du syndicalisme, et certains rapports montrent qu'une politique d'éducation des ouvrières qui s'attache à traiter de leurs problèmes spécifiques les a aidé à être plus actives et plus militantes. Des interviews d'ouvrières ont aussi montré des réactions militantes, comme la conviction que la grève est la principale arme pour obliger le patronat à céder ou que le ralentissement de la production peut faire
évoluer des conditions de travail difficiles.
Quand les enseignants du public ont organisé des débrayages massifs en sepenseignants, dont le nombre est de 350 000, sont payés. 85 % des enseignants aux niveaux primaires et secondaires et 53% au nisupérieur sont des femmes. Elles se plaignent du surcroît de travail : non seulement on leur attribue des classes surchargées mais on leur donne encore de nombreuses autres tâches qui n'ont rien à voir avec l'enseignement. Elles sont obligées de surveiller les urnes pendant les élections, elles doivent assister aux manifestations pro-gouvernementales etc. beaucoup d'entre elles, du fait de la modicité de leur salaire (en moyenne 1 700 pesos par mois, soit 700 FF), doivent élèves toutes sortes de marchandises pour augmenter leurs revenus. On a cependant répondu à leurs revendications, dont la première était une augmentation de leur salaire à 3 000 pesos, en licenciant ou en intimidant chefs de file.
DANS LES CAMPAGNES
Les femmes dans les campagnes, qui représentent moins souvent salariées que ne le sont les femmes de la ville. Parmi elles, les plus nombreuses sont des paysannes pauvres sans terre, qui travaillent en général chez des propriétaires ou dans des plantations et s'occupent de la préparation des sols, du désherbage ou des semailles. Avec des tarifs officiels pour les ouvriers agricoles de 34,42 pesos par jour dans les plantations et de 25,90 pesos par jour ailleurs, les salaires sont bien inférieurs au seuil de pauvreté, évalué par la Banque mondiale à 2613,12 pesos par mois. De plus, ces tarifs jounaliers ne sont généralement pas appliqués ; les femmes gagnent beaucoup moins et ne peuvent travailler que 3 à 6 mois et non pas toute l'année. Quand il n'y a pas de travail aux champs, il ne reste aux femmes que la possibilité de faire de la vente ambulante ou de faire la lessive pour les autres.
Actuellement, il y a un secteur en domicile qui font de la couture, de la
You de l'artisanat. Ces gens-là, au bas de l'échelle des sous-traitants, sont encore plus exploités. Pour donner un exemple, un vêtement de bébé cousu par une villageoise se vendra 15 dollars dans un grand magasin américain alors que l'on a payé à l'ouvrière moins de 10 cents pour sa confection ! Une préoccupation majeure de nombreuses paysannes est le fait qu'elles doivent partir en renonçant à leur travail devant les mutations de l'agriculture. Or, bien qu'il soit maigre, leur revenu complète ce que leur mari et actuelle de l'agriculture aux Philippines, les changements technologiques de la mécanisation agricole, la conversion de nombreuses rizières en zones résidentielles ou commerciales ont entraîné l'exode des femmes et des enfants qui sont, bien sûr, les premiers à partir.
LA PROSTITUTION ET LA TRAITE
DES FEMMES PHILIPPINES L'extrême pauvreté et la manque de travail ont conduit beaucoup de femmes à se prostituer. La prostitution a toujours existé, surtout dans le quartier réservé et dans le voisinage des bases militaires américaines, mais la situation est aujourd'hui devenue critique. Dans la seule ville de Manille, on compte 100 000 prostituées pour 2 millions d'habitants et autour des bases, on en compterait 16 000. Les causes ont également entraîné la prostitution des enfants, ces dernières années. Des études révèlent la présence d'environ 3 000 enfants prostitués, âgés de 7 à 15 ans, à Manille. Ces femmes et ces enfants sont en général issus de famil revenus médiocres, familles de paysans ou de pêcheurs, habitants des taudis, et nouveaux arrivants de la province. Parfois, ce sont les parents eux-mêmes qui se débarassent de leurs enfants en les vendant pour survivre.
Non seulement le gouvernement tolère la prostitution mais il en encourage l'institutionnalisation. Selon une politique gouvernementale qui veut tirer le meilleur profit de son industrie du tourisme, on a légalisé, par décrets municipaux, l'existence de centres de repos et de détente qui englobent tout un réseau de clubs, hôtels, saunas, massages et autres lieux de divertissement. Cette industrie se place au troisième rang pour l'apport de devises étrangères sur lesquelles le gouvernement compte pour payer ses dettes. Pour les dollars qu'il retire de cette industrie, le gouvernement est donc allé jusqu'à vendre les femmes
Certains voyages organisés (« sex tours ») sont l'une des formes prises par la prostitution et bénéficiant d'un important soutien officiel. Les Japonais sont les clients les plus connus, puisqu'ils viennent par groupes entiers, mais les Européens, les Australiens et les Américains aussi profitent de ces voyages à tarif forfaitaire qui leur offrent tout, du tourisme jusqu'aux femmes. Les protestations militantes organisées par des femmes, à l'occasion de la venue du Premier ministre japonais à Manille, ont fait baisser à la fois le nombre des touristes et les bénéfices de tout le réseau. Pourtant, l'industrie de la chair se maintient avec des tentatives pour en diminuer la publicité et en changer les formes et les lieux.
L'exportation des femmes vers d'autres pays fait aussi partie de ce vaste commerce de la chair. Des femmes qui émigrent parce qu'on leur promet un bon travail, se retrouvent souvent prostituées. Comme elles n'ont aucun moyen de faire marche arrière, les agents qui les ont recrutées gardant souvent leurs passeports, on les contraint à danser seins nus, faire du strip-tease et accepter que les clients usent de leur corps.
Un phénomène plus récent mais tout aussi alarmant est celui des mariages par correspondance. Cela a commencé
June vogue, mais s'est maintenant développé en un commerce important, avec des sociétés légales, notamment en Europe, Australie et Nouvelle-Zélande, qui se chargent de marier des Occidentaux à des Asiatiques. On envoie des catalogues avec photos et caractéristiques des filles aux membres des clubs, qui peuvent choisir la femme qu'ils désirent. Les Asiatiques sont vantées pour leur « douceur, docilité, soumission, amour du foyer et leurs extraordinaires capacités au lit », autoritaires et « libérées ». Des femmes cette occasion d'échapper leur pauvreté et de pouvoir ainsi envoyer de l'argent chez elles. Et comme la société philippine, composée à 85 % de catholiques, a un grand respect pour le mariage, on considère cette solution comme tout-à-fait honorable. Mais il en résulte parfois des problèmes qui durent la vie entière. Le choc culturel et la solitude en sont les conséquences courantes. Quelques mariages réussissent, dans d'autres cas, ils se résument à l'escla-
QUELLES PERSPECTIVES? Les problèmes auxquels sont confrontées les femmes des Philippines aujourd'hui sont gigantesques et complexes. Ils ont leurs racines dans le passé, dans l'incursion de l'exploitation capitaliste dans la vie des Philippines. Les dimensions de quelque sorte à l'image des proportions de la crise actuelle. C'est un signe encourageant qu'aujourd'hui le mouvement des femmes se renforce dans son esprit militant et fasse sérieusement ce qu'il doit faire. Car plus peut-être trop tard. femmes ont osé s'engager plus nettement dans des débats et activités politiques dans différents domaines malgré leurs soucis accrus par la crise actuelle. Plus de femmes, signale-t-on, rejoignent aussi les rangs de la guérilla de la Nouvelle Armée du Peuple (NPA) ou sont à la tête de
Déjà beaucoup d'entre ont dû payer cet engagement politique. Les histoires, tristes, écœurantes, ne manquent pas sur les prisonnières politiques qui ont non seulement subi la torture, procédé habituel du régime, mais qui ont également été victimes du viol, des sévices et de l'humiliation sexuelle de la
Bien sûr, des débats existent au sein du mouvement et c'est normal. Le pays est actuellement dans une situation où des changements politiques peuvent surtout-à-fait inattendue, ce qui peut entraîner une certaine confusion et l'urgence dans les choix à faire. mouvements peuvent différer dans leurs approches, le fait que chacun avance selon ses capacités est déjà un signe positif de la santé du mouvement.
Sonia RUPON, le 10 février 1986.
INDE